Inauguration de la statue de Louis-le-Grand[135] sur la place des
Victoires.--Description de la cérémonie.--Pièce de vers.
Un vieillard centenaire, contemporain de Louis XIV, assistant à
l'inauguration de sa statue, et versant des larmes de joie et de bonheur
en revoyant les augustes traits d'un monarque auquel il avait eu le
privilége de survivre, ce vieillard, ce débris vivant du grand siècle,
nous parut un des plus beaux ornemens de la fête. Le discours de M. le
préfet, où respirait l'éloquence du coeur, celle d'un vrai Français, y
avait ajouté un nouveau lustre. «Je regrette cependant, dis-je à
Philoménor, qu'on n'ait pas suivi le même programme qu'à la consécration
du monument élevé au bon Henri. On y mit beaucoup plus de pompe, on y
déploya plus de magnificence; le roi y présida; les princes, les
princesses, toute la cour, les grands dignitaires et les autorités de
Paris assistèrent à cette cérémonie. La garnison de la banlieue défila
devant celui
Qui fut de ses sujets le vainqueur et le père,
au bruit de salves continuelles, et d'une musique non interrompue qui
électrisait toutes les âmes. Je sais que de pareils honneurs ont été
rendus à l'image de Louis, sur la place des Victoires. Mais on y a vu
trop peu de troupes; le cortége n'était pas assez nombreux, et par là
même assez imposant.» «On simplifie trop, répliqua Philoménor, la
grandeur nationale, à des époques où il faut frapper la multitude et
l'éblouir d'un grand éclat. On ne se souvient pas assez qu'il faut
non-seulement parler à l'âme, mais encore plus aux sens. Quel effet
produisaient ces planches échancrées, et ressemblant aux enseignes de
l'Auvergnat et des Indiens des boulevards?» «Votre comparaison est
parfaitement juste, repris-je. Pourquoi ne s'est-on pas souvenu que nous
avons au musée d'artillerie des trophées d'armes exécutés sous le règne
du grand roi, et qu'il était si facile de transporter momentanément
autour du piédestal le jour de la cérémonie? je dis momentanément, car,
selon moi, quatre phares de bronze allumés chaque soir, et supportés par
les emblêmes de la guerre et des arts, devraient remplacer les nations
enchaînées que l'on y voyait autrefois, et qui ornent aujourd'hui la
façade des Invalides.» «Elles étaient encore bien ridicules, ajouta mon
Grec en m'interrompant, ces toiles bleuâtres dont on cherchait à couvrir
la statue, et que tant de mains impuissantes tâchaient de soutenir avec
de faibles gaules si subitement brisées quelques instans avant
l'ouverture de la fête. M. l'ordonnateur a-t-il oublié, dans ce siècle
de lumières, les plus simples lois de la mécanique? Qui empêchait de
placer aux quatre coins de la place, dans les croisées les plus élevées,
des poulies, et d'y faire glisser des fils de fer solides, qui se
seraient rattachés à une magnifique couverture jetée sur le monument.
Sans l'appareil dégoûtant des échelles et d'ouvriers à demi vêtus, avec
ce moyen peu dispendieux, on eût, au premier signal, soulevé le voile,
qui, en se repliant majestueusement dans les airs, aurait formé un dais
en draperie sur la tête de l'homme immortel.»
Nous restâmes quelque temps devant ce héros, qui, sur son cheval
belliqueux, semblait s'élancer dans la carrière de la gloire.
Saisi comme malgré moi d'une inspiration subite, je paraphrasai ainsi un
quatrain composé sur l'érection de cette statue par le célèbre Bilecocq,
bâtonnier des avocats de Paris.
Sta, Lodoix, nec enira nova te certamina poscunt;
Sanguine sat crevit Gallorum laurus; olivæ
Prætendit ramum populis felicior hæres;
Sta, Lodoix, cessare potes: Mars ipse quiescit.
Arrête! ô grand Louis, ton superbe coursier;
Nul rival ne t'appelle aux champs de la victoire;
Tu l'as dit, trop de sang fit croître ton laurier[136].
Oh! plus heureux ton fils! cet auguste héritier
Des bons rois qu'a chantés la muse de l'histoire,
Offre au peuple qu'il aime un rameau d'olivier.
Repose, tu le peux, au temple de mémoire:
Quand Mars éteint sa foudre, il repose avec gloire.