Il sourit, et on sentait que dans ce sourire attristé passait et

repassait l'image chérie d'une toute petite et frêle créature.

«Elle est aussi grande que toi, oui, en vérité, presque aussi grande,»

répondit-il.

Alors il baissa la tête, et Maroussia n'osa plus lui faire de

questions. Elle le laissait avec sa fille.

On marchait toujours. L'air était tiède, frais et parfumé. Une bande

rose apparut à l'horizon. Un petit oiseau, très-matinal, laissa

entendre un petit cri, son bonjour à l'aurore.

En même temps, à l'arrière de la voiture, une voix sonore s'éleva:

«Rappelle-toi! rappelle-toi, ma bien-aimée, notre affection

d'autrefois!»

C'était un jeune soldat qui chantait. Sa voix et sa chanson étaient

également harmonieuses et douces; Maroussia en était toute pénétrée.

Mais quel fut son étonnement quand le soldat qui venait de causer avec

elle se mit à chanter, lui aussi. Sa voix était grave, à celui-là, un

peu sourde, un peu basse, mais elle remuait quelque chose de profond

dans le cœur. Un grand silence s'était fait pendant le premier couplet,

mais au second tous les soldats se mirent à chanter avec lui. C'était

saisissant! Ce qui étonna le plus, ce qui ravit Maroussia, en dépit

des angoisses de sa petite âme,--peut-être par sa mélancolie même le

chant répondait-il à ces angoisses,--c'est que, bien que les voix qui

s'étaient unies à celle de son voisin eussent acquis une intensité

qui lui rappelait les grondements du tonnerre, la voix du soldat qui

avait une petite fille n'était jamais couverte par celles des autres

chanteurs. Entre toutes, elle entendait et distinguait cette voix à

l'accent sincère. Quand la chanson fut finie, Maroussia remarqua que le

chanteur avait l'air bien triste.

Non loin du chemin elle apercevait un petit lac aux eaux paisibles, aux

rivages verdoyants, encore couverts en partie par la vapeur matinale;

on eût dit un léger voile de gaze se dissipant peu à peu. A droite

serpentait un étroit sentier encore dans l'ombre, celui qui conduisait

par le plus court les piétons à la maison de Knich. Enfin, une blanche

colonne de fumée indiquait l'emplacement même de la maison de l'ami de

son père.

Devant la lumière qui allait chasser les dernières ténèbres, Maroussia

s'inquiéta. Les gais rayons du matin, si bien venus toujours, étaient

pour elle, ce jour-là, des ennemis qui pouvaient la trahir! Dans sa

crainte, elle avait oublié son chanteur favori. Ses yeux le cherchèrent

sans le trouver, et elle en fut chagrinée.

Involontairement elle en était venue à compter sur lui comme sur un

protecteur. C'était un autre soldat qui l'avait remplacé à sa droite.

«Qu'elle est petite, cette créature-là! dit ce soldat à un de ses

camarades, après avoir jeté un regard sur Maroussia.

--Pas plus grande qu'un nœud sur un fil de soie, répondit un autre

soldat.

--Et elle n'a peur de rien, elle voyage comme un colonel de hussards.

--Je parierais qu'elle ne craint ni poudre, ni balle! continua le

premier.

--Et elle a raison, ajouta le troisième. Quelle balle pourrait être

dangereuse pour un grain de pavot? Est-elle autre chose?

--Je connais les Ukrainiens, dit le premier; on ne peut pas dire que ce

soit un peuple de lièvres. Même les petites filles sont vaillantes dans

ce pays. J'ai vu de mes propres yeux, plus d'une fois, de quoi elles

sont capables: le canon tonne, la fusillade pétille, le sang coule par

ruisseaux, la terre tremble, on gémit, on crie, on hurle, on s'égorge,

on meurt! et elles viennent sur le champ même de bataille, elles y

marchent, elles y ramassent leurs blessés comme si elles se promenaient

dans un jardin en y cueillant des coquelicots!

--Aussi en meurt-il par mille et deux mille! dit un autre.

--Bah! nous mourrons tous d'une manière ou d'une autre, répondit

quelqu'un qu'on entendait sans le voir, parce qu'il était complétement

caché par deux soldats géants. Oui, d'une manière ou d'une autre;

l'essentiel est de mourir de la bonne. Mais qui la connaît, celle-là?»

Quelques coups de fusil se firent entendre...

Ce bruit de combat chassa en un clin d'œil toute autre pensée, tout

autre sentiment. Réflexions à peine ébauchées, raisonnement commencé,

opinion à demi exprimée, réplique prête à éclater, tout s'interrompit

comme un fil coupé par des ciseaux bien aiguisés; le détachement tout

entier, l'oreille dressée, interrogeait l'horizon comme un seul homme.

Les officiers arrêtèrent leurs chevaux. Chacun donna son avis; la

fusillade recommença avant qu'on fût d'accord.

«C'est de notre côté! s'écria le jeune officier. Il n'y a pas de doute,

c'est de notre côté que l'engagement a commencé. En avant! ce sont les

nôtres qui se battent.

--Holà! Ivan! Tu conduiras la voiture jusqu'à la maison de ce Knich et

tu arrangeras la chose pour le foin. En avant!»

Maroussia n'avait pas eu le temps de se remettre ni de rassembler ses

idées, que le détachement avait disparu dans un nuage de poussière.

Ils s'étaient envolés comme des oiseaux sauvages. Cependant le vieux

soldat qui avait causé avec elle et lui avait parlé de sa petite fille

s'était retourné et lui avait jeté, elle l'avait vu, un regard d'adieu.

Ah! pourquoi, au lieu de rester, celui-là était-il de ceux qui

partaient?

Maroussia demeura seule avec cet Ivan, qui avait reçu l'ordre de

conduire sa voiture jusqu'à la maison de Knich et d'_arranger la chose_.

«Eh bien, en route, petite goutte de miel!» lui dit Ivan en allumant sa

pipe.

Maroussia regarda Ivan et pensa qu'il avait l'air d'un hérisson.

«En route! en route!» répéta-t-il d'une voix plus sévère.

Maroussia parla à ses bœufs. Devant le départ subit de leur escorte,

ils avaient jugé à propos de s'arrêter; devant un tel emportement de

sages bœufs n'avaient rien à faire. A la voix de Maroussia ils se

hâtèrent d'obéir.

La voiture avait repris sa marche mesurée; Maroussia, sous prétexte

qu'elle était fatiguée, s'était perchée sur le haut de son énorme

voiture, et, tout en grimpant, elle avait trouvé le moyen de donner

furtivement sa petite main à serrer à son grand ami, dont le calme et

confiant regard lui était apparu tout au fond du trou qu'il s'était

ménagé entre les bottes de foin. Cela leur avait fait du bien à tous

les deux. Ivan, bien entendu, était à cent lieues de se douter de rien;

il l'avait laissée faire, il marchait à côté des bœufs en fumant sa

pipe et en regardant devant lui.

On voyait que la guerre avait passé par là. Pour trouver un champ vert

en pleine espérance de moisson, il fallait en traverser dix absolument

ravagés.

Maroussia, voyant cela, pensait: «la guerre est horrible!»

Les fusillades se répétaient à intervalles de plus en plus rapprochés,

et les coups devenaient de plus en plus distincts.

La voiture était engagée sur un de ces monticules qui ne sont pas rares

dans le pays et sous lesquels sont enterrés les morts des anciennes

batailles.

Quand ce tertre fut gravi, Maroussia aperçut dans la plaine des

tentes nombreuses, à demi voilées par les nuages de fumée noire

qu'illuminaient parfois des langues de flammes rouges. C'était le

terrain même sur lequel se livrait le combat que les fusillades

lointaines leur avaient annoncé.

De temps en temps on entendait soit des vociférations, soit des

gémissements humains, des hennissements de chevaux; des cris d'enfants

arrivaient aussi à travers l'air frais du matin.

Maroussia eut sous les yeux l'affreux spectacle d'un village incendié,

des maisons riches en feu et des cabanes croulantes.

Des femmes, tenant leurs nouveau-nés dans leurs bras, couraient

éperdues; quelques-unes tombaient foudroyées par quelques coups

invisibles.

Des chevaux galopaient sans cavaliers. Les cadavres s'amoncelaient par

endroits. Les corps des blessés attendant le dernier coup jonchaient

le sol. Les colonnes, tout à l'heure profondes, s'éclaircissaient; le

nombre des vivants diminuait presque à vue d'œil. La terre était, sur

de grands espaces, rouge de sang. Le ciel était obscurci.

Hélas! il ne nous appartient pas d'expliquer de telles fureurs!

Au delà, pas bien loin de ces scènes abominables, et tout droit

devant elle, pareille à une oasis se montrant à travers les orages,

fleurissait et embaumait la métairie de Knich. Du haut de son

observatoire, Maroussia reconnaissait déjà le feuillage de chaque arbre

au milieu du jardin touffu; la couleur de chaque fleur se détachait sur

les fonds verts.

La porte cochère était ouverte, et ses jeunes yeux distinguèrent

une bande nombreuse de poulets d'un jaune doré qui, sans souci du

combat, prenaient leurs ébats dans la grande cour; à plus forte

raison apercevait-elle dans cette cour les chariots, les charrues au

soc brillant, les instruments de travail, les fourches, les bêches,

les râteaux, les pelles attendant les ouvriers, les laboureurs qui

d'ordinaire les utilisaient.

Près de la porte se tenait un énorme chien, noir comme du jais,

ébouriffé comme un toit de chaume après grande pluie et tempête.

La voiture de Maroussia avait contourné le champ de bataille; de

loin le chien de Knich l'avait aperçue. Il était facile de voir à

son attitude expectante qu'il se préparait, quelle qu'elle fût, à la

recevoir avec tout le sang-froid et toute la vigilance d'une créature

qui, dans sa vie, a vu, connu et approfondi bien des choses, qui a pour

maxime de se tenir sur le qui-vive et de ne point se laisser aller trop

vite au seul témoignage de ses pressentiments.

[Illustration]

[Illustration]

VII

CHEZ LE VIEUX KNICH.

A peine la voiture s'était-elle arrêtée devant la porte, qu'un garçon

de six ou sept ans, fort et solide comme un roc, rose comme l'aurore,

ayant toutes les allures d'un aiglon, se montra à Maroussia. Le regard

déterminé de ses yeux clairs disait:

«C'est vous qui venez, c'est à vous de parler. Qu'est-ce que vous nous

voulez?

--Pane[3] Knich est-il chez lui? demanda Maroussia?

[3] _Pane_, le nom polonais, et petit russien pour seigneur,

monsieur.

--Alors vous êtes venue pour le grand-père? dit le garçon, questionnant

au lieu de répondre.

--Oui, pour le grand-père. Est-il chez lui?

--Il est chez lui.

--Où donc?

--Il est au jardin; mais il se peut qu'il soit au logis ou aux champs.

--Veux-tu lui dire que nous sommes arrivés?

--Et dépêche-toi,» ajouta Ivan en rallumant sa pipe.

Mais le grand-père arrivait déjà.

A le voir, c'était un vieux bon être, un peu courbé par l'âge. Il

portait un simple habillement campagnard,--une chemise et un pantalon

en toile: une chemise très-ample et un pantalon plus large qu'un golfe

de la mer Noire! Sa tête était couverte d'un chapeau de paille aux

larges bords, qu'il avait probablement tressé lui-même.

Il reconnut tout de suite Maroussia et ne parut point étonné de la voir

arriver. Tout au contraire; on aurait dit qu'il l'attendait et qu'une

visite pareille était pour lui la chose la plus simple et la plus

habituelle.

«Ah! petite fille, dit-il, comment vas-tu? Toujours bien? toujours

contente? Allons, viens; entre dans la chaumière. Mais, si tu

aimes mieux le plein air, Tarass connaît des endroits où on trouve

des fraises et où mûrissent les framboises. Nous avons encore une

ressource, une jolie provision d'autres friandises: des gâteaux au

miel, des petits pâtés et même des grands.»

Ivan avait saisi au passage ce mot «pâtés».

«Je vois que tu as une maison bien montée, dit-il d'une voix encore

sévère, mais que la vision «des grands pâtés» avait déjà adoucie.

--J'en rends grâce au Seigneur, répondit le vieux laboureur. Entrez,

entrez, je vous prie.»

Il avait l'air si simple, si affable, si naïf, ce vieux bonhomme Knich!

«Entrez, entrez, répétait-il, entrez donc... Quel plaisir! Quelle

surprise agréable! Quelle bonne aubaine! J'aime tous les militaires...

Entrez, entrez, monsieur le soldat, je vous en prie...»

Le militaire qu'il aimait tant était brisé de fatigue et affamé comme

un loup: aussi suivit-il le vieux laboureur sans se faire prier, et,

une fois dans la chambre, il s'étala sur un banc, bâillant, étendant

les bras, allongeant les jambes, en un mot, profitant du bienheureux

incident qui lui permettait de dorloter un peu son pauvre corps tout

meurtri par les fatigues de la guerre.

On voyait très-bien qu'il avait pris le vieux Knich pour un brave

homme, bien simple et très-ignorant, et qu'il ne se souciait, à vrai

dire, «que de ses pâtés;» quant à l'affaire du foin, elle viendrait à

son heure.

Maroussia s'était d'abord occupée de faire entrer la grosse voiture

dans la cour. Le petit Tarass, très-empressé, bondissant autour d'elle,

l'y avait aidée. Quand ce fut fait, elle alla retrouver les deux hommes.

«Pane Knich, dit alors Maroussia, _quel beau blé vous avez dans vos

champs! Je l'ai admiré en passant. Il est encore un peu vert, mais je

crois qu'au besoin on pourrait l'utiliser même avant qu'il soit tout à

fait mûr!_

--Dieu soit loué! ma petite, Dieu soit loué! Oui, nous aurons une bonne

année!» répondit le vieux Knich.

Sa voix calme ne trahissait aucune, mais aucune émotion! Il trottait

dans la salle, appelant ses serviteurs, donnant ses ordres d'une voix

gaie. Ses yeux ne demandaient rien aux yeux de l'enfant. C'était un

brave homme, fier de ses pâtés et de ses jambons, souriant d'avance

à l'idée de l'accueil que va faire un étranger au repas qu'il va lui

offrir.

«A-t-il compris? se demandait Maroussia. Non, il n'a point compris!

Pourtant...--et son cœur se serrait,--s'il n'avait pas compris!»

Elle ne savait que penser, elle ne savait que faire!

«Il faut être _comme lui_, se dit-elle enfin, il faut être courageux,

savoir se taire et savoir attendre.»

Elle comprenait que l'envoyé avait fait preuve de toutes ces qualités,

en ne sautant pas de la voiture sur la route après qu'il avait vu

l'escorte réduite à un seul soldat, cet Ivan dont il n'eût fait qu'une

bouchée, et en y demeurant encore même après l'entrée dans la cour, et,

ayant pris cette résolution d'être _comme lui_, elle n'adressa point de

questions au vieux, et, sans mot dire, trottina dans la maison derrière

lui.

Cette chaumière était grande. L'ameublement se composait de bancs en

solide bois de chêne. Sur les murs blanchis à la chaux aussi blancs que

la neige, des guirlandes d'herbes desséchées répandaient dans l'air les

aromes de la flore sauvage des steppes.

Dans un coin, les images de Dieu et de ses saints étaient ornées de

fleurs fraîches. Au milieu une grande table massive, aussi en bois de

chêne, était couverte d'une belle nappe blanche à franges de couleur.

Le vieux Knich invita ses hôtes à s'asseoir.

«Il ne faut pas que j'oublie les rafraîchissements, dit-il. Ce sera

bientôt fait, ce sera bientôt fait...»

Et le voilà qui va d'un côté et d'un autre, apporte les grands verres

et descend dans la cave, monte au grenier, ouvre le garde-manger, remue

pots et couvercles, laisse tomber les cuillers, verse d'une bouteille

à l'autre, grimpe sous le toit pour prendre des andouilles fumées,

court au jardin, etc., etc...

Tous ces apprêts, qui promettaient beaucoup à l'affamé soldat, le

tenaient dans une attente continuelle; il croyait à chaque instant voir

apparaître quelque plat superbe: il humait déjà l'air, l'eau lui venait

à la bouche; il avait tous les tressaillements, tous les frissons de la

convoitise; il se promettait un tel régal qu'il oubliait tout au monde,

ou, pour mieux dire, il ne voyait le monde que confusément, à travers

un amoncellement de pâtés, d'andouilles, de fromages, de viandes et

autres friandises.

«Écoute donc, écoute, barine[4], ne te donne pas tant de peine,

disait-il de temps en temps. Je serai content de peu... je veux dire,

je serai content de ce que je vois là-bas... Oui, je serai content.

[4] _Barine_, mot ruthène équivalant à maître et patron.

--Non, non, répondait le vieux Knich, non! permettez que je vous

présente quelque chose de convenable! Permettez-moi, monsieur...

puis-je demander votre nom?

--Je me nomme Ivan,» répondit le soldat avec un soupir, mais tout à

fait désarmé par la franche hospitalité du vieux campagnard.

«Eh bien, monsieur Ivan, il faut me permettre de vous présenter ce

qu'il y a de meilleur dans ma pauvre maisonnette! Il le faut, il le

faut: vous ne voulez point affliger un vieillard, n'est-ce pas? Vous

goûterez un peu de mes andouilles... et de mes jambons aussi... et puis

de mes fromages... Vous verrez.

--Mais, nous autres militaires, nous ne sommes pas habitués à des

délicatesses. Si la faim peut être apaisée, nous sommes contents,

disait Ivan.

--Bien sûr, bien sûr, monsieur Ivan, bien sûr. Oh! la vie militaire est

dure! J'en ai entendu parler. Eh bien, raison de plus pour essayer de

vous régaler un peu... Oui, oui, croyez-moi!»

Maroussia, assise dans un coin, tâchait d'_être comme celui_ à qui

elle ne cessait de penser aurait été. A la voir, elle était calme et

tranquille.

Mais quel flux et reflux d'espoir et d'anxiété! On ne saurait le

décrire. Le grand ami était-il encore enterré dans son foin? Avait-il

pu au contraire s'en tirer? Mais alors avait-il pu se cacher en lieu

sûr? et puis, s'il avait dû quitter la maison, où le retrouverait-elle?

Quels risques pourrait-il courir? Que dirait son père, si elle se

trouvait séparée de lui avant de l'avoir conduit au but?...

Le petit Tarass, après avoir passé en revue les nouveaux arrivés,

s'approcha de la fenêtre et compta les décharges qu'on entendait

très-distinctement, bien qu'elles fussent très-éloignées.

A la fin des fins, le déjeuner fut apprêté. M. Ivan se mit à le

dévorer avec une sorte de colère. Il l'avait aussi par trop attendu.

A la première bouchée, il avait la mine sévère et farouche d'un

guerrier qui n'a aucun souci de caresser son palais; mais bientôt sa

figure commença à s'adoucir. Peu à peu elle s'épanouit et finit par

devenir tout à fait resplendissante. Après quelques petits verres de

liqueurs de framboises, de fraises, de cerises, de cassis et de kummel,

ses yeux prirent une expression caressante, et un sourire béat erra sur

ses lèvres.

Le vieux Knich ne se lassait point de lui présenter de nouveaux plats

et de nouveaux breuvages. De temps en temps il poussait un petit cri.

«Ah! quelle idée! Je me rappelle que j'ai là dans mon garde-manger

quelque chose qui vous fera plaisir... Attendez, attendez! Avec votre

permission, je vais vous l'apporter, monsieur Ivan! Vous m'en direz

votre avis!»

M. Ivan ne résistait pas. Il ne pouvait que secouer un peu la tête

comme s'il voulait dire:

«Ça me va! Mais tout me va dans ce moment!

--Eh bien, Tarass, que fais-tu là? demanda le vieux Knich, après avoir

placé un nouveau flacon devant son hôte. Est-ce le moment de bayer aux

corneilles? A ta place je serais allé voir s'il est temps de donner du

foin aux bœufs.

[Illustration: VII

ÇA ME VA! TOUT ME VA DANS CE MOMENT!]

«Croyez-vous, monsieur Ivan, ajouta le vieux, que j'ai dans Tarass

un ouvrier admirable? C'est un petit gars qui n'est pas bête du tout,

ni paresseux.»

M. Ivan voulait répondre, mais il ne put improviser qu'un sourire qui

ne disait pas grand'chose. Quant au petit Tarass, il ne se fit pas

prier. D'un bond il fut près de la porte.

Il était temps, Maroussia n'en pouvait plus. Elle se leva doucement et

dit au vieux Knich:

«J'irai avec Tarass.

--Va, ma petite, va,» répondit le vieux.

Et quand elle passa près de lui il étendit la main et caressa

légèrement ses cheveux.

C'était peu de chose que cette caresse, mais elle rendit, comme par

magie, toute confiance à Maroussia; elle se sentit comme rassurée et

fortifiée; son anxiété disparut, et son pauvre cœur, jusque-là serré

comme dans un étau, fut rendu à la liberté.

«Très-cher barine! dit Ivan, faisant un effort désespéré pour

rassembler ses idées, ce foin de tout à l'heure, vous savez, le foin

de la voiture que j'ai été chargé d'escorter, il est à nous!... Vous

me comprenez? Nous l'avons pris, alors c'est notre bien, il est devenu

notre propriété! C'est clair, n'est-ce pas? Cependant, si tu tiens à le

garder, tu peux m'en rembourser le prix... Donne de l'argent, beaucoup

d'argent, et tu l'auras!... Et ce sera bien fait. Ce sera parfait, foi

d'honnête homme!

--Vous êtes le maître, monsieur Ivan, répondit le vieux Knich, vous

êtes absolument le maître. Vous pouvez prendre tout ce que vous

désirez. Vous êtes le maître!

--C'est bien! c'est très-bien! répondit Ivan. Tout à fait bien.»

[Illustration]

[Illustration]

VIII

A LA MÊME PLACE.

En entrant dans la cour, Maroussia vit sa voiture encore remplie de

foin et à la même place! Tarass travaillait avec un zèle extrême. Il

grimpait sur la roue, tirait du foin par poignée des bottes qu'il

pouvait atteindre et le présentait aux bœufs, qui acceptaient cette

offrande avec beaucoup de dignité.

Maroussia tournait autour de cette voiture comme un oiseau blessé.

Tarass, après avoir donné du foin aux bœufs, commença à babiller et fit

plusieurs questions à la nouvelle arrivée.

Mais Maroussia, tout absorbée par un cruel souci, ne lui répondit que

par monosyllabes.

Tout à coup l'idée lui vint que sa présence près de la voiture pouvait

paraître étrange, et elle s'en éloigna rapidement. Elle se promena

dans la vaste cour; elle pénétra dans le jardin touffu, elle s'arrêta,

regarda autour d'elle, contempla les champs qui se déroulaient au loin.

«Que faire? se demanda-t-elle. Que devenir? Comment le sauver? Comment

le délivrer? Rien n'est changé dans l'aspect de cette voiture;

serait-il encore...»

Elle retourna dans la cour pour s'assurer que personne ne l'observait.

«Si je le puis sans imprudence, se disait-elle, j'oserai, sinon

l'appeler, attirer du moins par un moyen quelconque son attention.»

Tout à coup, en passant à côté d'un amas de grosses pierres entassées

contre un mur en ruines, elle crut entendre, non, elle entendit bien

distinctement, comme si elle fût sortie de dessous terre, la voix

qu'elle connaissait si bien, et qui lui disait:

«Merci, ma petite Maroussia! Sois tranquille, tout va bien!»

[Illustration: VIII

SOIS TRANQUILLE, TOUT VA BIEN.]

Elle n'en pouvait douter, c'était la voix, la voix même de celui

pour qui elle croyait avoir à trembler encore. Frappée par la joie

comme par une flèche, elle s'affaissa sur l'herbe, incapable de faire

un pas de plus.

Peu à peu elle se remit et tâcha de voir d'où pouvait bien venir cette

voix qu'elle avait été si heureuse d'entendre.

L'amoncellement des pierres près duquel elle se trouvait avait l'air

très-ancien. Les pierres étaient couvertes de mousses et d'herbes

folles, de plantes grimpantes, et de petites fleurs jaunes qui

brillaient comme des étoiles sous les rayons du soleil. Évidemment ces

pierres avaient été jetées là à l'époque lointaine où, sous un bâtiment

depuis presque entièrement disparu, l'on avait construit cette vieille

cave, dont son œil chercheur avait remarqué le soupirail, bien qu'il

fût à peine visible à travers le fouillis de plantes qui l'obstruait.

«Ai-je bien entendu?» se demanda la petite Maroussia.

Son pauvre cœur battait à rompre sa poitrine. Mais la voix, sortant de

nouveau des décombres, se fit entendre une seconde fois:

«Ma fidèle amie, disait la voix, rassure-toi. Nous avons passé le

rapide et nous ne nous noierons pas au port, je l'espère!»

Maroussia se tenait immobile; elle écoutait encore, bien que tout fût

rentré dans le silence.

Ces quelques paroles venant de _lui_, son grand ami, étaient autant de

paroles magiques qui lui avaient ôté toutes ses craintes.

Son cœur se remplissait de joie, et ses joues se couvrirent d'un si

brillant incarnat, ses yeux étincelèrent d'un tel éclat que Tarass,

qui caracolait dans la cour comme eût pu le faire le fier coursier de

l'ataman, ou qui s'escrimait, comme le grand ataman lui-même contre

quelque invisible ennemi, interrompit ses exercices et vint se placer

face à face avec «la petite fille.»

Frappé au dernier point du changement de tout son être, il la regardait

de son œil curieux.

«Bien sûr elle est très-contente; grand-père lui aura donné quelque

chose de très-bon!» pensa-t-il. Mais quoi? Était-ce du pain d'épice ou

des noisettes grillées?

Maroussia · 第 4 / 11 段