CHAPITRE XXII.

Philoménor au spectacle de l'Opéra.--Ses nombreuses questions.--Acteurs,

actrices,--MM. Dérivis, Bonnel, La Feuillade, Nourrit, Adolphe, Laïs,

Dabadie, Lecomte.--Anecdote sur Lavigne.--Mmes Branchu, Grassari,

Javareck.--Les doublures jouent plus souvent que les premières

cantatrices.--Admirable talent de Mme Albert qui depuis sa rentrée n'a

pas eu de rôle dans les pièces nouvelles.--Résultat fâcheux du congé sec

donné à Mme Fay.--Traité aussi ridicule que désavantageux entre la

direction du théâtre de Londres et celle de l'Opéra de Paris.--Chef

d'orchestre.--Les instrumens couvrent beaucoup trop les

voix.--Récompense proposée pour une ingénieuse

découverte.--Pirouettes.--MM. Paul, Albert.--Danse grave.--Singuliers

contrastes.

Cependant l'heure du spectacle s'avançait: nous pressâmes notre marche,

et nous eûmes l'avantage d'être parfaitement placés au théâtre

provisoire. Philoménor, dont jusqu'ici le silence n'avait été interrompu

que par les explosions de la surprise et de l'admiration, profita des

entr'actes pour m'accabler de questions sur les acteurs et les actrices

qui venaient de conquérir son bruyant suffrage.

«Je vous dirai peu de chose des acteurs et des actrices du grand Opéra,

mon cher Philoménor; presque tous sont si parfaits dans leur genre,

qu'on pourrait même, sans craindre d'affaiblir la troupe, en détacher un

ou deux jeunes artistes pour renforcer la société de Faydeau, qui

souvent fait de grandes pertes. L'opinion publique les a déjà signalés,

et je ne suis ici que son interprète.

«Où trouver un timbre de voix plus grave, plus plein, plus sonore, plus

majestueux que celui de Dérivis? La haute-contre de Nourrit, toujours

pure, toujours juste, douce et flexible, prend tous les tons pour vous

séduire; Adolphe, son fils et La Feuillade enchantent votre oreille par

des sons où respire tout l'éclat et la fraîcheur de la jeunesse. Sans en

avoir la comique gaîté, Dabadie remplace, aussi bien qu'il est possible,

ce Laïs inimitable dont le talent fit si long-temps les délices de la

France. Mais qu'est devenu Lecomte, dont le genre était si gracieux?

Faut-il que des intrigues de coulisses aient éloigné Lavigne, ce

chanteur que l'on n'a point remplacé, et dont le port et les mâles

accens rendaient avec tant de dignité les rôles de Trajan et de Fernand

Cortès? Evénement assez bizarre! on dit qu'une cantate exécutée

ordinairement par Lavigne, et que Dérivis avait toujours chantée depuis

son absence, fut en partie la cause de sa démission. Cet acteur avait

beaucoup perdu, ajoutait-on, de ses moyens en province. Le séjour de

Paris, de bons modèles, de nouvelles études les lui auraient rendus.

Depuis peu, d'ailleurs, il a jeté le gant à ses adversaires; comme le

berger de Virgile, il a proposé le combat du chant; hésitera-t-on

toujours à l'accepter?

«On a renvoyé Mme Allan Ponchard, qui valait beaucoup mieux que d'autres

qui ont été conservées. On a donné un congé sec à Mme Fay; combien

d'opéras du plus grand mérite, tels qu'Armide, Alceste, sont mis à

l'écart parce qu'il n'existe pas d'actrices qui puissent les chanter. De

nouvelles pertes font naître de nouveaux regrets. Comment par le refus

d'une légère augmentation de traitement[157] que l'administration

accorde à un danseur[158], a-t-on forcé pendant quelque temps à s'exiler

de Paris cet incomparable Dérivis, dont les meilleures doublures ne

peuvent remplir le vide? Je vous ferai remarquer un autre abus.

«Si j'en excepte Mme Grassary, on ne fait guère jouer au grand Opéra que

des doublures surannées, ou des débutantes sorties du conservatoire,

parmi lesquelles se distinguent Mme Dabadie et Mlle Javareck[159]; mais

chaque jour on regrette de n'y voir paraître, qu'à de très-longs

intervalles, Mme Branchu; et il est bon de vous faire observer que

l'Opéra, tout riche qu'il est, n'a pas dans ce moment-ci un seul sujet

qui puisse chanter et exécuter aussi bien qu'elle le rôle

d'Hypermnestre[160] et de la Vestale, parce que ces rôles exigent,

non-seulement une grande cantatrice, mais de plus une excellente

tragédienne; vous ne serez donc pas surpris d'apprendre, mon cher

Philoménor, que toutes celles qui ont osé aborder ce double emploi y ont

jusqu'ici complètement échoué. D'ailleurs, je puis vous l'affirmer, Mme

Branchu n'a point désiré ni conséquemment sollicité sa retraite[161];

elle connaît trop bien toute la puissance de ses moyens, qui, loin

d'avoir baissé, ont acquis une perfection que savent apprécier les vrais

amateurs de la bonne musique. Je puis ajouter que les légers

défauts[162] qu'une sévère critique lui reprochait, ont entièrement

disparu. Jamais peut-être sa voix n'eut plus de charme, de vigueur, de

force, de douceur et d'expression que dans sa dernière apparition sur la

scène. Espérons que l'autorité surprise par les secrètes insinuations de

quelques ennemis jaloux, nous mettra plus souvent à même d'admirer un

sujet aussi précieux. Lorsqu'on réunit, comme Mme Branchu, les plus

rares talens aux qualités les plus estimables de son sexe, on mérite

d'être long-temps conservée à ce spectacle, ne fût-ce que pour servir de

modèle aux jeunes femmes qui se destinent à parcourir la même carrière.

«Rarement encore on entend Mme Albert, qui jusqu'ici n'a point obtenu

d'emploi dans les opéras nouveaux, où elle serait si bien placée. Cette

cantatrice possède incontestablement une des plus belles voix de

l'Europe. Lorsqu'elle chante, on croit entendre tour à tour, les

inflexions légères, les intonations et les cadences perlées du

rossignol. Comme Mlle Georges, elle a mis à profit les momens de

l'absence; et comme la belle reine de l'Odéon, cette charmante actrice

doit, en reparaissant plus souvent, obtenir les applaudissemens les plus

mérités. Vous devez regretter, mon cher Philoménor, de n'avoir pas

encore apprécié son merveilleux talent.» «Je saisirai avec empressement

l'occasion de l'entendre, me dit le jeune Grec; peut-être d'ailleurs

cette occasion sera-t-elle moins rare un jour. Il est à présumer que

l'autorité supérieure finira par connaître ces misérables coteries qui

malheureusement ont assez d'influence pour retenir dans l'ombre des

cantatrices d'un mérite transcendant, mais qui _n'ont pour protecteurs

que leurs talens et une conduite modeste et réservée_[163]; elle finira

sans doute par déjouer ces sourdes cabales qui semblent travailler au

renvoi de vos premiers artistes.» «Lorsque par des raisons généralement

connues, ajoutai-je, on produit sans cesse des médiocrités naissantes ou

sur le retour, dont la voix est faible ou voilée, et dont les moyens

dramatiques sont d'une nullité parfaite; lorsqu'on ne cherche pas même à

recruter des actrices supérieures, telles que Mme Montano, qu'on

abandonne aux _dilettanti_ des départemens, ou telles, que Mlle Demeri,

dernièrement enrôlée dans les bouffes, pour de là passer plus

facilement, comme Mme Fodor sur les théâtres des pays voisins; en

faisant subir au public des privations aussi vivement senties, on a cru

prévenir les désertions à l'étranger par une transaction passée entre

l'Académie royale de Paris et le théâtre de Hay-Market de Londres, pour

ne pas s'enlever, dit-on, réciproquement les premiers sujets de la

danse. Ne trouvez-vous pas, mon cher Grec, le mot _réciproquement_ d'une

justesse remarquable? Comme s'il existait en Angleterre un danseur qui

osât faire assaut de grâce et de légèreté avec Paul, Albert, Ferdinand

et Coulon; et puis, le bel arrangement qui livre en hiver Mme Anatole

aux Anglais, et dans les beaux jours du printemps Paul et Mlle Noblet!

N'existait-il point d'autres moyens de les retenir, qu'en s'imposant

d'aussi pénibles sacrifices? Où sont les compensations pour la France?

et la sagesse de l'administration se bornerait-elle uniquement à des

concessions pusillanimes? Au surplus, mon cher ami, quel que soit

aujourd'hui votre enthousiasme pour l'Opéra, et le ballet que vous avez

vu représenter, trouvez bon, je vous prie, que j'engage le chef

d'orchestre à ne pas couvrir autant par les trombonnes, les tambours et

les trompettes, la voix des chanteurs et surtout des cantatrices. Il est

fâcheux d'entendre quelquefois des sons qu'on pourrait appeler des cris

et des hurlemens. Des talens aussi réels que ceux de Dérivis, de Bonnel,

de Nourrit, de Mmes Albert, Branchu, Grassary, le Roux, Quiney, n'ont

pas besoin, pour enlever les suffrages, de monter sur un diapason aussi

ridicule que désagréable pour les spectateurs. Oh! combien cependant

mériterait une récompense honnête l'artiste ingénieux qui aurait

découvert le secret infaillible d'empêcher certaines actrices de chanter

faux!» «Vous pouvez avoir raison, me dit mon Grec; j'inviterais à mon

tour très-sérieusement MM. les choréographes à diminuer le nombre des

pirouettes. Quand on danse comme Albert, quand on voltige comme Paul,

ces tours de force, qui ont tant de rapports avec les singeries des

baladins de vos boulevards, sont inutiles pour mériter de justes

applaudissemens, et sont tout au plus des signaux de ralliement pour MM.

les claqueurs soldés.»

«À merveille, mon cher Grec: très-certainement, pour les véritables

amateurs, la danse grave n'a pas perdu ses attraits; peut-être se

montre-t-elle trop rarement à l'Opéra; et cependant l'on aimera toujours

à contempler le développement majestueux des forces d'un nerveux

Hercule, opposées à la molle souplesse de nymphes et d'Amours que les

Grâces devraient accompagner sans cesse. Trop souvent ici ces Amours ont

outrepassé l'âge de l'enfance; trop souvent ils ont perdu ces traits

pleins de malice et de finesse que leur prête la riante imagination des

poètes; quelquefois même des figures qui semblent empruntées au burin de

Calot, se rencontrent à peu de distance d'une tête que l'on croit avoir

admirée dans les productions immortelles du pinceau de l'Albane.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 86 / 98 题