Souterrains anciens et modernes.--Maisons de jeu.--Embellissemens,
jardins suspendus.
Philoménor finissait à peine ses épigrammes, qu'une musique souterraine
se fit entendre. «Qu'est-ce donc? me dit-il; si nous descendions?» «Il
est inutile, repris-je, de connaître par vous-même ces caveaux, où l'air
est malsain. Ce concert continuel qui vous séduit, n'est guère
interrompu que par des farces dignes de la foire, la danse d'un Turc,
les grimaces d'un sauvage, et quelques scènes de vaudeville. Je me
trompe, vous y entendriez encore le caquet de vingt femmes du palais,
qui semblent y tenir salon au milieu de la fumée des cigares, de la
vapeur du punch et des liqueurs de toute espèce. D'après cette fidèle
esquisse, mon cher ami, votre curiosité doit, je crois, être bien
affaiblie et détrompée. Autrefois, d'autres souterrains étaient
très-fréquentés, m'a-t-on assuré, et même par la bonne société. Le
caprice vous en prenait-il, on passait plusieurs jours dans un antre
que remplace aujourd'hui ce bassin; et l'on y trouvait un cirque, des
restaurateurs, des cafés, des marchands de toute espèce; en un mot, tout
ce qui peut rendre la vie agréable et délicieuse, si toutefois elle peut
l'être, lorsqu'en plein midi on est privé d'une atmosphère pure, de la
douce lumière du jour, et qu'on n'est éclairé qu'à la lueur des lampes.
Un horrible incendie, dont même on rendit complice l'autorité d'alors,
détruisit de fond en comble cette grotte enchantée, qui depuis n'a pas
été rétablie à la même place, nous avons vu planter un bosquet, ensuite
on l'arracha. On y fit jaillir cette fontaine, peut-être trop simple.»
«Je me plairais, me dit Philoménor, à voir autour de ce bassin et de ces
gerbes d'une eau limpide, se balancer le majestueux peuplier d'Italie.
Je voudrais y sentir la douce odeur des myrtes et des rosiers qui, sans
intercepter la vue, seraient sans cesse humectés et rafraîchis par une
pluie continuelle et bienfaisante.»
«Votre projet, repris-je, mon cher Grec, serait peu coûteux: vivent les
embellissemens dont la nature seule fait les frais! au-dessus de ces
portiques qui entourent le jardin, le soir, des salles resplendissantes
de lumière sont occupées par des jeux publics. Avant la révolution,
elles l'étaient par les plus célèbres courtisanes. Là, au son d'une
musique enivrante que l'on entend des appartemens voisins, là, mon ami,
vont s'engloutir trop souvent, hélas! les fortunes qui paraissaient les
plus solides, et que l'on voit s'écouler rapidement, si je puis
m'exprimer ainsi, au milieu des réceptacles les plus impurs de la
capitale. Vous voudrez bien me permettre de ne pas m'appesantir sur la
cupidité et l'adresse des filous qui s'y rencontrent. Souffrez que je me
taise encore sur la stupidité et le désespoir de leurs dupes, ou, pour
mieux dire, de leurs victimes. Des malheurs sans nombre dont ces
établissemens sont la seule cause, font désirer aux partisans des bonnes
moeurs que le gouvernement soit promptement à même de fermer pour jamais
ces repaires de tous les vices et de tous les crimes.» «Éloignons ce
hideux tableau, répliqua Philoménor en m'interrompant. La sagesse
comblera le gouffre qu'a creusé jadis le plus vil égoïsme. Reportons nos
regards sur les élégantes sculptures de ce palais, et sur les
embellissemens nouveaux dont il est susceptible. Quel aspect enchanteur
offrirait ce monument immense, si l'on faisait des changemens dans
quelques entrées et dans quelques pavillons? Qu'annoncent ces couloirs
étroits où l'on se presse, où l'on se heurte, où l'on s'engouffre? Je
crois qu'il serait absolument utile de dégager entièrement les passages,
de percer à jour le café de la rotonde et de donner aux perrons une
largeur plus convenable. Alors, des allées du parterre, vous auriez en
perspective la scène toujours variée, toujours mouvante de la rue
Neuve-des-Petits-Champs et de la rue Vivienne. Proscrivez encore, ajouta
mon Grec, dans l'intérieur, de prétendus ornemens, tels que ces
berceaux, ces treillages[196], ces enseignes et tout regrattage qui ne
serait point général et uniforme: alors vous aurez assuré à ce grand
édifice une beauté nouvelle et durable. Pour donner à la partie du
palais occupée par le prince, cette harmonie dans l'ensemble qui est
tout en architecture, il serait, ce me semble, indispensable
d'exhausser le toit de l'ancien Tribunal, et de le mettre en équilibre
avec la coupole du Théâtre-Français, dont nécessairement on ne peut
diminuer la hauteur.
«Dans la seconde cour qui se trouve entre le palais et les galeries de
bois, il faudrait aussi rendre parallèles les deux pavillons du centre,
faits pour être égaux en tout; et dont les frontons semblent néanmoins
avoir été bâtis sur deux plans différens. Cette entreprise est d'autant
plus facile à exécuter que des échafaudages sont dans ce moment dressés
pour y faire des réparations, et que l'architecture du pavillon où l'on
travaille n'est même qu'ébauchée. Ainsi, point de main d'oeuvre perdue à
regretter, et un degré de perfection à obtenir.
«Enfin, que ces galeries de bois si dangereuses pour le reste de
l'édifice, surtout en hiver, s'écroulent subitement pour faire place à
des arcades transparentes, couronnées par des vases, des balcons, des
trophées, des arcades dont les voûtes solides soutiendraient une longue
terrasse découverte en été, abritée dans la saison froide par des
châssis mobiles, et où, par ce moyen très-simple, les arbustes et les
fleurs de tous les climats, retraceraient en France ces jardins
suspendus de Babylone, la merveille et l'admiration des siècles.»
J'approuve cette idée repris-je: elle tient de la féerie: un génie de
l'Orient a pu seul la concevoir. Mais vous, mon cher ami, qui êtes si
justement persuadé que le beau idéal en architecture résulte
essentiellement de l'équilibre dans les différentes masses, vous
conviendrez avec moi qu'il ne faudrait pas oublier de lier et de réunir
ces jardins en terrasses aux bâtimens qui séparent les deux cours, par
une galerie, adossée au théâtre Français, et correspondant à celle qui
sert au prince, de salle de réception: l'usage auquel on pourrait
destiner cette galerie rappellerait celles qui ont été détruites à
différentes époques. On pourrait placer avantageusement au
rez-de-chaussée, des antiques actuellement si rares dans ce palais, un
cabinet d'histoire naturelle, et un autre des arts et métiers, que l'on
y voyait avant la révolution: au-dessus, dans les travées de la galerie
proprement dite, les grandes compositions historiques, commandées par
S. A. S. à nos peintres les plus célèbres, y feraient beaucoup plus
d'effet que dans les appartemens où ces peintures se trouvent maintenant
disséminées.
Quoique la collection actuelle de ce palais ne soit pas formée de
chefs-d'oeuvre aussi nombreux et aussi rares qu'elle l'était autrefois,
on y admire encore beaucoup de tableaux d'un grand mérite dans tous les
genres et surtout les portraits des princes et princesses de la maison
d'Orléans que l'on chercherait vainement ailleurs, entre autres ceux
d'Henri IV dans son enfance, des filles du Régent et de l'infortunée
princesse de Lamballe.
En suivant nos projets, répliqua Philoménor, on compléterait ce qui
existe, on rassemblerait ainsi au centre de cette capitale et dans une
même enceinte, les prodiges que la nature a fait éclore avec tant de
profusion en cent pays divers, et tout ce que les arts et l'industrie
d'hommes supérieurs à leur siècle, ont inventé de plus parfait et de
plus divin pour le bonheur de leurs semblables.