Philoménor se rend à Faydeau.--La scène de ce théâtre a trop peu de
profondeur.--Les pièces anciennes devraient être remontées à
neuf.--Découvertes de M. Paul.--Opéra d'_Aline_.--Projet de véritables
illusions.--Foyer.--Actrices.--Mmes Lemonnier, Boulanger, Paul, Leclerc,
Casimir, Pradher, Rigault, Letellier, Desbrosses, Belmont.--Regrets sur
Mme Duret.--Mme Lemonnier et M. Martin, dans les _Voitures
versées_.--Mme Boulanger dans _Emma_, et Mme Pradher dans le
_Solitaire_.--Tableau très-édifiant de ce théâtre.--Note sur les moeurs
de l'époque.--En dépit de Huet, Visentini, Ponchard, Alexis et
Darancourt, on s'aperçoit qu'il y manque un Elleviou.--École mutuelle de
chant.--Ses avantages, ses inconvénient.--De belles voix ne suffisent
pas à ce théâtre.--Acteurs propres à remplacer Elleviou.--Anecdote sur
Lecomte.--Notice sur Elleviou.--Goûts de nos grands acteurs pour la vie
champêtre.--Description de la maison de campagne de Larive.--Quelques
mots sur les jardins de Talma.--Anecdote singulière sur Larive.
Insensiblement nous dirigions notre marche vers Faydeau, où l'on devait
donner _Aline_ et _les Voitures versées_. Pendant le dîner, que nous
prîmes chez Champeaux: «Quelques-unes des remarques que nous avons
faites sur le grand Opéra, dis-je à mon Grec, sont applicables au
théâtre Faydeau, où l'exiguïté et le peu de profondeur de la scène
rendent plus sensible le charlatanisme de certaines décorations. Je
n'ignore pas que, par un procédé nouveau, l'ingénieux Paul nous a donné,
dans _Joconde_ et autres pièces, des effets de lumière vraiment
surprenans. Lors du grand concours des produits de l'industrie
française, nous avons vu cet artiste, qui fut un des meilleurs comédiens
de ce spectacle, exposer deux essais en petit de sa découverte dans les
galeries du musée du Louvre. Ces moyens de succès, tout favorables
qu'ils sont, ne suffisent pas, lorsque d'autres parties d'imitation
grossièrement contrefaites, font absolument manquer le grand ensemble.
Presque tous les opéras anciens de Grétry semblent exiger des
décorations neuves qui donneraient un charme de plus à ces productions
immortelles.
«Pour prouver ce que j'avance, prenons pour exemple, le paysage du
second acte d'_Aline, reine de Golconde_, que vous verrez représenter
ce soir.
«En vain, dirai-je au directeur, vous m'avez fait entendre les pipeaux,
la musette ou le galoubet; en vain la douce voix des bergères du midi de
la France se mêle aux sons rustiques de ces instrumens; en vain je
partage les jeux variés et les danses légères d'une jeunesse folâtre, je
vois des arbres à trente pas; et ces arbres sont des découpures
enfantines. Apprenez donc l'art de mieux tromper mes yeux; prolongez ces
lointains; à ces arbres en peinture plate, substituez des arbres en
relief, des bouquets de fleurs artificielles qui disputent de fraîcheur
à la plus belle nature. Que ces cascades ne soient plus sans
mouvement[185]; et si le local ne vous permet pas d'introduire une
rivière sur la scène, suppléez à la nature par les secrets de
l'industrie; avec des gazes d'argent, avec des cristaux transparens et
mobiles, faites couler sous ce pont hardi, ou jaillir de ces roches
escarpées, des eaux écumeuses ou limpides; osez plus; que par intervalle
j'entende le bruit d'un torrent qui se précipite, ou le doux ni murmure
de cent paisibles ruisseaux; que sur leurs bords heureux j'aperçoive
encore l'écarlate de la grenade, et le vert sombre de l'olive
s'entremêler avec les pommes d'or de l'oranger. Alors, c'en est fait, je
ne suis plus à Paris; théâtre, orchestre, spectateurs, tout à disparu
pour moi, en un instant; et, à peu de frais, vous m'avez transporté sous
le beau ciel de la Provence[186].»
Entre les deux pièces nous montâmes au foyer, qui nous parut mesquin.
Nous étions sortis du spectacle, où les acteurs avaient mérité plus
d'éloges que de censures. Philoménor, à qui j'avais fait connaître les
noms des principaux sujets de ce spectacle, me dit: «Jamais on n'a vu
briller, je le présume, à la même époque, un aussi grand nombre
d'excellentes actrices à Faydeau. Mmes Régnault, Lemonnier, Boulanger,
Paul, Rigault, Pradher; MM. Ponchard, Leclerc, Casimir, Le Tellier;
quelle réunion de talens divers!» «Ajoutez, répliquai-je, Mme Duret, que
probablement nous n'entendrons plus, et dont l'organe enchanteur était
si suave, si flexible et si délicieux. Des passe-droits sans nombre, des
dégoûts bien peu mérités, l'ont éloignée de la scène de ses triomphes.
Si la voix de Mmes Desbrosses et Belmont commence à s'affaiblir, ces
actrices n'en sont pas moins par leur jeu parfait absolument nécessaires
dans cet ensemble presque unique.
«Parmi les nouveautés jouées à ce théâtre, il serait difficile
d'entendre un morceau mieux rendu et qui donne la preuve d'une
cantatrice plus consommée dans son art, que le duo des _Voitures
versées_, exécuté en solo, si j'ose m'exprimer ainsi, par Mme Lemonnier;
duo charmant où cette cantatrice, tout en se préparant aux ruses de la
coquetterie, imite tour à tour le brillant tenor d'un élégant séducteur
et la douce voix d'une virtuose dont la culture a perfectionné les
modulations et les accens.» «Effectivement, répliqua vivement
Philoménor, j'ai remarqué ce morceau, il est vraiment ravissant.» «Vous
serez pour le moins aussi satisfait, repris-je, lorsque vous entendrez
quelques jolis airs du _Solitaire_ et d'_Emma_, où Mmes Pradher et
Boulanger rivalisent de grâce et de talent. Avant de vous conduire à
Faydeau, j'avais oublié de vous avertir, mon cher ami, que ce théâtre
est, pour ainsi dire, le temple de l'amour conjugal, ce qui est
infiniment édifiant. Après une longue continence et un noviciat
très-orageux, la plupart des actrices ont voulu tâter du mariage; aussi
ont-elles le train le plus modeste, presque toutes vont à pied; et la
méchanceté ne peut interpréter ici défavorablement le luxe des
équipages; ces dames n'ont point comme certaines danseuses du grand
Opéra, le privilège de rouler avec fracas dans un landeau magnifique...
«Et de se voir pompeusement inscrites, ajouta Philoménor, jusque dans
les journaux étrangers, comme les bienfaitrices de l'humanité
souffrante.» «Remarquez, mon cher ami, repris-je aussitôt, que les moeurs
de ce siècle se sont singulièrement améliorées en apparence, Dans
presque toutes les classes de la société on ne rougit plus de s'appeler
du doux nom d'époux; un mari n'a plus l'air embarrassé, comme
autrefois, en se trouvant à la promenade ou au spectacle, avec sa femme
et ses enfans; il n'est plus du bon ton d'être irréligieux ou libertin;
et dans les liaisons que blâme une morale sévère, on met dans ce moment
plus de secret et de décence; par contre-coup, les femmes entretenues,
même de haut parage, sans être moins avides, sont devenues plus
économes. Il serait peut-être difficile de signaler à Paris parmi elles
une Duthé ou une Dufresne moderne; sans dédaigner l'argent comptant qui
s'écoule si rapidement, elles préfèrent des rentes solides, de bons
contrats; leur fait-on des avances, elles consultent des praticiens
éclairés; averties par l'exemple de leurs devancières[187] et les
conseils de matrones expérimentées, elles s'assurent de bonne heure un
sort heureux pour ces tristes jours où leur beauté flétrie n'existera
plus qu'en peinture et en souvenirs. Mais je m'aperçois, mon cher Grec,
que ce petit épisode me fait oublier de vous parler des acteurs de ce
théâtre.
«Après avoir perdu pour jamais Moreau et Chenard, nous avons vu
s'éloigner Martin, ce chanteur unique, qui savait, avec tant d'aisance,
varier les airs les plus vulgaires et leur donner la vogue de la
nouveauté; heureusement, D'Arboville nous console, s'il est possible, de
sa retraite prématurée; Huet, Visentini, Féréol, sont certainement de
très-bons comédiens.
«Mais pourquoi, malgré la voix mélodieuse de Leclerc, l'inimitable
méthode de Ponchard, et les espérances que donne le jeune Alexis,
s'aperçoit-on qu'il manque un acteur essentiel à l'Opéra-Comique? je
veux dire un Elleviou. Preuve démonstrative qu'à ce théâtre, de belles
voix, quoiqu'essentiellement de rigueur, ne sont pas la seule chose
importante; que de plus il faut de beaux dehors et de grands moyens.
Pour moi, je crois que l'on n'a pas assez exploré les théâtres de Paris
et des départemens.
«L'espérance doit nous consoler, mon cher ami; si un Elleviou parfait
manque dans ce moment-ci à Faydeau, l'école mutuelle[188] de chant, et
le méloplaste[189], feront sans doute un jour disparaître cette pénurie
de chanteurs qui réunissent une belle voix et des grâces extérieures aux
autres agrémens de la taille et de la figure.
«L'active surveillance que les directeurs de ces deux méthodes
appliquées à la musique, exercent chaque jour sur les organes d'un
très-grand nombre d'individus, doit nécessairement donner l'éveil sur
des talens qui, sans ces procédés nouveaux, seraient restés
très-vraisemblablement inconnus et dans l'oubli.
«Me serais-je trompé? Lecomte, que nous avons vu au grand Opéra, ne
serait-il pas éminemment propre à remplir ce vide? D'ailleurs cet acteur
avait été élevé pour. Faydeau: ce serait donc le remettre à sa
véritable place, qu'il abandonna à son retour de Londres où il avait
fait une excursion lucrative. Des bords de la Tamise, il ne fit qu'un
saut sur les planches de l'Académie de Musique. Que je vous plains, mon
cher Philoménor, de n'avoir jamais vu jouer Elleviou! Fils d'un médecin
de Bretagne, cet acteur ayant vu représenter une pièce de théâtre à
Favart, se décida sur-le-champ pour l'état de comédien. Personne plus
que lui ne réunissait tous les dons nécessaires pour y devenir parfait.
Des traits réguliers, une figure éblouissante de jeunesse et de
fraîcheur, des cheveux blonds naturellement bouclés, une taille haute,
des formes qui paraissaient être celles d'Apollon, tel est le
signalement qu'on eût pu donner d'Elleviou[190]. Ajoutez à ces avantages
une voix légère, agréable, flexible, conduite avec un goût qui lui était
propre; le ton de la meilleure société, les airs d'un élégant de la
première classe; la suffisance du plus pétulant étourdi; enfin
par-dessus tout une grâce, un naturel qui ne se trouvait qu'en lui; et
vous aurez une idée complète de cet incomparable acteur. Dix ans après
avoir contracté un mariage avantageux avec une dame de la plus douce
physionomie et de la plus charmante tournure, Elleviou abandonna le
théâtre. Des motifs d'intérêt personnel, le désir de se rendre près de
son père, peut-être aussi celui de quitter la scène au milieu de ses
triomphes, et d'emporter les regrets universels d'un public idolâtre de
ses talens, engagèrent Elleviou à une retraite prématurée. Vivement
épris des charmes de la vie champêtre, il s'arracha au tourbillon de
Paris et se fixa dans une terre sur les bords du Rhône; là, il ne
s'occupe plus que des soins d'une vaste culture, et d'embellir le plus
délicieux séjour.
«Je dois remarquer à ce sujet que la plupart de nos grands acteurs ont
presque tous eu les mêmes inclinations pour la vie des champs. MM.
Larive, Talma, Lafont, Dérivis et beaucoup d'autres ont prouvé la
justesse de cette observation.
«Je vous ai cité Larive; cet acteur que nous ne reverrons plus, a su
conserver jusque dans un âge avancé ces moyens brillans qui lui avaient
fait une renommée si éclatante dans les beaux jours de sa jeunesse; et
il nous l'a prouvé lorsqu'en 1814 il reparut sur la scène de Favart dans
le rôle de Tancrède. Ce fut pour y faire une bonne action, pour jouer au
bénéfice des malheureux, qu'on le vit quitter sa riante solitude de
Montmorency, maison de plaisance dont les embellissemens lui ont coûté
des sommes énormes, et qui ressemble assez à un de ces palais que l'on
dit avoir été jadis bâtis par les fées. Placée sur le penchant d'une
montagne qui doit toutes ses beautés à la nature, et d'où l'on aperçoit
les points de vue les plus variés et les plus magnifiques, sa maison est
entièrement revêtue de coquillages et de rocailles arrangées avec un art
admirable. L'intérieur de l'édifice, où nos meilleurs architectes et nos
peintres les plus fameux ont déployé les trésors de leur génie, est
meublé avec le goût le plus exquis; on y remarque surtout les portraits
des plus célèbres acteurs et actrices de son temps. Sa bibliothèque y
fixe l'attention de l'ami des lettres. Presqu'entièrement composée de
pièces dramatiques, elle renferme encore beaucoup d'autres ouvrages
aussi précieux que bien choisis. Entre-t-on dans le parc, au sommet même
de la colline, couronnée de hautes futaies, une rivière arrose des
jardins dont le Virgile français[191] semble avoir planté les masses et
dessiné les contours: tantôt le fleuve paisible coule doucement à
travers les fleurs des prairies ou s'égare sous de frais ombrages;
tantôt il gronde en bouillonnant sur des lits de rochers, y roule en
nappes d'argent, et plus loin se précipite en cataractes impétueuses;
descendu dans un lac, il s'élance enfin en mille jets d'eau, et retombe
en pluie bienfaisante autour d'un pavillon délicieux qui décore le plus
riant paysage. Tel est ce lieu charmant bien digne d'être décrit par la
plume de Pline, et dont je ne fais que vous donner une légère esquisse.
«Le caractère des jardins de Talma est, dit-on, plus sombre et plus
propre à nourrir ses tragiques inspirations. Quoique Larive ait
absolument cessé de chausser le cothurne tragique, il se plaît à donner
des leçons[192] et des conseils aux jeunes artistes; sa mémoire est
encore extrêmement fidèle et riche de faits et d'anecdotes; souvent il
se plaît à les raconter, et peu de personnes ont dans leur manière de
narrer un tour plus piquant et plus original. «Je fus visité, disait-il
un jour à un jeune Américain dont le souvenir m'est bien cher, je fus
visité par un de ces hommes qui se sont miraculeusement sauvés au milieu
du torrent révolutionnaire, quoiqu'ils aient constamment occupé des
places lucratives.» «Qu'avez-vous fait, mon cher Larive, lui disait le
savant M. de ***, depuis votre retraite de la scène?» Larive qui,
pendant les jours de la terreur, avait été tourmenté, persécuté, plongé
dans les cachots, reprit subitement l'attitude majestueuse d'un héros de
théâtre, et lui répondit par ce vers foudroyant:
J'ai vécu dans les fers, et vous avez régné[193].
Voici un fait plus singulier, contait encore Larive à cet ami dont je
vous ai parlé: je sortais du théâtre; j'avais joué Ladislas dans le
Venceslas de Rotrou; encore tout ému, tout agité, tout pénétré de
l'énergie, de l'exaltation que m'avaient inspirée les vers de mon rôle,
je rentrai chez moi; j'avais besoin de repos; je me couchai; je crus
voir dans ma femme la belle Cassandre, je vous laisse à deviner le
reste; mais au bout de neuf mois, jour pour jour, Mme Larive accoucha
d'un fils. Si l'expérience ne me le prouvait à chaque instant, le
croiriez-vous, Monsieur? ce fils est le vivant portrait du prince que
j'avais représenté, du prince avec lequel je m'étais pour ainsi dire
tellement identifié, que lui et moi ne faisions qu'un. Aussi, Monsieur,
ne vous étonnez pas si je lui ai transmis avec la vie, non-seulement le
port, les traits, la physionomie historique de ce jeune Polonais; chose
bien plus étonnante! il a reçu l'âme de ce héros, il a ses goûts, ses
passions impétueuses, ses indomptables penchants; en un mot, mon fils
est Ladislas; oui, Monsieur, c'est lui-même. Tel est le prédécesseur du
premier tragédien de notre siècle.»