CHAPITRE XXI.

Emplacement d'un théâtre durable.--Projets du prince du Ligne,

magnifiques, mais impossibles--Notice sur cet amateur des

arts.--Quartier superbe de Paris, si l'on eût suivi ses plans.--Arc de

triomphe de l'Étoile, l'achever et le consacrer à la

paix.--Champs-Élysées.--Comment les embellir.--Planter des jardins

d'hiver, qui manquent à Paris.--Jardins d'hiver de Vienne et de

Pétersbourg.--Description de ceux qui se trouvent dans cette dernière

ville.--Espérances de l'auteur.--Réfutation du plan d'un homme de grand

mérite.--Monument de la Bourse.

«On paraît embarrassé sur le choix de l'emplacement d'un théâtre

durable, et tel que nous en avons donné une légère esquisse. Des

considérations d'un grand poids, développées par un publiciste célèbre,

ont dû faire abandonner le projet autrefois proposé par le prince de

Ligne[150], de bâtir une salle d'Opéra à l'entrée des Champs-Élysées,

où nul obstacle à cette époque n'eût empêché d'y placer parallèlement le

Théâtre-Français, et ces deux édifices eussent complété les

embellissemens de la place Louis XV.

«Avant les malheurs de la révolution, ce projet pouvait être regardé

comme heureux. Ces deux salles, placées près de la Seine, eussent été à

portée de tous les secours en cas d'incendie. L'architecte aurait eu

tout l'espace nécessaire pour reproduire sur le terrain de grandes

conceptions. Ces deux édifices, bien percés à l'orient, auraient été

très-favorables pour y établir au rez-chaussée des jardins d'hiver qui

manquent à la France.» «En effet, reprit Philoménor, jardins

pittoresques, montagnes de tous pays, jeux de tous les climats,

spectacles dans tous les genres, tous les plaisirs, en un mot, se

trouvent à Paris; et cependant n'est-il pas étrange qu'aucun riche

capitaliste ne se soit pas avisé jusqu'ici de planter dans un local peu

éloigné du centre de la ville, un jardin où la nature, les arts et

l'industrie sembleraient réunir leurs efforts pour faire naître et

conserver au milieu des frimas, la douce température et les fleurs du

printemps[152]?

«La situation de ces théâtres à l'une des extrémités de Paris eût

peut-être excité de violentes réclamations. Je présume que l'ingénieux

auteur de ce projet avait fait entrer dans ses calculs la proximité des

deux quartiers les plus opulens de Paris, le faubourg Saint-Germain et

la Chaussée-d'Antin, les nombreux débouchés, le charme et le mérite de

la situation. Que de beautés eussent été apperçues en sortant du jardin

des Tuileries! le pont Louis XVI, le corps Législatif, le Garde-Meuble

et le temple de la Madeleine, les deux monumens scéniques dont je vous

ai parlé, et dans la perspective l'arc de triomphe de l'Étoile, dont

l'achèvement si désiré éternisera le génie fiançais, ce génie fécond et

inépuisable, aussi habile à buriner sur ces nouveaux portiques les

triomphes de nos guerriers et les trophées de nos victoires, que les

jouissances de la paix.»

«Cet arc de triomphe, reprit mon ami, est le plus grand qui existe au

monde, et il est plus qu'à moitié construit; il serait bien digne par

ses majestueuses proportions de transmettre à nos neveux le souvenir de

la concorde universelle, et de l'union de tous les Français.»

«Supposez, mon cher Philoménor, les galeries du Louvre terminées, une

vaste place ornée de portiques immenses devant la colonnade de

Perrault[153]. Supposez que la rue projetée par Louis XIV est enfin

alignée jusqu'à la barrière du Trône... et vous conviendrez avec moi

que Paris, sur la rive droite de la Seine, effacerait les plus belles

villes du monde. «Dans les Champs-Élysées, ajoutait le prince de Ligne

que je vous ai déjà cité, qui sans cela ne méritent pas ce nom, je veux

voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit ses

victoires, Condé, Turenne, MM. de Vendôme, Luxembourg, quelques Rohan,

quelques Montmorency, un Duguesclin, un Du-Guay-Trouin, Bayard, le

charmant Gaston, le modeste Catinat, l'avantageux Villars, le malheureux

Créqui, l'heureux Saxon»[153].

«Et moi, s'écria Philoménor, j'y désirerais, contempler les ducs de

Reggio, de Feltre, de Tarente, de Bellune, à côté des Lescure, des

Laroche-Jacquelin, des Sombreuil et de tant d'autres braves qui ont

illustré nos armes. En se rendant à ce monument, il n'est pas un

guerrier qui ne reçût la touchante impression des vertus les plus

héroïques; la gloire ancienne et la gloire moderne sembleraient

l'environner de tous ses rayons.»

«Vos projets sont charmans, mon cher Grec, lui dis-je; ils feront

fortune un jour peut-être plus que ceux du prince de Ligne. De tristes

souvenirs, comme je vous l'ai dit, ont en quelque sorte proscrit les

théâtres sur la place Louis XV; et quelque grands que soient les plans

de ce général, ils ne pourront jamais être exécutés. Au surplus,

d'autres endroits dans Paris offrent des emplacemens favorables qui

permettront à l'architecte de se livrer aux plus sublimes inspirations,

et d'y faire naître les merveilles de l'imagination la plus féconde.

«Concevons-en donc la flatteuse espérance; on profitera d'une longue

paix[154] pour élever des édifices dignes enfin de la nation française.

«Au surplus ces derniers plans doivent sembler préférables à celui des

architectes, et même des hommes de lettres[155] qui voudraient mettre

l'Opéra dans la nouvelle Bourse, et qui, malgré la loi rendue et les

raisons invincibles qu'on leur oppose, n'ont pas abandonné l'espoir de

l'y placer.

«Quelque prépondérante que soit leur opinion, je ferai d'abord observer

que ce bâtiment, très-bien situé pour son usage, s'achève maintenant à

l'abri d'une loi proposée par Sa Majesté, et accueillie par les

Chambres, et qu'il est construit en partie aux frais du commerce de

Paris, qu'on ne pourrait déposséder sans l'indemniser en toute justice

de ses avances. De plus, on conviendra sans peine que Paris, dont

l'influence est si importante sur les autres places de l'Europe, doit

avoir pour ses opérations de finances, un édifice qui ne le cède en rien

aux bourses de Londres, d'Amsterdam, et de Pétersbourg.

«En second lieu, ce bâtiment, très-beau sans doute, a bien ce ton grave,

mâle et sévère, parfaitement propre à son objet; mais il n'aura jamais,

quoi qu'on fasse, ce genre de magnificence pompeuse que nous avons

exigée pour un premier théâtre, destiné à reproduire au-dehors et

au-dedans tous les prestiges de la féerie[156]; cette magnificence que

réclame le perfectionnement de nos arts, que nos voyages et nos

conquêtes nous ont fait connaître et désirer en France dans les édifices

uniquement consacrés au luxe.

«Enfin, une dernière réflexion sur la conservation du bâtiment de la

Bourse à sa première destination, est, je crois, sans réplique; il n'y a

pas lieu d'en douter; le palais du commerce français perdrait de sa

solidité, si, d'après l'avis de prétendus économistes, on se décidait à

y placer le grand théâtre lyrique; on serait forcé d'y creuser de

profonds souterrains qui n'existent pas et qui mettraient à découvert,

et pour ainsi dire à nu les fondemens des colonnes qui environnent le

monument; et vous n'ignorez pas que des souterrains profonds sont

indispensables pour recevoir les énormes et nombreuses machines qui,

dans leurs jeux multipliés et journaliers, occasioneraient peut-être en

peu de temps l'ébranlement ou la chute d'un édifice qui ne fut jamais

disposé pour devenir une salle d'Opéra.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 85 / 98 题