CHAPITRE XXV.

Quelques réflexions sur les fondateurs de nos principaux

monumens.--École Militaire.--Quelle pourrait être sa destination.--Champ

de Mars.--Y élever des amphithéâtres.--En entretenir et en planter les

terrasses.--Utilité de ces réparations.--Mot très-vrai de M. de

Lacretelle sur nos fêtes publiques.--On doit conserver les édifices

élevés pendant la révolution.--Il faut leur imprimer des formes

royales.--Colonne de la Place Vendôme.--Arc de Triomphe du

Carrousel.--Tuileries.--Étonnement très-fondé de Philoménor.--Statues

des niches et portiques du Palais, des Jardins et Bosquets.--Réaliser un

projet de M. le duc de Lévis.--Surveillance trop peu sévère au

Carrousel, et en quoi.--Jours de

revue.--Saint-Cloud.--Versailles.--Dévastations non réprimées dans les

parcs et parterres de ces résidences.--Bains d'Apollon

violés.--Rocailles et ornemens des bosquets fermés et

publics.--Colonnades du Château.--Les vrais moyens de restauration n'ont

point été employés dans les bois détruis en 1815.--Accidens arrivés aux

monumens de Paris.

«Beaucoup de monumens ont été construits par les derniers souverains de

la dynastie régnante; les chiffres des princes qui les ont fait bâtir en

sont garans; on doit une reconnaissance éternelle à François Ier, à

Louis XIV, à Louis XV et à Louis XVI; on en devra plus au roi philosophe

qui, dans les temps les plus difficiles, a suivi les plans tracés par

ses aïeux, avec le projet de les achever et de les embellir. Cependant,

comme il est plus important de maintenir ce qui existe que de créer, je

voudrais que l'édifice le plus marquant du règne de Louis XV,

l'École-Militaire, édifice dont la splendeur fixait l'admiration de tous

les étrangers, pour l'élégante distribution de ses portiques et surtout

pour ses grilles d'un travail et d'un fini unique, cessât de rester une

caserne, où les dégradations se multiplient d'un jour à l'autre et

ajoutent encore à celle du temps et d'une révolution dévastatrice. Eh

quoi! la chancellerie de la Légion-d'Honneur a son palais; pourquoi

l'ordre royal et militaire de Saint-Louis n'aurait-il point le sien dans

cet hôtel bien digne d'y recevoir un chancelier et ses archives? C'est

selon moi le seul moyen de tirer cet ancien établissement de l'état de

délabrement où il est réduit, si Sa Majesté ne le rend pas à sa

primitive destination.»

«Les vrais partisans de la monarchie seront d'accord avec vous sur ce

point, me dit Philoménor en m'interrompant. Tout près, comme le peuple

roi, vous avez, je me le rappelle, un vaste Champ-de-Mars; souvent les

Parisiens y sont attirés par des évolutions militaires, de grandes

revues, une distribution de drapeaux, quelquefois par des banquets

populaires ou des courses publiques. Malgré un emploi si fréquent, à

peine a-t-on songé à prévenir les désagrémens qui résultent de son grand

éloignement de toute habitation; grave inconvénient, dont vos

compatriotes m'ont appris qu'on s'était complètement aperçu le jour de

son inauguration. On y est brûlé par un soleil ardent, et souvent inondé

par des averses inattendues, avant d'avoir pu regagner la ville. Au lieu

de ces pavillons provisoires, petits, écrasés, insignifians, que

n'a-t-on construit en regard deux édifices en forme de citadelle, qui

dans les cérémonies serviraient à recevoir les autorités et à recueillir

le reste de l'année tout le mobilier, que l'on sentira, un jour, je

l'espère, être indispensable pour les fêtes que l'on y donne, telles

que des tentes nombreuses que l'on dresserait, et que l'on ôterait à

volonté, des draperies, des jalons, des filets, etc., en un mot tout ce

qui serait reconnu utile pour l'agrément, la sûreté et la commodité

publique[175].

«On a bien exhaussé le terrain dans le pourtour de son enceinte. Ces

travaux immenses produisent maintenant peu d'effet; des éboulemens ont

eu lieu, le terrain s'est affaissé, par suite de la négligence que l'on

a mise à réparer les terrasses. Les derniers rangs des curieux voient

peu et sont souvent privés de cette espèce de spectacle. Votre

gouvernement employerait dont très-à-propos, dans la morte saison,

quelques ateliers pour soutenir, relever, distribuer en gradins ces

amphithéâtres de verdure, et surtout pour abriter par de nouvelles

plantations les nombreux spectateurs qui assistent chaque année à ces

réunions nationales.»

«Ami de la vénérable antiquité, je n'en suis pas moins, mon cher Grec,

le conservateur zélé de tout ce qui a été fait de bon, même pendant le

trop long interrègne de nos rois. Tous les vrais Français sont loin

d'être des Vandales. Jamais ils n'imiteront les apôtres de l'anarchie.

Laissons donc subsister ce qui dans tous les temps sera toujours beau,

lorsqu'il ne conserve plus d'emblèmes incompatibles avec notre

gouvernement: ne peut-on pas imprimer des formes royales à certains

monumens, élevés aux dépens de la France, qui ont été dégradés par suite

de l'invasion de 1815, et principalement ceux qui se trouvent placés

près de la résidence du souverain?

«Quand le génie de la victoire, un pied en l'air, les ailes déployées,

tenant dans sa main la trompette héroïque, semblera-t-il s'envoler du

sommet de la colonne de la place Vendôme, et répandre en tous lieux

l'éclatante renommée de nos armes?

«À l'arc de triomphe du Carrousel les bas-reliefs ont été arrachés.

C'était le droit du plus fort; il n'y reste plus rien qui retrace celui

qui le fit élever: le moment est sans doute arrivé de remplacer ces

bas-reliefs par des marbres, où nos sculpteurs pourraient représenter

les faits mémorables des Victor, des Moncey, des Macdonald et des

Lauriston.

«Les alliés ont enlevé les chevaux de Corinthe, qui faisaient un si bel

effet dans l'endroit où ils étaient placés. Un nouveau quadrige qui, je

l'avoue, n'aurait pas le mérite de l'antiquité, mais qui serait plus

parfait peut-être, s'il était travaillé par la main de nos artistes,

serait bien capable de nous consoler de cette perte. En descendant les

Renommées on a brisé la corniche du monument[176]; n'est-il pas urgent

de réparer ces accidens de la maladresse et de l'imprudence?»

Nous avions pénétré dans la cour. Philoménor remarqua, avec douleur, sur

les murs et les colonnes du palais l'empreinte des boulets et des balles

dirigés contre cette auguste demeure de nos rois, dans des journées

d'exécrable mémoire. Il eût voulu que des réparations peu coûteuses

effaçassent des souvenirs aussi déchirans. Il eût voulu encore que tous

ces Romains, si noircis par le temps et si horriblement mutilés, placés

sous les galeries avec la Vénus et le Faune qui accompagnent le

vestibule (côté du jardin), fussent absolument remis à neuf, comme une

décoration essentielle du palais.

«Ne serait-il point utile de réaliser une idée très-heureuse de M. le

duc de Lévis? Il faudrait que la terrasse du côté de la rivière, où se

remarquent de bonnes copies d'antiques, fût encore ornée de fleurs et

d'arbustes, et servît de promenade particulière au château.

«Au-dessous, et dans toute la longueur de cette longue terrasse,

exhaussée de quelques pieds, dit cet honorable pair, on serait à même de

pratiquer un immense manége destiné aux princes, qui pourraient ainsi

prendre commodément en hiver l'exercice du cheval, dont ceux qui

commandent aux peuples ne doivent jamais perdre l'habitude[177].»

«Les jardins des Tuileries, reprit Philoménor, sont généralement bien

tenus[178]. Aucuns marbres cependant ne devraient y être brisés ou

renversés[180]. Quelquefois les statues des bosquets et des terrasses

ont perdu des doigts, une main, un pied; il serait bon de leur rendre

sans délai des parties qui leur furent enlevées par la malveillance la

plus barbare, et qui sont le complément de leur beauté.» «Hélas!

repris-je, comment d'autres malheurs n'arriveraient-ils pas? ils sont

souvent la suite d'une tolérance indiscrète ou d'une surveillance peu

rigoureuse.

En voulez-vous des exemples dont tout Paris est témoin. Fait-on une

revue au Carrousel, aussitôt des hommes à souliers ferrés se portent et

montent sur les piédestaux de l'arc de triomphe, en écornent les

pierres, sans que personne les en empêche; il est facile à ce sujet de

convaincre les plus incrédules. Donne-t-on des fêtes à Saint-Cloud, à

Versailles ou dans quelques autres maisons royales, les pièces de

verdure extérieures, et même celles des parterres fermés qui décoraient

au printemps les bords des eaux ou des bois enchantés qui les

environnent, disparaissent en partie sous les pas des promeneurs, et ne

présentent plus à l'oeil affligé que des tapis arides, desséchés et à

moitié détruits. Des gardes plus nombreux, s'il le fallait, seraient

bien utiles pour leur conservation; et je crois que personne n'aurait

lieu de se plaindre si ces surveillans forçaient le public à suivre les

chemins tracés et à respecter les ornemens de ces beaux lieux.

«J'ai été témoin d'un abus heureusement réformé à Saint-Cloud. Souvent

le dieu du fleuve, la nymphe de la cascade, son urne mystérieuse,

étaient couverts de curieux qui, en montant et en descendant, brisaient

ou risquaient d'endommager ces divinités fragiles, outrages, qui faute

de gardiens plus multipliés, arrivent souvent dans nos Musées[181].

«On a fait plus; qui le croirait! des profanateurs ont gravi jusque sur

le sommet du rocher de Versailles; ils ont violé la grotte sacrée, dite

des bains d'Apollon, et ravi la main du dieu qui y préside avec tant de

grâce et de majesté; le même délit a été commis sur les statues des

différens frontons de la même résidence royale, où les colonnes des

pavillons[182], endommagées dans leur longueur, doivent éveiller

l'attention spéciale de l'architecte et exiger le travail des plus

habiles ouvriers.

«Je le répète, ne serait-il pas préférable de se mettre à l'abri de

pareils accidens plutôt que d'être condamnés à les réparer? Ailleurs,

souvent, faute de sentinelles, les bas-reliefs de nos fontaines servent

de jouets à l'enfance inconsidérée, et sont exposés aux plus désolantes

mutilations[183].

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 89 / 98 题