CHAPITRE XI.

Marchés publics.--Abus.--Réformes possibles.--Bazars, leur

agrément.--Bibliothèque royale, son histoire

abrégée.--Bibliothécaires.--Cabinet des médailles.--Anecdotes curieuses

et importantes sur l'enlèvement forcé de quelques objets de cette

collection.--Cabinet des gravures.--Galeries des manuscrits.--Histoire

du vol d'Aimon.--Hôtel de ville.--Sa bibliothèque.--Réparer ce monument

municipal; indication des moyens.

En quittant le Musée des arts et métiers, nous avions traversé différens

marchés de Paris, notamment celui Saint-Martin et ceux du faubourg

Saint-Germain. Mon jeune étranger avait été très-satisfait de la belle

distribution des différentes parties qui les composent. Nous fûmes

surtout frappés de l'excellente police observée pour la vente et le

débit des denrées. «Tout irait encore mieux pourtant, lui dis-je, si des

réglemens qui existent, comme je le crois, pour la tenue intérieure et

extérieure de ces édifices publics étaient plus strictement suivis.»

«Sans doute, reprit Philoménor, que des mesures de propreté y soient

plus soigneusement respectées, et ces vastes bâtimens auront acquis un

degré de perfection exigible et convenable. En vain d'industrieux

architectes ont sagement prévu ce qui devait être nécessaire pour

accorder ensemble le goût avec la commodité, cela ne suffit pas à

certaines gens.

«Dans le vaste bazar du Temple et ailleurs, j'ai remarqué que la plupart

des entrées sont offusquées par des constructions baroques et bizarres

que se permettraient seuls des visigots ou des vandales.

«Cependant puisque j'ai prononcé le nom de bazar, il faut avouer, mon

cher ami, que votre siècle a prodigieusement gagné en agrémens de tout

genre; et, sans contredit, vous les devez en partie, à l'ouverture

publique de ces établissemens qui, par la perfection de vos arts, ne

ressemblent guères à ceux de l'Orient. Ce sont, en tout temps, pour

l'amateur, de véritables succursales de vos Musées, et des expositions

perpétuelles de tous les produits de votre industrie nationale.»

Avant de nous rendre à la cathédrale et à l'hôtel-de-ville, Philoménor,

le jour suivant, désira visiter la bibliothèque royale[107], celles de

la préfecture et de Sainte-Geneviève. Il fut enchanté de la complaisance

et surtout de la vaste érudition des hommes de lettres qui les dirigent,

et dont la mémoire est elle-même une encyclopédie vivante. Cependant

une réforme y est indispensable. Le moment où finissent les classes de

l'Université semble exiger impérieusement que les anciens usages soient

maintenus pour l'ouverture des bibliothèques situées près du pays

latin; toutefois les changemens opérés insensiblement dans les moeurs et

les habitudes de la société doivent nécessairement introduire une

innovation dans les heures de lecture, au moins à la bibliothèque

royale; et je crois qu'à ce sujet on ne peut mieux faire que de suivre

l'exemple donné par le sage directeur de la bibliothèque de la ville, où

les portes s'ouvrent à midi et se ferment à quatre heures. On avait eu

l'attention de communiquer au jeune Grec les livres les plus rares et

les plus curieux; il avait examiné de près le Parnasse en bronze de du

Tillet, le plan des déserts de l'Égypte, et les globes de Marly. «Le

vaisseau de la bibliothèque est très-beau, me dit Philoménor; je

voudrais cependant que sur ses longues voûtes on peignît à fresque les

hommes de génie de tous les âges et de toutes les nations.»

Le cabinet des médailles et pierres gravées fixa surtout notre

attention. «Ce cabinet était beaucoup plus riche autrefois, dis-je à mon

ami. Le 16 février 1804, les conservateurs de la bibliothèque furent

avertis qu'on avait formé le projet de voler les raretés qu'il

renfermait. Ce fut en vain qu'ils sollicitèrent du commandant de la

place le rétablissement d'un poste ou corps-de-garde près l'arcade

Colbert. Ils éprouvèrent un refus dans une lettre qui leur fut écrite;

et ce refus était motivé sur le peu de troupes disponibles que l'on

avait alors à Paris. Malgré les mesures d'une exacte surveillance, des

hommes profondément pervers réussirent quelque temps après à placer un

petit baril de poudre dans l'intérieur même, et sous une des tablettes

du cabinet. Un de ces malfaiteurs, feignant de s'être donné la mort pour

se soustraire plus facilement aux poursuites de la justice, dévoila dans

une espèce de testament cet affreux stratagème. La machine infernale fut

trouvée à l'endroit indiqué, et, très-heureusement, ne produisit aucun

effet. Si l'explosion espérée par ces scélérats eût eu lieu, le vol des

précieux antiques se serait fait infailliblement au milieu de la

confusion qu'eût causé un pareil événement. N'ayant pu consommer leur

crime, comme je vous l'ai dit, par suite des remords d'un des complices,

qui étaient au nombre de huit, ces bandits n'abandonnèrent pas leur

projet; ils profitèrent d'une circonstance qui ne les servit que trop

bien. À cette époque, on faisait des arrestations dans différens

quartiers de Paris. Ils crurent l'occasion favorable et ne la laissèrent

pas échapper. Afin de réussir plus sûrement encore, ils employèrent une

prudence raffinée. Ils commencèrent d'abord par disposer quelques-uns de

leurs camarades en sentinelles autour du bâtiment de la bibliothèque.

Ils louèrent un fiacre, et donnèrent l'ordre au cocher de faire rouler

continuellement sa voiture dans la rue de l'Arcade, pour qu'on

n'entendît pas les coups redoublés qu'ils portaient à une des croisées

du cabinet, avec un long morceau de bois ou petit mât, qu'ils avaient

dérobé à un navire en station sur la Seine. Ayant pénétré par ces moyens

dignes de Mandrin et de Cartouche, dans le précieux dépôt, ces brigands

volèrent tout ce qui se trouva dans une des armoires, entre autres les

couronnes des rois lombards, le poignard de François Ier, l'agathe de la

Sainte-Chapelle, donnée par Charles V en 1573, dite à cette époque le

Triomphe de Joseph en Égypte, et reconnue depuis par les savans pour

être l'apothéose d'Auguste; ils s'emparèrent encore de la coupe de

Ptolémée, qui appartenait à Suger, et qu'un des voleurs cacha près

Laon, dans le jardin de sa mère; là elle fut retrouvée lorsque le

commissaire du gouvernement, Gohier, eut fait arrêter les voleurs en

Hollande, au moment où ils étaient prêts de vendre l'agathe de la

Sainte-Chapelle, qu'on fut obligé de faire remonter à neuf, ainsi que la

coupe de Suger, attendu que les spoliateurs en avaient fondu les

encadremens, et généralement tout l'entourage.

«Ces deux bijoux furent à peu près les seuls que le cabinet des antiques

put recouvrer. Une grande partie des autres objets enlevés avait été

déjà vendue et livrée à lord Townley, dont le gouvernement anglais a

depuis acheté la riche collection.» «Mais, reprit Philoménor, étant en

paix avec l'Angleterre, ces objets ne pourraient-ils point être

réclamés?» «On réussirait probablement dans cette négociation, lui

répondis-je; je crois les Anglais trop délicats pour vouloir conserver

des trésors volés, quand ils en connaissent le légitime propriétaire.

Cette perte n'est pas la seule qui ait été faite par cet établissement.

«Sous le gouvernement impérial, des morceaux très-précieux ont été

soustraits à ce cabinet par l'autorité qui existait alors; et voilà

comment ils en étaient sortis.

«Un jour, Joséphine désirant avoir trois parures nouvelles, envoya

demander au conservateur des médailles quatre-vingts pierres gravées en

creux et en relief. Cette demande fut d'abord poliment éludée par les

directeurs de l'administration, qui firent observer qu'ils ne pouvaient

se désaisir du moindre antique, sans une permission écrite et

très-précise du ministre de l'intérieur.

«Quelques mois après, le général Duroc et le joaillier de la couronne,

munis d'un ordre légal[109], se rendirent à la bibliothèque, et

enlevèrent tous les objets précédemment refusés, qui, après avoir été à

l'usage de Joséphine, passèrent depuis entre les mains de Marie-Louise.

«En 1814, après la prise de Paris, l'empereur d'Autriche eut la

curiosité de visiter le cabinet des médailles; un des directeurs lui

ayant conté tous les détails relatifs à la disparition de ces bijoux,

non-seulement Sa Majesté promit de les faire restituer, mais elle

ajouta que la princesse sa fille les déposerait dans un lieu sûr, où

l'on serait à même de les retrouver. Pendant long-temps on ignora ce

qu'ils étaient devenus; mais les recherches des administrateurs,

secondées par le zèle du ministre de la maison du roi, eurent enfin un

plein succès. Tous ces antiques sont retrouvés; et je vous apprendrai

qu'ils ont été très-certainement remis à M. Thiéry de Ville-d'Avray,

premier valet-de-chambre de Sa Majesté. Il serait bien à désirer que ces

raretés, disposées maintenant en pendants d'oreilles, en colliers, en

bracelets, en diadèmes et autres ornemens de femme, fussent réintégrés

dans l'ancien local, d'où ils n'auraient jamais dû être distraits.».

Nous étions montés au cabinet des gravures, où les plus belles épreuves

dans tous les genres couvraient les lambris et recevaient un nouveau

relief de la transparence des glaces et de l'élégance de l'encadrement.

En passant dans la pièce destinée aux bureaux des directeurs, nous vîmes

des chassis que remplissaient du haut en bas de nombreux portefeuilles

renfermant les oeuvres des graveurs français et étrangers de tous les

siècles, depuis l'origine de l'art jusqu'à nos jours. Tout à côté,

quelques panneaux de cet appartement étaient encore garnis d'estampes

rares, qu'on retrouvait jusque sur les portes, et même jusqu'au plafond.

«Ce local est beaucoup trop resserré, me dit Philoménor, pour renfermer

les curieux et les travailleurs qui viennent y étudier les grands

maîtres.» En effet, nous eûmes peine à trouver place pour parcourir à

notre aise les chefs-d'oeuvre d'Audran et de Bervick qui nous avaient été

confiés. «Votre observation me paraît infiniment juste, mon cher Grec,

lui répondis-je; permettez-moi d'en ajouter une autre à mon tour. Cet

établissement est fort riche, et cependant il peut devenir plus complet

si l'on n'oublie pas d'acheter, lorsque l'occasion s'en présentera, des

objets presque uniques, épuisés, dont les planches sont brisées; objets

qui, m'a-t-on assuré, ne se trouvent point ici, et que se vantent de

posséder en France un petit nombre d'amateurs très-connus.»

De là nous passâmes à la galerie des manuscrits, où nous fûmes à même

d'examiner avec un grand intérêt tant de précieux originaux, sacrés ou

profanes; la belle netteté des écritures, la finesse des vélins, la

magnificence des reliures souvent éblouissantes d'or, de perles et de

pierreries[110], la délicatesse des vignettes, la ressemblance des

portraits, l'imitation parfaite des sites et des monumens, et surtout

l'éclat varié des couleurs, nous firent avouer que nos pères, souvent

ravalés par certains auteurs modernes, avaient bien leur mérite, pour

suppléer ainsi avec la plume et le pinceau aux découvertes de

l'imprimerie et de la gravure qui leur manquaient. On nous montra des

ouvrages tracés sur palmier, et mille autres raretés dans toutes les

langues. Mais ces curiosités nous firent moins de plaisir que la vue des

manuscrits authentiques des Fénélon et des Bossuet, des Racine et des

Sévigné, et de tant d'autres illustres Français, dont plusieurs artistes

ont trouvé le secret de multiplier à l'infini d'exactes copies, ou, pour

mieux dire, des _fac simile_.

Au moment où nous cherchions à lithographier en quelque sorte dans

notre mémoire l'image distincte de tant d'écritures différentes, les

lettres de Catherine de Médicis, que je remarquai dans une des

montres[111], me firent souvenir d'une anecdote très-piquante et

très-singulière, dont les preuves m'avaient été communiquées par un

effet de l'extrême obligeance de M. Van Praet, un des directeurs de la

bibliothèque. «Ces lettres, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec,

furent volées ici avec beaucoup d'autres pièces très-importantes, au

commencement du dernier siècle par une espèce de Tartuffe sur lequel

mille antécédens auraient bien dû éveiller l'attention et une prudente

surveillance, surtout à l'époque où La Fontaine écrivait:

«....... La méfiance

Est mère de la sûreté.»[112]

«Cet hypocrite s'appelait Aimon; né en Dauphiné, il étudia

successivement à Grenoble, à Turin et à Rome, où il reçut les ordres

sacrés. Revenu en France, il fut sept ans curé dans un village, se

dégoûta de cette pénible fonction, et fit un second voyage à Rome; ce

fut là qu'il conçut le projet de changer de religion, projet qu'il

exécuta à Berne, où il devint ministre.

«De là il se retira à la Haye, s'y maria, fut pensionné par les

États-généraux, et pendant cinq ans exerça le ministère dans cette

résidence. Lassé de la Hollande, Aimon eut envie de revoir sa patrie, et

trouva les moyens, par les correspondances qu'il y entretenait, d'en

obtenir la permission du roi, auprès de qui on le fit passer pour un

homme qui pourrait rendre de grands services, s'il était ramené au sein

de l'église catholique. Il eut donc un passeport de M. le comte de

Pontchartrain, et arriva de Bruxelles à Paris (en 1706), y fit

abjuration du calvinisme, et rentra dans son ancien état. Il lui fut

même expédié un brevet du roi pour une pension de six cents francs; et

il fut reçu dans le séminaire des Missions étrangères par MM. Thiberge

et Brisacier qui en étaient les supérieurs. Ce fut à la recommandation

de ces messieurs, aussi bien que de l'abbé Renaudot, que ce nouveau

converti trouva un accès libre dans la bibliothèque du Roi pendant son

séjour en cette capitale. M. Clément, alors garde de la bibliothèque du

roi sous M. l'abbé de Louvois, l'y admit comme un homme de lettres et un

ecclésiastique dont il n'y avait point à se défier. Aimon feignait de

chercher des matériaux pour des mémoires qu'il disait avoir ordre de

faire sur des affaires de religion et d'état. Non-seulement on eut la

malheureuse facilité de ne lui rien refuser, soit par rapport aux livres

imprimés, soit par rapport aux manuscrits[113], mais même de l'y laisser

travailler à toute heure et sans témoins. Il abusa étrangement de la

confiance qu'on avait en lui. Non content de voler plusieurs manuscrits

entiers, il poussa la méchanceté jusqu'à détacher, couper et arracher

une grande quantité de feuillets dans quelques autres volumes qu'il ne

put pas apparemment emporter, entre autres _les Entretiens de

Confucius, l'Arithmétique chinoise, un cahier de Géographie chinois, un

Alcoran en grec et en latin, une trentaine de feuillets des Épîtres de

saint Paul_, (l'un des plus anciens manuscrits de la bibliothèque),

_quatorze de la Bible de Charles-le-Chauve, un manuscrit du même Roi, et

les Lettres de Catherine de Médicis, de Charles IX et d'Henri III à

leurs ambassadeurs à Rome»_[114]. Après une action aussi noire, cet

infâme sortit de Paris au mois de mai 1707, muni d'un passeport de M. de

Chamillard, pour se retirer à la Haye, où il alla de nouveau changer de

religion; et ce ne fut qu'après l'évasion de ce double renégat qu'on

s'aperçut à la bibliothèque des vols qu'il y avait faits.

Une enquête eut lieu, on fit des réclamations relatives à ce délit; et

les objets, que cet escroc avait déjà vendus, furent restitués à la

France par milord Oxfort de Mortimer, qui en avait fait l'acquisition.»

Nous étions sortis de la bibliothèque, en faisant de tristes réflexions

sur la perversité et l'étrange bizarrerie de l'esprit humain. Arrivés

près la place de Grève, Philoménor ne se lassait point d'admirer les

points de vue pittoresques qu'offrent les quais des différens bras de la

Seine et les environs de l'île Saint-Louis, surtout lorsqu'on les

contemple sous un ciel vaporeux. Mais, avant de nous rendre à la

cathédrale, dont les tours se présentaient devant nous, nous entrâmes à

l'Hôtel-de-Ville, pour y voir les images du bon Henri et du grand roi.

Philoménor fut surpris de la simplicité d'un des premiers monumens de la

capitale, et de l'indigence de son musée littéraire, où se trouvent des

classiques nombreux, mais où l'on peut signaler des lacunes

considérables dans les autres parties de la littérature. «Les fonds

manquent, dis-je; et cependant, mon cher ami, personne n'ignore que la

commune de Paris est prodigieusement riche.

«Par suite d'un déplorable système, on sacrifie des sommes énormes à des

colifichets qui ne durent qu'un jour, ou qui sont détruits au bout de

quelques années.

«Convenez-en avec moi, si depuis cinquante ans on eût destiné à bâtir

un nouvel Hôtel-de-Ville et à se procurer pour les fêtes un mobilier

solide; si, dis-je, on eût destiné la moitié des sommes qui pendant ce

court espace ont été prodiguées en pesans échafaudages, en façades, en

temples, en galeries, en rochers, en statues postiches de bois, de toile

ou de carton, en taffetas, en gazes d'or et d'argent, en guirlandes

artificielles et en tant d'autres objets futiles, promptement anéantis

et pourtant bien chèrement payés[115], quel monument admirable on aurait

à Paris! Cette commune, qui souvent a fait des acquisitions, soit pour

assainir certains quartiers, construire des marchés, ou percer des rues

adjacentes, a jusqu'ici toujours négligé d'embellir son Hôtel-de-Ville.

Possédant des revenus plus considérables qu'aucune cité de France[116],

il lui serait aisé d'acheter ce petit nombre de maisons recrépies qui,

adossées à l'arcade St.-Jean, aboutissent sur le quai de la Grève,

maisons dont la destruction isolerait entièrement ce simple et noble

édifice, et rendrait la façade extérieure parfaitement uniforme et

régulière. J'exigerais encore que des statues prises dans les débris de

nos anciens monumens détruits, y remplaçassent dans les niches, celles

que les Iconoclastes révolutionnaires en ont fait descendre; et qu'enfin

l'art du célèbre Dyle rajeunît, comme à la porte Saint-Martin, sa

gothique architecture.»

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 75 / 98 题