CHAPITRE XIX.

De l'ancienne salle de l'Opéra.--Translation des acteurs au théâtre

Favart.--Nécessité sentie d'une salle provisoire.--La salle de la rue

Richelieu ne doit pas être regrettée.--Quel emploi convenable on eût pu

faire de cet édifice.--Quelques mots sur Monseigneur le duc de

Berri.--Anecdotes et rapprochemens singuliers.--De la nouvelle

salle.--Censure piquante et naïve d'un homme du peuple.--Mot heureux

d'un littérateur très-connu.--Pourquoi l'on a choisi et préféré l'hôtel

Choiseul pour y mettre l'Opéra.--Facilité de mieux placer ce théâtre.--À

quel édifice de Paris ressemble la façade de la nouvelle Académie de

musique.--Façade latérale de la rue Pinon.--Quelques abus détruits,

d'autres conservés.--Intérieur de la salle.--Usage accidentel des

cinquièmes loges.--Grandes loges.--Parterre très-commode.--Lustre

magnifique.--Foyer.

Pour faire diversion aux mercuriales continuelles de Philoménor, je lui

proposai d'aller à l'Opéra. «On y joue, lui dis-je, une pièce

très-intéressante, qui, sans avoir le merveilleux d'_Aladin_, aura pour

vous un mérite plus direct. La scène est dans votre ancienne patrie;

vous verrez Périclès et Aspasie et le ballet de _Clary_. Il n'est pas

tard; nous aurons le temps de jeter un coup-d'oeil sur l'ancienne salle

de la rue Richelieu, maintenant abandonnée. Depuis la fermeture de ce

théâtre et la translation des acteurs à Favart, nous n'avons eu pendant

quelque temps un Opéra qu'en miniature; les chanteurs et les cantatrices

accoutumés à développer leur voix dans un local plus vaste, étaient

entièrement désorientés; les danseurs surtout s'y trouvaient beaucoup

trop à l'étroit pour y exécuter, dans les ballets, les figures variées

de la choréographie. Dans la crainte assez fondée de laisser perdre

d'heureuses traditions, on se décida à bâtir une salle provisoire dont

on dut hâter l'exécution. Sans cette impérieuse nécessité, il eût mieux

valu sans doute sacrifier de suite quelques centaines de mille francs de

plus, et reculer de quelques années ses jouissances, pour en avoir de

plus réelles.» «La façade de l'ancien opéra, me dit le jeune Grec,

n'avait rien qui annonçât le pays des prestiges, et sous aucun rapport

cette masse ou carrière de pierres ne peut être regrettée. Que

fera-t-on des bâtimens de l'ancien Opéra, ajouta-t-il? Définitivement,

détruira-t-on cet édifice? comme l'avait jadis conseillé un brave

militaire, inspiré par le désespoir et l'indignation. Suivra-t-on

l'exemple de Charles IX, qui, conseillé par Catherine de Médicis, fit

abattre le château des Tournelles, parce qu'Henri II, son père, avait

perdu la vie dans un tournois sous les murs de ce palais?» «Je ne

l'ignore point, lui répondis-je, une loi récente a décidé positivement

que ce spectacle serait rasé et deviendrait une place publique; ne

puis-je cependant, avec le respect dû aux ordonnances émanées de

l'autorité royale, ne puis-je représenter que cette disposition

législative est trop peu d'accord avec cet esprit conservateur qui fut

le caractère distinctif de l'auguste victime?

«Léguons plutôt à la postérité la plus reculée le souvenir du prince que

la nation pleure et regrette, par un établissement qui rappelle ses

goûts les plus chéris; la France applaudirait sans doute à la création

d'un monument nouveau pour elle, qui compléterait dans l'ancienne

Académie des arts une collection très-imparfaite dans la plupart des

lieux publics. Que le temple des muses devienne en quelque sorte un

Panthéon où seront uniquement rassemblés les portraits et les statues

des hommes et des femmes les plus célèbres dans les lettres, la peinture

et la musique; qu'au milieu de cette biographie animée, la sculpture

consacre les traits de cet excellent prince, de cet infortuné duc de

Berry, qui, même après son funeste trépas[137], semblerait encourager

encore les arts qu'il aima, qu'il se plut à cultiver et qu'il honorait

d'une protection spéciale et signalée.»

«Je le sais, reprit Philoménor, ce prince écrivait avec une grâce

admirable, était adroit dans beaucoup d'exercices, jouait de plusieurs

instruments et peignait la miniature.»

Le temps s'était écoulé rapidement; le sujet de notre conversation en

avait abrégé les instants. «L'emplacement de votre opéra provisoire,

est-il mieux choisi, me demanda le jeune Grec? L'architecte aurait-il

corrigé les défauts si généralement critiqués, m'a-t-on dit, dans

l'ancienne salle?» «Non, lui dis-je, pas entièrement: le local est tout

aussi mal choisi; et pour ne rien vous déguiser, on avait toutes les

facilités de faire beaucoup mieux; d'abord un édifice semblable, bâti

exprès, doit être reconnu au premier coup d'oeil, à la seule disposition

convenable des différentes parties qui le composent; la façade de ce

théâtre a beaucoup de rapports avec celle d'un restaurateur de la place

du Chatelet, dont l'enseigne est _au Veau qui tette_. Toutefois, il faut

rendre justice à qui de droit, l'entrepreneur a fait placer huit muses

au-dessus de la corniche; mais, hélas! comme l'a dit un homme de

beaucoup d'esprit: «_Sur neuf, il n'en manque qu'une, celle qui préside

à l'architecture_. Malheureusement encore, l'étranger qui veut se

rendre à pied à l'Opéra, doit long-temps chercher ce monument, prendre

des informations pour le découvrir, même dans les deux rues où se

trouvent les entrées, qui de loin se confondent avec celles des hôtels

voisins[138]. Il faut être tout près pour s'apercevoir de l'existence de

ce spectacle.

«Un grand appentis, néanmoins très-utile, défigure beaucoup la façade

principale, qui donne sur la rue Pelletier, lorsque dédaignant les

répugnances, les préventions et les sots préjugés de certains artistes,

on était à même de la tourner sur une place ménagée du côté des

boulevards; d'ailleurs si l'achat de quelques maisons eût été trop

dispendieux, qui empêchait d'élever l'Opéra sur le terrain de l'hôtel

_Grange-Batelière_, dont le péristyle dégagé par une esplanade, eût

formé le plus beau point de vue pour la rue Richelieu? et si j'en crois

un architecte, l'acquisition du sol n'eût rien coûté, puisqu'il

appartient au gouvernement.

«Des jardins, qui se prolongent jusqu'à la rue de Provence, eussent

facilité presque sans frais, dans certaines occasions, des illusions

naturelles qui ne sont que factices et souvent impuissantes sur la

nouvelle scène. On répond à cela par de plus solides raisons.

Qu'importe? l'administration n'a-t-elle pas un hôtel magnifique?

Eût-elle été aussi bien logée que dans les splendides appartemens de son

excellence monseigneur le duc de Choiseul? Certainement cette

considération doit paraître très-importante pour le public. Mais

revenons, mon cher ami, à la salle de la rue Pelletier; en tournant par

la rue Pinon, sa façade latérale aurait bien dû être traitée avec un peu

plus de soin par l'entrepreneur; les croisées ouvertes de ce coté,

petites et grandes, saillantes et bouchées, hautes et basses, arrondies

et carrées, avec ou sans balcons, ne feraient-elles pas croire que

l'architecte, pour parler en style de maçon, a voulu faire de la

musique[139], et écrire à sa manière une partition d'opéra?»

«Ô Perrault! ô Mansard! vous n'étiez pas si savans, s'écriait Philoménor

en riant aux éclats.» «Quant à l'intérieur du théâtre, repris-je, on a

supprimé quelques abus. Ainsi les spectateurs ne courent plus aucun

danger, pour obtenir des billets d'entrée les jours de représentations

extraordinaires; on n'y est plus culbuté, comme dans la vieille salle;

on n'y est plus exposé à être blessé par les gendarmes, volé par les

filous[140], ou écrasé dans la presse, en voulant franchir et emporter

comme d'assaut ces barrières en zig-zag, si dérisoirement opposées

encore à la curiosité du public. Mais malheureusement, lorsqu'on a passé

le premier étage, les escaliers sont étroits et obscurs. On ne peut

expliquer pourquoi celui de l'Odéon n'a pas servi de modèle. Est-on

entré dans la salle proprement dite, la forme en est élégante et

gracieuse; les peintures de la voûte sont bien exécutées: car il faut

rendre justice à qui le mérite; et le plus beau lustre qui ait jamais

éclairé une salle de spectacle, y produit un effet surprenant; des

colonnes cannelées y soutiennent l'édifice; mais on a proscrit ces

colonnes creuses que tout homme de bon goût critiquait si justement au

théâtre de la rue Richelieu; et qui, percées comme les cases d'un

colombier, étaient devenues l'asile de tant de sensibles tourterelles.

«On n'a pas cette fois écouté les conseils d'un sordide intérêt, mais

ceux d'un goût pur et éclairé. Cependant, faut-il le dire? n'est-il pas

scandaleux que ces cases étroites aient été remplacées l'hiver dernier à

l'Opéra provisoire par les cinquièmes loges, où, le bouton mis une fois

dans la serrure, personne ne pouvait plus entrer. Ignore-t-on que les

jours de bal ces loges ont eu le même emploi que les boudoirs du numéro

113, au Palais-Royal.

«Dans les autres loges du pourtour de la salle, ceux qui sont placés

aux derniers rangs, se plaignent de voir et d'entendre mal. Il n'en est

pas de même du parterre où les banquettes sont mieux étagées que dans

les autres spectacles de la capitale: le foyer, très-vaste, mais trop

étroit, où se remarquent sur glace des pendules d'un nouveau genre[141],

serait très-beau si des peintures étaient exécutées sur les lambris ou

du moins au plafond, si des bustes et des vases étaient placés sur les

piédestaux qui les attendent et les attendront peut-être encore

long-temps.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 83 / 98 题