CHAPITRE XXIV.

Promenades nouvelles de Philoménor dans certains quartiers de

Paris.--Étrange malpropreté.--Chantiers de la capitale.--Ponts sans

cesse obstrués.--Abus toujours renaissans malgré les

ordonnances.--Reléguer strictement certaines professions dans des

marchés communs.--Raisons de cette mesure.--Fontaine de

Grenelle.--Colonnade du Louvre.--Intérieur et cour du même

palais.--Guinguettes et magasins de plâtres-modèles.--Carrousel.--Salle

de réunion des trois pouvoirs.--Plan de ce temple des lois.--Faire

disparaître les ménageries de ce quartier, et pourquoi.

Un matin, j'avais été prendre Philoménor à son hôtel, et plusieurs fois

dans nos courses nous avions traversé la Seine. «Pourquoi, me dit-il,

cette éternelle et révoltante malpropreté dans le centre ou dans les

faubourgs de Paris? pourquoi dans certains endroits de la Cité et du

Marais ne fait-on pas nettoyer certaines petites rues dont l'odeur peut

corrompre davantage l'air impur que l'on y respire? pourquoi

laisse-t-on si long-temps encore ces monceaux de terre et de plâtras

nécessaires peut-être dans un temps d'hiver[166], inutiles dans les

autres saisons, et dont le moindre inconvénient est de mettre de niveau

la chaussée et le trottoir, et de faire verser, dans un moment de

presse, les voitures les plus solides. Incontestablement si l'intérêt et

la sûreté générale de tous les citoyens doivent l'emporter, dans un état

bien organisé, sur la commodité individuelle, mes observations

s'étendront également sur ces chantiers sans nombre qui, dans presque

toutes vos rues, rétrécissent la voie publique. Quel est celui qui en

passant près des ouvriers n'a pas craint d'être aveuglé, ou même

gravement blessé par les éclats de pierre qui jaillissent sous les coups

de marteaux? Ne serait-il point utile, pour prévenir tous les accidens,

de fixer dans plusieurs endroits vagues des chantiers communs, d'où les

pierres équarries et prêtes à être placées, seraient transportées aux

lieux où l'on bâtirait?

«Je suis étonné, ajoutait-il, que l'on permette, sans nécessité,

l'établissement de ces piles de bois, de ces sables, de ces ustensiles,

de ces niches, de ces siéges[167], sur un des plus jolis ponts de Paris,

celui qui de l'Institut conduit au Louvre. Je n'y passe point sans qu'il

n'en soit encombré. Il me semble, mon cher ami, que les quais, les

boulevards, les Champs-Élysées doivent suffire à ces marchands ambulans,

à ces artistes précieux, à ces mendians de profession qu'on voit chaque

jour, au mépris des réglemens, couvrir la plupart des ponts, qui

devraient être tenus libres. Je réclamerais au moins ces lois de police

pour le pont Royal, celui des Arts, du Jardin du Roi, de

l'École-Militaire, et de Louis XVI. Ce dernier, qui, comme l'on sait,

doit être remis à neuf et orné de belles statues de nos guerriers,

devrait bien être gardé perpétuellement par des sentinelles, et dégagé

des ignobles baraques qu'on voit aux extrémités.»

En traversant différentes rues, le jeune étranger fut singulièrement

choqué d'un autre abus introduit à Paris pendant la révolution. Une

tolérance qui a sans doute les plus graves inconvéniens, tant au

physique qu'au moral, a souffert que certains _artistes_ très-habiles

dans la dissection, sortissent des lieux où la sagesse de nos pères les

avait si prudemment consignés, et vinssent se placer dans nos plus

belles rues; il n'est pas rare de voir d'innocens animaux égorgés,

suspendus près de la boutique du parfumeur, de la marchande de modes et

de nouveautés.

«Pour des raisons que je ne fais qu'indiquer à votre sagacité, mon cher

Philoménor, il me semble qu'après avoir éloigné du centre de Paris les

théâtres du carnage, et les avoir relégués aux extrémités, même hors des

barrières, il me semble, dis-je, qu'il serait très-conséquent d'en

confiner exclusivement les victimes dans les nombreux marchés de la

capitale, et de n'en point tolérer la vente ailleurs.» «Tous les amis

des convenances, seront de votre avis, mon cher Philoménor.

Qu'eussiez-vous dit, si naguère, vous eussiez vu comme moi l'échoppe la

plus vile placée comme exprès au pied de la belle fontaine de la rue

Grenelle? En voyant les restes sanglans que l'on vendait tout près de

l'immortel chef-d'oeuvre de Bouchardon, je me croyais revenu au temps du

paganisme. Et cependant, repris-je, vous n'ignorez pas que le sang ne

coulait guère sur les autels des bienfaisantes naïades, et que des

fruits, des gâteaux et des libations de vin étaient presque les seuls

dons que la piété offrait ordinairement à ces divinités champêtres.»

Tout en continuant notre promenade, nous arrivâmes au près du Louvre.

«Quand disparaîtront entièrement[168], me dit mon Grec, ces planches

vermoulues qui masquent, mais défendent toutefois si utilement, la belle

colonnade de Perrault? Jusqu'à quelle époque nous obligera-t-on à monter

presque sous les toits pour l'admirer dans son ensemble? En attendant le

moment où l'on fera les déblaiemens indispensables pour mettre les

alentours du palais en rapport avec la majesté de cet édifice, n'a-t-on

pas les moyens de le laisser apercevoir tout à fait et sans aucun

obstacle à travers une ceinture de grilles[169] aussi simples

qu'élégantes?» «Ne détruira-t-on point aussi, repris-je, des maisons que

l'on dit achetées depuis long-temps par le gouvernement, pour donner à

la façade du nord de ce palais une entrée plus spacieuse? Cette

démolition est urgente et doit même paraître absolument nécessaire pour

la sûreté publique[170]. Quand cette vaste cour sera-t-elle embellie par

des gazons d'une fraîche verdure? Quand substituera-t-on des fontaines,

dignes du lieu, à cette pompe misérable qui sans doute y est nécessaire?

«Je demanderai encore si la loge d'un suisse, ayant l'apparence d'un

cabaret et un petit écriteau servant d'enseigne[171], est absolument

utile et décente dans le palais splendide des Henri IV et des Louis XIV?

Ce serait bien le cas de répéter ces vers de Voltaire, écrivant en 1749

sur le même sujet:

«Quel barbare a mêlé sa bassesse gothique

À toute la grandeur des Grecs et des Romains?

.............................................

Faut-il que l'on s'indigne alors que l'on admire![172]

Vous avez vu il y a quelques mois la salle que l'on a disposée pour

l'ouverture de la session législative, et je me rappelle encore vos

réflexions à ce sujet. Quoique la chambre des pairs et celle des députés

aient chacune un palais à part pour leurs assemblées, je fus forcé de

convenir avec vous que nous n'avions pas un seul monument convenable

pour y recevoir ces deux premiers corps de la nation, lorsque le

souverain juge à propos de les réunir, et de se rendre au milieu d'eux,

avec sa cour et les grands dignitaires de la France. La salle des

députés qui, faute de mieux, servait les années précédentes à cette

destination, et celle nouvellement construite au Louvre, sont trop

petites et trop resserrées pour un concours aussi nombreux et aussi

solennel; ce qui oblige à réduire extrêmement le nombre des spectateurs.

Ces salles d'ailleurs n'ont pas suffisamment ce ton de grandeur, et ces

ornemens que semble demander impérieusement la réunion des trois

pouvoirs d'une nation de trente millions d'hommes. Où ce monument,

devenu nécessaire d'après nos constitutions, serait-il mieux placé qu'au

centre de la place du Carrousel, lorsque tous les bâtimens qui sont

encore debout auront disparu? Ne trouverait-on pas dans ce projet le

triple avantage d'intercepter la vue des deux pavillons du Louvre et des

Tuileries, qui ne sont point parallèles; celui d'une facile circulation,

de débouchés nombreux; et enfin celui d'offrir encore aux races futures

un édifice où le mérite de l'emplacement égalerait la majesté du plan,

la magnificence de l'architecture et la beauté des fontaines

jaillissantes dont on serait à même de l'environner. Puisse cet édifice

s'élever sous notre auguste monarque! Il est digne du roi législateur de

signaler son règne par un monument qui soit pour ainsi dire le

tabernacle sacré des institutions qu'il a daigné octroyer à ses peuples.

«Alors nécessairement nous verrons s'éloigner du Carrousel ces

ménageries qui, malgré l'indignation générale, s'étaient même établies

jusques sous les balcons des Charles IX, et des Henri III[173]. N'y

a-t-il donc plus de place ailleurs pour les jongleurs de toute espèce,

pour les perroquets et perruches, les singes mâles et femelles[174] qui,

comme l'on sait, copient d'une manière si indiscrète ou si bouffonne

tant d'importans personnages; et ces caméléons des Indes ne trouvent-ils

plus d'asiles à Paris que près le palais des rois?»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 88 / 98 题