Promenades nouvelles de Philoménor dans certains quartiers de
Paris.--Étrange malpropreté.--Chantiers de la capitale.--Ponts sans
cesse obstrués.--Abus toujours renaissans malgré les
ordonnances.--Reléguer strictement certaines professions dans des
marchés communs.--Raisons de cette mesure.--Fontaine de
Grenelle.--Colonnade du Louvre.--Intérieur et cour du même
palais.--Guinguettes et magasins de plâtres-modèles.--Carrousel.--Salle
de réunion des trois pouvoirs.--Plan de ce temple des lois.--Faire
disparaître les ménageries de ce quartier, et pourquoi.
Un matin, j'avais été prendre Philoménor à son hôtel, et plusieurs fois
dans nos courses nous avions traversé la Seine. «Pourquoi, me dit-il,
cette éternelle et révoltante malpropreté dans le centre ou dans les
faubourgs de Paris? pourquoi dans certains endroits de la Cité et du
Marais ne fait-on pas nettoyer certaines petites rues dont l'odeur peut
corrompre davantage l'air impur que l'on y respire? pourquoi
laisse-t-on si long-temps encore ces monceaux de terre et de plâtras
nécessaires peut-être dans un temps d'hiver[166], inutiles dans les
autres saisons, et dont le moindre inconvénient est de mettre de niveau
la chaussée et le trottoir, et de faire verser, dans un moment de
presse, les voitures les plus solides. Incontestablement si l'intérêt et
la sûreté générale de tous les citoyens doivent l'emporter, dans un état
bien organisé, sur la commodité individuelle, mes observations
s'étendront également sur ces chantiers sans nombre qui, dans presque
toutes vos rues, rétrécissent la voie publique. Quel est celui qui en
passant près des ouvriers n'a pas craint d'être aveuglé, ou même
gravement blessé par les éclats de pierre qui jaillissent sous les coups
de marteaux? Ne serait-il point utile, pour prévenir tous les accidens,
de fixer dans plusieurs endroits vagues des chantiers communs, d'où les
pierres équarries et prêtes à être placées, seraient transportées aux
lieux où l'on bâtirait?
«Je suis étonné, ajoutait-il, que l'on permette, sans nécessité,
l'établissement de ces piles de bois, de ces sables, de ces ustensiles,
de ces niches, de ces siéges[167], sur un des plus jolis ponts de Paris,
celui qui de l'Institut conduit au Louvre. Je n'y passe point sans qu'il
n'en soit encombré. Il me semble, mon cher ami, que les quais, les
boulevards, les Champs-Élysées doivent suffire à ces marchands ambulans,
à ces artistes précieux, à ces mendians de profession qu'on voit chaque
jour, au mépris des réglemens, couvrir la plupart des ponts, qui
devraient être tenus libres. Je réclamerais au moins ces lois de police
pour le pont Royal, celui des Arts, du Jardin du Roi, de
l'École-Militaire, et de Louis XVI. Ce dernier, qui, comme l'on sait,
doit être remis à neuf et orné de belles statues de nos guerriers,
devrait bien être gardé perpétuellement par des sentinelles, et dégagé
des ignobles baraques qu'on voit aux extrémités.»
En traversant différentes rues, le jeune étranger fut singulièrement
choqué d'un autre abus introduit à Paris pendant la révolution. Une
tolérance qui a sans doute les plus graves inconvéniens, tant au
physique qu'au moral, a souffert que certains _artistes_ très-habiles
dans la dissection, sortissent des lieux où la sagesse de nos pères les
avait si prudemment consignés, et vinssent se placer dans nos plus
belles rues; il n'est pas rare de voir d'innocens animaux égorgés,
suspendus près de la boutique du parfumeur, de la marchande de modes et
de nouveautés.
«Pour des raisons que je ne fais qu'indiquer à votre sagacité, mon cher
Philoménor, il me semble qu'après avoir éloigné du centre de Paris les
théâtres du carnage, et les avoir relégués aux extrémités, même hors des
barrières, il me semble, dis-je, qu'il serait très-conséquent d'en
confiner exclusivement les victimes dans les nombreux marchés de la
capitale, et de n'en point tolérer la vente ailleurs.» «Tous les amis
des convenances, seront de votre avis, mon cher Philoménor.
Qu'eussiez-vous dit, si naguère, vous eussiez vu comme moi l'échoppe la
plus vile placée comme exprès au pied de la belle fontaine de la rue
Grenelle? En voyant les restes sanglans que l'on vendait tout près de
l'immortel chef-d'oeuvre de Bouchardon, je me croyais revenu au temps du
paganisme. Et cependant, repris-je, vous n'ignorez pas que le sang ne
coulait guère sur les autels des bienfaisantes naïades, et que des
fruits, des gâteaux et des libations de vin étaient presque les seuls
dons que la piété offrait ordinairement à ces divinités champêtres.»
Tout en continuant notre promenade, nous arrivâmes au près du Louvre.
«Quand disparaîtront entièrement[168], me dit mon Grec, ces planches
vermoulues qui masquent, mais défendent toutefois si utilement, la belle
colonnade de Perrault? Jusqu'à quelle époque nous obligera-t-on à monter
presque sous les toits pour l'admirer dans son ensemble? En attendant le
moment où l'on fera les déblaiemens indispensables pour mettre les
alentours du palais en rapport avec la majesté de cet édifice, n'a-t-on
pas les moyens de le laisser apercevoir tout à fait et sans aucun
obstacle à travers une ceinture de grilles[169] aussi simples
qu'élégantes?» «Ne détruira-t-on point aussi, repris-je, des maisons que
l'on dit achetées depuis long-temps par le gouvernement, pour donner à
la façade du nord de ce palais une entrée plus spacieuse? Cette
démolition est urgente et doit même paraître absolument nécessaire pour
la sûreté publique[170]. Quand cette vaste cour sera-t-elle embellie par
des gazons d'une fraîche verdure? Quand substituera-t-on des fontaines,
dignes du lieu, à cette pompe misérable qui sans doute y est nécessaire?
«Je demanderai encore si la loge d'un suisse, ayant l'apparence d'un
cabaret et un petit écriteau servant d'enseigne[171], est absolument
utile et décente dans le palais splendide des Henri IV et des Louis XIV?
Ce serait bien le cas de répéter ces vers de Voltaire, écrivant en 1749
sur le même sujet:
«Quel barbare a mêlé sa bassesse gothique
À toute la grandeur des Grecs et des Romains?
.............................................
Faut-il que l'on s'indigne alors que l'on admire![172]
Vous avez vu il y a quelques mois la salle que l'on a disposée pour
l'ouverture de la session législative, et je me rappelle encore vos
réflexions à ce sujet. Quoique la chambre des pairs et celle des députés
aient chacune un palais à part pour leurs assemblées, je fus forcé de
convenir avec vous que nous n'avions pas un seul monument convenable
pour y recevoir ces deux premiers corps de la nation, lorsque le
souverain juge à propos de les réunir, et de se rendre au milieu d'eux,
avec sa cour et les grands dignitaires de la France. La salle des
députés qui, faute de mieux, servait les années précédentes à cette
destination, et celle nouvellement construite au Louvre, sont trop
petites et trop resserrées pour un concours aussi nombreux et aussi
solennel; ce qui oblige à réduire extrêmement le nombre des spectateurs.
Ces salles d'ailleurs n'ont pas suffisamment ce ton de grandeur, et ces
ornemens que semble demander impérieusement la réunion des trois
pouvoirs d'une nation de trente millions d'hommes. Où ce monument,
devenu nécessaire d'après nos constitutions, serait-il mieux placé qu'au
centre de la place du Carrousel, lorsque tous les bâtimens qui sont
encore debout auront disparu? Ne trouverait-on pas dans ce projet le
triple avantage d'intercepter la vue des deux pavillons du Louvre et des
Tuileries, qui ne sont point parallèles; celui d'une facile circulation,
de débouchés nombreux; et enfin celui d'offrir encore aux races futures
un édifice où le mérite de l'emplacement égalerait la majesté du plan,
la magnificence de l'architecture et la beauté des fontaines
jaillissantes dont on serait à même de l'environner. Puisse cet édifice
s'élever sous notre auguste monarque! Il est digne du roi législateur de
signaler son règne par un monument qui soit pour ainsi dire le
tabernacle sacré des institutions qu'il a daigné octroyer à ses peuples.
«Alors nécessairement nous verrons s'éloigner du Carrousel ces
ménageries qui, malgré l'indignation générale, s'étaient même établies
jusques sous les balcons des Charles IX, et des Henri III[173]. N'y
a-t-il donc plus de place ailleurs pour les jongleurs de toute espèce,
pour les perroquets et perruches, les singes mâles et femelles[174] qui,
comme l'on sait, copient d'une manière si indiscrète ou si bouffonne
tant d'importans personnages; et ces caméléons des Indes ne trouvent-ils
plus d'asiles à Paris que près le palais des rois?»