Palais-Royal.--Passages vitrés.--Musée des rues.--Enseigne.
«Demain, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec en le quittant, on
représente _Hamlet_ et _l'École des Femmes_ au grand théâtre national;
si vous voulez, nous entendrons les premiers talens de la scène
française et peut-être du monde entier, je veux parler de Talma, de
Mlles Mars et Duchesnois. Lorsque vous aurez essuyé les pleurs que le
sombre désespoir du prince de Danemarck et les remords touchans de sa
mère vous auront fait répandre, vous verrez avec quel art l'Agnès la
plus parfaite sait exprimer toutes les nuances du sentiment et de
l'ingénuité.»
Philoménor accepta la partie, nous nous donnâmes rendez-vous au
Palais-Royal; et à l'heure marquée, le jeune Grec m'y attendait. «Les
formes de ce palais, lui fis-je observer, ont bien changé avec le temps
et avec les habitudes des Parisiens. Le Palais-Royal était
exclusivement, il y a peu d'années, le centre des affaires et des
plaisirs. À toute minute, l'affluence du public était telle que l'on
avait peine à circuler dans ces longues galeries qui, actuellement sont
souvent presque désertes. Et par suite de la mobilité des révolutions,
nous avons vu supprimer ou transporter, dans les rayons de la
circonférence de ce palais, des établissemens[194] que la mode et des
circonstances impérieuses y avaient fixés.
L'élégante commodité des passages vitrés de l'Orme, de Feydeau, du
Panorama et même du Caire, où la lumière si douce et si favorable
pendant le jour, est le soir si éblouissante, a beaucoup nui aux
galeries de ce palais. Ces passages sont des foires perpétuelles qui,
par leurs utiles dispositions, contribuent à nous consoler de la
destruction des grands monumens, sur les débris desquels plusieurs se
sont élevés. En toute saison, on y trouve un sûr abri contre
l'inclémence de l'air, et tout en s'y promenant, on y jouit du spectacle
des produits variés d'une industrie perfectionnée. Ces agrémens réunis
devraient bien engager l'administration municipale à multiplier ces
portiques et ces dômes transparens dans les quartiers de Paris où les
cours publiques de traverse sont si sombres et si sales.» «Vous allez
être convaincu, reprit Philoménor, que j'ai bien plus de plaisir à louer
qu'à censurer sans cesse. Vous avez ici, et dans mille autres endroits
de cette capitale, un très-grand avantage qui manque à beaucoup de
grandes villes en Europe, et ce titre de supériorité est votre musée des
rues. Un bon tableau, une figure de bronze, un bas-relief, des vases de
porcelaine, pour enseigne, valent bien, ce me semble, le compas ou la
boule d'or, le croissant ou la clef d'argent. Cependant je croirais
qu'une scène du Solliciteur ou de Jeanne d'Arc, serait préférable au
_Gagne-Petit_ ou au _Pauvre Diable_, et qu'il faudrait toujours choisir
des sujets qui élèvent ou charment l'imagination. Malheureusement,
jusqu'ici, la ganterie, la bonneterie et la chapellerie ne se sont point
soumis à cette révolution générale. Et lorsque les autres négocians ont
presque tous subi la loi du nouvel usage, l'oeil est offusqué par ces
gants énormes, ces jambes de géant, ces chapeaux de Gargantua tous
peints en couleur éclatante. Et pourtant la suppression de ces gothiques
enseignes ne nuirait en rien au trafic de ces objets. Je suis
quelquefois étonné, ajoutait Philoménor, de rencontrer dans vos rues et
sur vos places publiques des compositions qui ne dépareraient pas les
galeries du Luxembourg.» «Cela s'explique, lui dis-je, nos meilleurs
artistes, dans leur jeunesse, n'ont pas dédaigné d'exposer d'immortelles
productions en plein air; par modestie ils ont gardé l'anonyme.» «Parlez
plus vrai, répliqua malicieusement mon Grec; en travaillant secrètement
et comme à la dérobée pour la lingère, le marchand de nouveautés, le
tailleur, et même pour de simples artisans aussi nécessaires, certains
peintres ont cru qu'à tout âge, il était très-bon et très-sage de
meubler à peu de frais leur garde-robe ou leur appartement. En faisant
l'enseigne de tel restaurateur, en peignant M. et Mme Fricotin[195], ils
se sont trouvés quelquefois très-heureux de s'assurer pendant l'année
d'excellens dîners pour quelques coups de pinceau. De bons dîners ont
leur prix; et il est plus d'un auteur connu, qui, malgré tout le mérite
de ses petits madrigaux, de son roman sentimental ou de ses belles
pensées philosophiques, n'a pas obtenu le même avantage. Les arts, mon
cher ami, les arts conduisent moins à l'hôpital que les lettres.»