CHAPITRE XVI.

La Sainte-Chapelle.--Le Palais.--Incohérence de ses différentes

parties.--Cheminées, tuyaux.--Procédé anglais pour absorber et utiliser

la vapeur des poêles.--Embellissemens possibles pour le tribunal

suprême.--Terre-plein du Pont-Neuf.--Échafaudage monstrueux près d'un

des plus beaux monumens de Paris.--Chambre de cassation.--Statue de

d'Aguesseau de l'Hôpital.--Monument Malesherbes.--Galeries du Palais

telles qu'elles sont et telles qu'elles devraient être.

En quittant le faubourg Saint-Jacques nous aperçûmes le sommet des

aiguilles de la Sainte-Chapelle, si célèbre dans l'histoire de nos rois,

pour son architecture pittoresque, et depuis par le chef-d'oeuvre de

Boileau. Pendant un temps, on avait eu le projet de la rétablir et de

l'ouvrir au public. Nous osons croire que la restauration[128] d'un

monument si important ne sera point toujours indéfinitivement ajournée.

Cependant après une marche rapide, nous étions entrés dans l'île de la

Cité.

«À travers cette grille magnifique et quelques chétives baraques souvent

couvertes de lambeaux, vous entrevoyez, mon cher Philoménor, dis-je à

mon Grec, l'antique palais de la première magistrature française,

gothique séjour de nos rois, où, soit au dehors, soit au dedans, tout

est aussi incohérent, aussi baroque, aussi étrangement contradictoire

que les codes divers qui jadis régissaient nos provinces. Mais comment

se fait-il que le plus bel ouvrage de serrurerie française n'ait pas été

remis à neuf depuis la restauration? Probablement les armes de France,

sculptées sur un globe d'azur, et les fleurs de lys qui décoraient cette

superbe grille[129], n'ont point été détruites; pourquoi ne pas les y

replacer?» «Par contre-coup, reprit Philoménor, que ne fait-on

disparaître ces cheminées inégales[130] et surtout ces tuyaux qui,

élancés, pliés, recourbés en cent façons, couvrent les toits de ce

palais et de mille autres édifices? Inexplicable absurdité! on regratte,

on reblanchit certains monumens, et la vapeur des poêles noircit dans un

hiver les travaux de la campagne précédente. Il serait plus sage de

profiter du moyen connu par lequel on dirige et conduit cette même

vapeur dans les souterrains; on ferait mieux encore, en adoptant un

procédé avantageusement connu et pratiqué en Angleterre dans plusieurs

établissemens, où la fumée refoulée sur elle-même est contrainte de se

consumer dans le foyer dont elle est sortie: là tout est profit et sans

aucun inconvénient. Du coté de la place de la Cité, la façade du temple

de la justice nous parut trop simple dans ses ornemens, et contraster

désagréablement avec son perron majestueux.

«Point de bas-reliefs[131], point d'inscription[132]: il faut deviner

quel est ce monument. Le premier sanctuaire des lois doit avoir des

emblêmes dignes de lui. On pourrait rendre supportable, que dis-je?

admirable, l'entrée qui fait face au Pont-Neuf; le moyen le plus simple

serait d'agrandir la cour du côté de la Seine, et de rendre cette

enceinte plus régulière en achetant quelques vieilles maisons pour les

démolir. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il serait indispensable de

transporter ailleurs ce corps-de-garde en planche construit presque au

pied de la fontaine de Desaix, et qui défigure si horriblement la place

Dauphine; alors, les plaideurs, lassés de tant de courses souvent

infructueuses dans la salle des Pas-Perdus, se consoleraient sans doute,

en contemplant dans un paysage aérien l'image de ce bon roi, pour qui

la droiture et l'inflexible équité étaient des vertus aussi chères à son

coeur que l'amour de ses peuples.

«On devait exécuter en pierre de liais un arc de triomphe construit en

bois à l'époque de l'inauguration de la statue; par bonheur, cette

conception bizarre qui eût gâté un des plus beaux sites de l'univers,

n'a point été réalisée. Mais puisqu'alors on avait des fonds de reste en

caisse pour une construction aussi dispendieuse, n'est-il pas étonnant

qu'on n'ait pas eu depuis de plus heureuses inspirations? Pourquoi

n'a-t-on pas érigé aux quatre coins du monument, des faisceaux d'armes,

sur ces pierres destinées à recevoir dans les réjouissances publiques

des ifs de lumière, pierres qui, par leur saillie permanente, risquent

chaque jour d'occasioner la chute des curieux, tout occupés d'examiner,

dans les moindres détails, un des morceaux les plus remarquables de la

sculpture moderne[133].»

«Mais quoi! reprit le jeune Grec, on a tout fait d'abord pour dégager la

place où les Français ont élevé la statue d'Henri IV. Un poste militaire

a même été détruit; quel mauvais génie a pu donner l'idée d'y placer, en

entaillant le parapet, l'immense échafaudage d'un escalier en bois

conduisant à des bains? Quelles raisons a-t-on présentées pour ne pas

isoler entièrement cette presqu'île? Comment parmi les membres du corps

municipal, où l'on remarque tant d'hommes de mérite et de bon goût, ne

s'est-il pas élevé une seule voix pour réclamer contre cette

construction barbare? On devrait bien revenir sur une pareille

concession, et déplacer cette masse informe qui cache une partie de la

frise.» «Je voudrais, répliquai-je, que votre observation fût connue.

Sa justesse serait appréciée. Mais rentrons dans l'intérieur du palais;

que de nombreuses censures j'aurais à faire! Il faudrait ici réparer des

plafonds; là prolonger certaines salles; ailleurs ménager d'autres

entrées; plus loin élaguer de mesquins embellissemens et en créer de

plus adaptés au local; partout ne serait-il pas nécessaire de déployer

dans ce palais la magnificence nationale, et d'inspirer par la grandeur

des décors une vénération religieuse pour l'autorité suprême qui y rend

ses oracles; telles sont mes vues, je les crois saines. Pour me borner,

je ne vous parlerai que du tribunal de la cour de cassation dont le

mobilier est d'ailleurs très-convenable.

«Il est triste de ne pénétrer que par des pièces irrégulières dans une

salle beaucoup trop basse; en vain on y chercherait ces voûtes

retentissantes si favorables à la voix de l'orateur; à peine,

quelquefois, voyez-vous les juges; le siége même du président est si peu

élevé, qu'il est presque de niveau avec le parquet.

«Je vais répéter ici les critiques faîtes déjà au Corps législatif et à

la Sorbonne. On n'y voit que des d'Aguesseau et des l'Hôpital de

plâtre. Les images de ces grands hommes devraient bien y être faites

d'une matière aussi précieuse et aussi durable que leurs actions et

leurs écrits. D'ailleurs, le gouvernement en a donné l'exemple dans le

monument[134] érigé au plus vertueux des Français, et au sujet le plus

dévoué, l'immortel Malesherbes.» «Je suis bien de votre avis, reprit

Philoménor; mais vous me permettrez de froisser quelques intérêts

particuliers; je les respecterais, si dans mon opinion ils ne devaient

pas céder à un intérêt plus majeur, celui de la chose publique. En

traversant ces longues galeries, je vous demanderai quels rapports

existent entre ces nombreux artisans et les ministres de la justice?

«Quoi! dans ce lieu même, où d'après Molière et Boileau, je ne croyais

sentir que le doux parfum des épices, l'air est infecté par les odeurs

les plus désagréables. Croyez-moi; il n'est plus permis de transiger

avec de pareils abus; hésiterait-on à expulser ces ateliers et ces

magasins si dégoûtans, si ridicules et si déplacés? Assez d'autres

asiles leur sont ouverts soit dans les environs où dans les autres

quartiers de Paris; il n'existe aucune raison solide pour les y

conserver. Détruisez donc des usages introduits par la barbarie, tolérés

par le mauvais goût et consacrés par la cupidité. Réparez les fautes des

siècles passés, et les ravages d'une révolution dont l'audacieuse folie

osa, m'a-t-on assuré, briser ici ou livrer aux flammes les images de vos

plus illustres ancêtres. Que ces nombreux artisans, que ces marchands de

colifichets et de jouets d'enfans disparaissent ensemble, et que je

puisse revoir à leur place les statues et les portraits de ces sages

législateurs, de ces magistrats intègres, de ces orateurs éloquens dont

la gloire immortalisa votre patrie, et dont les doctes ouvrages

contribuent si puissamment à mon bonheur.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 80 / 98 题