CHAPITRE XIV.

Le pays latin.--Lecteurs ambulans.--Les arts ont singulièrement gagné

dans la classe des riches bourgeois de Paris, et même dans celle des

artisans.

Nous étions entrés dans le pays latin. Un usage adopté depuis peu par

quelques hommes de lettres, usage très-remarquable d'ailleurs dans

d'autres quartiers de Paris, frappait Philoménor; je veux parler de la

nouvelle manie de ceux que l'on appelle lecteurs ambulans. «Une des

singularités de l'époque, me disait-il, et que j'observe à chaque pas,

c'est de voir avec quel soin extrême certaines gens y économisent le

temps, tandis qu'un petit nombre d'aimables étourdis le perdent chaque

jour sans regret, et sont même fort embarrassés de son emploi. L'amour

de l'étude est le vrai cachet du siècle; c'est une passion dominante qui

a gagné tous les états, toutes les classes, toutes les conditions. On

prendrait vos rues et vos boulevards pour les portiques

d'Académus[126].» «Il n'y a point là d'exagération lui dis-je, mon cher

grec: souvent on est heurté par un jeune érudit qui, les lunettes sur le

nez, tient, d'un air important, un _Touquet_ d'édition compacte.

Quelques savantes même contribuent à propager cette mode un peu

pédantesque. À peine sont-elles dans une promenade publique, que les

Méditations de M. de Lamartine, le Solitaire ou l'Ipsiboë sortent du

ridicule. Ces ouvrages romantiques remplacent l'éventail. Jusqu'ici le

nombre de ces lectrices en plein vent était petit, il augmente chaque

jour, surtout dans les allées sombres du Luxembourg et des Tuileries. À

chaque coin de rue, la marchande de fleurs et de fruits l'écaillère et

le portefaix ont une brochure à la main, tandis que le jockei, prenant

l'impériale d'une berline pour un pupître, y dévore le livre jaune ou le

livre bleu: enfin depuis l'humble sellette où repose sous la brosse tel

journal que l'artiste offre si attentivement à la pratique, jusqu'à

l'élégante calèche où le législateur se rendant à son poste, examine les

bulletins distribués la veille, tout lit dans Paris.

«Non seulement la lecture, mon cher Philoménor, est devenue un plaisir

indispensable pour le peuple français, j'ajouterai que le goût des

beaux-arts fait le charme du plus modeste réduit. Il n'est pas rare de

voir dans les ateliers telle apprentie assez versée dans la musique pour

déchiffrer l'ariette nouvelle, et tel jeune artisan franchir lestement

sur le violon la difficulté pour laquelle jadis on avertissait nos

pères. Chose remarquable, on voit plus d'une jeune femme travailler le

jour dans un magasin ou même dans un restaurant, et débiter le soir un

rôle au Mont-Parnasse, à Charenton, ou figurer dans les choeurs des

petits spectacles.

J'ajouterai que l'éducation des filles de nos riches artisans est

souvent aussi soignée que celle des classes les plus élevées; les arts

d'agrément sont si communs dans la bourgeoisie de Paris, qu'on

compterait plus facilement ceux qui les négligent que ceux qui les

possèdent; la raison en est simple; quoique l'or s'apprécie beaucoup

dans ce siècle, une heureuse expérience a souvent appris que les talens,

ressource puissante dans l'adversité, ont fait contracter d'excellens

mariages et sont quelquefois la seule dot de la beauté.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 78 / 98 题