Suite du même sujet.--Description du choeur de Notre-Dame.--État
déplorable des autres parties de cette basilique.--Continuelles
mutilations qu'elle éprouve.--Ornemens mesquins.--Voeux de l'auteur pour
cet édifice et les autres églises qui sont à construire et à
réparer.--Obstacles qui doivent contrarier ses plans.--Il est nécessaire
d'agrandir la place de la cathédrale.--Éloigner l'Hôtel-Dieu de cette
enceinte.--Motifs de cette mesure.--Emplacement favorable pour cet
établissement.
Nous avions vu la cathédrale avec des embellissemens de circonstance;
quelques jours après, nous voulûmes la revoir, lorsqu'elle fut dégagée
de ce clinquant passager, et qu'elle eut repris sa forme naturelle.
Arrivés à Notre-Dame, le choeur et le sanctuaire nous parurent des
morceaux achevés; seulement je remarquai que les sculptures des stalles,
des chaires épiscopales et les marqueteries du pavé sacré étaient
brisées[121] ou écaillées en quelques endroits, et réclamaient une
dépense nécessaire. «Quelle magnificence dans les grilles, où l'or moulu
se marie avec l'acier le plus poli! s'écria mon Grec. Que le groupe de
Couston est imposant et parfait! Quelle majestueuse dignité dans ces
monarques prosternés! Comme les tableaux sont analogues au lieu et
correspondent bien avec le tout! Quelle distribution sublime dans
l'édifice! Quelle hardiesse dans l'élévation des voûtes! Quel fini
minutieux jusque dans les plus petits détails de ce genre gothique! Mais
la nef, les ailes, les chapelles exigent une réparation réfléchie et
méditée.» «Oui, repris-je en soupirant, tout se ressent ici des ravages
de l'athéisme; sa main de fer, sa main dévastatrice y est encore
empreinte, et son passage n'y est effacé qu'avec la plus mesquine
parcimonie[122]. Malgré le grand nom de certains peintres, vous
conviendrez avec moi que des tableaux périssant de vétusté, ne sont
plus à leur véritable place dans cette majestueuse métropole. Ils vous
paraîtront uniquement propres à servir de modèle dans une école de
peinture. Je crois encore que l'on doit sans délai, et surtout sans
aucun scrupule, envoyer dans quelque succursale de village ces petits
saints de plâtre[123] de dix-huit pouces de hauteur, si ridiculement
guindés sur les piédestaux des autels des bas-côtés.
«Était-ce ainsi que nos pères décoraient leurs temples, où l'or,
l'argent, l'ivoire, l'ébène et les pierreries étaient employés. On va,
dit-on, faire des travaux considérables à ce monument. Formons un voeu,
et je désire qu'il soit entendu de tous les vrais Français du royaume.
Ah! que pour un objet aussi auguste on néglige les froids calculs d'une
sordide économie. Que sous les voûtes sombres de cette antique
cathédrale on reconnaisse la première basilique des Gaules! Que la
mélancolie s'y nourrisse de souvenirs touchans et de douces espérances!
Que les vitraux, dépositaires du courage des martyrs, s'y reflètent en
mille couleurs sur le porphyre et l'albâtre des tombeaux héroïques
rendus par un ordre royal à leurs premiers asiles. Que les plus riches
marquetteries soient prodiguées dans son enceinte. Que nos marbres les
plus variés recouvrent les marbres factices de ses colonnes. Que des
mosaïques immortelles décorent ses murs si nus et si tristement
dépouillés. Que les statues et les tableaux de nos plus grands maîtres,
sagement distribués, soient toujours d'accord avec le style solennel de
cette vénérable métropole. Que, trompé par ce pompeux spectacle, le
voyageur surpris se croie transporté sous les dômes de Saint-Pierre de
Rome.»
«Quel enthousiasme! s'écria mon Grec; toutefois je l'excuse, et même je
le partage. L'amour dont vous êtes animé pour la gloire de votre pays le
rend bien légitime; cependant je crains que l'indifférence apathique et
routinière, la plus mortelle ennemie des arts, ne soit long-temps un
obstacle insurmontable à l'exécution de plans qu'il faudrait également
suivre pour l'embellissement de Sainte-Geneviève, de la Madeleine et de
Notre-Dame de Lorette. Qu'y gagnerez-vous? Vos projets feront sourire de
pitié nombre de gens importans qui, pourvu qu'ils aient toutes les
jouissances nécessaires à leur bonheur, s'embarrassent fort peu de
réformes, d'améliorations et d'embellissemens dans les lieux publics.
Ont-ils le temps d'y songer? Bien rentés, bien payés, occupés de fêtes
et de plaisirs, tous leurs momens sont pris. Et s'ils nous entendaient,
peut-être vos patriotiques observations passeraient à leurs yeux pour
des crimes, ou tout au moins pour une espèce d'usurpation sur les
devoirs de leurs charges.»
On nous avait conduits au trésor, très-curieux[124] en 1814, et qui
l'est beaucoup moins aujourd'hui. Après avoir contemplé les portraits
des Juigné et des Dubelloy, nous étions sortis de cette auguste
enceinte; nos yeux ne se lassaient point d'admirer encore la façade de
cette première basilique de France que nous venions de visiter avec un
si grand intérêt. «Le parvis de cette cathédrale, dis-je à mon ami, est
beaucoup trop petit. Ce temple étant spécialement choisi pour y célébrer
toutes les cérémonies religieuses de la cour, il est essentiel pour la
sûreté publique et la dignité nationale, que le local soit propre au
développement d'un grand appareil civil et militaire. On sentira, un
jour, je l'espère, la nécessité d'élargir cette place sur tous les sens,
en transportant ailleurs l'hôpital dit l'Hôtel-Dieu, et en faisant
tomber des groupes de maisons jusqu'à la rue du Marché Palu; alors ce
monument aurait des accès et des dégagemens convenables. Si je vous ai
parlé d'éloigner l'Hôtel-Dieu, les raisons les plus puissantes m'y ont
déterminé; par des lois très-sages on a défendu la sépulture dans
l'intérieur des villes. Croit-on avoir paré à tous les inconvéniens qui
résultent d'exhalaisons corrompues, lorsque près de la cathédrale, au
centre d'une population nombreuse, on conserve un hôpital qui serait
beaucoup mieux placé, sans doute, pour les malades mêmes, s'il était
transféré dans une atmosphère plus facilement renouvelée, dans un
endroit isolé et surtout très-éloigné de la cité, quartier où l'on ne
respire point cet air pur, cet air vital, si nécessaire pourtant aux
malades et aux convalescens?» «Aussi votre Dupaty, me dit Philoménor,
a-t-il écrit avec beaucoup de justesse: «L'air est pour la santé le
premier des alimens, et le premier des remèdes pour la maladie[125].» Je
proposerais donc de transporter l'Hôtel-Dieu, soit au-dessous de la
pompe à vapeur du Gros-Caillou, soit en face du pont de l'École
militaire, sur ce côteau qui domine les fondemens d'un palais
presqu'aussitôt détruit que commencé. Bâti sur un plan conforme à sa
destination, cet hôpital, favorablement situé au dessous du cours de la
Seine, relativement à Paris, jouirait abondamment des eaux du fleuve,
sans que les habitans de la capitale eussent lieu de se ressentir, et
conséquemment de se plaindre, de l'infection pour ainsi dire
stationnaire dans les environs de pareils établissemens.