--Oh! répondit-elle, je ne te raconterais pas bien l'histoire dans ce
moment.
--Eh! pourquoi, fillette?
--Nous ne sommes pas encore assez loin des soldats; j'écoute de leur
côté. J'ai un peu peur, peur que nous ne... Cela me ferait tant de
chagrin, si je ne parvenais pas à te faire arriver où tu peux faire le
bien!
--Il faut faire ce qu'on doit: advienne que pourra! ma petite amie.
Nous allons à la grâce de Dieu, et sous sa main, mon enfant.»
Elle leva la tête et le regarda de tous ses yeux. Même à la lueur
incertaine des étoiles, elle vit sur sa figure tant de confiance et de
courage qu'elle se sentit rassurée.
«Ne me fais pas languir, Maroussia, je vois que tu ne sais pas combien
j'aime les contes...»
Maroussia commença.
«Il était une fois un Cosaque qui maria sa fille à un beau jeune homme.
--Il a bien fait! Ton conte commence bien, si le marié était un brave
garçon,» dit l'envoyé.
Maroussia hocha la tête de droite à gauche au lieu de répondre et
continua:
«La jeune fille n'avait pas beaucoup d'amitié pour son fiancé. Il était
beau, mais ses yeux ne lui paraissaient guère bons. Cependant, comme
son père tenait beaucoup à ce mariage, elle obéit à son père et se
maria.
«Dès que le mariage fut fait, le mari emmena sa jeune femme chez lui,
bien loin, oh! très loin.
--Pauvre fille! dit l'envoyé, elle devait regretter son père et sa mère.
--La maison du mari était très-belle, elle était même superbe; c'était
comme un château ou un palais, mais un palais triste. Elle était bâtie
dans une forêt si épaisse et si sombre, qu'on ne voyait presque pas
le ciel à travers les cimes des grands arbres touffus. De chemins ou
seulement de sentiers, il n'y avait pas même apparence tout autour.
Le mari ne restait guère avec sa femme. Chaque soir, il l'embrassait
et lui disait: «A bientôt, ma chère femme;» puis il partait avec ses
compagnons, et il restait quelquefois deux, trois et même dix jours
absent.
--C'était très-mal, dit l'envoyé.
--Quand il revenait, il causait beaucoup plus avec ses camarades
qu'avec sa femme. Il lui donnait toutes sortes de bijoux et de parures,
c'est vrai; mais cela ne contentait pas la jeune mariée, elle n'était
pas coquette; elle se sentait très-malheureuse et fut prise peu à peu
d'un violent chagrin.
«Elle se dit: «Puisque la vie est si triste, je veux mourir. Oui, c'est
fini...»
«Mais la vie est plus longue que ça. Le proverbe a bien raison: «Le
chagrin revient souvent, mais la mort ne vient qu'une fois.» Un jour
qu'elle avait été laissée toute seule dans le grand château sombre, et
que, malgré les pensées noires qui lui passaient par la tête, elle se
sentait très-vive et très-alerte, elle se dit:
«Pourquoi resterais-je ainsi, assise et sans remuer, à attendre la
mort? Allons nous promener un peu. Je trouverai aussi bien la fin de
mes maux dans le parterre que dans le coin de cet appartement.»
«Et elle courut au parterre, qui faisait une petite ceinture de fleurs
au château entre ses murs de pierre et la vaste forêt. Tout verdoyait,
tout fleurissait dans le petit parterre. «Mourir, pensa-t-elle en
regardant les fleurs, cela n'est pas déjà si bon. Ah! si j'étais
heureuse, j'aimerais mieux vivre...»
«Alors elle pleura, mais, tout en pleurant, elle cueillit un charmant
bouquet de muguet et de roses sauvages, et, le voyant si joli, si gai:
«Où vais-je te mettre, mon pauvre bouquet? dit-elle à ses fleurs. Ma
grande chambre est si désolée! tu n'y serais pas plus tôt que tu te
fanerais.
«Il lui vint alors une autre idée: «Si je visitais les autres chambres,
peut-être, dans le nombre, en trouverais-je une petite qui me plairait.»
«Aussitôt dit, aussitôt fait. Elle parcourut plusieurs chambres; toutes
étaient grandes, riches et belles si l'on veut, mais désagréables.
«Ce n'est pas cela, non, ce n'est pas cela qu'il me faut,»
pensait-elle, en allant de l'une dans l'autre.
Ici l'envoyé mit la main sur la bouche de la petite cousine:
«Attends un peu, lui dit-il tout bas.
--Tu as cru entendre quelque chose?» dit l'enfant.
L'envoyé s'était baissé et tenait son oreille contre la terre.
Quand il se releva:
«Le détachement a quitté la maison de ton père, dit-il; les soldats
s'éloignent au galop sur la gauche. S'ils emmenaient des prisonniers,
ils ne galoperaient pas. Maroussia, je crois que la maison de ton père
est tranquille.
--Béni soit Dieu!» dit l'enfant.
Ils marchèrent quelque temps en silence; chacun était à ses pensées.
Ce fut l'envoyé qui rompit le silence.
«La jeune femme, dit-il, allait donc d'une chambre à l'autre sans en
trouver une à son gré, et elle disait: «Cherchons encore!»
--Oui, dit Maroussia, voilà ce qu'elle se disait! Tout à coup, elle
trouve devant elle une porte très-étroite, mais solidement fermée et
verrouillée, et qui avait un drôle d'air.
«Ah! se dit-elle, c'est cette chambre qui est derrière cette petite
porte qu'il me faut, j'en suis sûre.»
«Elle fit tous ses efforts pour ouvrir, mais la porte résistait, et,
plus elle résistait, plus grandissait son envie d'y pénétrer.
--C'est cela, dit son ami, je reconnais bien là les jeunes femmes.
--Que veux-tu dire? lui répondit Maroussia étonnée.
--Je veux dire que toutes les jeunes femmes aiment à savoir ce qu'il y
a derrière une porte fermée.
--Les hommes seraient-ils autrement?
--En général, ils sont plus raisonnables sous ce rapport.
--Plus raisonnables, repartit Maroussia d'un air entendu; alors
_raisonnable_ voudrait dire qu'on ne désire pas assez une chose pour la
faire?
--Sais-tu, petite fille, que ce que tu dis là ne manque pas tout à fait
de bon sens? dit l'envoyé de Setch en riant. Cependant, il serait plus
sage de dire «qu'il est plus raisonnable de ne rien trop désirer.»
Mais, continue, Maroussia. Cette pauvre jeune femme a-t-elle fini par
ouvrir la porte?
--Oui, reprit la petite. Tant que dura le jour elle s'occupa à
tailler le bois de la porte, et c'est ainsi que, à force de tailler
et de tailler sans cesse, elle parvint à faire sauter les serrures
et à entrer dans la chambre inconnue. D'abord elle se crut dans une
boîte, il y faisait tout à fait noir. Contente d'y avoir pénétré, elle
n'avait pu retenir, en y mettant les pieds, un _ah!_ de satisfaction.
Mais voilà que des quatre angles de la chambre noire, son _ah!_ lui
revint. Cela l'étonna, mais pas au point de lui faire peur; elle en
conclut, après réflexion, que cela voulait dire que la chambre était
sonore parce qu'elle était très-peu ou pas du tout meublée. En effet,
ses yeux, en s'habituant à l'obscurité, virent que sa déduction était
juste, et que c'était pour cela que l'écho lui avait renvoyé plusieurs
_ah!_ à la place du sien. Elle tâtonna encore et encore. Ses doigts ne
rencontraient ni portes ni fenêtres. Les quatre murs étaient lisses
partout. Découragée, elle allait s'en retourner, quand, tout à coup, à
droite de la petite porte d'entrée, sa main heurta contre une petite
tablette sur laquelle elle trouva une lanterne et tout ce qu'il fallait
pour l'allumer; tu penses bien que vite elle l'alluma, mais sa lanterne
ne lui fit pas découvrir d'autre issue à la chambre. Toutefois elle
s'obstina: «Cette chambre unie n'est pas un but; elle est pour conduire
quelque part. Elle doit cacher un passage. Je ne sortirai pas sans
l'avoir trouvé.»
--C'était une entêtée, dit l'envoyé.
--Oh! non; mais que veux-tu, quelque chose la poussait, elle avait son
idée! Elle se disait bien: «Mon mari peut arriver, et, s'il arrive, qui
sait s'il ne trouvera pas à redire à ma curiosité?» mais, tout de même,
elle continua ses recherches.
--Vive la persévérance féminine! fit l'envoyé, qui suivait le récit de
Maroussia avec beaucoup d'intérêt.
--Elle tourna dans la chambre tant et tant, que, à la fin, elle heurta
du pied un anneau de fer...
«Elle approcha sa lanterne: c'était une trappe dans le parquet.
«Il lui sembla que de la vie elle n'avait été si contente.
«La trappe était bien lourde pour elle; mais, quand on veut bien une
chose, on arrive presque toujours à la faire. Elle faillit s'y casser
les dix doigts; cependant, à la fin, elle souleva la trappe.
«Elle distingua alors les marches d'un étroit escalier qui aboutissait
à un grand trou noir. Elle était partie, ce n'était pas pour s'arrêter.
«C'est égal, dit-elle, quoique cela ait l'air terrible, je descendrai
là-dedans.»
«Et elle y descendit.
--Elle était brave, dit l'envoyé.
--Elle s'attendait bien à voir quelque chose d'inquiétant; mais ce
qu'elle aperçut surpassa tout ce qu'elle avait rêvé de plus horrible.
--Ah! mon Dieu!
--La cave était tout encombrée de haches, de sabres, de poignards,
de piques, de lances, de grands couteaux, de massues, de splendides
vêtements ensanglantés, de colliers de perles, de parures en diamants,
de bijoux en rubis et en émeraudes, de turquoises et de saphirs, de
riches étoffes. Tout cela était pêle-mêle, et partout des traces de
sang. Cependant elle doutait encore, quand sa vue fut attirée sur
quelque chose de blanc comme neige qui se détachait sur un morceau
de velours noir. C'est à peine si on ose le dire: c'était une main
blanche, blanche comme une main de marbre détachée de son bras, une
gracieuse main de femme toute chargée de bagues précieuses.
«Le moyen de douter encore!
«Elle se dit en frémissant: «Mon mari est un chef de brigands. Notre
château est pire qu'une caverne.» Et cela lui fit une peine affreuse.»
Maroussia se tut un instant. Sa petite main s'était glacée dans la
grande main de l'envoyé. L'envoyé de la Setch s'en était bien aperçu.
L'histoire était trop épouvantable; il se reprochait d'avoir excité son
pauvre petit guide à la dire. Ils marchaient toujours. Les algues et
les joncs bruissaient sur le bord des eaux tranquilles, la brise les
agitait à peine.
«Restes-en là de cette histoire, dit l'envoyé à Maroussia, cela te
ferait du mal d'aller jusqu'au bout, surtout si c'est plus terrible
encore.
--Plus terrible peut-être; mais qu'importe? c'est le bout qu'il faut
que tu saches pour bien comprendre mon idée. Et, s'étant raffermie,
Maroussia continua:
«La jeune mariée avait beaucoup à réfléchir sur ce qu'elle venait de
découvrir. Elle demanda à Dieu de l'inspirer.
«Avant tout, il fallait sortir de l'épouvantable souterrain. Elle en
sortit, referma la trappe, remit la lanterne à sa place, tira bien
toutes les portes derrière elle, et, plus morte que vive, elle rentra
dans sa chambre. Elle était plus malheureuse cent fois depuis sa
découverte, et cependant elle ne voulait plus mourir, elle voulait se
sauver.
«Mais comment faire?»
Ici Maroussia tressaillit. Un bruit s'était fait entendre, le bruit de
quelqu'un ou de quelque chose qui serait tombé ou se serait jeté dans
la rivière.
«Rassure-toi, dit l'envoyé, c'est quelque animal, une loutre peut-être,
qui a voulu traverser l'eau, peut-être un gros poisson qui a fait un de
ses sauts hors de l'eau et qui a sauté plus haut qu'à l'ordinaire.
--Oui, oui, dit Maroussia, ce n'est que cela. Et revenant tout de suite
à l'histoire:
«Comment faire, en effet?» se disait la jeune dame. La forêt
inextricable entourait de tous les côtés sa demeure. On n'y voyait
aucune issue. Certainement elle pouvait se glisser, au risque
de beaucoup de déchirures, entre les épais taillis. Mais après?
savait-elle où cela la conduirait! Il est si facile de s'égarer dans
toute forêt! Qui pouvait dire si, après une longue journée de marche,
elle ne se retrouverait pas à son point de départ, en face de son mari
irrité? «Comment faire, comment faire?» se répétait-elle à elle-même.
«Dussé-je périr en route, se dit-elle à la fin, il faut que je me
sauve, et je me sauverai.»
--Voilà ce qui s'appelle avoir du vrai courage,» dit l'envoyé.
Malgré les graves préoccupations qui l'assiégeaient, il était
très-attentif au récit que, tout en marchant, sa petite compagne lui
faisait. Par la manière dont il y plaçait de temps en temps son mot,
Maroussia s'en aperçut et cela lui faisait plaisir.
«Cela le distrait,» pensait-elle.
Elle aurait bien voulu abréger, mais peut-être alors comprendrait-il
moins bien, et d'ailleurs ils avaient le temps, elle de tout dire, lui
de tout entendre; la cabane de la steppe, l'étable aux grands bœufs,
étaient encore loin.
Elle reprit donc:
«La jeune dame descendit de nouveau dans le parterre. Elle examina le
réseau d'arbres, le mur vert qui l'entourait comme une barrière. Les
arbres étaient si serrés les uns contre les autres, ils s'élevaient si
haut, qu'elle ne pouvait apercevoir leurs cimes qu'en se penchant en
arrière.
«Pourtant, se disait-elle, quand ils s'en vont tous, ils savent bien
trouver un passage; cherchons par là d'abord,» et elle prit sur sa
droite. Mais elle avait à peine fait quelques pas qu'elle entendit
comme le bruit d'un piaffement de chevaux.
«Elle s'arrêta, retenant son haleine, et, protégée par le tronc d'un
gros arbre, se mit à écouter. Elle ne s'était pas trompée, c'était
bien le bruit que peut faire une troupe de cavaliers marchant avec
précaution sur un terrain difficile.
«Faut-il attendre, faut-il avancer?» pensa-t-elle. Elle se répétait
intérieurement pour la vingtième fois cette question, quand elle
aperçut le visage pâle de son mari sortant du taillis dont ses mains
écartaient les branches. Ses compagnons habituels le suivaient. Ils
avaient tous l'air de sortir, comme par magie, de cette enceinte de
verdure. Il n'y avait pas trace de chemin frayé à l'endroit où ils lui
apparaissaient.
«Elle avait eu tout juste le temps de se mieux cacher dans le fourré.
Elle put examiner son mari. Il était descendu de cheval et s'avançait
à pas lents. Combien il avait l'air triste, et combien fatigué! Sous
l'impression de quelles sombres pensées baissait-il les yeux?
«Que n'est-il autre? se dit-elle; à être vu ainsi, il ferait quelque
pitié.» Quant à ses compagnons, ah! qu'ils étaient farouches! quelles
effrayantes figures!
«Son mari passa sans s'en douter tout près d'elle; les autres passèrent
aussi. Elle remarqua avec horreur que plusieurs avaient des taches
rouges sur leurs vêtements.
«Bientôt la voix de son mari se fit entendre. Il l'appelait.
«Non, le moment n'était pas venu où elle pouvait s'enfuir à jamais.
Elle sortit courageusement du fourré et se présenta devant lui.
«--Vous êtes bien pâle, lui dit-il, et l'on dirait que vous tremblez.
Vous aurez eu froid sous ces arbres; ne vous y aventurez plus
désormais.»
«Tirant de sa poche un petit objet:
«--Tenez, dit-il, j'ai pensé à vous.»
«Il lui présenta une bague qui brillait comme un petit soleil:
«--La voulez-vous?
«Elle prit, comme on dit, son courage à deux mains pour ne pas
repousser cette offrande, et lui demanda d'où pouvait lui venir un
joyau d'un tel prix.
«Si ma question l'embarrasse, se disait-elle, si quelque trouble peut
se lire sur ses traits, ce sera une preuve qu'il n'est pas tout à fait
endurci.»
«Mais il lui répondit presque gaiement:
«--Je l'ai attrapé à la chasse, ma mie.
«--A la chasse?» dit-elle.
«Et en même temps elle pensait: «Quoi qu'il arrive, j'irai jusqu'au
bout; je veux savoir enfin et de lui-même à quoi m'en tenir.» Elle
ajouta donc: «La chasse aux bijoux? en vérité, c'est une chasse d'un
genre nouveau et qui n'est que pour vous; de ma vie je n'avais entendu
parler d'une chasse si étrange.
«--Moins étrange que vous ne pensez, dit-il, mais fatigante à coup sûr,
et même si fatigante, qu'après s'y être livrés les plus intrépides ont
besoin de repos. C'est mon cas, en ce moment même, ma chère, et avec
votre permission nous allons tous aller dormir. Je tombe de sommeil.
A quelques jours, si vous êtes sage, je vous emmènerai à une de ces
chasses avec moi, et j'espère bien que vous y prendrez goût.»
«Là-dessus il la quitta en riant, d'un rire qui lui donna la chair de
poule, et alla se coucher dans l'aile du vieux manoir où ils habitaient
tous. Ses compagnons en firent autant. Quelques instants après, elle
était à coup sûr la seule qui ne dormît pas dans le château.
«Quand elle s'en fut assurée, elle se dit: «Maintenant, sauvons-nous.»
A ce moment, l'envoyé sentit la main de Maroussia serrer vivement la
sienne.
«Qu'y a-t-il?» lui dit-il.
L'enfant, mettant un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le
silence, lui montra deux yeux verts qui brillaient dans un gros buisson
sur le revers du sentier.
L'envoyé avait un bâton de houx à la main. Il alla droit au fourré.
«Prends garde!» lui cria la petite fille.
Mais déjà l'envoyé avait, de la pointe de son bâton, fouillé le fourré.
Un bruit singulier se fit entendre, c'était le bruit d'ailes d'un grand
oiseau de proie qui, dérangé dans sa retraite, s'envolait lourdement en
poussant un cri funèbre.
«Est-ce mauvais signe? dit Maroussia.
--Il n'y a pas de mauvais signe,» lui répondit son grand ami en lui
donnant une petite tape sur la joue.
Maroussia continua son récit:
«Pour reprendre des forces, la jeune dame s'assit au pied d'un rocher
moussu, qui semblait pris comme dans des tenailles énormes entre les
grosses racines d'un arbre gigantesque, et y chercha un appui. Bien
légère elle était, et cependant si brusquement le rocher céda sous son
poids qu'elle tomba à la renverse.
--Bon! dit l'envoyé, c'était le point de passage des bandits...
--Oui, c'était le passage, la porte mystérieuse. Elle fut si étonnée
de sa chute qu'elle demeura quelques minutes sans oser bouger. Où
était-elle? Au-dessus de sa tête s'arrondissait, en forme de voûte,
une galerie vert sombre où la lumière ne filtrait qu'en étoiles
microscopiques, en rayons fins comme des cheveux, et çà et là de petits
points de ciel bleu.
«Revenue de sa surprise, elle se releva, marqua avec une pierre blanche
la place de l'entrée invisible, et eut la sagesse de retourner au
château pour s'assurer de ce que faisaient son mari et ses compagnons.
«Ils dormaient tous profondément, comme il arrive à qui a fait plus
que ses forces. Sur la pointe des pieds, elle alla de porte en porte,
poussant sans bruit tous les verrous, fermant tous les volets. C'était
une bonne précaution; elle en prit encore une autre qui n'était pas
mauvaise non plus: ce fut de changer vite ses vêtements, qu'elle
portait toujours blancs, contre des noirs; puis elle alla d'un air
indifférent à l'endroit marqué par sa pierre blanche. Quand elle l'eut
retrouvée, elle dit: «Mon Dieu!» et poussa un grand soupir; mais il ne
s'agissait pas de soupirer seulement. Elle s'adossa au rocher comme la
première fois et fit tout de suite sa seconde culbute. La haute porte
de pierre qui simulait le rocher était, paraît-il, arrangée pour se
refermer toute seule. La voici remise bien vite sur ses pieds et debout
sous la galerie; elle se met à marcher, puis à courir.
«Au bout d'une demi-heure, elle arriva à un point auquel aboutissaient
plus de dix chemins s'en allant tous dans différentes directions.
Lequel prendre? C'était bien embarrassant.
--Certes, dit l'envoyé.
--Elle fit quelques pas dans l'un, puis dans un autre, et ainsi de
suite, comme pour les essayer. Il importait de ne pas se tromper. Le
malheur est qu'ils se ressemblaient tous, ce qui rendait difficile de
préférer celui-ci à celui-là. Cependant, dans un de ces embranchements,
elle aperçut quelque chose de blanc. Elle y courut. C'était un petit
mouchoir très-fin, bien brodé à ses encoignures.
«J'entends quelque chose qui nous suit,» dit Maroussia, interrompant
son récit. L'envoyé avait entendu aussi. Il prit Maroussia par le bras,
se plaça devant elle, son bâton levé.
«Ah! dit Maroussia, c'est un très-grand chien.»
L'envoyé fit un bond si brusque que Maroussia ne put pas s'expliquer
comment si vite, d'un coup de son bâton asséné, il avait pu abattre
l'animal pris au dépourvu.
Que se passait-il entre la bête et l'homme? L'envoyé avait un genou en
terre. Quand il se releva, l'animal gisait sans vie à ses pieds.
«C'était un loup, dit-il tranquillement à l'enfant, et il fallait qu'il
eût bien faim pour nous suivre de si près.»
Le loup était mort.
«Oh! dit Maroussia à son ami, tu n'as peur de rien.
--Mais si, dit l'envoyé, j'ai peur de tout ce qui interrompt ton
histoire. Donc, la femme du bandit avait trouvé un mouchoir.
--Oui, dit Maroussia.
«La vue de ce fin mouchoir, qui sentait très-bon et n'avait pas pu
appartenir à un homme, lui avait donné à penser.
«Ils ont passé par là ce matin, se dit-elle, et s'il en est ainsi,
ils n'ont probablement plus rien à y faire. Il faut que je préfère ce
chemin.»
«Mais, avant de s'y engager, la bonne idée lui vint d'accrocher un
joli ruban rouge qui ornait sa chemisette à une branche qui s'avançait
sur le sentier opposé à celui qu'elle allait prendre, de manière qu'on
pût le voir d'assez loin. «Ils verront ce petit ruban-là et ainsi se
mettront à ma poursuite par le chemin que je n'aurai pas pris.» Pour
les dépister, ce n'était pas mal trouvé, dis?
--C'était très-bien trouvé, fit l'envoyé.
--Contente d'avoir pensé à cela, comme une biche elle se jeta dans le
sentier du mouchoir brodé. Elle y courut toute la journée. La soirée
vint; l'obscurité était si complète, qu'elle ne savait plus ce qu'elle
avait au-dessus de sa tête, si c'était voûte de rochers ou dôme de
feuillage.
«Marchons toujours, toujours, se disait-elle, quand la lassitude la
prenait. Dieu qui m'a conduite ici ne m'y abandonnera pas.» Tout à coup
elle se heurta. Le chemin faisait là un brusque détour; mais au lieu de
se plaindre du mal qu'elle venait de se faire, elle fut tout près, dans
sa surprise, de pousser un cri de joie.
«Toutes les étoiles du ciel brillaient enfin au-dessus de sa tête;
aucune voûte ni de pierres ni de branches entre-croisées ne pesait plus
sur elle, elle était dans une grande clairière!
--Ah, tant mieux! dit l'envoyé, cela me soulage pour elle.»
Maroussia, pour toute réponse, hocha la tête et lui serra la main plus
fort.
«Malheureusement, la pauvre femme du chef des bandits n'eut
pas longtemps à se réjouir, car elle entendit tout de suite
très-distinctement des voix, des cris et le bruit que font des chevaux
arrivant au galop.
«Que faire encore? où trouver un refuge? comment devenir invisible?
Rentrer dans la galerie? Jamais! ce serait retourner au château.
«Il y avait dans cette clairière un grand chêne aux branches touffues
qui descendaient jusqu'à terre. En un clin d'œil, de branche en
branche, comme une fauvette éperdue, elle grimpa au plus haut. Elle
avait bien fait de ne pas perdre une minute; un instant après, tous les
bandits débouchaient de cinq ou six côtés à la fois, car toutes les
galeries aboutissaient à cette clairière.
«--Eh bien! cria une voix bien connue d'elle à cinq cavaliers qui
arrivaient...
«--Rien, répondait l'un. Je n'ai trouvé que ceci,» et il montrait un
ruban rouge.
«De ce ruban le chef n'eut souci. Savait-il que sa femme en eût jamais
eu de pareil? Il était bien trop indifférent pour cela.
«--Je n'ai vu personne, répondait l'autre.
«--Aucune trace,» disait un troisième.
«Et tous ainsi l'un après l'autre.
«--Cherchons encore! s'écria le mari;--morte ou vive, il faut que nous
la retrouvions. Allons! en route!--notre salut à tous en dépend.»
«Il n'acheva pas sa phrase, quelque chose avait frappé sa vue.
[Illustration: IV
IL SONDA DE SA LANCE LES BRANCHES SUPÉRIEURES.]
«D'un bond il avait sauté en bas de son cheval et, s'étant baissé, il
avait ramassé par terre un objet qu'il examinait.
«--Un mouchoir, cria-t-il aux autres, un mouchoir de femme! Celle que
nous cherchons n'est pas loin.»
--Malheur! fit l'envoyé, puisqu'elle devait le perdre, elle eût mieux
fait de ne pas le ramasser.
«L'herbe était haute et épaisse. Les voilà tous à battre le terrain,
ceux-ci des pieds et des mains, ceux-là avec leurs sabres et leurs
piques; ceux-ci écrasant les arbrisseaux sous les pieds de leurs
chevaux, ceux-là les abattant à coups de hache pour s'assurer si la
fugitive ne s'y serait pas ménagé une retraite.
«Ils ne trouvèrent rien du tout.
«Cependant, le mari regardait en l'air du côté du grand chêne touffu:
«Ce feuillage est bien épais, se disait-il; toutes les femmes sont des
oiseaux. Qui sait si ma femme n'a pas été se percher là-haut?»
«Il prend une lance de la main d'un de ses hommes, grimpe sur les
premières branches et, se tenant d'une main, de l'autre il se mit à
sonder et à transpercer du fer de sa lance les branches supérieures.