Montagne Sainte-Geneviève.--Bibliothèque.--Leçon d'un professeur du
collége de France.--Étonnement du jeune Grec sur l'emploi du
local.--Anecdote prussienne.--La Sorbonne et sa restauration.
Nous avions dirigé notre course vers la Montagne-Sainte-Geneviève, pour
visiter la bibliothèque très-intéressante par la collection de livres
rares, de bustes, de tableaux[127] des hommes illustres dont les
souvenirs semblent encourager la jeunesse à suivre la carrière qu'ils
ont si glorieusement parcourue; la disposition du vaisseau nous parut
très-commode pour les lecteurs en toute saison. Au sortir de la
bibliothèque, je proposai au curieux Philoménor de le conduire à une
leçon du collége de France pour y entendre un professeur aussi connu par
la délicatesse de son goût, la finesse de ses aperçus et par ses
ouvrages justement estimés, que par une littérature immense sans morgue
et sans pédantisme. Le jeune Grec fut satisfait de la leçon du
professeur; il eût bien voulu lui faire quelques observations sur
certains principes qui n'étaient pas tout-à-fait d'accord avec les
siens; sa modestie l'en empêcha; il se contenta, en sortant, de
critiquer à juste titre la petitesse de l'établissement. «Quoi!
disait-il, voilà donc le sanctuaire où se développent les derniers
préceptes de perfection que les Muses donnent à leurs nourrissons!
«Vous aviez une salle décorée de colonnes et de festons; quelle
bizarrerie! comment l'a-t-on défigurée par des échafaudages et des
amphithéâtres du plus mauvais genre? n'est-il pas singulier que pour y
parvenir, on soit obligé de traverser des vestibules qui, sous le bon
plaisir de je ne sais quelle autorité, sont devenus des remises? Si le
péristyle d'un des principaux temples des lettres et des sciences sert
maintenant à cet usage, comme tout vient avec le temps, il ne faut pas
désespérer de voir bientôt s'y établir une écurie, et alors on serait
tenté d'inscrire comme en Prusse sur le fronton, lorsque le même abus
se fut introduit près de son musée: «_Musis, Mulisque templum._»
«Contenez votre indignation, lui dis-je; indiquer de pareilles
inconvenances, c'est les faire disparaître. La Sorbonne, ajoutai-je,
dont cent auteurs vous ont parlé, va bientôt sortir de ses ruines
déplorables et devenir le premier foyer de l'instruction publique.
«Déjà plusieurs salles sont préparées pour différens exercices, et
principalement celle que l'on destine à la distribution des prix
accordés aux jeunes élèves de l'université; de nombreux amphithéâtres,
commodes et bien drapés, la rendent très-propre à cet usage. On a tout
fait pour piquer l'émulation, et pour inspirer l'amour et le désir de
cette gloire solide et raisonnable que donne la culture et l'étude
approfondie des connaissances humaines. Des peintres habiles ont payé un
juste tribut aux protecteurs des arts, des sciences et des lettres; en
traçant sur les panneaux de la voûte quelques traits les plus saillans
de leur histoire, ils ont acquitté la dette de la patrie reconnaissante,
et généralement du monde savant. Ces mêmes artistes nous ont offert sur
les lambris les portraits fort ressemblans de ces hommes immortels, qui,
dans tous les siècles et dans tous les pays policés, ont fait naître ou
répandu les lumières de la civilisation par leurs découvertes et leurs
écrits. Dans cette enceinte se trouve la meilleure compagnie; on s'y
rencontre tour à tour avec Homère et Platon, Démosthènes et Archimède,
Molière et Buffon, Racine et Descartes, Mallebranche et Bossuet, Fénélon
et Leibnitz, Delille et Lavoisier, et beaucoup d'autres de cette trempe;
mais y conservera-t-on ces statues si mal faites, d'une substance si
frêle et si peu digne de figurer dans le muséum central de toutes les
académies du royaume? Je ne le crois pas: le caractère du Grand-Maître,
et son goût exquis m'en sont garans; qui connaît mieux que sa Grandeur
la nature du vrai beau et la mesure des convenances? Malgré quelques
traces de mauvais goût, l'architecte, comme vous le voyez, a suspendu
sur les façades extérieures de l'édifice quelques guirlandes d'une grâce
exquise, et lui a imprimé des formes graves qui, dans ses cours
silencieuses, inspirent le recueillement et un respect involontaire.»