Le pays latin.--Lecteurs ambulans.--Les arts ont singulièrement gagné
dans la classe des riches bourgeois de Paris, et même dans celle des
artisans.
Nous étions entrés dans le pays latin. Un usage adopté depuis peu par
quelques hommes de lettres, usage très-remarquable d'ailleurs dans
d'autres quartiers de Paris, frappait Philoménor; je veux parler de la
nouvelle manie de ceux que l'on appelle lecteurs ambulans. «Une des
singularités de l'époque, me disait-il, et que j'observe à chaque pas,
c'est de voir avec quel soin extrême certaines gens y économisent le
temps, tandis qu'un petit nombre d'aimables étourdis le perdent chaque
jour sans regret, et sont même fort embarrassés de son emploi. L'amour
de l'étude est le vrai cachet du siècle; c'est une passion dominante qui
a gagné tous les états, toutes les classes, toutes les conditions. On
prendrait vos rues et vos boulevards pour les portiques
d'Académus[126].» «Il n'y a point là d'exagération lui dis-je, mon cher
grec: souvent on est heurté par un jeune érudit qui, les lunettes sur le
nez, tient, d'un air important, un _Touquet_ d'édition compacte.
Quelques savantes même contribuent à propager cette mode un peu
pédantesque. À peine sont-elles dans une promenade publique, que les
Méditations de M. de Lamartine, le Solitaire ou l'Ipsiboë sortent du
ridicule. Ces ouvrages romantiques remplacent l'éventail. Jusqu'ici le
nombre de ces lectrices en plein vent était petit, il augmente chaque
jour, surtout dans les allées sombres du Luxembourg et des Tuileries. À
chaque coin de rue, la marchande de fleurs et de fruits l'écaillère et
le portefaix ont une brochure à la main, tandis que le jockei, prenant
l'impériale d'une berline pour un pupître, y dévore le livre jaune ou le
livre bleu: enfin depuis l'humble sellette où repose sous la brosse tel
journal que l'artiste offre si attentivement à la pratique, jusqu'à
l'élégante calèche où le législateur se rendant à son poste, examine les
bulletins distribués la veille, tout lit dans Paris.
«Non seulement la lecture, mon cher Philoménor, est devenue un plaisir
indispensable pour le peuple français, j'ajouterai que le goût des
beaux-arts fait le charme du plus modeste réduit. Il n'est pas rare de
voir dans les ateliers telle apprentie assez versée dans la musique pour
déchiffrer l'ariette nouvelle, et tel jeune artisan franchir lestement
sur le violon la difficulté pour laquelle jadis on avertissait nos
pères. Chose remarquable, on voit plus d'une jeune femme travailler le
jour dans un magasin ou même dans un restaurant, et débiter le soir un
rôle au Mont-Parnasse, à Charenton, ou figurer dans les choeurs des
petits spectacles.
J'ajouterai que l'éducation des filles de nos riches artisans est
souvent aussi soignée que celle des classes les plus élevées; les arts
d'agrément sont si communs dans la bourgeoisie de Paris, qu'on
compterait plus facilement ceux qui les négligent que ceux qui les
possèdent; la raison en est simple; quoique l'or s'apprécie beaucoup
dans ce siècle, une heureuse expérience a souvent appris que les talens,
ressource puissante dans l'adversité, ont fait contracter d'excellens
mariages et sont quelquefois la seule dot de la beauté.»