s'élevait à des suppositions fantastiques de friandises merveilleuses.
L'émotion le gagnait de plus en plus. Indécis, attentif, caressant
quelque espoir chimérique, il restait là, rappelant plus que jamais
le type d'un aiglon qui agite ses ailes, tend le bec et de ses yeux
perçants cherche à distinguer le butin.
Maroussia lui dit:
«Veux-tu que nous allions au jardin?
--Je le veux bien, répondit-il avec quelque hésitation, comme un
garçon qui n'est pas sûr si, à donner son consentement, il va perdre ou
gagner. Mais dis-moi ce que t'a donné grand-père?
--A qui a-t-il donné?
--Mais à toi donc!
--Il ne m'a rien donné.
--Eh bien! il t'a promis quelque chose; alors c'est comme si tu le
tenais. Que t'a-t-il promis?
--Il ne m'a rien promis.»
Tarass la regarda avec méfiance.
«Pourquoi es-tu donc si contente à présent? demanda-t-il.
--Moi?
--Mais oui, toi?
Elle voulait dire: «Non, je ne suis pas contente;» mais elle était
incapable de mentir, même pour la bonne cause, et ne proféra que ces
mots:
«Allons au jardin.
--J'y vais, répondit Tarass avec un regard maussade.
--Trouverons-nous beaucoup de fraises? demanda Maroussia.
--J'en trouve quand j'en cherche, moi, répondit Tarass avec un peu de
hauteur.
--Je tâcherai d'en trouver aussi. Crois-tu que j'en trouve?
--Cela se peut. Ce n'est pas difficile, au reste. Vraie besogne de
petite fille! S'il s'agissait de prendre une taupe ou d'attraper un
hérisson, ce serait une autre paire de manches!»
Et, tout en cheminant du côté du jardin, Tarass se dandinait d'un
air capable, comme il convient à un fameux preneur de taupes et de
hérissons.
«Les petites filles n'ont pas de courage, voilà mon avis! ajouta-t-il.
Les garçons....
--Ah! les garçons sont très-braves! dit Maroussia, voyant que son
petit compagnon cherchait un mot qui pût exprimer dignement le mérite
supérieur des garçons.
--C'est ça! répondit Tarass, touché de l'estime que la petite fille
faisait des garçons; et, à part lui, il pensait: «Elle n'est pas aussi
bête que je l'ai cru.»
--Ils savent monter à cheval, les garçons! continua-t-il. C'est
admirable comme ils savent dompter les chevaux les plus sauvages!
--Bien sûr, c'est admirable, répondit Maroussia en souriant.
--Un jour, tu verras si je sais bien monter notre jument! L'autre fois,
quand je passais au galop près de la chaumière de la vieille Hanna, je
lui ai fait une fameuse peur; la pauvre femme a cru que c'était une
flèche tartare! Tu sais, nos vieilles craignent beaucoup les Tartares.
--Pauvres vieilles! dit Maroussia.
--Mais tu ne dois pas t'effrayer, toi; je te défendrai, dit-il avec un
élan de générosité.
--Merci! dit Maroussia.
--Oh! tu peux être tranquille! Il faut que tu saches que je me moque
de tous les dangers.... Il viendra un jour,--bientôt peut-être,--où je
taillerai en pièces tous les ennemis de notre Ukraine! Veux-tu entrer
par cette petite porte? Viens par ici, les fraises sont de ce côté.
Sais-tu quel est mon projet? Tu ne sais pas?
--Non, dis-le-moi.
--Eh bien, mon projet est de tomber sur le camp des Tartares ou des
Turcs, de les assommer et de faire leur chef prisonnier.... Qu'en
dis-tu?
--Ce serait glorieux, répondit sérieusement Maroussia.
--Glorieux! n'est-ce pas? Il y a bien eu une demoiselle de campagne, en
France, qui en a chassé tous les ennemis.
--Oh! dit Maroussia, dont les yeux jetèrent des flammes, qu'elle a dû
être heureuse!
--Elle a été brûlée, repartit Tarass.
--C'est égal, c'est égal, dit Maroussia, c'est la plus heureuse des
femmes.
--Père te racontera son histoire, si tu veux. C'est une dame française
qui la lui a dite à la ville. Ici on ne sait pas ces histoires-là. La
demoiselle s'appelait Jeanne d'Arc.
--Jeanne d'Arc, dit Maroussia, les yeux pleins de larmes, Jeanne d'Arc!
l'heureuse fille!»
Tarass était lancé. Ce qu'une petite fille de France avait fait, un
garçon ukrainien ne pouvait manquer de le faire. Il confia à Maroussia
la foule de projets qui bouillaient dans sa petite cervelle. Et comme
tous ces «glorieux» projets finissaient à souhait, dans son imagination
du moins! comme toute chance était de son côté! Tout en se promenant
dans le jardin et en cherchant des fraises, il développait ses idées à
propos du dernier combat et regrettait beaucoup que le grand ataman eût
été trop lent dans ses attaques.
Maroussia l'écoutait en silence, songeant à cette fille dont le nom
venait de lui être révélé et qui avait affranchi son pays.
«Cette petite Maroussia a décidément de l'esprit, se disait Tarass.
Comme elle m'écoute! Je suis très-content qu'elle n'ait aucune
ressemblance avec cette sotte criarde Mimofka, qui veut toujours être
la première, qui prétend m'apprendre ceci et cela et autre chose....
Cette Mimofka m'est très-désagréable! Mais Maroussia est une bonne
fille.... Et tout à l'heure je vais lui cueillir des fraises....»
En attendant, Tarass, appuyé sur une barrière, ne pouvait, en regardant
Maroussia, s'empêcher de dire:
«Mais comme son visage éblouit! comme elle a l'air content! Elle ne
le serait pas plus, si elle voyait étalées devant elle toutes les
friandises de la foire! Je suis certain qu'elle a caché quelque part
un tas de pains d'épices! Cependant elle est très-bonne enfant, elle
partagera avec moi! On n'est jamais content sans raison; elle a bien
sûr quelque fameux morceau dans un coin! ou bien elle sait qu'elle va
l'avoir! Elle me dira son secret tout à l'heure, et j'aurai la moitié
de ce qu'elle aura et peut-être plus.»
[Illustration]
[Illustration]
IX
LE RÉVEIL D'IVAN.
Il était presque midi; il n'y avait point d'ombre; si l'on trouvait un
petit endroit ombragé par un arbre touffu, les chauds rayons de l'astre
du jour savaient passer à travers les feuilles, sous le vieux cerisier
de la cour. Une toile d'araignée en or se mouvait à chaque coup de
brise qui agitait le feuillage.
Depuis quelque temps, un brûlant rayon avait pénétré à travers la
petite fenêtre près de laquelle s'était endormi, après son copieux
repas, le soldat Ivan, et tombait d'aplomb sur sa joue. Sa figure était
toute rouge sous l'action du soleil. Ivan sentait bien vaguement qu'il
était en train de cuire; mais il était si heureux, en somme, qu'il
n'avait pas du tout envie de se réveiller. «Si j'ouvre les yeux, se
disait-il tout en dormant, si je change de place, c'en est fait de
toute cette béatitude, je ne me rendormirai plus!» Un sourire plaintif,
errant sur ses lèvres, aidait à lire dans les incertitudes de sa pensée.
Cependant, tout à coup, il fit un bond, comme si on l'avait touché avec
un fer chaud. La vérité est que sa joue était en feu. Il y porta la
main et l'en retira comme s'il s'était brûlé à son contact.
Il s'éloigna de la fenêtre; ses regards appesantis se portèrent sur
l'intérieur de la chambre; machinalement il rajustait son uniforme, et
son visage s'efforçait de reprendre l'aspect d'indifférence qui lui
était habituel.
Où était-il? Peu à peu la mémoire lui revint. Ses yeux méchants
interrogèrent jusqu'aux murs blancs de la cabane. Elle était vide,
la cabane! Il était seul; pourquoi? Bah! le vieux Knich s'était
probablement éloigné pour mieux laisser reposer son hôte.
Mais depuis quand dormait-il? L'inquiétude le prit.
[Illustration: IX
OU EST-IL CE VIEUX MAUDIT?]
Maître Ivan se mit à crier; sa voix ne péchait point par la douceur;
elle était enrouée et stridente, et avait des éclats inattendus de
branche qui casse. Ses cris retentirent bientôt dans tous les coins de
la cour.
«Holà! hé! vieux sourd! tonnerre! arriveras-tu enfin?
Maroussia et le petit Tarass, à ces cris, coururent vers la cabane;
mais, trouvant inutile d'affronter un si terrible réveil, ils se
cachèrent derrière des touffes de lilas, et se mirent aux écoutes.
Quand Ivan se taisait, on n'entendait rien, si ce n'est le doux
frémissement d'une belle journée d'été, alors que toute la nature
s'épanouit, que chaque petite feuille respire, et que les brins d'herbe
eux-mêmes semblent frissonner de bonheur.
Lorsque les vociférations du soldat reprenaient, ce n'était plus cela!
Mille diables n'auraient pas fait plus de bruit.
«Où est-il, ce vieux maudit?»
Ivan sentait qu'il s'était attardé; d'un violent coup de pied, il
ouvrit la porte, et, le sabre en main, il apparut sur le seuil,
tournant alternativement la tête à gauche et à droite, comme un homme
indécis sur la direction qu'il doit donner à ses coups.
«Que le diable m'emporte, si je sais de quel côté je dois tourner!»
s'écria enfin le soldat furieux.
Il fit rapidement le tour de la cour, fendant l'air de la lame de son
sabre, piquant ici un mur, là un arbre, comme un homme qui ne serait
pas fâché de trouver quelque chose à pourfendre. Il trébucha enfin sur
le tas de pierres, près de la cave,--cela fit pâlir Maroussia dans sa
retraite,--mais il se releva en maugréant et finalement se retrouva à
son point de départ devant la porte de la maison, toujours furibond.
Cependant on entendait déjà la voix affable du vieux Knich, entrecoupée
par sa petite toux sèche; il arrivait à petits pas précipités, comme un
homme désolé d'avoir fait attendre un personnage d'importance.
«Je viens, maître Ivan, je viens, disait-il avec bonhomie et
affabilité; je suis tout à vos ordres.»
Ivan entendait très-bien la voix du vieux Knich, mais il ne parvenait
pas à se rendre compte de quel point elle venait.
«Où diable es-tu? lui criait-il.
--Je suis là, répondait la voix du vieux Knich.
--Là? mais où? hurlait le soldat.
--Mais devant vous, militaire: ne me voyez-vous pas?»
Et le fait est qu'Ivan se trouvait en face du vieux Knich, radieux,
aimable, très-essoufflé, mais lui souriant comme un ami.
«Êtes-vous bien reposé, maître Ivan? demanda le vieux Knich, cherchant
un oui dans les yeux irrités du soldat avec une sollicitude presque
paternelle.
«Les mouches ne vous ont point trop piqué, je l'espère. J'avais tout
fermé pour qu'elles vous laissassent plus tranquille.
--Que le feu du ciel les rôtisse, tes mouches! je m'en moque pas mal
de tes mouches! répondit maître Ivan; elles auraient mieux fait de me
réveiller plus tôt, entends-tu?»
Après avoir trop bu, trop mangé et trop dormi, M. le militaire ne se
sentait pas très à son aise.
«Je suis de votre avis, maître Ivan, je suis tout à fait de votre
avis,» répondit le vieux Knich.
Et comme maître Ivan, devenu très-pensif, tirait d'un air irrité ses
longues moustaches, le vieux crut devoir réfléchir un peu de son côté.
Il laissa écouler une minute, puis:
«Pourtant, maître Ivan, je vous avoue qu'une fois endormi on n'aime pas
à être réveillé par des mouches. Je vous l'avoue franchement. Quand on
pense qu'un honnête homme, qu'un soldat même, un homme intrépide par
métier, ne peut pas plus qu'un autre se défendre de cette misère....
--Quelle misère? demanda maître Ivan, comme s'il se réveillait de
nouveau.
--Mais des mouches, maître Ivan. Quand on pense que ces insectes
insupportables tombent indifféremment sur un général, sur un paysan ou
sur une tartine de miel.... on se demande à quoi sert la différence des
professions et des mérites.»
Maître Ivan l'interrompit:
«J'ai mal à la tête, dit-il; au lieu de bavarder, tu ferais mieux de
m'apporter un verre d'eau-de-vie.
--Oh! avec plaisir, maître Ivan, avec le plus grand plaisir! s'écria
le vieux Knich. Quel bonheur de pouvoir vous servir, maître Ivan, quel
bonheur!...»
En regardant son visage radieux, c'était à se demander s'il ne
s'estimait pas trop heureux de pouvoir, une fois de plus, servir maître
Ivan.
Il courut, fier comme un roi, au buffet. Maître Ivan le suivit.
Le soldat gardait son air farouche, mais il se mit à relever ses
moustaches comme quelqu'un qui s'attend à de bonnes choses.
«Mettez-vous là, maître Ivan, mettez-vous là, disait le vieux, je vais
à l'instant remplir le petit verre.... Prenez place, prenez place....
--Je n'ai pas le temps de m'asseoir, répondit maître Ivan, insensible
aux prévenances du vieux, donne vite, j'avalerai debout.... Tiens-tu
l'argent prêt? Je suis pressé, je dois filer....
--Vous êtes pressé, maître Ivan? Quel contretemps! C'est une eau-de-vie
comme on n'en trouve plus, et, si vous n'étiez pas pressé, vous
pourriez la déguster comme il faut. Je vous dirai, maître Ivan....
--Tiens-tu l'argent prêt?
--Je le tiens prêt, maître Ivan, à votre service; cependant, il ne
laisse pas d'être dur pour nous autres pauvres gens....»
Le vieux poussa un gros soupir et regarda avec mélancolie un sac en
cuir qu'il tira de sa poche.
«A quoi peut mener ce bavardage?» lui répondit maître Ivan, tout en
avalant l'énorme verre d'eau-de-vie de Knich comme il eût fait une
goutte de lait sucré.
Le vieux Knich poussa un autre soupir, mais cette fois, c'était un
soupir capable de renverser un chêne. Toutefois, il ne raisonna plus,
et, ayant tiré une poignée de cuivre de la sacoche, il commença à la
compter pièce à pièce en disposant avec symétrie la monnaie sur la
table.
«Voyons, es-tu capable de compter jusqu'à trois?» demanda le soldat au
paysan.
On ne pouvait certainement affirmer que cette question fût faite avec
amabilité, mais le ton n'avait rien de dur; il avait plutôt l'intention
d'être plaisant, car maître Ivan s'était, tout en la faisant, versé
lui-même un autre verre d'eau-de-vie, et ce n'est pas la colère qui
accompagnait chez lui d'ordinaire une action de ce genre. Trouvant sans
doute sa plaisanterie agréable:
«Je te demande, dit-il encore d'un air goguenard, si tu sais compter
jusqu'à trois? Comment comptes-tu, voyons!
--Vous allez voir, maître Ivan, répondit Knich. Cinq, six.... C'est
la meilleure manière de compter selon moi... sept, huit... Mon feu
père,--qu'il repose en paix!--comptait toujours ainsi... neuf, dix...
et il comptait si bien que les plus habiles ne réussissaient jamais à
le tromper... onze, douze.»
Ivan avait laissé dire; seulement, d'un air distrait, il s'était
versé une troisième rasade, et pendant qu'il la dégustait, il écouta
silencieusement les réflexions de Knich sur les mœurs des prêteurs
d'argent polonais et sur leur aptitude pour les affaires.
Peu à peu les piles de cuivre s'étaient alignées, et sa sacoche était
vide.
Maître Ivan se versa une quatrième rasade, l'avala d'un trait et, cela
fait, il apparut à Knich plus farouche que jamais. Son front s'était
couvert de plis qui n'annonçaient rien de bon; sa figure s'était
assombrie de nuages menaçants. Il ne sonna mot aux adieux affectueux
que lui adressait le vieux fermier. Il se souciait bien, vraiment, des
politesses du pauvre homme! Il compta d'un air sévère la somme qui lui
était destinée, la mit dans sa poche, sortit d'un pas rapide, détacha
son cheval, qui mangeait tranquillement de l'avoine, donna à la pauvre
bête un coup de poing en l'appelant «goulue,» sauta dessus, daigna
relever un tantinet la visière de sa coiffure, en réponse aux saluts
multipliés de Knich, la rabattit ensuite d'un air terrible sur ses
noirs sourcils et, partant au galop, disparut dans la steppe immense;
les vagues de cette mer verdoyante se refermèrent derrière le cheval et
le cavalier.
«Bon voyage!» murmura le vieux Knich.
[Illustration]
[Illustration]
X
LE VRAI KNICH.
Tandis que les yeux perçants du petit Tarass suivaient maître Ivan
détalant à travers les hautes herbes, les regards de Maroussia se
tournèrent vers le vieux fermier.
Le vieux fermier se tenait près de la porte cochère et regardait, à ce
qu'il paraissait, sans aucune arrière-pensée, son hôte s'éloigner. On
aurait dit que ça lui faisait tout simplement plaisir, comme au petit
Tarass, d'admirer cette course rapide et d'écouter les hennissements
du noble animal qui emportait le soldat. D'une main le vieux fermier
caressa son chien, qui s'approchait de lui en remuant la queue en guise
de félicitation sans doute, et il se couvrit les yeux de l'autre pour
se garantir des rayons ardents du soleil.
Après avoir regardé ainsi pendant quelques minutes, qui parurent
très-longues à Maroussia, il se dirigea vers la maisonnette. Il allait
tout doucement, sans se presser, jetant d'un côté et d'un autre le
regard d'un propriétaire économe et vigilant qui a souci de réparer le
désordre accidentel survenu dans sa maison.
«Grand-père! s'écria Tarass qui courut après lui, dis donc, où campe
l'ennemi? Je crois bien qu'il est à la Vélika-Jarouga, mais...
--Ah! vous êtes là, mes enfants!» dit le vieux fermier d'une voix
affectueuse.
Il s'arrêta en branlant la tête avec bonhomie:
«Vous êtes-vous bien amusés au jardin? Êtes-vous fatigués? Avez-vous
faim? Eh bien! venez, venez, on vous servira de bonnes choses, le
soldat n'a pas tout mangé. Suivez-moi; dépêchez-vous!»
Et il marcha devant eux, un bon sourire sur les lèvres, toussotant
parfois comme un bon vieux brave homme. Tarass et Maroussia
trottinaient à sa suite. En un clin d'œil, la bouteille et le verre
qui avaient servi au soldat avaient été enlevés par Maroussia.
Une fenêtre avait été ouverte, l'air pur était entré, et l'odeur
désagréable et pénétrante de l'eau-de-vie fut remplacée par l'odeur
appétissante d'un bon pâté chaud. Une jolie jatte de crème fraîche fut
mise à part pour le dessert.
Tarass, quoique très-soucieux de savoir exactement le lieu où campait
l'ennemi, ne se laissait pas abattre. Il mangea comme un petit loup!
Les morceaux disparaissaient dans sa bouche comme par enchantement; on
eût dit qu'il ne les avalait point, qu'il les lançait derrière lui.
Mais Maroussia mangea peu. Tandis que ses petits doigts effilés
cassaient le biscuit, ses yeux ne pouvaient se détacher de la figure du
vieux Cosaque.
«Grand-père! écoute-moi, grand-père! cria Tarass qui n'avait plus faim;
si ce soldat galope vers les Stary-Kresty, cela veut dire que l'ennemi
ne campe plus à la Vélika-Jarouga? Pas vrai, grand-père?
--Je le présume, mon enfant, je le présume, répondit l'affable,
l'indulgent grand-père, en présentant encore aux enfants quelques
pâtisseries. A propos! tu me rappelles une chose: il faudrait voir ce
que deviennent les filets à pêcher que nous avons tendus l'autre jour
à l'endroit que tu m'avais conseillé. Il se peut que nous ayons déjà
attrapé quelques magnifiques brochets; qu'en penses-tu?
--J'ai tout à fait oublié ces filets! s'écria Tarass, oui, tout à fait!
--Eh, eh, maître sans-souci! dit Knich en souriant.
--Sais-tu quoi, grand-père? Je ne comprends pas du tout comment j'ai pu
n'y plus penser!»
D'un bond il se trouva au milieu de la chambre et resta là devant le
vieux grand-père, les yeux tout ronds, la bouche pincée, ayant l'air
d'un personnage sérieux qui se trouve tout à coup dans une position
équivoque peu en rapport avec ses habitudes d'ordre et de ponctualité.
«J'y vais, j'y cours!» s'écria-t-il enfin; et s'élançant par la porte,
on n'entendit plus que sa voix qui appelait son chien à lui, Riabko, le
fils de Corbeau.
Alors, tout devint silencieux. Maroussia était enfin restée seule avec
le vieux fermier. Celui-ci la regardait maintenant avec attention; il
la regardait d'une façon si étrange que son cœur commença à battre
comme un petit marteau.
Sous ses yeux venait de s'opérer, dans toute la personne de Knich, un
changement soudain. Le vieux paysan s'était subitement transformé. Au
lieu d'une figure de bonhomme simple, un peu poltron, un peu vaniteux
de ses pâtés, de ses liqueurs et de ses autres biens terrestres, elle
voyait maintenant briller sous ses sourcils des yeux étincelants, dont
le regard entrait en elle comme la pointe d'un poignard; toutes les
rides de son front avaient disparu comme par enchantement. Ses traits
s'étaient dessinés rigides et sévères. L'homme tout entier avait
grandi. Ses épaules étaient plus larges, sa stature vraiment imposante.
Pendant quelques instants, Maroussia regarda Knich, comme un petit
oiseau fasciné. Knich parla. Sa voix ne ressemblait pas plus à la voix
qui tout à l'heure disait des choses prévenantes au soldat Ivan qu'un
violon de maître ne ressemble au violon d'un pauvre aveugle mendiant
son pain de la charité des passants.
Il lui dit:
«Maroussia, ton ami désire te voir. Il n'est pas loin. Veux-tu savoir
ce qu'il a à te dire?»
Les yeux de Maroussia répondirent pour elle, la joie lui avait ôté la
voix; mais Knich l'avait comprise et lui avait fait signe de le suivre.
Il sortit, arriva d'un pas ferme dans la cour. Les yeux de Maroussia
cherchèrent du côté de la vieille cave le tas de pierres couvertes de
mousses et de plantes sauvages d'où la voix de son ami était arrivée
jusqu'à elle; mais Knich ne se dirigea point de ce côté.
Après avoir bien regardé de tous côtés, Knich siffla. Le grand chien
Corbeau, qui se tenait près de la porte cochère, en deux bonds fut près
de son maître, s'assit sur ses pattes de derrière, et, attachant ses
yeux intelligents sur le fermier, attendit.
«Il n'y a pas d'étranger dans les environs, Corbeau?» dit Knich au
fidèle gardien de sa maison.
Corbeau hurla doucement, d'une manière toute particulière, qui disait
clairement à son maître: «Soyez tranquille!» Et comme preuve que tout
était, en effet, parfaitement tranquille au dehors et qu'on pouvait,
par conséquent, prendre ses aises au dedans, Corbeau se mit à faire la
chasse aux mouches. Évidemment Corbeau ne se serait pas amusé à gober
des mouches, si quelque danger eût menacé la maison. Knich, rassuré,
retourna avec Maroussia du côté de la ferme, mais, en entrant dans la
petite galerie, il dépassa la porte à droite qui donnait dans la salle
où on avait déjeuné et ouvrit une porte à gauche qui communiquait à un
garde-manger.
Ce garde-manger était plein de tout ce qui sert pour la nourriture des
campagnards. On ne passait qu'avec une extrême difficulté entre les
gros sacs de farine, de gruau, de seigle, de pois secs et de haricots.
Les fenêtres étaient assez grandes, mais la lumière y pénétrait à
peine. Les provisions de houblon, de saucissons, de prunes sèches,
de cerises en bocaux, de pommes, de poires, les pyramides d'œufs,
les bouteilles entassées devant les vitres, l'obstruaient presque
complétement.
Maroussia s'arrêta indécise sur le seuil de cette pièce, si encombrée
qu'il semblait impossible de s'y faire un passage.
[Illustration: X
PRENDS BIEN GARDE A TES PIEDS, C'EST GLISSANT.]
«Prends à gauche,» lui dit Knich; et, enlevant alors de ses bras
robustes un baril rempli d'eau-de-vie, du pied il appuya sur le
plancher, qui s'ouvrit et découvrit pour Maroussia un petit escalier de
bois qui semblait conduire dans un souterrain.
«Va doucement, fillette, dit Knich, prends bien garde à tes pieds,
c'est peut-être un peu glissant.»
[Illustration]
[Illustration]
XI
ON SE REVOIT.
Ils commencèrent à descendre par cet escalier étroit qui pliait et
tremblait sous eux.
Maroussia ne s'était pas rendu compte de la façon dont s'était ouvert
le plancher. Elle ne comprit qu'il s'était refermé qu'en se trouvant
dans l'obscurité; plus ils descendaient, plus l'air devenait froid. Le
soleil n'avait jamais pénétré dans cette cave profonde.
De temps en temps la petite fille sentait qu'une main solide et sûre la
soutenait aux endroits difficiles.
Enfin ils atteignirent la dernière marche.
Knich la prit alors par la main, et ils se mirent à marcher, en suivant
un corridor qui resta obscur pendant une centaine de pas. A un détour,
une large bande de lumière pénétra alors par le haut et éclaira le
souterrain, qui s'était élargi en rotonde en cet endroit. L'envoyé
s'y promenait à pas lents. Ses yeux se tournèrent aussitôt vers les
visiteurs. Averti par le bruit de leurs pas, il les attendait.
«Maroussia, mon gentil conseiller! dit-il en se baissant vers l'enfant,
que je suis heureux de te revoir! et de pouvoir te dire: Merci!»
Maroussia, toute palpitante, s'était jetée dans les bras de son grand
ami.
«Ah! lui dit-elle, que tu as dû souffrir dans le foin, au bruit du
combat, à l'arrivée des soldats, et, sur la route, quand Ivan tournait
autour de la voiture, et tout à l'heure encore quand il a failli tomber
la tête la première tout près de cette cave!»
--Je me rappelais l'histoire de la femme du bandit, répondit l'envoyé,
mais je craignais pour mon guide.»
Le vieux Knich se retourna pour essuyer une larme qui lui tombait des
yeux.
Cette étreinte de l'homme fort et de la faible enfant lui avait montré
que cette frêle petite fille était déjà devenue pour le rude guerrier
un être à jamais cher et sacré.
«Si Tarass était un peu plus grand, se disait-il, vaudrait-il pour moi
ce que cette petite Maroussia vaut pour l'envoyé?»