CHAPITRE XX.

La salle d'Opéra provisoire rend indispensable un théâtre solide et

durable.--La France est lasse de colifichets.--Quelles sont les raisons

de ce dégoût?--Colysée antique.--Les obstacles à l'érection d'un opéra

permanent doivent être nuls.--Singularité.--Projets.--Panoramas de la

scène perfectionnés.--Vaucansons modernes.--Moyen d'assainir la

salle.--Illusions en tout genre.--Théâtre de Bologne, de Milan, de

Parme.--Il est à craindre que le provisoire ne soit

incommutable.--Concours, non des élèves architectes, mais des artistes

maîtres pour une salle définitive.

«La description assez détaillée que je vous fais de cette salle, mon

cher ami, et la juste critique que je me permets d'exercer sur le fond

et les accessoires ont bien dû vous faire pressentir que ce ne sont plus

des salles de spectacles élevées en six semaines, et même dans une

année, qu'il faut à la France; encore moins des théâtres composés de

quelques planches peintes, vernies et dorées, et uniquement embellies

par des colonnes de bois et des statues de plâtre à peine supportables

dans un théâtre provisoire. Nous sommes blasés sur tous ces fragiles

colifichets. Après avoir contemplé les Colysées[142], les Arènes

antiques et les théâtres plus modernes de l'Italie, nous soupirons après

des monumens qui leur ressemblent, et qui même fassent oublier leur

richesse et leur célébrité. Quel vrai français refuserait dans un budget

les sommes nécessaires? Voudrait-on, comme je l'ai entendu, opposer

l'intérêt de quelques villes départementales? Paris n'est-il pas la

véritable patrie de tous les amis des arts? Cette métropole de la France

n'est-elle pas le centre commun où doit briller plus qu'ailleurs la

puissance du monarque et de la grande nation qu'il représente?

«Singularité frappante! nous possédons des chefs-d'oeuvre dramatiques

supérieurs en tout genre aux productions immortelles de l'antiquité et

même des temps modernes, et nous n'avons pas un seul théâtre, qui, pour

sa solidité, son étendue, sa magnificence réelle, souffre la

comparaison avec ceux de Rome, de Corinthe et d'Athènes[143]. On reste

confondu d'étonnement, quand on réfléchit aux faibles moyens de ces deux

dernières villes, comparées à la puissance colossale de notre belle

France.»

«Je conviens avec vous, reprit Philoménor, qu'un théâtre durable devient

absolument nécessaire à Paris; il faudra donc l'élever sur une grande

place susceptible de tous les dégagemens possibles. D'élégans portiques,

ornés de colonnes, devront en entourer les vastes perrons. Ces portiques

seront disposés de manière que les voitures puissent, sans embarras,

entrer sous leurs voûtes spacieuses; circuler et sortir, après avoir

déposé à l'abri de toutes les injures du temps les personnes qu'elles

auront conduites à ce spectacle.

«Au dedans, la profondeur de la scène facilitera les moyens d'y

appliquer les nouvelles découvertes de l'optique, et d'y créer au besoin

des panoramas plus parfaits, d'où seraient éloignés ces cygnes, ces

chameaux, ces bergeries de carton, grossières impostures de l'art,

véritables jouets de grands enfans, et qui sont cependant les créations

merveilleuses de certains Vaucanson[144] du siècle. On sait assez que

dans l'état actuel des choses à l'Opéra, la plus mauvaise lorgnette

détruit cet enchantement puéril. Il sera facile de suppléer à la

faiblesse de pareils moyens. Il suffit de faire travailler à l'Opéra les

mécaniciens de quelques théâtres mélodramatiques; la Pie voleuse, le

Songe, seraient les garans de leurs succès.

«Alors, comme à Bologne[145], le fond du théâtre pourrait s'ouvrir et

présenter de véritables paysages en perspective; avec une semblable

disposition, indépendamment des moyens connus et indiqués par la

physique, il serait facile de renouveler et d'assainir l'air impur et

méphitique de la salle. Alors, comme à Milan, on serait à même, lorsque

la pièce l'exigerait, de faire manoeuvrer un escadron de cavalerie dans

une plaine riante[146] et sur des montagnes couvertes d'ermitages, de

bois, de torrens, de cascades.

«Alors, comme à Parme[147], on ferait voguer des vaisseaux sur un lac

dont les ondes ne seraient plus uniquement des toiles mobiles et de

froides peintures. La plupart de ces innovations indispensables pour un

théâtre solide et permanent eussent paru bien dispendieuses pour un

théâtre provisoire; aussi me serais-je bien gardé d'en avoir proposé

quelques-unes pour la salle nouvellement bâtie, si nous n'avions pas

sujet de craindre que le provisoire ne devienne permanent.

«Ah! sans doute, il serait urgent de mettre au concours, non pas de

quelques élèves[148], mais des maîtres, le plan d'une salle d'Opéra qui

pût rivaliser de beauté avec celles de tous les pays civilisés. Il

serait même essentiel de décerner un prix à l'architecte qui, en

élaguant de sa composition les ornemens frivoles, y réunirait la

grandeur, la solidité, la richesse et tous les accessoires capables de

rendre ce monument national, le plus beau, le plus commode, et le plus

somptueux de l'univers. Avec quel plaisir l'oeil y contemplerait les

granits, les bronzes, les cristaux et les marbres variés de nos

départemens!

«Comme tous les ordres d'une architecture aérienne s'y réuniraient sans

confusion et se prêteraient un mutuel éclat! Sans aucune inscription,

que je regarde pourtant comme nécessaire, l'étranger, saisi, transporté,

reconnaîtrait aussitôt presque involontairement le temple des arts.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 84 / 98 题