encore.»
Ils firent quelques centaines de pas dans le souterrain, qui tantôt
devenait étroit comme un étui, tantôt s'élargissait considérablement.
Ils passèrent par des alternatives de lumière et d'obscurité. Partout
où la lumière pénétrait, on découvrait de petits escaliers aboutissant
à des issues bien cachées et permettant aux habitants du souterrain de
se tenir au courant de ce qui se passait dans la cour et dans le jardin.
«Nous ne sommes pas riches en fait de temps, dit Knich à celui qu'il
appelait Tchetchevik.
--Il s'agit de ne pas être pauvres en expédients, lui répondit celui-ci.
--Alors, choisis,» dit Knich; et il lui montrait une excavation du
souterrain dont la vue faisait presque penser au magasin d'étoffes,
d'armes et de vêtements, qu'avait découvert la femme du bandit dans le
souterrain du château.
Tchetchevik se baissa; du milieu d'un monceau de costumes de toutes
sortes, de vêtements étranges, de capuches, d'uniformes usés ou
troués,--quelques-uns par les balles,--il tira une grande barbe blanche
et une défroque bizarre qui semblait avoir appartenu à quelque vieux
musicien ambulant. A côté était un théorbe de forme ancienne et rare
en bon état. Il ne manquait rien au déguisement: la perruque, les
moustaches, les sourcils mêmes, étaient en parfait rapport avec la
barbe.
«Ceci, dit-il gaiement, c'est mon affaire. Cherchons maintenant ce qui
peut convenir le mieux à Maroussia.
--Maroussia t'accompagnera?» dit Knich, tout en secouant un vieux
manteau.
A cette question, qui semblait mettre en doute qu'elle dût suivre
partout l'envoyé jusqu'à ce que le but de son voyage fût rempli,
le visage si doux d'ordinaire de Maroussia prit une expression où
l'indignation le disputait à la colère.
«Que dirait mon père, que dirait ma mère et que dirait-il, lui (elle
montrait Tchetchevik), si je ne faisais que la moitié de mon devoir?
--Mais sais-tu, fillette, où il va? reprit Knich, sais-tu qu'il va où
l'on peut mourir, et qu'il n'est pas probable qu'on puisse en revenir
sain et sauf?
--N'est-ce pas pour cela même que je serais lâche de le quitter?
répondit l'enfant rouge de honte.
--Ah! la brave fille! s'écria Knich; tiens, il faut que je t'embrasse;
fasse Dieu que mon Tarass te ressemble!
--Si Tarass avait mon âge, dit Maroussia, il ferait ce que je fais. Ne
s'occupe-t-il pas, à chaque instant, le petit, d'exterminer à lui seul
tous les ennemis de l'Ukraine?
--C'est vrai, c'est, ma foi! vrai, dit Knich; il ne pense déjà qu'à ça.»
L'envoyé cherchait, cherchait dans les costumes,--il s'agissait de
déguiser Maroussia;--rien ne lui convenait, il rejetait tout.
«Ils lui vont si bien, ses jolis habits! quel dommage qu'on ne puisse
les lui laisser! Ceci est affreux, disait-il, et ceci plus affreux
encore.»
Il examinait un à un ceux des pauvres vêtements qui auraient pu aller à
la taille de la petite fille, et il les jetait au rebut.
«Il n'est pas nécessaire non plus qu'elle ait l'air d'une mendiante,»
se disait-il. Il venait de repousser sur le tas un costume tout
déguenillé, qui n'avait pu appartenir qu'à quelque malheureuse petite
fille attendant son pain de la charité des passants. Maroussia le
releva.
«Il faut que j'aie l'air d'une mendiante, dit-elle. Il faudra peut-être
que je sois une mendiante. Je choisis ce costume. Ces guenilles sont
mon affaire.»
Elle courut alors dans un coin sombre, et, se dépouillant vivement de
sa jolie parure, en un clin d'œil la riche petite fermière revint
vêtue comme une pauvresse. Mais quelle mine fière elle avait encore
sous ses guenilles, et que radieux était son regard et quelle joie dans
son cœur!
«Ah! fillette, lui dit Knich, tu as l'air d'une petite princesse
déguisée; il faudrait changer d'yeux aussi. Les yeux de pauvre, où les
prendre?
--La pauvreté me les donnera, dit-elle. Qui sait si nous n'allons pas
mourir un peu de faim aussi?»
Pendant ce temps, la transformation de l'envoyé s'était complétée.
«Quel beau vieillard! disait Knich. C'est ton grand-père, Maroussia.
--C'est l'ami de l'Ukraine, dit l'enfant. Partons!»
Elle se voyait déjà à Tchiguirine, mendiant à la porte du palais du
grand ataman, et veillant pendant que son ami agirait.
Les deux hommes s'étaient retirés dans un coin. Ils se rendaient compte
de l'état des choses. Knich, interrogé, répondait aux questions brèves
et laconiques de Tchetchevik.
Ses informations n'étaient pas précisément rassurantes.
«L'opinion est indécise, disait-il; en somme, la division est partout
et nuit à l'effort commun. On ne s'entend pas sur les moyens, encore
moins sur les hommes. Les amours-propres sont en jeu. Les femmes valent
mieux que nous, en vérité. Tu les trouveras partout prêtes à bien
faire. «Rendre l'Ukraine aux Ukrainiens, se disputer après, si l'on
veut, mais non plus tôt,» voilà ce que nous disent nos femmes. Elles
ont cent fois raison. Nous avons deux atamans: l'ataman grand seigneur
et l'ataman ami des petits. Ils se jalousent, la méfiance les fait
rivaux. C'est à croire qu'ils voudraient se dévorer tout vivants. Les
Moscovites, les Polonais et les Tatares fomentent ces haines qui ne
servent qu'à eux. Béni sera celui qui pourra mettre la concorde entre
ces passions déchaînées!
--On dit que notre ataman ne se porte pas bien. Est-ce vrai?
--Il a vieilli. Il est bien changé. Ce n'est qu'à l'écrevisse que le
chagrin et la souffrance, le feu vu de trop près, donnent de belles
couleurs.
--Et l'autre?
--De l'autre, vous n'entendrez dire que du mal.
--Est-ce que personne des nôtres n'est près de lui?
--Si fait! Anton est là, mais il ne pense qu'à s'en défaire. Il dit
que c'est un rude métier que d'avoir l'œil sur un coquin pareil. Dans
le cas où tu voudrais visiter ce vautour, rappelle-toi que sa femme
est une vraie bonne âme. C'est parmi les épines qu'a fleuri cette
rose. C'est une grande dame, mais son cœur bat. Elle a une sœur qui
est peut-être un ange.... et qui pour sûr sera un jour ou l'autre une
sainte, du côté des martyrs, dans le grand calendrier de Dieu.
--Ainsi, dit Tchetchevik,--notre ataman à nous serait découragé?
--Il l'est.
--Quels sont ses conseillers?
--Personne; il reste seul comme un aigle blessé.
--N'importe, dit le vieux rapsode en redressant sa grande taille, il
faut voir tout cela de près. J'irai à tous, à tous! et, si Dieu me
vient en aide, je ferai un faisceau de ces armes éparses.»
Maroussia s'approcha de Knich et, fixant sur lui le plus doux de ses
regards:
«J'ai un grand service à te demander, dit-elle.
--Parle, petite.»
Elle lui prit la main. Elle voulait parler, mais de son cœur débordant
il ne put d'abord sortir que ceci:
«Tu diras à mon père vénéré.... tu diras à ma mère chérie....»
Les larmes bienfaisantes étaient venues, elles coulaient, coulaient
silencieusement de ses yeux.
Les deux hommes émus laissaient à son émotion le temps de se calmer.
Enfin, par un effort suprême, elle reprit d'une voix affermie:
«Tu leur diras que, si Maroussia ne doit pas les revoir, c'est qu'elle
sera morte, et qu'elle sera morte en pensant à eux,--aux petits frères
aussi,--à eux et à l'Ukraine,--et à celui dont ils m'ont fait la fille
pour tout ce temps d'épreuve. Je baise la main de mon père sur la
tienne, Knich, et je te dis adieu et merci.
--Ah! chère petite, dit le vieux paysan, que Dieu te conduise! mais tu
ne seras jamais à ta place que dans son paradis.»
Tchetchevik aurait été le père de sa petite compagne, qu'il ne l'aurait
pas regardée plus tendrement ni plus fièrement.
«Sais-tu, dit-il à Knich, que ce roseau sera mon soutien?»
Knich inclina la tête, et son mouvement voulait dire: «En vérité, tu
as raison.» A part lui, il pensait: «Mon Tarass à moi est encore trop
petit.»
Knich mit alors le théorbe dans la main de la petite mendiante.
«Allons, il est temps de partir, dit-il. Je veux vous mettre sur votre
route et rentrer avant la nuit au logis.»
Il les fit sortir du souterrain par une autre issue, qui les conduisit
dans une arrière-petite cour où s'entassaient de vieilles roues, de
vieilles carrioles démantibulées, des outils et des charrues hors de
service. A les voir bientôt passer sur la route, personne n'aurait
reconnu en eux ceux qui tout à l'heure encore étaient dans le
souterrain. Le vieux musicien n'était plus qu'un pauvre homme cassé
par l'âge et la misère.
Maroussia, Maroussia au cœur radieux, n'était bien qu'une malheureuse
petite mendiante, et le vieux Knich, le lent et lourd paysan dont le
soldat Ivan avait mis à contribution l'inépuisable complaisance.
Ils marchent, marchent longtemps sans parler, comme il arrive à des
gens qui n'ont plus rien à se dire.
Un détachement russe avait passé auprès d'eux, sans plus les remarquer
que la poussière de la route.
Ils avaient fait une halte. Le vieux musicien était assis sur l'herbe
et promenait lentement ses doigts sur les cordes de son théorbe, qu'il
avait repris à Maroussia. Il chantonnait à mi-voix un hymne au refrain
monotone, une sorte de prière du soir. Sa petite compagne, endormie
sans doute par son chant, était couchée à ses pieds. Quant au vieux
fermier Knich, il écoutait en rêvassant la tête penchée. En vérité,
cela ne méritait pas le regard de tous ces beaux soldats. La halte de
ces trois pauvres gens se prolongea jusqu'à ce que le dernier cavalier
du détachement eût disparu dans le lointain.
Alors chacun d'eux se leva. Les mains une dernière fois s'unirent, une
dernière fois les yeux s'allumèrent, et d'un élan commun, pour dernier
adieu, chacun échangea ces quatre mots: «Tout pour la patrie!»
[Illustration: XI
TOUT POUR LA PATRIE.]
Une fois séparés, l'un retournait sur ses pas, les deux autres
marchaient en avant; chacun allait dans sa voie, aucun d'eux ne se
retourna pour s'adresser un dernier regard.
[Illustration]
[Illustration]
XII
PAROLES ET MUSIQUE.
A la brune, le vieux musicien et sa jeune compagne se trouvaient
déjà en vue du camp russe, dont les tentes établies sur une colline
s'étageaient sur des pentes fleuries jusqu'au bord.
Les ombres du soir commençaient à s'étendre sur la terre; quelques
bandes de feu éclairaient encore l'horizon.
Le camp était tranquille. La lassitude du dernier combat avait éteint
toute animation. Les sentinelles, dorées par les derniers rayons du
soleil couchant, étaient si immobiles à leur poste qu'on les aurait
prises pour des statues. Quelques militaires allaient encore et
venaient, errant lentement sur les flancs de la colline; quelques
groupes silencieux, plus nombreux qu'on ne l'aurait cru, les uns assis,
les autres étendus sur le sol, se distinguaient à peine des ondulations
du terrain.
Quoique la soirée ne fût pas encore avancée, on percevait dans une
tente la pâle lueur d'une lampe dont la lumière perçait les parois en
toile. A mesure qu'on approchait, on entendait quelque bruit discret,
celui d'une arme qu'on déplace, un gémissement, un rire étouffé, un
lambeau de phrase.
Une sentinelle signala le vieux rapsode et sa compagne. Un petit
mouvement s'opéra. Au lieu de se laisser intimider par le: «Qui vive!»
qui l'accueillait, par la vue de tous les guerriers; au lieu de
rebrousser chemin, comme beaucoup d'autres l'eussent fait à sa place,
le vieillard marchait droit au camp.
C'était un vieux qui voulait tout voir, sans doute, et de très-près,
qui certainement aimait les soldats, et qui probablement avait été
soldat lui-même. Autrement il ne se serait pas avancé avec une telle
confiance. Cette confiance produisit un bon effet. Quand on affronte
si gratuitement un danger, c'est qu'on n'a rien à en redouter. Après
avoir respectueusement salué un groupe d'officiers qui, assis ou à demi
couchés, devisaient de leurs faits de guerre, il leur demanda naïvement
s'il ne leur plairait pas qu'il leur fit un peu de musique et même
qu'il leur chantât quelque chose.
Toute distraction a son prix à certaines heures de la vie. Son offre
fut acceptée avec bonté.
On jugea aux premiers accords qu'il savait son métier et on l'écouta
avec plaisir. La musique a le don d'arracher la pensée aux soucis du
jour et de l'emporter loin des réalités.
Bientôt les conversations cessèrent, les regards perdus dans le vide
attestaient que chacun, remontant le courant du passé, évoquait quelque
cher souvenir: le père ou la mère, l'enfant ou la femme dont la
guerre l'avait séparé. Quelques soldats, la tête entourée de bandages
ensanglantés, se soulevaient sur leurs coudes pour mieux entendre. Le
musicien chantait la famille, l'enfance et la jeunesse. Tout cela était
si loin! On savait gré à sa chanson de faire apparaître au milieu de
ces abris d'un jour la maison où l'on était né, la pierre solide du
foyer, de rappeler à chacun que la guerre n'est pas toute la vie.
Les morts de la veille n'étaient déjà plus là pour dire: «Si! la guerre
prend toute la vie;» et les mourants, ces morts de demain, n'auraient
pas eu la force de protester!
Plus d'un œil farouche se mouilla. Le succès du vieillard était grand,
si grand que, quand il eut cessé de chanter, bien des mains avaient
déjà tiré de leur poche quelque menue monnaie pour la lui offrir.
«Approche donc, petite sorcière!» cria un gros officier.
Et montrant à Maroussia un kopeck:
«C'est pour ton père, viens donc à la recette.»
La petite ne bougeait pas; elle était tout entière dans le rêve évoqué
par le chant de son ami; que c'était bon ce qu'il avait chanté et, qui
l'eût cru? comme il chantait bien!
«Viendras-tu, petite sauvage? lui criait, un autre. Arriveras-tu,
petite cane?»
Quelques-uns commençaient à se fâcher.
«Il faut remercier ces braves messieurs, ma fille, dit le vieux; va et
tends-leur la main.»
Maroussia tressaillit; mais il avait ordonné, elle obéit. Comme sa
petite main tremblait en recevant ces offrandes! Cet argent de l'ennemi
lui brûlait les doigts.
«Cette petite n'est pas laide, dit l'un.
--Elle a une paire d'yeux que l'on prendrait pour une paire d'étoiles,
disait l'autre.
--Quand tu seras grande, ma mignonne, je viendrai pour t'épouser.
--C'est convenu, n'est-ce pas?» disait un troisième.
Mais le théorbe du vieux se fit entendre de nouveau et avec un accent
nouveau. On oublia la petite et on se remit à écouter.
Voici ce que cette fois disait en résumé la chanson du vieux chanteur:
«Oiseau libre des steppes, ne fais point de nid près du fleuve de
Desna, car ce fleuve grossit tous les jours et ses eaux implacables
vont engloutir tes petits!» En écoutant le récit de la mort de ces
pauvres oiseaux et les plaintes déchirantes du père et de la mère,
impuissants à les défendre de l'invasion des eaux, quelques graves
visages de bronze se mirent à sangloter.
La veille, ils avaient tout saccagé, tout massacré sans sourciller. Ils
avaient été l'invasion et ne s'en doutaient pas.
Un jeune officier, joli comme une peinture, content de sa personne,
alerte, aux manières décidées, était dès le premier morceau sorti de sa
tente.
Peu à peu sa figure s'était adoucie, son petit air avait disparu; il
avait laissé éteindre sa pipe et était devenu tout pensif. La chanson
du vieillard lui avait rappelé qu'il avait pourtant été créé à l'image
de Dieu avant de s'être fait à l'image de son général. Il allait
l'oublier.
Après ce second chant, on en demanda un autre; le vieux musicien se fit
un peu prier.
«J'ai peur, dit-il, qu'il ne vous convienne pas d'entendre celui auquel
je pense. Il est triste et sévère.
--Va tout de même, lui dit un grand et maigre officier à la figure rude
et austère. Notre métier nous sèche assez les yeux; n'aie pas peur de
nous les mouiller. Il est d'une sage hygiène de varier ses émotions, et
tu es arrivé à point.
--Vous le voulez? dit le vieillard. Eh bien, écoutez:
«Il y a longtemps, bien longtemps, quelques braves gens avaient une
patrie; ah! une petite patrie, mais pour eux c'était le monde entier.
Ils la chérissaient. Leurs ancêtres l'avaient fécondée, leurs mères
l'avaient parée, leurs sœurs en avaient fait un paradis embaumé. Ils
vivaient tranquilles sans s'occuper de leurs puissants voisins. Un jour
ces voisins se dirent: Ce pays-là est heureux, il est riche, il est
charmant, cela ferait une jolie bague à notre doigt. Et le petit pays
prospère fut soudain envahi. Les coursiers du peuple fort foulèrent aux
pieds les enfants du peuple faible. Les sabres des jeunes officiers
imberbes abattirent les têtes blanchies par l'âge des vieillards et des
femmes même restées à la garde de leurs foyers. Les garçons robustes et
intrépides, succombant sous le nombre, périrent dans les combats. Les
jeunes filles courageuses et aimantes devaient attendre en vain leurs
frères, leurs fiancés. Des maisons, des villages, des villes entières
disparurent.
[Illustration: XII
«QUEL CRIME EXPIAIT DONC CE PETIT PEUPLE?»]
«Quel crime expiait donc ce petit peuple? Aucun! Il était bon à prendre.
«Qui sait cependant si un jour ce peuple fort, attaqué par un peuple
plus fort encore, n'aura pas à subir la peine du talion?
«Et si cela arrive, au nom de quelle justice les vainqueurs
d'aujourd'hui, devenus les vaincus de demain, essayeraient-ils de faire
monter leurs plaintes jusqu'au Très-Haut?»
En écoutant le simple rapport des faits, dont quelques-uns ne
cherchaient pas l'application, d'autres la faisaient. Pour ceux-ci,
cela était clair.
Des conversations animées s'engagèrent.
«Diable! diable! se dit l'officier qui tout à l'heure se plaignait
d'avoir eu trop longtemps les yeux secs. Cette vieille chanson des
temps passés va bien droit à notre adresse. Le vieux chanteur s'en
serait-il douté? Il faut croire que le monde n'a guère changé depuis
des centaines d'années qu'on la chante.
--Attrape! dit le petit jeune homme. Ce chanteur n'a pas tort, après
tout, mais à quoi servira sa leçon? L'ordre est donné, il faut marcher.
--De quoi se plaignent-ils? dit un autre: «L'Ukraine aux Ukrainiens,»
que veut dire ce cri? On ne veut pas la manger, leur Ukraine. Ces
atomes sont fous. Est-il donc si désolant, alors qu'on n'était rien
qu'une fourmilière inconnue, de faire enfin partie d'un grand empire?
--Cependant, dit le jeune officier blond, mettons-nous à leur place.
Ce qu'ils font, ne le ferions-nous pas? Il est toujours désagréable
d'être pris de force, que diable? Vous me direz que dans cent ans ils
n'y penseront plus;--pour ceux qui vivront dans cent ans vous parlez
bien;--mais pour ceux dont les chaumières sont en feu, parce qu'ils ont
voulu les défendre, la question n'est pourtant pas la même.
--Un si petit peuple, une parcelle de peuple n'a pas le droit de vivre
à sa guise. Il faut de grands empires pour accomplir de grandes choses.
--C'est possible. Mais vivre à sa guise dans un bon petit chez soi
qu'on adore est une bonne affaire, sans contredit.
--L'amour de la patrie, bon pour les grandes nations, ne saurait être
mauvais pour les petites, dit un jeune capitaine.
--Tu as d'autant plus raison, lui répondit philosophiquement le vieil
officier, que ce qui est trop grand à la fin se disloque. J'ai parfois
peur de toutes nos grandeurs.»
On voit que chacun parlait sans contrainte. Cela n'étonnera que ceux
qui n'ont pas vécu dans les camps. La discipline n'y règne que sur les
corps. Les langues y sont souvent moins qu'ailleurs asservies. L'âme
libre se donne partout ses revanches.
On revint peu à peu sur la bataille de la veille et du matin.
«Ces paysans se battent comme des héros, disait celui-ci.
--Comme des diables d'enfer, répondait un robuste gaillard qui avait
le bras en écharpe. S'ils avaient des chefs et de l'instruction, il ne
serait pas déjà si facile d'en venir à bout.
--Mourir d'un coup de fourche n'est pas gai pour un soldat, dit un
autre. Qui aurait dit à notre pauvre colonel qu'il finirait ainsi:
«Quoi! pas même d'un coup de pique?» s'est-il écrié en tombant. Peste
soit de cette guerre! Quelles vilaines blessures; les chirurgiens n'y
comprennent rien. Ils sont tous déroutés; et que de blessés, et que de
morts! Ce sont des loups, de vrais loups enragés. On les croit finis;
pas du tout, ils se relèvent pour vous mordre. Encore deux victoires
comme celle-là, et, si des renforts n'arrivent pas; nous ne pourrons
pas tenir la campagne.
--Si nos soldats se battaient comme ces gens-là! dit un vieil officier.
--Ils se battraient comme cela, dit un soldat blessé, s'ils défendaient
leurs femmes et leurs enfants, et le toit de leurs pères.»
Comme il était pâle, le pauvre soldat, et quel effort il avait fait
en se relevant à demi pour faire entendre une telle vérité à son
supérieur! L'officier lui répondit. Mais le soldat s'en tint là. Il
était retombé: il était mort.
Le vieux musicien n'avait rien perdu de tout ce discours. Jugea-t-il
qu'il en avait assez entendu ou assez fait entendre?
Tout à coup il entonna un air si enjoué, si entraînant, si gai, qu'il
eût donné envie de danser même à des ermites.
C'était l'histoire d'une jeune et solide fille qui vendait son jupon
pour acheter une pipe à son fiancé et qui la lui portait tout allumée
à travers une grêle de balles sur le champ de bataille. Tout de suite
l'humeur générale avait changé. Les plus vieux battaient la mesure; les
jeunes faisaient chorus au chanteur: «Quel fameux chanteur! disait-on,
et quels sons il tire de son théorbe! La bonne soirée, et qui pouvait
s'y attendre!»
Le vieux chanta encore quelques chansonnettes du même genre, à la
grande joie des soldats, qui de tous les coins du camp avaient fini
par accourir; puis il se leva et fit ses adieux à ses nombreux amis.
Quelques-uns lui firent la conduite.
«Reste donc, vieil entêté, reste jusqu'à demain. Les nuits sont
froides, et les routes ne sont pas sûres. Dis-lui donc, petite, de
rester jusqu'au matin. Bon gîte et bon souper valent bien qu'on
attende. Il n'est pas si pressé, que diable! La recette a été bonne. Le
petit officier blond t'a mis dans la main une pièce d'or. Je l'ai vue;
avec cela ton grand-père pourra t'acheter une belle robe.»
Le vieillard tint bon.
«On n'est pas chanteur ambulant pour ne pas ambuler,» dit-il en riant.
Et il disparut avec la petite fille dans les ténèbres du soir.
«Sais-tu? lui dit Maroussia, j'ai entendu dire à trois officiers que
le dernier combat avait été si rude, qu'ils ne seraient pas de quinze
jours en état d'attaquer Tchiguirine.»
[Illustration]
[Illustration]
XIII
ON APPROCHE.
Maroussia et son ami marchèrent une bonne partie de la nuit sans se
parler. De loin en loin, Tchetchevik s'arrêtait et offrait à l'enfant
de la porter.
«Je ne suis pas lasse,» répondait-elle.
Les heures s'envolaient pour Maroussia comme des oiseaux rapides.
Son cœur était rempli d'enthousiasme. Son grand ami, bien sûr, était
satisfait. La soirée de musique qu'il avait osé donner au camp
lui avait appris bien des choses. En même temps que ses oreilles
entendaient, ses yeux avaient regardé et jugé. Les victorieux ne
chantaient pas victoire, les vaincus n'avaient donc pas à regretter
leurs efforts. Oh! si on pouvait les régulariser par la concorde, si on
pouvait donner de l'unité aux efforts! Si on le pouvait, bien que la
lutte fût inégale, on pourrait ne pas désespérer. Tout dépendait de ce
que Tchetchevik allait trouver à Tchiguirine, mais il fallait y arriver.
Quelle heure était-il? Le ciel sans étoiles ne donnait que des
indications incertaines.
Voilà cependant qu'après des heures et encore des heures de marche
brillèrent au fond des ténèbres, aux yeux des voyageurs, comme de
petits points rouges. C'étaient les lumières de la ville. Bientôt se
dessinèrent les murs et les grands bâtiments.
Il y avait quelque chose de lugubre dans l'aspect de cette sombre cité
parsemée, de loin en loin seulement, de quelques lueurs tremblantes.
Aucun bruit n'en venait, rien n'y attestait la vie. Ce n'était pas le
silence réparateur du sommeil, mais celui de quelque inquiète attente.
Le sentiment d'un danger prochain, terrible, semblait peser sur ces
maisons serrées les unes contre les autres.