Art mimique.--Son origine.--Rhume d'Andronicus.--Système admirable des
immortels abbés de l'Épée et Sicard.--Réflexions d'un
encyclopédiste.--Mmes Heinel, Guimard, Gardel et Clotilde.--On doit la
perfection de la pantomime à Mlle Bigottini.--Portrait de cette actrice
dans le ballet de Clari.--Mmes Courtin, Fanny Bias, Anatole,
Marinette.--MM. Albert, Montjoie, Ferdinand.--Pantomimes de MM. Franconi
dans leurs tournois.
«Tout en blâmant avec vous, mon cher Philoménor, des taches aussi
légères dans un aussi riant tableau, je ne puis m'empêcher de rendre
hommage à l'art mimique qui semble avoir eu la destinée et l'emploi de
la peinture sur verre, long-temps perdue et dernièrement retrouvée. Je
parle uniquement de la pantomime asservie aux règles dramatiques,
autrement on me chicanerait à bon droit sur une pareille assertion; la
pantomime étant, comme vous le savez, la première langue de l'enfant de
la nature. En tout temps et sans interruption les signes[164] furent
l'idiome du sauvage. La pantomime scénique, si parfaite chez les
Romains, négligée depuis et perfectionnée en France, semble mettre à
jour toutes les affections de l'âme et leur donner les plus vives
couleurs. Je me rappelle qu'une très-petite cause, le rhume d'un
comédien, mit à Rome la pantomime en faveur. Andronicus, poète et
acteur, qui publia sa première pièce deux cent quarante ans avant l'ère
vulgaire, fut l'inventeur de l'art mimique. Ayant éprouvé un enrouement,
il imagina de faire réciter son rôle par un esclave, tandis qu'il
faisait les gestes; telle fut l'origine de la pantomime.» «Quelque éloge
que l'on puisse faire de cet art, me dit Philoménor, les auteurs de
votre Encyclopédie en ont fait, ce me semble, une très-juste critique
que je puis vous citer: «De la pantomime rien ne reste, disent ces
savans, rien ne reste que des impressions quelquefois dangereuses; on
sait qu'elle acheva de corrompre les Romains; au lieu que de la bonne
tragédie et de la saine comédie il reste au moins d'utiles leçons.
«Un gouvernement sage aura donc soin de préserver les peuples de ce goût
dominant des Romains pour la pantomime, et de favoriser les spectacles,
où la raison s'éclaire, où le sentiment s'épure et s'anoblit.»
«On doit, repris-je, on doit surtout une nouvelle création du genre à
Mlle Bigottini; avant elle, Mlles Guimard, Heinel, et de nos jours, Mmes
Gardel et Clotilde, avaient bien, si l'on veut, copié le caractère
idéal et poétique des divinités de la fable; mais d'après le témoignage
de ceux qui, depuis longues années, ont suivi l'Opéra, aucune actrice
n'avait porté la pantomime au degré de perfection où cet art est parvenu
depuis que Mlle Bigottini s'est emparée des premiers rôles. Jamais
personne ne sut unir plus de grâces à une sensibilité plus touchante.
Jamais, comme vous l'avez vu, l'action du geste et le simple jeu de la
physionomie n'ont été plus expressifs, n'ont rendu avec plus de vérité
toutes les nuances du sentiment, les remords de l'erreur, l'amertume des
regrets, la terreur du châtiment, et l'ivresse d'un bonheur inespéré; en
un mot, cette expansive énergie de toutes les passions qui agitent,
bouleversent ou transportent le coeur humain; et ce qui est bien plus
remarquable, dans aucun siècle, avant cette incomparable mime, le
spectateur n'avait pu suivre avec autant d'intérêt le fil et le
développement d'une intrigue, ni mieux deviné les incidens, les épisodes
et le dénouement. Mademoiselle Bigottini est, il est vrai, parfaitement
secondée par Mmes Courtin, Fanny, Anatole et Marinette; par MM. Albert,
Montjoie, Ferdinand et par cet essaim léger de danseurs et de danseuses
dont les talens n'ont point de rivaux en Europe.
«La pantomime doit encore beaucoup à MM. et à Mme Franconi qui, dans
leurs tournois, nous ont offert des tableaux d'histoire d'une
ressemblance d'autant plus vraie et d'autant plus énergique, que
l'instinct cultivé d'animaux peu dociles et jusqu'alors peu susceptibles
d'une éducation aussi savante, semble se réunir au génie de leurs
maîtres pour mieux tromper le spectateur qui se croit réellement
transporté au milieu même où l'action s'est passée et que la scène
reproduit à ses yeux.