De l'ancienne salle de l'Opéra.--Translation des acteurs au théâtre
Favart.--Nécessité sentie d'une salle provisoire.--La salle de la rue
Richelieu ne doit pas être regrettée.--Quel emploi convenable on eût pu
faire de cet édifice.--Quelques mots sur Monseigneur le duc de
Berri.--Anecdotes et rapprochemens singuliers.--De la nouvelle
salle.--Censure piquante et naïve d'un homme du peuple.--Mot heureux
d'un littérateur très-connu.--Pourquoi l'on a choisi et préféré l'hôtel
Choiseul pour y mettre l'Opéra.--Facilité de mieux placer ce théâtre.--À
quel édifice de Paris ressemble la façade de la nouvelle Académie de
musique.--Façade latérale de la rue Pinon.--Quelques abus détruits,
d'autres conservés.--Intérieur de la salle.--Usage accidentel des
cinquièmes loges.--Grandes loges.--Parterre très-commode.--Lustre
magnifique.--Foyer.
Pour faire diversion aux mercuriales continuelles de Philoménor, je lui
proposai d'aller à l'Opéra. «On y joue, lui dis-je, une pièce
très-intéressante, qui, sans avoir le merveilleux d'_Aladin_, aura pour
vous un mérite plus direct. La scène est dans votre ancienne patrie;
vous verrez Périclès et Aspasie et le ballet de _Clary_. Il n'est pas
tard; nous aurons le temps de jeter un coup-d'oeil sur l'ancienne salle
de la rue Richelieu, maintenant abandonnée. Depuis la fermeture de ce
théâtre et la translation des acteurs à Favart, nous n'avons eu pendant
quelque temps un Opéra qu'en miniature; les chanteurs et les cantatrices
accoutumés à développer leur voix dans un local plus vaste, étaient
entièrement désorientés; les danseurs surtout s'y trouvaient beaucoup
trop à l'étroit pour y exécuter, dans les ballets, les figures variées
de la choréographie. Dans la crainte assez fondée de laisser perdre
d'heureuses traditions, on se décida à bâtir une salle provisoire dont
on dut hâter l'exécution. Sans cette impérieuse nécessité, il eût mieux
valu sans doute sacrifier de suite quelques centaines de mille francs de
plus, et reculer de quelques années ses jouissances, pour en avoir de
plus réelles.» «La façade de l'ancien opéra, me dit le jeune Grec,
n'avait rien qui annonçât le pays des prestiges, et sous aucun rapport
cette masse ou carrière de pierres ne peut être regrettée. Que
fera-t-on des bâtimens de l'ancien Opéra, ajouta-t-il? Définitivement,
détruira-t-on cet édifice? comme l'avait jadis conseillé un brave
militaire, inspiré par le désespoir et l'indignation. Suivra-t-on
l'exemple de Charles IX, qui, conseillé par Catherine de Médicis, fit
abattre le château des Tournelles, parce qu'Henri II, son père, avait
perdu la vie dans un tournois sous les murs de ce palais?» «Je ne
l'ignore point, lui répondis-je, une loi récente a décidé positivement
que ce spectacle serait rasé et deviendrait une place publique; ne
puis-je cependant, avec le respect dû aux ordonnances émanées de
l'autorité royale, ne puis-je représenter que cette disposition
législative est trop peu d'accord avec cet esprit conservateur qui fut
le caractère distinctif de l'auguste victime?
«Léguons plutôt à la postérité la plus reculée le souvenir du prince que
la nation pleure et regrette, par un établissement qui rappelle ses
goûts les plus chéris; la France applaudirait sans doute à la création
d'un monument nouveau pour elle, qui compléterait dans l'ancienne
Académie des arts une collection très-imparfaite dans la plupart des
lieux publics. Que le temple des muses devienne en quelque sorte un
Panthéon où seront uniquement rassemblés les portraits et les statues
des hommes et des femmes les plus célèbres dans les lettres, la peinture
et la musique; qu'au milieu de cette biographie animée, la sculpture
consacre les traits de cet excellent prince, de cet infortuné duc de
Berry, qui, même après son funeste trépas[137], semblerait encourager
encore les arts qu'il aima, qu'il se plut à cultiver et qu'il honorait
d'une protection spéciale et signalée.»
«Je le sais, reprit Philoménor, ce prince écrivait avec une grâce
admirable, était adroit dans beaucoup d'exercices, jouait de plusieurs
instruments et peignait la miniature.»
Le temps s'était écoulé rapidement; le sujet de notre conversation en
avait abrégé les instants. «L'emplacement de votre opéra provisoire,
est-il mieux choisi, me demanda le jeune Grec? L'architecte aurait-il
corrigé les défauts si généralement critiqués, m'a-t-on dit, dans
l'ancienne salle?» «Non, lui dis-je, pas entièrement: le local est tout
aussi mal choisi; et pour ne rien vous déguiser, on avait toutes les
facilités de faire beaucoup mieux; d'abord un édifice semblable, bâti
exprès, doit être reconnu au premier coup d'oeil, à la seule disposition
convenable des différentes parties qui le composent; la façade de ce
théâtre a beaucoup de rapports avec celle d'un restaurateur de la place
du Chatelet, dont l'enseigne est _au Veau qui tette_. Toutefois, il faut
rendre justice à qui de droit, l'entrepreneur a fait placer huit muses
au-dessus de la corniche; mais, hélas! comme l'a dit un homme de
beaucoup d'esprit: «_Sur neuf, il n'en manque qu'une, celle qui préside
à l'architecture_. Malheureusement encore, l'étranger qui veut se
rendre à pied à l'Opéra, doit long-temps chercher ce monument, prendre
des informations pour le découvrir, même dans les deux rues où se
trouvent les entrées, qui de loin se confondent avec celles des hôtels
voisins[138]. Il faut être tout près pour s'apercevoir de l'existence de
ce spectacle.
«Un grand appentis, néanmoins très-utile, défigure beaucoup la façade
principale, qui donne sur la rue Pelletier, lorsque dédaignant les
répugnances, les préventions et les sots préjugés de certains artistes,
on était à même de la tourner sur une place ménagée du côté des
boulevards; d'ailleurs si l'achat de quelques maisons eût été trop
dispendieux, qui empêchait d'élever l'Opéra sur le terrain de l'hôtel
_Grange-Batelière_, dont le péristyle dégagé par une esplanade, eût
formé le plus beau point de vue pour la rue Richelieu? et si j'en crois
un architecte, l'acquisition du sol n'eût rien coûté, puisqu'il
appartient au gouvernement.
«Des jardins, qui se prolongent jusqu'à la rue de Provence, eussent
facilité presque sans frais, dans certaines occasions, des illusions
naturelles qui ne sont que factices et souvent impuissantes sur la
nouvelle scène. On répond à cela par de plus solides raisons.
Qu'importe? l'administration n'a-t-elle pas un hôtel magnifique?
Eût-elle été aussi bien logée que dans les splendides appartemens de son
excellence monseigneur le duc de Choiseul? Certainement cette
considération doit paraître très-importante pour le public. Mais
revenons, mon cher ami, à la salle de la rue Pelletier; en tournant par
la rue Pinon, sa façade latérale aurait bien dû être traitée avec un peu
plus de soin par l'entrepreneur; les croisées ouvertes de ce coté,
petites et grandes, saillantes et bouchées, hautes et basses, arrondies
et carrées, avec ou sans balcons, ne feraient-elles pas croire que
l'architecte, pour parler en style de maçon, a voulu faire de la
musique[139], et écrire à sa manière une partition d'opéra?»
«Ô Perrault! ô Mansard! vous n'étiez pas si savans, s'écriait Philoménor
en riant aux éclats.» «Quant à l'intérieur du théâtre, repris-je, on a
supprimé quelques abus. Ainsi les spectateurs ne courent plus aucun
danger, pour obtenir des billets d'entrée les jours de représentations
extraordinaires; on n'y est plus culbuté, comme dans la vieille salle;
on n'y est plus exposé à être blessé par les gendarmes, volé par les
filous[140], ou écrasé dans la presse, en voulant franchir et emporter
comme d'assaut ces barrières en zig-zag, si dérisoirement opposées
encore à la curiosité du public. Mais malheureusement, lorsqu'on a passé
le premier étage, les escaliers sont étroits et obscurs. On ne peut
expliquer pourquoi celui de l'Odéon n'a pas servi de modèle. Est-on
entré dans la salle proprement dite, la forme en est élégante et
gracieuse; les peintures de la voûte sont bien exécutées: car il faut
rendre justice à qui le mérite; et le plus beau lustre qui ait jamais
éclairé une salle de spectacle, y produit un effet surprenant; des
colonnes cannelées y soutiennent l'édifice; mais on a proscrit ces
colonnes creuses que tout homme de bon goût critiquait si justement au
théâtre de la rue Richelieu; et qui, percées comme les cases d'un
colombier, étaient devenues l'asile de tant de sensibles tourterelles.
«On n'a pas cette fois écouté les conseils d'un sordide intérêt, mais
ceux d'un goût pur et éclairé. Cependant, faut-il le dire? n'est-il pas
scandaleux que ces cases étroites aient été remplacées l'hiver dernier à
l'Opéra provisoire par les cinquièmes loges, où, le bouton mis une fois
dans la serrure, personne ne pouvait plus entrer. Ignore-t-on que les
jours de bal ces loges ont eu le même emploi que les boudoirs du numéro
113, au Palais-Royal.
«Dans les autres loges du pourtour de la salle, ceux qui sont placés
aux derniers rangs, se plaignent de voir et d'entendre mal. Il n'en est
pas de même du parterre où les banquettes sont mieux étagées que dans
les autres spectacles de la capitale: le foyer, très-vaste, mais trop
étroit, où se remarquent sur glace des pendules d'un nouveau genre[141],
serait très-beau si des peintures étaient exécutées sur les lambris ou
du moins au plafond, si des bustes et des vases étaient placés sur les
piédestaux qui les attendent et les attendront peut-être encore
long-temps.»