CHAPITRE XXVII.

Philoménor se rend à Faydeau.--La scène de ce théâtre a trop peu de

profondeur.--Les pièces anciennes devraient être remontées à

neuf.--Découvertes de M. Paul.--Opéra d'_Aline_.--Projet de véritables

illusions.--Foyer.--Actrices.--Mmes Lemonnier, Boulanger, Paul, Leclerc,

Casimir, Pradher, Rigault, Letellier, Desbrosses, Belmont.--Regrets sur

Mme Duret.--Mme Lemonnier et M. Martin, dans les _Voitures

versées_.--Mme Boulanger dans _Emma_, et Mme Pradher dans le

_Solitaire_.--Tableau très-édifiant de ce théâtre.--Note sur les moeurs

de l'époque.--En dépit de Huet, Visentini, Ponchard, Alexis et

Darancourt, on s'aperçoit qu'il y manque un Elleviou.--École mutuelle de

chant.--Ses avantages, ses inconvénient.--De belles voix ne suffisent

pas à ce théâtre.--Acteurs propres à remplacer Elleviou.--Anecdote sur

Lecomte.--Notice sur Elleviou.--Goûts de nos grands acteurs pour la vie

champêtre.--Description de la maison de campagne de Larive.--Quelques

mots sur les jardins de Talma.--Anecdote singulière sur Larive.

Insensiblement nous dirigions notre marche vers Faydeau, où l'on devait

donner _Aline_ et _les Voitures versées_. Pendant le dîner, que nous

prîmes chez Champeaux: «Quelques-unes des remarques que nous avons

faites sur le grand Opéra, dis-je à mon Grec, sont applicables au

théâtre Faydeau, où l'exiguïté et le peu de profondeur de la scène

rendent plus sensible le charlatanisme de certaines décorations. Je

n'ignore pas que, par un procédé nouveau, l'ingénieux Paul nous a donné,

dans _Joconde_ et autres pièces, des effets de lumière vraiment

surprenans. Lors du grand concours des produits de l'industrie

française, nous avons vu cet artiste, qui fut un des meilleurs comédiens

de ce spectacle, exposer deux essais en petit de sa découverte dans les

galeries du musée du Louvre. Ces moyens de succès, tout favorables

qu'ils sont, ne suffisent pas, lorsque d'autres parties d'imitation

grossièrement contrefaites, font absolument manquer le grand ensemble.

Presque tous les opéras anciens de Grétry semblent exiger des

décorations neuves qui donneraient un charme de plus à ces productions

immortelles.

«Pour prouver ce que j'avance, prenons pour exemple, le paysage du

second acte d'_Aline, reine de Golconde_, que vous verrez représenter

ce soir.

«En vain, dirai-je au directeur, vous m'avez fait entendre les pipeaux,

la musette ou le galoubet; en vain la douce voix des bergères du midi de

la France se mêle aux sons rustiques de ces instrumens; en vain je

partage les jeux variés et les danses légères d'une jeunesse folâtre, je

vois des arbres à trente pas; et ces arbres sont des découpures

enfantines. Apprenez donc l'art de mieux tromper mes yeux; prolongez ces

lointains; à ces arbres en peinture plate, substituez des arbres en

relief, des bouquets de fleurs artificielles qui disputent de fraîcheur

à la plus belle nature. Que ces cascades ne soient plus sans

mouvement[185]; et si le local ne vous permet pas d'introduire une

rivière sur la scène, suppléez à la nature par les secrets de

l'industrie; avec des gazes d'argent, avec des cristaux transparens et

mobiles, faites couler sous ce pont hardi, ou jaillir de ces roches

escarpées, des eaux écumeuses ou limpides; osez plus; que par intervalle

j'entende le bruit d'un torrent qui se précipite, ou le doux ni murmure

de cent paisibles ruisseaux; que sur leurs bords heureux j'aperçoive

encore l'écarlate de la grenade, et le vert sombre de l'olive

s'entremêler avec les pommes d'or de l'oranger. Alors, c'en est fait, je

ne suis plus à Paris; théâtre, orchestre, spectateurs, tout à disparu

pour moi, en un instant; et, à peu de frais, vous m'avez transporté sous

le beau ciel de la Provence[186].»

Entre les deux pièces nous montâmes au foyer, qui nous parut mesquin.

Nous étions sortis du spectacle, où les acteurs avaient mérité plus

d'éloges que de censures. Philoménor, à qui j'avais fait connaître les

noms des principaux sujets de ce spectacle, me dit: «Jamais on n'a vu

briller, je le présume, à la même époque, un aussi grand nombre

d'excellentes actrices à Faydeau. Mmes Régnault, Lemonnier, Boulanger,

Paul, Rigault, Pradher; MM. Ponchard, Leclerc, Casimir, Le Tellier;

quelle réunion de talens divers!» «Ajoutez, répliquai-je, Mme Duret, que

probablement nous n'entendrons plus, et dont l'organe enchanteur était

si suave, si flexible et si délicieux. Des passe-droits sans nombre, des

dégoûts bien peu mérités, l'ont éloignée de la scène de ses triomphes.

Si la voix de Mmes Desbrosses et Belmont commence à s'affaiblir, ces

actrices n'en sont pas moins par leur jeu parfait absolument nécessaires

dans cet ensemble presque unique.

«Parmi les nouveautés jouées à ce théâtre, il serait difficile

d'entendre un morceau mieux rendu et qui donne la preuve d'une

cantatrice plus consommée dans son art, que le duo des _Voitures

versées_, exécuté en solo, si j'ose m'exprimer ainsi, par Mme Lemonnier;

duo charmant où cette cantatrice, tout en se préparant aux ruses de la

coquetterie, imite tour à tour le brillant tenor d'un élégant séducteur

et la douce voix d'une virtuose dont la culture a perfectionné les

modulations et les accens.» «Effectivement, répliqua vivement

Philoménor, j'ai remarqué ce morceau, il est vraiment ravissant.» «Vous

serez pour le moins aussi satisfait, repris-je, lorsque vous entendrez

quelques jolis airs du _Solitaire_ et d'_Emma_, où Mmes Pradher et

Boulanger rivalisent de grâce et de talent. Avant de vous conduire à

Faydeau, j'avais oublié de vous avertir, mon cher ami, que ce théâtre

est, pour ainsi dire, le temple de l'amour conjugal, ce qui est

infiniment édifiant. Après une longue continence et un noviciat

très-orageux, la plupart des actrices ont voulu tâter du mariage; aussi

ont-elles le train le plus modeste, presque toutes vont à pied; et la

méchanceté ne peut interpréter ici défavorablement le luxe des

équipages; ces dames n'ont point comme certaines danseuses du grand

Opéra, le privilège de rouler avec fracas dans un landeau magnifique...

«Et de se voir pompeusement inscrites, ajouta Philoménor, jusque dans

les journaux étrangers, comme les bienfaitrices de l'humanité

souffrante.» «Remarquez, mon cher ami, repris-je aussitôt, que les moeurs

de ce siècle se sont singulièrement améliorées en apparence, Dans

presque toutes les classes de la société on ne rougit plus de s'appeler

du doux nom d'époux; un mari n'a plus l'air embarrassé, comme

autrefois, en se trouvant à la promenade ou au spectacle, avec sa femme

et ses enfans; il n'est plus du bon ton d'être irréligieux ou libertin;

et dans les liaisons que blâme une morale sévère, on met dans ce moment

plus de secret et de décence; par contre-coup, les femmes entretenues,

même de haut parage, sans être moins avides, sont devenues plus

économes. Il serait peut-être difficile de signaler à Paris parmi elles

une Duthé ou une Dufresne moderne; sans dédaigner l'argent comptant qui

s'écoule si rapidement, elles préfèrent des rentes solides, de bons

contrats; leur fait-on des avances, elles consultent des praticiens

éclairés; averties par l'exemple de leurs devancières[187] et les

conseils de matrones expérimentées, elles s'assurent de bonne heure un

sort heureux pour ces tristes jours où leur beauté flétrie n'existera

plus qu'en peinture et en souvenirs. Mais je m'aperçois, mon cher Grec,

que ce petit épisode me fait oublier de vous parler des acteurs de ce

théâtre.

«Après avoir perdu pour jamais Moreau et Chenard, nous avons vu

s'éloigner Martin, ce chanteur unique, qui savait, avec tant d'aisance,

varier les airs les plus vulgaires et leur donner la vogue de la

nouveauté; heureusement, D'Arboville nous console, s'il est possible, de

sa retraite prématurée; Huet, Visentini, Féréol, sont certainement de

très-bons comédiens.

«Mais pourquoi, malgré la voix mélodieuse de Leclerc, l'inimitable

méthode de Ponchard, et les espérances que donne le jeune Alexis,

s'aperçoit-on qu'il manque un acteur essentiel à l'Opéra-Comique? je

veux dire un Elleviou. Preuve démonstrative qu'à ce théâtre, de belles

voix, quoiqu'essentiellement de rigueur, ne sont pas la seule chose

importante; que de plus il faut de beaux dehors et de grands moyens.

Pour moi, je crois que l'on n'a pas assez exploré les théâtres de Paris

et des départemens.

«L'espérance doit nous consoler, mon cher ami; si un Elleviou parfait

manque dans ce moment-ci à Faydeau, l'école mutuelle[188] de chant, et

le méloplaste[189], feront sans doute un jour disparaître cette pénurie

de chanteurs qui réunissent une belle voix et des grâces extérieures aux

autres agrémens de la taille et de la figure.

«L'active surveillance que les directeurs de ces deux méthodes

appliquées à la musique, exercent chaque jour sur les organes d'un

très-grand nombre d'individus, doit nécessairement donner l'éveil sur

des talens qui, sans ces procédés nouveaux, seraient restés

très-vraisemblablement inconnus et dans l'oubli.

«Me serais-je trompé? Lecomte, que nous avons vu au grand Opéra, ne

serait-il pas éminemment propre à remplir ce vide? D'ailleurs cet acteur

avait été élevé pour. Faydeau: ce serait donc le remettre à sa

véritable place, qu'il abandonna à son retour de Londres où il avait

fait une excursion lucrative. Des bords de la Tamise, il ne fit qu'un

saut sur les planches de l'Académie de Musique. Que je vous plains, mon

cher Philoménor, de n'avoir jamais vu jouer Elleviou! Fils d'un médecin

de Bretagne, cet acteur ayant vu représenter une pièce de théâtre à

Favart, se décida sur-le-champ pour l'état de comédien. Personne plus

que lui ne réunissait tous les dons nécessaires pour y devenir parfait.

Des traits réguliers, une figure éblouissante de jeunesse et de

fraîcheur, des cheveux blonds naturellement bouclés, une taille haute,

des formes qui paraissaient être celles d'Apollon, tel est le

signalement qu'on eût pu donner d'Elleviou[190]. Ajoutez à ces avantages

une voix légère, agréable, flexible, conduite avec un goût qui lui était

propre; le ton de la meilleure société, les airs d'un élégant de la

première classe; la suffisance du plus pétulant étourdi; enfin

par-dessus tout une grâce, un naturel qui ne se trouvait qu'en lui; et

vous aurez une idée complète de cet incomparable acteur. Dix ans après

avoir contracté un mariage avantageux avec une dame de la plus douce

physionomie et de la plus charmante tournure, Elleviou abandonna le

théâtre. Des motifs d'intérêt personnel, le désir de se rendre près de

son père, peut-être aussi celui de quitter la scène au milieu de ses

triomphes, et d'emporter les regrets universels d'un public idolâtre de

ses talens, engagèrent Elleviou à une retraite prématurée. Vivement

épris des charmes de la vie champêtre, il s'arracha au tourbillon de

Paris et se fixa dans une terre sur les bords du Rhône; là, il ne

s'occupe plus que des soins d'une vaste culture, et d'embellir le plus

délicieux séjour.

«Je dois remarquer à ce sujet que la plupart de nos grands acteurs ont

presque tous eu les mêmes inclinations pour la vie des champs. MM.

Larive, Talma, Lafont, Dérivis et beaucoup d'autres ont prouvé la

justesse de cette observation.

«Je vous ai cité Larive; cet acteur que nous ne reverrons plus, a su

conserver jusque dans un âge avancé ces moyens brillans qui lui avaient

fait une renommée si éclatante dans les beaux jours de sa jeunesse; et

il nous l'a prouvé lorsqu'en 1814 il reparut sur la scène de Favart dans

le rôle de Tancrède. Ce fut pour y faire une bonne action, pour jouer au

bénéfice des malheureux, qu'on le vit quitter sa riante solitude de

Montmorency, maison de plaisance dont les embellissemens lui ont coûté

des sommes énormes, et qui ressemble assez à un de ces palais que l'on

dit avoir été jadis bâtis par les fées. Placée sur le penchant d'une

montagne qui doit toutes ses beautés à la nature, et d'où l'on aperçoit

les points de vue les plus variés et les plus magnifiques, sa maison est

entièrement revêtue de coquillages et de rocailles arrangées avec un art

admirable. L'intérieur de l'édifice, où nos meilleurs architectes et nos

peintres les plus fameux ont déployé les trésors de leur génie, est

meublé avec le goût le plus exquis; on y remarque surtout les portraits

des plus célèbres acteurs et actrices de son temps. Sa bibliothèque y

fixe l'attention de l'ami des lettres. Presqu'entièrement composée de

pièces dramatiques, elle renferme encore beaucoup d'autres ouvrages

aussi précieux que bien choisis. Entre-t-on dans le parc, au sommet même

de la colline, couronnée de hautes futaies, une rivière arrose des

jardins dont le Virgile français[191] semble avoir planté les masses et

dessiné les contours: tantôt le fleuve paisible coule doucement à

travers les fleurs des prairies ou s'égare sous de frais ombrages;

tantôt il gronde en bouillonnant sur des lits de rochers, y roule en

nappes d'argent, et plus loin se précipite en cataractes impétueuses;

descendu dans un lac, il s'élance enfin en mille jets d'eau, et retombe

en pluie bienfaisante autour d'un pavillon délicieux qui décore le plus

riant paysage. Tel est ce lieu charmant bien digne d'être décrit par la

plume de Pline, et dont je ne fais que vous donner une légère esquisse.

«Le caractère des jardins de Talma est, dit-on, plus sombre et plus

propre à nourrir ses tragiques inspirations. Quoique Larive ait

absolument cessé de chausser le cothurne tragique, il se plaît à donner

des leçons[192] et des conseils aux jeunes artistes; sa mémoire est

encore extrêmement fidèle et riche de faits et d'anecdotes; souvent il

se plaît à les raconter, et peu de personnes ont dans leur manière de

narrer un tour plus piquant et plus original. «Je fus visité, disait-il

un jour à un jeune Américain dont le souvenir m'est bien cher, je fus

visité par un de ces hommes qui se sont miraculeusement sauvés au milieu

du torrent révolutionnaire, quoiqu'ils aient constamment occupé des

places lucratives.» «Qu'avez-vous fait, mon cher Larive, lui disait le

savant M. de ***, depuis votre retraite de la scène?» Larive qui,

pendant les jours de la terreur, avait été tourmenté, persécuté, plongé

dans les cachots, reprit subitement l'attitude majestueuse d'un héros de

théâtre, et lui répondit par ce vers foudroyant:

J'ai vécu dans les fers, et vous avez régné[193].

Voici un fait plus singulier, contait encore Larive à cet ami dont je

vous ai parlé: je sortais du théâtre; j'avais joué Ladislas dans le

Venceslas de Rotrou; encore tout ému, tout agité, tout pénétré de

l'énergie, de l'exaltation que m'avaient inspirée les vers de mon rôle,

je rentrai chez moi; j'avais besoin de repos; je me couchai; je crus

voir dans ma femme la belle Cassandre, je vous laisse à deviner le

reste; mais au bout de neuf mois, jour pour jour, Mme Larive accoucha

d'un fils. Si l'expérience ne me le prouvait à chaque instant, le

croiriez-vous, Monsieur? ce fils est le vivant portrait du prince que

j'avais représenté, du prince avec lequel je m'étais pour ainsi dire

tellement identifié, que lui et moi ne faisions qu'un. Aussi, Monsieur,

ne vous étonnez pas si je lui ai transmis avec la vie, non-seulement le

port, les traits, la physionomie historique de ce jeune Polonais; chose

bien plus étonnante! il a reçu l'âme de ce héros, il a ses goûts, ses

passions impétueuses, ses indomptables penchants; en un mot, mon fils

est Ladislas; oui, Monsieur, c'est lui-même. Tel est le prédécesseur du

premier tragédien de notre siècle.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 91 / 98 题