Cathédrale.--Préparatifs pour la fête du baptême du duc de
Bordeaux.--Décors peu analogues avec la vieille métropole.--Ornemens
plus en rapport avec l'architecture gothique.--Avantages qui en eussent
résulté.--Note remarquable.--Philoménor assiste à la cérémonie du
baptême.--Pièce de vers.--Présages anecdotiques sur le duc de Bordeaux.
Séduits par les brillantes descriptions que les journalistes avaient
données des préparatifs immenses faits pour le baptême de S.A.R. Mgr. le
duc de Bordeaux, nous nous rendîmes avec empressement à la cathédrale,
le jour même de la cérémonie. Là, dès l'entrée, nous croyions être
éblouis par une pompe vraiment imposante et religieuse; quel fut notre
étonnement en voyant un échafaudage de pièces de charpente cacher la
vénérable façade! Il nous sembla que de longues tentes de forme antique,
en étoffes éclatantes, semées de fleurs de lys et bordées de franges
d'or, eussent été moins dispendieuses en main-d'oeuvre, plus riches, et
plus analogues au monument, que ce portique de bois doré et de toiles
fraîchement peintes, qui, malgré les ogives, les petites tours, les
crénelures et les enjolivemens de toute espèce, n'en paraissait pas
moins bizarre, près de ces murs tout noircis par les siècles. Introduits
dans l'intérieur, les décorations produisaient au premier coup-d'oeil le
plus grand effet; ces lustres de cristal, ces candélabres où brûlaient
des milliers de bougies, ce dais superbe du velours le plus fin, ces
riches tapis, cet autel en arc de triomphe, ces génies portant les
insignes du prince, cette chapelle de vermeil, ces draperies amarante et
fleurdelysées, ces étoffes d'or et d'argent qui couvraient les murs et
les tribunes de la nef, ces guirlandes de fleurs qui s'enlaçaient autour
des colonnes et retombaient en longs festons; tout cet ensemble, j'en
fais l'aveu, éblouissait d'abord le spectateur. Remis de notre première
surprise, nous nous demandâmes si tous les détails étaient bien d'accord
avec une cérémonie aussi grave et aussi importante, une cérémonie qui
allait pour ainsi dire consacrer à jamais les destinées de la
monarchie? «Sans mériter le nom de frondeur partial et caustique, une
partie de ces ornemens, me dit Philoménor, ne seraient-ils point plutôt
convenables à une salle de bal élevée à la hâte, telle que celle de
l'Hôtel-de-Ville, qu'à l'antique métropole de Paris? A-t-on cru faire
quelque chose de merveilleux, en peignant provisoirement en couleurs
bariolées les croisées des travées qui se trouvent au-dessus du
sanctuaire? Pourquoi du provisoire, lorsque la magnificence royale se
déployait dans toute sa plénitude? et puisque l'argent ne manquait pas,
n'eût-il pas mieux valu employer des verres de couleur, solidement
assurés, et qui eussent mis ces croisées parfaitement en harmonie avec
les rosaces admirables et autres vitraux de la cathédrale? Au moins,
long-temps après la fête, le souvenir de l'événement le plus heureux eût
été marqué par une restauration aussi utile qu'indispensable. D'après un
principe incontestable, la solidité des choses que l'on paie
très-chèrement, peut seule concilier la magnificence avec l'économie.
Tous les hommes d'un goût éclairé en diront autant; mais, soit par
insouciance, soit par un intérêt sottement calculé[117], cette sage
maxime est sans cesse oubliée. Je suis bien éloigné de proscrire de nos
temples les fleurs et les feuillages artificiels dans nos cérémonies
religieuses; l'imitation la plus parfaite des trésors de la nature est
le plus légitime hommage que l'homme reconnaissant puisse offrir à son
éternel bienfaiteur; aussi n'est-ce pas l'usage, mais l'agencement, que
j'oserai blâmer ici; à ces petites guirlandes beaucoup trop recherchées,
à ces petites roses clairsemées sur satin blanc, on reconnaît trop la
main de mesdames Mûre et Germont[118].»
«Plaisanterie à part, lui répondis-je, j'eusse préféré faire régner
uniquement dans les hautes tribunes de l'édifice des cordons immenses de
verdure; et plus bas j'aurais placé des vases de porcelaine et d'albâtre
antique, remplis des plus belles fleurs de la France. Que signifient ces
trophées de drapeaux représentés sur des planches échancrées, lorsque la
réalité eût dû remplacer ces plates images? Bon Dieu! qu'eussent fait de
moins les maires et adjoints d'une petite ville ou les marguilliers
d'une succursale champêtre? Que signifient encore ces armoiries et ces
anges en peinture qui les soutiennent, lorsque les manufactures de notre
bonne ville de Lyon eussent pu fabriquer de riches tentures, et faire
broder en or et en argent sur la moire et le velours ces cartouches et
autres accessoires? À quoi donc nous servirait notre prodigieuse
industrie, si son luxe n'était pas étalé dans nos fêtes? Ces décorations
qui, pendant un certain temps, auraient vivifié les ateliers de nos
grandes cités, n'eussent point été éphémères, et auraient pu être
conservées pour d'autres cérémonies aussi désirées que solennelles,
tandis que de toutes ces dépenses très-considérables en main-d'oeuvre, il
n'en restera rien, presqu'exactement rien, que les dessins[119]. On ne
me contestera pas d'ailleurs qu'il est toujours dangereux de mettre le
genre gothique en contact avec le style moderne, et qu'il faut éviter
toute macédoine architecturale. L'ordre gothique ne supporte que des
ornemens graves, nobles et majestueux, que des ornemens relatifs aux
époques héroïques de notre histoire; et l'artiste obligé de travailler
en quelque sorte avec le génie maure ou arabe, doit nécessairement
marcher avec lui, sans s'écarter de la route tracée; il doit se
soumettre aveuglément à ses inspirations. Les marbres vrais et non
imités, les bronzes, les tapisseries, les étoffes en laine, en soie, les
crépines d'or, les couleurs les plus tranchantes, telles que
l'écarlate, le pourpre, le bleu d'azur, sont les seuls décors qui
puissent s'allier avec ce genre grandiose, aussi pompeux que sévère.»
D'après un contraste aussi frappant entre ce qui existait autour de nous
et ce que très-certainement le bon goût aurait proscrit, nous cherchâmes
d'où pouvait naître l'enthousiasme subit qu'avait produit le premier
coup-d'oeil; nous trouvâmes que le temple tirait infailliblement sa
magnificence de la présence du monarque législateur, des princes, des
princesses, de la réunion des grands de la cour, des premières autorités
de l'état, et en un mot, de tout ce que la France offre de plus
distingué dans les rangs divers de la société. Quelle voix humaine
exprimera cette sensation qu'éprouvèrent tous les coeurs vraiment
français, en voyant s'avancer dans le temple de Dieu les deux orphelins,
et surtout ce nouveau Joas[120], ce précieux rejeton de tant de rois
qui, par le mouvement très-marqué de ses petits bras, témoignait la
satisfaction qu'il éprouvait à la vue de cette brillante assemblée. Non,
aucune expression ne peut rendre la respectueuse admiration dont on fut
généralement saisi en croyant deviner les inclinations précoces du royal
enfant, lorsque, pendant la cérémonie, nous vîmes le jeune Henri se
montrer presqu'insensible aux objets éblouissans dont il était entouré,
et jouer continuellement avec les décorations du mérite et de l'honneur
que ses mains faibles et hardies saisissaient sur la poitrine de son
aïeul. «L'heureux présage, mon cher Philoménor, dis-je aussitôt!
n'est-ce point Achille dédaignant les vaines parures, les colliers, les
bracelets offerts par Ulysse à sa curiosité, et décelant subitement son
sexe et son mâle courage par le choix d'une épée?»