«Cette statue, à demi-nue, est couverte d'une draperie qui
l'enveloppe depuis la ceinture jusqu'à terre. Cette draperie
légère, d'un fini exquis, est relevée et jetée au-dessus du bras
droit. L'attitude de la statue est naturelle et pleine de grâce; et
la tête, un peu penchée, correspond parfaitement avec le caractère
et l'expression des autres parties du corps. C'est un morceau de
sculpture du premier ordre. Ce marbre admirablement conservé n'a
presque rien perdu du poli que le ciseau de l'artiste lui avait
donné; mais le bras gauche, la main droite et le bout du nez ont
été restaurés. En tout, cette figure peut être mise au nombre des
plus belles statues de femmes qui aient encore été découvertes.
«Cette statue est faite _de deux pièces de marbre_ dont la jointure
imperceptible est à la partie la plus basse du corps, dans la
draperie. Le marbre dont le sculpteur a composé le corps de la
statue est d'une couleur plus claire que celui employé à le draper;
et le bel effet que produit ce contraste prouve que cette
disposition est due au talent et à l'habileté de l'artiste, et non
au hasard. La séparation de la statue en deux parties fut le motif
qui fit obtenir la permission d'emporter ce chef-d'oeuvre d'Italie,
parce qu'on regarda ces deux morceaux comme les fragmens de deux
statues différentes.
«Cet excellent morceau de sculpture a été trouvé dans les ruines
des bains maritimes de l'empereur Claudius à Ostia, par M. Gavin
Hamilton, dans l'année 1776. Une figure de Vénus ressemblant
beaucoup à celle-ci, mais ayant le bras renversé, est gravée sur
une médaille de bronze de Lucilla, où la déesse est représentée
debout sur le bord de la mer ou près d'un bain, entourée d'Amours,
dont l'un s'élance dans l'eau. Il est probable que dans le principe
la Vénus d'Ostia fut faite exprès pour orner les bains de Claudius,
qui étaient construits dans le lieu où elle a été découverte. La
première statue a 6 pieds 11 pouces 1/2 anglais de hauteur; la
seconde 4 pouces 5/9»
«Je finirai par vous faire observer que l'Iconographie, dont j'ai pris
cet extrait, où se voit gravée et si clairement dépeinte la soeur de la
Vénus de Milo, fut publiée en 1812, et achetée la même année par la
Bibliothèque royale; c'est-à-dire, huit ans avant la découverte de la
statue que vous avez acquise en 1820. On doit donc nécessairement
ajouter foi aux détails donnés par le livret anglais. Reste à savoir
laquelle des deux Vénus est l'original? ne sont-elles point l'une et
l'autre sorties du même ciseau? C'est un problème que je laisse à
résoudre aux savans plus versés que moi dans la connaissance des
antiques. Au surplus, pour la restauration de la divinité que la France
possède, il ne serait pas sans doute indifférent de faire consulter à
l'artiste réparateur la _Vénus victrix_ de Londres. Cette mesure est
indispensable.
«Si la Vénus de Milo, ajouta le jeune Grec, trouve à Londres une rivale
mieux conservée, que de morceaux d'un style sévère ou gracieux doivent
vous consoler à Paris de quelques faibles mutilations! Le local de votre
Musée est unique au monde; il est vraiment disposé pour être le Panthéon
des dieux de Memphis, de Rome et d'Athènes. Vous me permettrez
cependant une critique très-fondée; presque toujours vos galeries de
peinture offrent des lacunes que nécessitent quelques restaurations ou
l'intérêt de vos manufactures. Ne serait-il pas aisé de remplir ces
vides par des tableaux tirés de vos riches magasins où, soit à Paris,
soit à Versailles, sont entassés, en prodigieuse quantité, tant
d'objets, dit-on, très-précieux: je puis désigner surtout ceux qui
sortent de l'école flamande. Ce serait accorder un tour de faveur à des
peintres négligés, et ménager de nouvelles jouissances pour le public.
«D'ailleurs, ces tableaux ne se conserveraient-ils pas beaucoup mieux,
si, au lieu de rester en pile, tous étaient restaurés et placés dans les
autres salles du Louvre et des palais de la couronne?»
Nous avions examiné ce bel établissement dans toutes ses parties. Les
galeries d'Italie, d'Allemagne, de Flandre, d'Hollande et de France,
nous avaient ravis d'admiration; et nous nous étions convaincus que
malgré des pertes immenses, le Musée royal possédait encore des morceaux
inappréciables que pouvait multiplier d'un jour à l'autre le zèle
éclairé des administrateurs. Notre attention s'était fixée sur quelques
dispositions récemment faites dans le grand salon, où l'on a placé
plusieurs tableaux[99] magnifiques dans les genres les plus variés.
En considérant le chef-d'oeuvre du seul peintre vivant[100] admis dans la
collection du Louvre, nous félicitâmes notre siècle; il n'avait pas
dégénéré de ceux qui l'avaient si glorieusement précédé. Loin de pâlir
devant les immortelles compositions des Lebrun et des Paul Veronèse, le
tableau du célèbre Gérard, l'entrée de Henri IV dans Paris, semblait
rivaliser d'éclat et de perfection avec les batailles d'Alexandre et les
Noces de Cana.
Aucun sujet remarquable ne s'était soustrait aux plus scrupuleuses
investigations. Ni les dessins, ni les gouaches, ni les pastels, ni les
émaux, ni les mosaïques de la galerie d'Apollon, ne nous avaient échappé
dans leurs moindres détails. Nous croyions avoir tout vu, lorsque nous
aperçûmes une grille du meilleur goût, aussi belle que la porte en
bronze de la salle des Cariatides. De là nous étions passé dans une
salle ornée de vases, de compartimens en marbre, de peintures modernes
et de statues antiques. Quelle fut notre surprise! En pénétrant dans une
dernière pièce nous fûmes enchantés d'une innovation qui nous rappela
les Musées de Parme et de Florence. Dans plusieurs armoires d'acajou, on
admire d'abord à travers des glaces un nombre très-considérable de vases
antiques dits étrusques et d'autres provenant des ruines de Pompeïa et
d'Herculanum. Il est impossible de voir des formes plus singulières,
plus variées et plus originales; d'autres cases renferment des
armures[101], des bijoux, des meubles rares, des curiosités de toute
espèce; en un mot, tout ce que l'art et le génie des artistes a composé
de plus fini en employant les précieux trésors de la nature.
Peu de jours après nous nous rendîmes au Musée du Luxembourg, où nous
regrettâmes que le petit nombre d'antiques placés dans les salles ou
dans les jardins, fussent en partie brisés; et nous vîmes avec chagrin
qu'on songe à peine à les réparer[102]. Saisis d'admiration à la vue
des sublimes productions de l'école française, nous eussions désiré que
les tableaux fussent disposés comme ceux du Musée du Louvre, où de
petits sujets de genre sont au-dessous des grandes compositions, quand
l'espace le permet, et remplissent de temps à autre les vides formés par
l'inégalité des grandeurs.
Quelques sculptures modernes des Delaître, des Pajou, et surtout la
Baigneuse de Julien, enlevèrent notre suffrage. Nous eussions désiré que
toutes les salles, et notamment celles embellies par les Marines du
célèbre Vernet, dont les talens passent du père aux enfans comme un
patrimoine héréditaire, fussent toutes entièrement regarnies. Nous
voulions surtout qu'on se montrât plus sévère dans le choix des
tableaux, et qu'on mît plus de goût dans leur placement et leur
distribution.
«Si dans un Musée, me dit Philoménor, on doit trouver tous les genres
réunis, je m'aperçois d'un oubli très-important, et précisément dans la
partie où vos artistes ont acquis incontestablement une supériorité
marquée. En vain, nous chercherions ici quelques ouvrages des Petitot de
ce siècle.» «Cela est infiniment regrettable, lui répondis-je; tout le
monde en convient; la miniature a atteint de nos jours l'apogée de la
perfection; et c'est au pinceau délicat des Saint, des Augustin, des
Jacquotot et des Lyzinka que nous devons cet avantage. Je n'ai pas dit
trop; la vraie route est tracée; et si l'on s'en écarte, cet art ne peut
que décliner. On y voit encore peu de portraits; je n'y en connais que
deux[103]; ce genre intéressant ne devrait pas être plus négligé que les
autres, surtout, lorsque les David, les Gérard, les Prudon, les Robert
Lefebvre et les Kinson y ont presque égalé les plus parfaits modèles. Ce
dernier possède dans son atelier plusieurs tableaux-portraits dont il
peut disposer, et qui sont aussi remarquables par le charme et
l'expression de la figure, que par le naturel des attitudes, le piquant
du costume, la vérité des draperies et l'élégance des accessoires.»