CHAPITRE XIII.

Suite du même sujet.--Description du choeur de Notre-Dame.--État

déplorable des autres parties de cette basilique.--Continuelles

mutilations qu'elle éprouve.--Ornemens mesquins.--Voeux de l'auteur pour

cet édifice et les autres églises qui sont à construire et à

réparer.--Obstacles qui doivent contrarier ses plans.--Il est nécessaire

d'agrandir la place de la cathédrale.--Éloigner l'Hôtel-Dieu de cette

enceinte.--Motifs de cette mesure.--Emplacement favorable pour cet

établissement.

Nous avions vu la cathédrale avec des embellissemens de circonstance;

quelques jours après, nous voulûmes la revoir, lorsqu'elle fut dégagée

de ce clinquant passager, et qu'elle eut repris sa forme naturelle.

Arrivés à Notre-Dame, le choeur et le sanctuaire nous parurent des

morceaux achevés; seulement je remarquai que les sculptures des stalles,

des chaires épiscopales et les marqueteries du pavé sacré étaient

brisées[121] ou écaillées en quelques endroits, et réclamaient une

dépense nécessaire. «Quelle magnificence dans les grilles, où l'or moulu

se marie avec l'acier le plus poli! s'écria mon Grec. Que le groupe de

Couston est imposant et parfait! Quelle majestueuse dignité dans ces

monarques prosternés! Comme les tableaux sont analogues au lieu et

correspondent bien avec le tout! Quelle distribution sublime dans

l'édifice! Quelle hardiesse dans l'élévation des voûtes! Quel fini

minutieux jusque dans les plus petits détails de ce genre gothique! Mais

la nef, les ailes, les chapelles exigent une réparation réfléchie et

méditée.» «Oui, repris-je en soupirant, tout se ressent ici des ravages

de l'athéisme; sa main de fer, sa main dévastatrice y est encore

empreinte, et son passage n'y est effacé qu'avec la plus mesquine

parcimonie[122]. Malgré le grand nom de certains peintres, vous

conviendrez avec moi que des tableaux périssant de vétusté, ne sont

plus à leur véritable place dans cette majestueuse métropole. Ils vous

paraîtront uniquement propres à servir de modèle dans une école de

peinture. Je crois encore que l'on doit sans délai, et surtout sans

aucun scrupule, envoyer dans quelque succursale de village ces petits

saints de plâtre[123] de dix-huit pouces de hauteur, si ridiculement

guindés sur les piédestaux des autels des bas-côtés.

«Était-ce ainsi que nos pères décoraient leurs temples, où l'or,

l'argent, l'ivoire, l'ébène et les pierreries étaient employés. On va,

dit-on, faire des travaux considérables à ce monument. Formons un voeu,

et je désire qu'il soit entendu de tous les vrais Français du royaume.

Ah! que pour un objet aussi auguste on néglige les froids calculs d'une

sordide économie. Que sous les voûtes sombres de cette antique

cathédrale on reconnaisse la première basilique des Gaules! Que la

mélancolie s'y nourrisse de souvenirs touchans et de douces espérances!

Que les vitraux, dépositaires du courage des martyrs, s'y reflètent en

mille couleurs sur le porphyre et l'albâtre des tombeaux héroïques

rendus par un ordre royal à leurs premiers asiles. Que les plus riches

marquetteries soient prodiguées dans son enceinte. Que nos marbres les

plus variés recouvrent les marbres factices de ses colonnes. Que des

mosaïques immortelles décorent ses murs si nus et si tristement

dépouillés. Que les statues et les tableaux de nos plus grands maîtres,

sagement distribués, soient toujours d'accord avec le style solennel de

cette vénérable métropole. Que, trompé par ce pompeux spectacle, le

voyageur surpris se croie transporté sous les dômes de Saint-Pierre de

Rome.»

«Quel enthousiasme! s'écria mon Grec; toutefois je l'excuse, et même je

le partage. L'amour dont vous êtes animé pour la gloire de votre pays le

rend bien légitime; cependant je crains que l'indifférence apathique et

routinière, la plus mortelle ennemie des arts, ne soit long-temps un

obstacle insurmontable à l'exécution de plans qu'il faudrait également

suivre pour l'embellissement de Sainte-Geneviève, de la Madeleine et de

Notre-Dame de Lorette. Qu'y gagnerez-vous? Vos projets feront sourire de

pitié nombre de gens importans qui, pourvu qu'ils aient toutes les

jouissances nécessaires à leur bonheur, s'embarrassent fort peu de

réformes, d'améliorations et d'embellissemens dans les lieux publics.

Ont-ils le temps d'y songer? Bien rentés, bien payés, occupés de fêtes

et de plaisirs, tous leurs momens sont pris. Et s'ils nous entendaient,

peut-être vos patriotiques observations passeraient à leurs yeux pour

des crimes, ou tout au moins pour une espèce d'usurpation sur les

devoirs de leurs charges.»

On nous avait conduits au trésor, très-curieux[124] en 1814, et qui

l'est beaucoup moins aujourd'hui. Après avoir contemplé les portraits

des Juigné et des Dubelloy, nous étions sortis de cette auguste

enceinte; nos yeux ne se lassaient point d'admirer encore la façade de

cette première basilique de France que nous venions de visiter avec un

si grand intérêt. «Le parvis de cette cathédrale, dis-je à mon ami, est

beaucoup trop petit. Ce temple étant spécialement choisi pour y célébrer

toutes les cérémonies religieuses de la cour, il est essentiel pour la

sûreté publique et la dignité nationale, que le local soit propre au

développement d'un grand appareil civil et militaire. On sentira, un

jour, je l'espère, la nécessité d'élargir cette place sur tous les sens,

en transportant ailleurs l'hôpital dit l'Hôtel-Dieu, et en faisant

tomber des groupes de maisons jusqu'à la rue du Marché Palu; alors ce

monument aurait des accès et des dégagemens convenables. Si je vous ai

parlé d'éloigner l'Hôtel-Dieu, les raisons les plus puissantes m'y ont

déterminé; par des lois très-sages on a défendu la sépulture dans

l'intérieur des villes. Croit-on avoir paré à tous les inconvéniens qui

résultent d'exhalaisons corrompues, lorsque près de la cathédrale, au

centre d'une population nombreuse, on conserve un hôpital qui serait

beaucoup mieux placé, sans doute, pour les malades mêmes, s'il était

transféré dans une atmosphère plus facilement renouvelée, dans un

endroit isolé et surtout très-éloigné de la cité, quartier où l'on ne

respire point cet air pur, cet air vital, si nécessaire pourtant aux

malades et aux convalescens?» «Aussi votre Dupaty, me dit Philoménor,

a-t-il écrit avec beaucoup de justesse: «L'air est pour la santé le

premier des alimens, et le premier des remèdes pour la maladie[125].» Je

proposerais donc de transporter l'Hôtel-Dieu, soit au-dessous de la

pompe à vapeur du Gros-Caillou, soit en face du pont de l'École

militaire, sur ce côteau qui domine les fondemens d'un palais

presqu'aussitôt détruit que commencé. Bâti sur un plan conforme à sa

destination, cet hôpital, favorablement situé au dessous du cours de la

Seine, relativement à Paris, jouirait abondamment des eaux du fleuve,

sans que les habitans de la capitale eussent lieu de se ressentir, et

conséquemment de se plaindre, de l'infection pour ainsi dire

stationnaire dans les environs de pareils établissemens.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 77 / 98 题