La Sainte-Chapelle.--Le Palais.--Incohérence de ses différentes
parties.--Cheminées, tuyaux.--Procédé anglais pour absorber et utiliser
la vapeur des poêles.--Embellissemens possibles pour le tribunal
suprême.--Terre-plein du Pont-Neuf.--Échafaudage monstrueux près d'un
des plus beaux monumens de Paris.--Chambre de cassation.--Statue de
d'Aguesseau de l'Hôpital.--Monument Malesherbes.--Galeries du Palais
telles qu'elles sont et telles qu'elles devraient être.
En quittant le faubourg Saint-Jacques nous aperçûmes le sommet des
aiguilles de la Sainte-Chapelle, si célèbre dans l'histoire de nos rois,
pour son architecture pittoresque, et depuis par le chef-d'oeuvre de
Boileau. Pendant un temps, on avait eu le projet de la rétablir et de
l'ouvrir au public. Nous osons croire que la restauration[128] d'un
monument si important ne sera point toujours indéfinitivement ajournée.
Cependant après une marche rapide, nous étions entrés dans l'île de la
Cité.
«À travers cette grille magnifique et quelques chétives baraques souvent
couvertes de lambeaux, vous entrevoyez, mon cher Philoménor, dis-je à
mon Grec, l'antique palais de la première magistrature française,
gothique séjour de nos rois, où, soit au dehors, soit au dedans, tout
est aussi incohérent, aussi baroque, aussi étrangement contradictoire
que les codes divers qui jadis régissaient nos provinces. Mais comment
se fait-il que le plus bel ouvrage de serrurerie française n'ait pas été
remis à neuf depuis la restauration? Probablement les armes de France,
sculptées sur un globe d'azur, et les fleurs de lys qui décoraient cette
superbe grille[129], n'ont point été détruites; pourquoi ne pas les y
replacer?» «Par contre-coup, reprit Philoménor, que ne fait-on
disparaître ces cheminées inégales[130] et surtout ces tuyaux qui,
élancés, pliés, recourbés en cent façons, couvrent les toits de ce
palais et de mille autres édifices? Inexplicable absurdité! on regratte,
on reblanchit certains monumens, et la vapeur des poêles noircit dans un
hiver les travaux de la campagne précédente. Il serait plus sage de
profiter du moyen connu par lequel on dirige et conduit cette même
vapeur dans les souterrains; on ferait mieux encore, en adoptant un
procédé avantageusement connu et pratiqué en Angleterre dans plusieurs
établissemens, où la fumée refoulée sur elle-même est contrainte de se
consumer dans le foyer dont elle est sortie: là tout est profit et sans
aucun inconvénient. Du coté de la place de la Cité, la façade du temple
de la justice nous parut trop simple dans ses ornemens, et contraster
désagréablement avec son perron majestueux.
«Point de bas-reliefs[131], point d'inscription[132]: il faut deviner
quel est ce monument. Le premier sanctuaire des lois doit avoir des
emblêmes dignes de lui. On pourrait rendre supportable, que dis-je?
admirable, l'entrée qui fait face au Pont-Neuf; le moyen le plus simple
serait d'agrandir la cour du côté de la Seine, et de rendre cette
enceinte plus régulière en achetant quelques vieilles maisons pour les
démolir. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il serait indispensable de
transporter ailleurs ce corps-de-garde en planche construit presque au
pied de la fontaine de Desaix, et qui défigure si horriblement la place
Dauphine; alors, les plaideurs, lassés de tant de courses souvent
infructueuses dans la salle des Pas-Perdus, se consoleraient sans doute,
en contemplant dans un paysage aérien l'image de ce bon roi, pour qui
la droiture et l'inflexible équité étaient des vertus aussi chères à son
coeur que l'amour de ses peuples.
«On devait exécuter en pierre de liais un arc de triomphe construit en
bois à l'époque de l'inauguration de la statue; par bonheur, cette
conception bizarre qui eût gâté un des plus beaux sites de l'univers,
n'a point été réalisée. Mais puisqu'alors on avait des fonds de reste en
caisse pour une construction aussi dispendieuse, n'est-il pas étonnant
qu'on n'ait pas eu depuis de plus heureuses inspirations? Pourquoi
n'a-t-on pas érigé aux quatre coins du monument, des faisceaux d'armes,
sur ces pierres destinées à recevoir dans les réjouissances publiques
des ifs de lumière, pierres qui, par leur saillie permanente, risquent
chaque jour d'occasioner la chute des curieux, tout occupés d'examiner,
dans les moindres détails, un des morceaux les plus remarquables de la
sculpture moderne[133].»
«Mais quoi! reprit le jeune Grec, on a tout fait d'abord pour dégager la
place où les Français ont élevé la statue d'Henri IV. Un poste militaire
a même été détruit; quel mauvais génie a pu donner l'idée d'y placer, en
entaillant le parapet, l'immense échafaudage d'un escalier en bois
conduisant à des bains? Quelles raisons a-t-on présentées pour ne pas
isoler entièrement cette presqu'île? Comment parmi les membres du corps
municipal, où l'on remarque tant d'hommes de mérite et de bon goût, ne
s'est-il pas élevé une seule voix pour réclamer contre cette
construction barbare? On devrait bien revenir sur une pareille
concession, et déplacer cette masse informe qui cache une partie de la
frise.» «Je voudrais, répliquai-je, que votre observation fût connue.
Sa justesse serait appréciée. Mais rentrons dans l'intérieur du palais;
que de nombreuses censures j'aurais à faire! Il faudrait ici réparer des
plafonds; là prolonger certaines salles; ailleurs ménager d'autres
entrées; plus loin élaguer de mesquins embellissemens et en créer de
plus adaptés au local; partout ne serait-il pas nécessaire de déployer
dans ce palais la magnificence nationale, et d'inspirer par la grandeur
des décors une vénération religieuse pour l'autorité suprême qui y rend
ses oracles; telles sont mes vues, je les crois saines. Pour me borner,
je ne vous parlerai que du tribunal de la cour de cassation dont le
mobilier est d'ailleurs très-convenable.
«Il est triste de ne pénétrer que par des pièces irrégulières dans une
salle beaucoup trop basse; en vain on y chercherait ces voûtes
retentissantes si favorables à la voix de l'orateur; à peine,
quelquefois, voyez-vous les juges; le siége même du président est si peu
élevé, qu'il est presque de niveau avec le parquet.
«Je vais répéter ici les critiques faîtes déjà au Corps législatif et à
la Sorbonne. On n'y voit que des d'Aguesseau et des l'Hôpital de
plâtre. Les images de ces grands hommes devraient bien y être faites
d'une matière aussi précieuse et aussi durable que leurs actions et
leurs écrits. D'ailleurs, le gouvernement en a donné l'exemple dans le
monument[134] érigé au plus vertueux des Français, et au sujet le plus
dévoué, l'immortel Malesherbes.» «Je suis bien de votre avis, reprit
Philoménor; mais vous me permettrez de froisser quelques intérêts
particuliers; je les respecterais, si dans mon opinion ils ne devaient
pas céder à un intérêt plus majeur, celui de la chose publique. En
traversant ces longues galeries, je vous demanderai quels rapports
existent entre ces nombreux artisans et les ministres de la justice?
«Quoi! dans ce lieu même, où d'après Molière et Boileau, je ne croyais
sentir que le doux parfum des épices, l'air est infecté par les odeurs
les plus désagréables. Croyez-moi; il n'est plus permis de transiger
avec de pareils abus; hésiterait-on à expulser ces ateliers et ces
magasins si dégoûtans, si ridicules et si déplacés? Assez d'autres
asiles leur sont ouverts soit dans les environs où dans les autres
quartiers de Paris; il n'existe aucune raison solide pour les y
conserver. Détruisez donc des usages introduits par la barbarie, tolérés
par le mauvais goût et consacrés par la cupidité. Réparez les fautes des
siècles passés, et les ravages d'une révolution dont l'audacieuse folie
osa, m'a-t-on assuré, briser ici ou livrer aux flammes les images de vos
plus illustres ancêtres. Que ces nombreux artisans, que ces marchands de
colifichets et de jouets d'enfans disparaissent ensemble, et que je
puisse revoir à leur place les statues et les portraits de ces sages
législateurs, de ces magistrats intègres, de ces orateurs éloquens dont
la gloire immortalisa votre patrie, et dont les doctes ouvrages
contribuent si puissamment à mon bonheur.»