La salle d'Opéra provisoire rend indispensable un théâtre solide et
durable.--La France est lasse de colifichets.--Quelles sont les raisons
de ce dégoût?--Colysée antique.--Les obstacles à l'érection d'un opéra
permanent doivent être nuls.--Singularité.--Projets.--Panoramas de la
scène perfectionnés.--Vaucansons modernes.--Moyen d'assainir la
salle.--Illusions en tout genre.--Théâtre de Bologne, de Milan, de
Parme.--Il est à craindre que le provisoire ne soit
incommutable.--Concours, non des élèves architectes, mais des artistes
maîtres pour une salle définitive.
«La description assez détaillée que je vous fais de cette salle, mon
cher ami, et la juste critique que je me permets d'exercer sur le fond
et les accessoires ont bien dû vous faire pressentir que ce ne sont plus
des salles de spectacles élevées en six semaines, et même dans une
année, qu'il faut à la France; encore moins des théâtres composés de
quelques planches peintes, vernies et dorées, et uniquement embellies
par des colonnes de bois et des statues de plâtre à peine supportables
dans un théâtre provisoire. Nous sommes blasés sur tous ces fragiles
colifichets. Après avoir contemplé les Colysées[142], les Arènes
antiques et les théâtres plus modernes de l'Italie, nous soupirons après
des monumens qui leur ressemblent, et qui même fassent oublier leur
richesse et leur célébrité. Quel vrai français refuserait dans un budget
les sommes nécessaires? Voudrait-on, comme je l'ai entendu, opposer
l'intérêt de quelques villes départementales? Paris n'est-il pas la
véritable patrie de tous les amis des arts? Cette métropole de la France
n'est-elle pas le centre commun où doit briller plus qu'ailleurs la
puissance du monarque et de la grande nation qu'il représente?
«Singularité frappante! nous possédons des chefs-d'oeuvre dramatiques
supérieurs en tout genre aux productions immortelles de l'antiquité et
même des temps modernes, et nous n'avons pas un seul théâtre, qui, pour
sa solidité, son étendue, sa magnificence réelle, souffre la
comparaison avec ceux de Rome, de Corinthe et d'Athènes[143]. On reste
confondu d'étonnement, quand on réfléchit aux faibles moyens de ces deux
dernières villes, comparées à la puissance colossale de notre belle
France.»
«Je conviens avec vous, reprit Philoménor, qu'un théâtre durable devient
absolument nécessaire à Paris; il faudra donc l'élever sur une grande
place susceptible de tous les dégagemens possibles. D'élégans portiques,
ornés de colonnes, devront en entourer les vastes perrons. Ces portiques
seront disposés de manière que les voitures puissent, sans embarras,
entrer sous leurs voûtes spacieuses; circuler et sortir, après avoir
déposé à l'abri de toutes les injures du temps les personnes qu'elles
auront conduites à ce spectacle.
«Au dedans, la profondeur de la scène facilitera les moyens d'y
appliquer les nouvelles découvertes de l'optique, et d'y créer au besoin
des panoramas plus parfaits, d'où seraient éloignés ces cygnes, ces
chameaux, ces bergeries de carton, grossières impostures de l'art,
véritables jouets de grands enfans, et qui sont cependant les créations
merveilleuses de certains Vaucanson[144] du siècle. On sait assez que
dans l'état actuel des choses à l'Opéra, la plus mauvaise lorgnette
détruit cet enchantement puéril. Il sera facile de suppléer à la
faiblesse de pareils moyens. Il suffit de faire travailler à l'Opéra les
mécaniciens de quelques théâtres mélodramatiques; la Pie voleuse, le
Songe, seraient les garans de leurs succès.
«Alors, comme à Bologne[145], le fond du théâtre pourrait s'ouvrir et
présenter de véritables paysages en perspective; avec une semblable
disposition, indépendamment des moyens connus et indiqués par la
physique, il serait facile de renouveler et d'assainir l'air impur et
méphitique de la salle. Alors, comme à Milan, on serait à même, lorsque
la pièce l'exigerait, de faire manoeuvrer un escadron de cavalerie dans
une plaine riante[146] et sur des montagnes couvertes d'ermitages, de
bois, de torrens, de cascades.
«Alors, comme à Parme[147], on ferait voguer des vaisseaux sur un lac
dont les ondes ne seraient plus uniquement des toiles mobiles et de
froides peintures. La plupart de ces innovations indispensables pour un
théâtre solide et permanent eussent paru bien dispendieuses pour un
théâtre provisoire; aussi me serais-je bien gardé d'en avoir proposé
quelques-unes pour la salle nouvellement bâtie, si nous n'avions pas
sujet de craindre que le provisoire ne devienne permanent.
«Ah! sans doute, il serait urgent de mettre au concours, non pas de
quelques élèves[148], mais des maîtres, le plan d'une salle d'Opéra qui
pût rivaliser de beauté avec celles de tous les pays civilisés. Il
serait même essentiel de décerner un prix à l'architecte qui, en
élaguant de sa composition les ornemens frivoles, y réunirait la
grandeur, la solidité, la richesse et tous les accessoires capables de
rendre ce monument national, le plus beau, le plus commode, et le plus
somptueux de l'univers. Avec quel plaisir l'oeil y contemplerait les
granits, les bronzes, les cristaux et les marbres variés de nos
départemens!
«Comme tous les ordres d'une architecture aérienne s'y réuniraient sans
confusion et se prêteraient un mutuel éclat! Sans aucune inscription,
que je regarde pourtant comme nécessaire, l'étranger, saisi, transporté,
reconnaîtrait aussitôt presque involontairement le temple des arts.