Manufacture des Gobelins.--Critique des bâtimens de cet
établissement.--Plan et moyen de restauration.--Notice
historique.--Ouvriers, tentures, expositions.--Améliorations,
encouragemens.--Musée des arts et métiers.--Maison des
Jeunes-Aveugles.--Leur admirable industrie.
Nous n'étions pas loin des Gobelins; Philoménor nous y fit conduire. Il
fut étonné de l'insignifiante entrée de cette royale manufacture, de ses
constructions presque conventuelles, de ses étroites galeries et de ses
ignobles ateliers. Il comptait y acheter des tapis; mais on lui assura
qu'on n'y en vendait point, et que le Roi se les réservait tous, soit
pour meubler ses châteaux ou pour en faire des présens. «Si votre
gouvernement, me dit mon Grec, ne voulait rien débourser pour donner à
cette manufacture des bâtimens tels que son titre et l'importance de ses
travaux l'exigent, ne serait-il pas facile de vendre chaque année pour
quelques centaines de mille francs des tissus que l'on reproduit
toujours au double? Ce qui se fait à Sèvres peut se faire aux Gobelins;
et les sommes réunies qui proviendraient de ces ventes auraient bientôt
donné un capital assez fort pour bâtir un monument digne de cette
manufacture, et qui répondît à la magnificence des ouvrages que l'on y
fabrique. À cet effet, on devrait augmenter encore le nombre des
ouvriers[104], qui me paraît dans ce moment beaucoup trop faible; et si
je fonde une opinion sur les immenses collections exécutées sous Louis
XIV, j'ai lieu de conjecturer qu'il était beaucoup plus considérable
sous le règne de ce grand roi qu'il ne l'est aujourd'hui. D'après un
témoignage irrécusable, les chefs de l'établissement seraient fort
embarrassés s'ils avaient le malheur de perdre quelques habiles
sous-directeurs qui me semblent fort âgés. Enfin, si j'en excepte les
deux grandes expositions d'hiver et d'été, où les salons du Louvre, les
cours, les galeries des Gobelins, et quelques rues de Paris, sont
garnies des nouvelles et des anciennes tapisseries de cet établissement,
qu'y voient les étrangers le reste de l'année? Un très-petit nombre de
morceaux, quelques statues de plâtre et quelques tableaux-modèles.
Enfin, les conducteurs vous apprennent que dans de longues armoires sont
entassés et serrés avec soin les ouvrages confectionnés dans cette
manufacture.
«Je pense, moi, que pour la gloire de l'industrie française, pour faire
mieux apprécier les progrès successifs que cet art a faits et le haut
degré de perfection où il est porté, je pense qu'on devrait ouvrir dans
cet établissement deux longues salles, uniquement consacrées à
satisfaire pleinement la curiosité des étrangers. Dans l'une seraient
suspendues quelques tapisseries exécutées sous les différens règnes qui
ont précédé ou suivi sa fondation jusqu'à nos jours; dans l'autre, les
plus beaux tissus de notre époque. Au moins, une fois par mois, on
verrait graduellement quel était le talent des ouvriers sous les
Valois[105], Henri IV[106], Louis XIII, la Régence, Louis XV, Louis XVI,
la République, l'Empire, et ce qu'il est devenu depuis notre heureuse
restauration.
«Qu'on ne m'objecte point un obstacle que j'ai prévu! Mon projet, me
direz-vous, serait contraire à la conservation de ces chefs-d'oeuvre. On
sera désabusé de cette chimère, en réfléchissant qu'il serait aisé de
rouler sur elles-mêmes ces tentures, sans les dépendre pendant les
intervalles des diverses expositions; et, par un moyen aussi
vulgairement connu, on serait certain de soustraire leurs brillantes
couleurs à l'altération qu'elles éprouvent par l'action très-réelle,
quoiqu'imperceptible, de l'air et du soleil.
«Enfin, chaque année, pour exciter davantage l'émulation des ouvriers,
peut-être serait-il convenable de fonder des prix, qui seraient accordés
à ceux dont le talent aurait le plus éclaté dans tous les genres.»
Quelques jours après, nous nous rendîmes au Musée des Arts et Métiers.
Philoménor, qui aimait autant les inventions utiles à l'humanité que
celles qui ne contribuent qu'à l'agrément de la vie, était à chaque pas
dans une perpétuelle surprise. Il ne savait ce qu'il devait le plus
admirer des machines innombrables qui avaient enfanté de si beaux
ouvrages, ou du génie créateur qui avait si prodigieusement simplifié
les moyens en multipliant les combinaisons et les résultats.
«Nous verrons quelque chose de plus surprenant, lui dis-je: par un
système aussi nouveau qu'admirable, une classe, heureusement peu
nombreuse, d'infortunés aveugles de naissance, ont été rendus capables
de se servir de ces machines, de ces mécaniques merveilleuses, et de
connaître tous les secrets de notre industrie. Il y a plus;
non-seulement ils ont été initiés à nos lettres, à nos sciences et à nos
arts, mais encore à nos délassemens les plus compliqués et les plus
susceptibles des calculs d'un esprit fin et délié. Aujourd'hui, par le
seul secours du tact, de l'ouie et de l'odorat, les aveugles lisent,
écrivent, calculent, composent de la musique, jouent des instruments, et
font leur partie de dames, d'échecs ou de trictrac.
«Leurs mains sont devenues assez savantes pour donner aux objets de
leurs travaux les ornemens les plus convenables et les formes les plus
heureuses; pour distinguer les couleurs sans le secours de l'oeil; pour
les mêler, les nuancer avec goût dans les ouvrages de toutes les
professions qu'ils exercent; et quelquefois ces ouvrages sont
presqu'aussi beaux et aussi parfaits que ceux des artistes pour qui la
nature s'est montrée prodigue de ses dons.»