--Pauvre femme! dit l'envoyé, c'en est fait d'elle...

--Comme elle avait bien fait de mettre sa robe noire! dit Maroussia.

Grâce à cette couleur de nuit, son mari ne l'apercevait pas. Il lançait

dans l'épais feuillage le fer de sa lance, à tâtons, au hasard, et,

de préférence, dans les parties les plus sombres. Terrifiée, muette,

immobile, entourant de ses bras crispés la branche qui lui servait

d'appui, elle recommandait son âme à Dieu en lui demandant de faire son

corps invisible.

«Trois fois un fer froid lui entra dans les chairs; son sang tombait

comme une rosée. Eh bien! elle ne bougea pas, elle eut ce courage, elle

ne fit ni un cri ni même un: ah!

--C'est navrant, ton histoire, Maroussia. Ah! l'infortunée!»

Maroussia, tout à son récit, continua:

«Le lieutenant de son mari, voyant que tout était inutile, dit à son

capitaine d'un ton bourru:

«--Le temps perdu par nous dans cette clairière est tout profit pour

celle que nous cherchons. Le village est tout près, la ville n'est

pas loin. Si nous restons ici un quart d'heure de plus, votre femme y

arrivera avant nous, mon capitaine. C'est peut-être fait.»

«A la pensée que sa femme, évidemment maîtresse de son secret, pouvait

lui échapper et que sa vie serait connue... une imprécation sortit de

la bouche du capitaine:

«--A cheval! cria-t-il, à cheval et ventre à terre!»

«Ils piquèrent des deux et partirent comme des coups de canon.

«Il était temps; la pauvre femme ne pouvait plus se tenir; elle se

laissa choir sur l'herbe au risque de se tuer.»

Maroussia, en ce moment, fit un pas en arrière:

«Entends-tu? dit-elle.

--C'est un coup de feu, lui répondit l'envoyé; c'est le troisième

depuis que nous marchons. Mais que cela ne t'inquiète pas, c'est devant

nous et assez loin. Dans des temps comme ceux-ci, les fusils partent

tout seuls et partout. Ce n'est pas dans notre direction qu'ils se

tirent ni dans celle de la maison de ton père.

--Tu es sûr? dit-elle.

--Très-sûr. Si tu entends de nouvelles détonations, n'y prends pas

garde. Il faut se faire à ces bruits-là, et reviens à ton histoire.

--La pauvre femme est par terre. Je ne sais pas au juste combien

d'heures elle y resta évanouie, dit Maroussia. Quand elle revint à

elle, la nuit n'était plus si noire; un coin du ciel était déjà tout

rose. Les oiseaux commençaient à se réveiller, et l'herbe, tout humide

de rosée, semblait parsemée de perles blanches. Elle trouva encore

assez de force pour étancher le sang de ses blessures. Elle mit son

fin jupon en morceaux pour s'en faire des bandages. Pourrait-elle

marcher? Elle perdait beaucoup de son sang.

«Mais il fallait marcher, elle marcha. Elle marcha péniblement; ses

bras et son côté avaient été atteints par les coups de pique. Peu à

peu, le mouvement même la ranima.

--J'aime cette vaillante, dit l'envoyé.

--Elle s'aperçut alors qu'elle était sur une grande route frayée; cela

ajouta à son courage. Mais, malgré tout, elle n'aurait pas été loin et

se sentait faiblir, quand par grand bonheur elle entendit un bruit de

roues.

«Une énorme voiture chargée d'une montagne de foin,--écoute-moi

bien,--s'avançait lentement, traînée par deux bœufs vigoureux, aux

grandes cornes recourbées. A côté de la voiture marchait un vieux homme

qui chantait nonchalamment une chanson guerrière.

«Elle hâta le pas et parvint à rattraper la voiture et son guide:

«Sauvez-moi, dit-elle au vieillard. Par pitié! Je n'ai pas la force de

gagner à pied le village!»

«Mais en même temps elle entendit au loin les cris des brigands qui

revenaient sur leurs pas. Le lever du jour les forçait de rentrer, sans

doute. Il n'est pas possible à des gens comme ceux-là de voyager à ciel

clair.

«Je suis perdue, dit-elle au vieux. Ces gens qui viennent sont des

bandits et mon mari est leur chef.

«Cache-toi dans le foin, lui dit le vieux, et reste tranquille, si tu

peux. Alerte!»

--Le brave vieux! dit l'envoyé.

--Bien vite elle fut cachée dans le foin et s'y tint sans remuer. En

peu de temps les brigands furent à portée de la voiture qui avançait

lourdement.

«--Hé, toi! cria le chef au vieux, qui marchait à côté de ses bœufs en

fumant sa pipe, n'as-tu pas rencontré sur ta route une jeune femme qui

semblait s'enfuir?

«--Une jeune femme? répéta le vieux en se frottant le front comme pour

y chercher ses souvenirs...

«--Eh oui! une jeune femme?

«--Tiens! une jeune femme...

«--Veux-tu répondre?

«--Pourquoi pas?

«--Alors, réponds.

«--Je n'ai pas vu de jeune femme.

«--En es-tu sûr? Cependant elle devait faire le même chemin que toi...

«--Ah! vous savez! je ne dis pas non; mais je n'ai rien vu. Je n'ai

pas déjà les yeux si bons depuis tantôt deux ans. Que voulez-vous, on

vieillit, on n'est pas éternel.

«--Ce vieux a l'air d'un fin renard, dit le lieutenant, il se moque de

nous.

«--Sais-tu à qui tu as affaire? lui demanda le chef.

«--Comment le saurais-je? répondit le vieux. C'est la première fois

que nous causons ensemble. D'ailleurs, soyez ce que vous voudrez, des

seigneurs ou des brigands, qu'est-ce que ça peut faire à un pauvre

vieux comme moi, qui n'a ni sou ni maille?

«--Tu as ta vie, dit le lieutenant.

«--Ma vie? répondit le paysan. J'en ai par-dessus la tête, de ma vie.

Avec ça que c'est agréable de tant vivre et si durement!

«--Nous te la laisserons, ta vie, vieux bavard, mais nous allons te

prendre ton foin.

«--Mon foin n'est pas mon foin. Quand on vous dit qu'on n'a rien

au monde, ça ne veut pas dire qu'on ait une montagne de foin comme

celle-là à mettre dans sa poche. Si vous voulez la voler, volez-la,

mais entamez-moi un peu la peau tout d'abord; si je reviens sans accroc

et sans foin, le maître, qui ne plaisante point, croira que je l'ai

vendu pour boire;--autant être roué de coups par vous que par lui.

«--Vieux drôle! répondit le lieutenant, qui avait peine à s'empêcher de

rire. Nous ne voulons de ton foin que de quoi offrir à déjeuner à nos

chevaux.

«--A la bonne heure, dit le vieux, mais laissez-moi vous servir

moi-même, et m'y prendre de façon à ce qu'il y paraisse le moins

possible. Si ça peut se faire sans défigurer mon chargement, je m'en

tirerai peut-être.

«En avez-vous assez? dit-il après avoir enlevé avec précaution une

dizaine de bottes de foin de sa voiture. Dame! un peu plus, et ça

ferait du vide. Ça se verrait et ma peau les payerait. Peut-être que

comme ça, si le maître ne compte pas ses bottes, ça passera.»

«Le lieutenant fit un signe de tête comme pour dire: Cela suffit,--et

le capitaine s'adressant au paysan:

«Tu peux partir, mais j'ai deux conseils à te donner. Le premier, c'est

de ne pas te retourner pour voir ce qui se passera derrière toi. Le

second, c'est de ne parler à personne de ta rencontre.

«--On sait garder un secret, répondit d'un air naïf le vieux paysan. Je

suivrai vos deux conseils.»

«Et il piqua ses bœufs pour leur donner le signal du départ.

«Au bout de dix minutes il put entendre le galop des chevaux de ses

voleurs. Le bruit diminua peu à peu, puis s'éteignit.

«--Ils sont rentrés dans le bois, dit le vieillard, comme s'il se fût

parlé à lui-même, mais ce n'est pas une raison pour chanter encore

victoire.»

«L'avis était bon et il fut suivi. La jeune femme enterrée dans son

foin ne bougea ni ne souffla pas plus que si elle eût été dans la

terre. Une demi-heure plus tard, le village, c'était mieux qu'un

village, c'était bien une petite ville, se fit voir. La voiture alla

droit devant elle tout le long d'une grande rue comme si de rien

n'était. Bientôt elle entra par une grande porte dans une cour.

«--Allons, dit alors le vieux homme, Dieu l'a voulu: c'est fait.»

«Ce fut ainsi que la femme du capitaine de bandits fut enfin sauvée.

«On la mena chez des gens aisés et charitables où tout le monde eut

soin d'elle jusqu'au moment où son père, désabusé sur le mariage

imprudent qu'il lui avait fait faire, vint la reprendre.

«On fit cerner la forêt, espérant prendre les bandits au gîte; mais il

était déjà trop tard, le château était abandonné quand la justice y

arriva. Se sentant en danger d'y être découverts, ils n'avaient pas osé

y rester.

--Tant pis! dit l'envoyé; mais la femme était sauvée, c'était le

principal. Ma foi! ton conte est très-intéressant, et tu as bien fait

de me le raconter tout au long. Les bons contes font les chemins plus

courts.

--Si je t'ai raconté celui-là, dit Maroussia, c'est parce qu'il pouvait

nous servir.

--Je l'ai compris, mon enfant, dit l'envoyé, bien compris. Ah! nous

nous entendons bien.

«Tout de même, ajouta-t-il, l'histoire de la main blanche aux diamants

et des coups de pique dans le feuillage du grand chêne m'a fait

frissonner.»

[Illustration]

[Illustration]

V

LA FUITE.

Il faisait encore nuit, mais la brise matinale se faisait déjà sentir.

Dans un couvent lointain, on entendait sonner les matines; les joncs

du rivage pliaient et résonnaient; les eaux de la rivière jusque-là

paisibles, rencontrant ici des roches qui leur faisaient obstacle,

commençaient à tourner, à bouillonner, à se précipiter avec un grand

bruit dans une sorte de gouffre.

«Il faut maintenant tourner à gauche,» dit Maroussia.

Deux minutes après, ils entraient dans la steppe.

Jusque-là ils avaient marché sur le bord de la rivière, presque

toujours abrités par les arbres qui la bordaient.

Maroussia et l'envoyé, bien que très-pressés, s'arrêtèrent

involontairement et respirèrent à pleine poitrine l'air vivifiant et

doux de cette plaine.

«Regarde de ce côté, dit Maroussia. Ce point noir là-bas, c'est

l'étable dont je t'ai parlé. Maintenant, il faut encore une fois

tourner à gauche: les bœufs seront là.

--Tournons encore à gauche,» fit l'envoyé.

La steppe se déroulait devant eux à perte de vue; de hautes meules de

foin fraîchement empilées arrêtaient seules le regard.

L'envoyé monta sur l'une de ces meules pour examiner l'horizon.

«Ne te tiens pas debout! lui cria Maroussia; tu es trop grand, on te

verrait de loin comme un clocher.»

Tout semblait tranquille. L'envoyé fit signe à Maroussia de venir

voir à ses côtés, et voulait l'aider à monter; mais ce n'était pas

nécessaire, en un instant elle fut sur la meule.

[Illustration: V

HEUREUX TON PÈRE, HEUREUSE TA MÈRE!]

«Tu as des ailes, lui dit l'envoyé.

--Père m'appelait son petit écureuil,» répondit l'enfant avec fierté.

Elle regarda aussi, mais regarda d'un seul côté, du côté de la maison

de ses parents.

«Vois-tu là-bas, dit-elle, vois-tu? Regarde pour moi, mes yeux ne

voient pas bien en ce moment,--il me semble pourtant que tout y est

tranquille.

--Oui, oui, dit l'envoyé, tout semble dire: repos.

--Ils dorment, tous ceux que j'aime, après avoir prié pour nous bien

sûr; prions pour eux.»

Et les regards humides de l'enfant s'élevèrent jusqu'à Dieu!

«Heureux ton père, heureuse ta mère, dit l'envoyé, d'avoir une telle

enfant!»

Plus calmes, plus forts, ils redescendirent de la meule. Ils firent

encore quelques pas et arrivèrent, en descendant, à une haie vive qui

entourait un petit vallon.

«C'est ici! dit Maroussia. Descendons encore; aide-moi à soulever la

barre de la porte. Voici les bœufs; les vois-tu?

--Je les vois, ils sont magnifiques!»

Les deux bœufs, couchés sur l'herbe, restaient immobiles comme deux

grosses montagnes. Maroussia caressa de sa petite main les deux têtes

cornues. Un sourd mugissement bienveillant répondit aux caresses de la

petite fille.

«Chut, chut! dit Maroussia. Il faut me suivre tout doucement! Alerte!»

On eût dit que les bœufs comprenaient très-bien le langage de leur

petite maîtresse, car ils se levèrent sans bruit et la suivirent

discrètement.

«Ils sont bien plus grands que moi, dit en riant Maroussia, et pourtant

nous sommes du même âge.»

La voiture chargée de foin n'était pas bien loin.

«Maintenant, attelons!» dit Maroussia, quand ils s'en approchèrent.

La voiture fut bientôt attelée.

«Dépêche-toi! dit Maroussia. Qu'as-tu à me regarder ainsi?

--C'est que tu es si petite, Maroussia! dit l'envoyé, si petite! On te

prendrait plus aisément pour une petite alouette faite pour voleter et

chanter dans ces steppes que pour une personne conduisant de grosses

affaires!»

Il avait raison, l'envoyé. La petite fille semblait encore plus

mignonne au milieu de cette vaste étendue de verdure, près de ces bœufs

énormes et de cette grande voiture, à côté de ce géant de la Setch.

«Ah! je voudrais être grande! soupira Maroussia. Tiens! voici le

mouchoir de maman, je vais le mettre sur ma tête à la mode des vieilles

et je paraîtrai très-âgée. Regarde! n'est-ce pas?»

Ses grands yeux le regardaient de dessous le mouchoir brun qui

couvrait entièrement sa tête blonde et ses épaules rosées.

L'envoyé la regarda tendrement et sourit. Pendant un instant il ne

voulut ou ne put rien dire.

Quand il répondit enfin, sa voix était bien basse, si basse qu'on eût

dit que ce n'était pas la sienne:

«Tu connais bien le chemin, Maroussia? demanda-t-il.

--Je connais très-bien ce chemin. Il faut aller toujours droit jusqu'au

petit lac, et puis, étant arrivé près de ce petit lac, on tourne à

droite, et dès qu'on a tourné, on aperçoit du haut d'une montée le toit

de la maison de Knich. Une fois là, on ne trouve pas de difficultés

pour arriver à Tchiguirine. J'ai bien entendu quand Knich disait à mon

père: «A moins d'être un niais, on va facilement par ce chemin.»

--Connais-tu ce Knich?

--Je le connais, il vient souvent chez nous.

--Il te recevra bien?

--Je n'en sais rien... je crois que oui.

--Et s'il te recevait mal?

--Mais il ne pourra jamais nous trahir, pas vrai? C'est un ami... Oh

non! un ami de mon père ne peut pas être un traître.

--Sais-tu, Maroussia, continua l'envoyé en regardant fixement la petite

fille, sais-tu que le pays est plein d'étrangers, de soldats, de gens

sans pitié? Sais-tu que nous ne rencontrerons que des ennemis, des

coups de sabre ou des coups de fusil? Sais-tu que partout coule le

sang? sais-tu cela?...

--Oui, répondit Maroussia; oui, je sais tout cela!...

--Les yeux méchants vont t'espionner; on te fera des questions dont

tous les mots seront des pièges, et si tu réponds maladroitement, si tu

laisses échapper un petit geste, un petit mouvement, si tu parles, si

tu rougis, si tu trembles un peu, tout sera perdu... Le sais-tu?

--Oh! je ne répondrai pas maladroitement, je répondrai bien: je n'ai

pas peur!

--Il se peut, petite, que nous allions à la mort!

--Non, dit Maroussia, nous ne mourrons qu'après. Il faut d'abord que tu

arrives à Tchiguirine. Une fois que tu seras à Tchiguirine, je mourrai,

s'il le faut!... Alors je n'aurai plus peur de mourir... mais il faut

qu'auparavant tu sois à Tchiguirine! Oh oui!...»

L'envoyé ne dit rien, mais il prit la fillette dans ses bras et la

serra doucement sur son cœur, en l'appelant tout bas «sa chérie.»

«Maroussia, dit-il après quelques instants de silence, nous ferons

bien sûr de mauvaises rencontres; les soldats pourront t'arrêter,

t'interroger. Si l'on s'approchait de la voiture, même avec l'intention

de la fouiller, tu serais calme, tu n'aurais pas l'air d'une petite

perdrix qui voit quelqu'un s'approcher de son nid caché tout près. Tu

me comprends, dis?

--Oui, je te comprends. Il faut être.... il faut être.... comme toi. Je

serai ainsi.

--Si quelqu'un te demandait où tu vas, tu répondrais que tu mènes cette

voiture chargée de foin à la campagne de Knich, lequel l'avait acheté

chez ton père. Entends-tu?

--Oui, j'entends.

--Si nous arrivons sains et saufs jusqu'à la demeure de Knich,

Knich viendra sur le seuil de sa porte à notre rencontre, bien sûr.

Entends-tu?

--Oui!

--Alors tu lui diras: «Quel beau blé vous avez dans vos champs! Je

l'ai admiré en passant. Il est encore un peu vert; mais je crois qu'au

besoin on pourrait l'utiliser même avant qu'il soit tout à fait mûr.»

C'est bien long, petite fille? Mais tu peux tout de même retenir ces

paroles, pas vrai?

--Oui, répondit Maroussia. Écoute, je vais les répéter!»

Elle les répéta et n'oublia rien, pas une parole.

«Tu es un petit trésor! dit l'envoyé. Maintenant, dépêchons-nous!»

Il monta sur la voiture, fit un grand trou dans le foin et s'y cacha.

Maroussia se mit à la place qu'aurait prise un voiturier, encouragea

les bœufs de sa petite voix, d'abord un peu tremblante, et la lourde

voiture s'ébranla en se balançant lentement.

La nuit était très-avancée. On était sur le point d'apercevoir quelques

lueurs dorées. La brise fraîchit encore, et les gouttes de rosée

brillèrent sur l'herbe sombre d'un éclat plus vif.

[Illustration]

[Illustration]

VI

UNE RENCONTRE.

Les bœufs ne savent jamais combien on est pressé. La voiture s'avançait

trop lentement au gré de Maroussia; leurs pas comptés s'allongeaient

bien un peu au milieu des steppes à la voix de leur petite amie,

mais ils ne se précipitaient pas. Leur marche était éclairée par

le tranquille scintillement des dernières étoiles, l'aube déjà

s'annonçait. On sentait le délicieux parfum des fleurs.

Tout était calme; de temps en temps un coup de fusil, un cri, destiné

à maintenir les sentinelles en alerte, faisaient ressortir davantage

encore ce grand silence. Cela, c'était chose prévue.

Mais chaque petit bruit inattendu faisait tressaillir Maroussia.

Combien de fois la légère rafale de la brise fit-elle affluer tout le

sang vers son cœur! Ah! ce n'était pas pour elle qu'elle tremblait si

facilement. Pour ce qui ne regardait qu'elle, sa petite personne était

bien résolue. Sa vigilance était pour l'autre. Tout à coup elle dit:

«Cache-toi bien! on vient!»

Cette fois on venait pour tout de bon. Bientôt un détachement de

cavaliers russes entoura la voiture.

«Où vas-tu? D'où viens-tu? Qui es-tu? crièrent plusieurs voix enrouées.

--Je suis la fille de Danilo Tchabane, répondit Maroussia.

--Arrête donc tes bœufs!» lui cria un officier.

Maroussia arrêta les bœufs.

«D'où viens-tu?

--Je viens de chez nous.

--Où ça, chez vous?

--Pas loin de ce côté.

--Et où vas-tu?

--Je vais chez maître Knich.

[Illustration: VI

OU VAS-TU? D'OU VIENS-TU? QUI ES-TU?]

--Qui est-ce, Knich?

--C'est un ami de mon père. Il a acheté ce foin chez nous et je conduis

la voiture jusque chez lui.

--Que vous ai-je dit, cher ami? dit un autre officier. C'est une

voiture de paysan, et rien de plus. Mais vous, vous voyez partout des

traîtres et des prisonniers échappés.

--Croyez-vous qu'il n'y en ait nulle part? Le temps de galop que vous

venez de faire est-il une si grosse affaire?

--Ce n'est pas la première course que vous nous avez fait faire

aujourd'hui! Et toujours à la poursuite de fantômes! répondit

l'officier. Que ferons-nous de notre capture? Petite fille! veux-tu

être du régiment? Eh mais! tu es trop petite, tu aurais mieux fait de

ne pas sortir de ton berceau ce matin.

--Ce beau foin, répondit le premier officier, n'est pas à dédaigner.»

Et s'adressant à Maroussia:

«La campagne de ce Knich est-elle loin?

--Encore assez....

--Qu'entends-tu par là? Y arriverait-on du pas de tes bœufs avant une

heure, avant deux?

--Deux peut-être, ou peut-être trois.

--Eh bien, alors, mon avis est que nous escortions cette voiture

jusqu'à la maison de cet homme; et s'il tient à ce foin, il le

rachètera. Petite fille, la maison de l'ami de ton père est-elle

commode? Est-il un propriétaire riche?

--Il a un grand jardin et beaucoup de pommes.

--Niaise! C'est bien de pommes qu'il s'agit! Allons! assurons-nous par

nous-mêmes de ce que peut valoir ce Knich. Notre visite ne peut manquer

d'être pour lui une surprise agréable.»

L'officier piqua son cheval et s'élança en avant. Son camarade le

suivit en grommelant:

«Vous êtes un vrai fou! Voilà toute une journée passée à courir sans

rime ni raison; quel métier vous nous faites faire!

--En avant, petite fille! dirent les soldats à Maroussia. En avant!»

La voiture marcha entourée du détachement de soldats.

Maroussia ne voyait de tous côtés que des figures sinistres.

Tout en se demandant avec angoisse ce qu'il serait sage de faire pour

se tirer de ce grand danger, elle observait timidement les visages

hérissés de grandes moustaches, brunis par le soleil, durs, sombres,

implacables, qui l'entouraient.

Tout ce monde avait l'air, en suivant ainsi sa voiture pas à pas,

de se reposer après bien des fatigues et des exploits sanguinaires.

«Combien ces gens-là ont-ils tué et massacré des nôtres déjà? se

disait l'enfant. N'est-ce pas terrible à penser! s'en souviennent-ils

seulement, du mal qu'ils ont fait? Les figures de quelques-uns sont

tristes.... Leur cœur à tous n'est pas de pierre, peut-être? Et s'ils

le découvraient? Oh non! ils n'auraient pas de pitié!»

Les bœufs de Maroussia, tout en conservant leur majestueuse gravité

habituelle, animés peut-être par le piétinement de cette cavalerie et

caressés par la fraîche brise matinale, marchaient pourtant d'un pas un

peu plus leste. Les chevaux du régiment allaient militairement, mais de

temps en temps ceux qui étaient plus près de la voiture allongeaient le

cou et arrachaient avec un indicible plaisir un peu de foin aux bottes

qui se trouvaient à portée de leurs dents. Cela faisait frissonner

Maroussia. Si une botte se détachait, si....

Tout à coup Maroussia, en jetant un regard du côté des soldats, aperçut

une paire d'yeux qui étaient comme fixés sur elle. Ces yeux étaient

perçants comme deux lames de poignard, et flamboyaient comme des

charbons ardents. Ils la regardaient avec grande attention, oui, et

avec méfiance peut-être.

Elle eut chaud et froid et pensa que tout était perdu. Mais elle se dit:

«Je dois être--_comme lui_!»

Et elle reprit courage.

Les deux officiers caracolaient en avant. L'un riait, l'autre grognait.

Les soldats, eux, devenaient silencieux et comme assoupis par le

ralentissement de leur allure.

Mais pourquoi les yeux de ce soldat se fixaient-ils toujours sur elle?

«Je vais le regarder aussi,» se dit Maroussia.

Et, réprimant son émotion, elle attacha à son tour ses regards sur lui.

Les yeux en question appartenaient à un sous-officier âgé, robuste, à

la figure très-rude et en même temps très-intelligente.

Tout à coup il poussa son cheval en avant et se plaça tout près de

Maroussia, comme pour la considérer de plus près. Il ne lui parla pas

tout d'abord, mais ses yeux perçants semblaient dire:

«C'est pourtant étrange, une si petite fille menant une si grosse

voiture! Qui a pu choisir pour voiturier ce frêle jouet? Qui a pu

la laisser partir ainsi, toute seule, la nuit, quand la guerre est

partout, quand les chemins sont si peu sûrs? Pour un soldat, ça ne

ferait pas une bouchée, cette petite fraise-là!

«Ton père et ta mère vivent-ils encore, petite fille?» lui demanda-t-il

enfin.

Croyant que Maroussia ne comprenait pas le russe, il traduisit sa

question comme il put en ukrainien.

«As-tu encore ton père? As-tu encore ta mère?

--Oui, grâce à Dieu! répondit Maroussia.

--Tous les deux?

--Tous les deux.»

Il resta pensif un instant; puis sa figure s'anima, comme s'il eût

tout d'un coup compris quelque chose à une énigme.

Le cœur de Maroussia se serra terriblement. Elle eut le vertige. Mais

il fallait être--_comme lui_.

Elle s'efforça de paraître calme, et demanda à son tour, d'une voix un

peu tremblante, il est vrai, mais le sourire aux lèvres:

«Et vous, avez-vous votre père et votre mère? Avez-vous beaucoup de

parents? Vous avez des enfants peut-être? Avez-vous des filles ou des

fils?»

Était-ce cette petite voix enfantine, tremblante et timide, ou tout

simplement cette question qui réveilla le souvenir des joies et des

tristesses du passé profondément refoulées et, pour ainsi dire,

enterrées dans le cœur de ce militaire? Quoi qu'il en soit, la figure

rude et implacable qui avait fait tant peur à Maroussia se transforma

soudainement, et on put y voir tout à coup comme un reflet de tous les

sentiments tendres que peut contenir le cœur d'un mortel.

A coup sûr c'était un homme fort, mais ce souvenir du passé le secouait.

Ces yeux, tout à l'heure méfiants et scrutateurs, s'étaient

instantanément adoucis. Ils regardaient maintenant Maroussia avec une

émotion étrange. Retrouvait-il dans les traits de la petite fille

une ressemblance quelconque avec un petit être qui n'était pas là,

qui était bien loin peut-être, mais dont la pensée seule suffisait à

l'attendrir?

«Oui, j'ai une fillette, répondit-il enfin.

--Est-elle grande, votre fillette?» demanda Maroussia.

Maroussia · 第 3 / 11 段