Il ne faut se servir dans les monumens publics que de matières
solides.--Passage extrait du voyage de Kamgki, par M. le duc de
Lévis.--Faire moins et faire bien.--Imiter ses ancêtres.--Mosaïques des
Invalides et du Musée.--Nos modes contribuent à leur
destruction.--Peintures à fresque.--La Mosaïque doit être plus
particulièrement encouragée.--Musée royal.--Mouleurs en plâtres ou
réparateurs des statues.--Dissertation historique sur la Vénus de
Milo.--Rapprochemens singuliers entre cette Vénus du Musée français et
une autre Vénus du british Muséum.--Zodiaque de Denderah.--Anecdote sur
l'aiguille de Cléopâtre.--Lacune presque continuelle dans les tableaux
du grand Musée.--Moyens d'y suppléer.--Projet d'un complément
conservateur de ce monument.--Musée du Luxembourg.--Lacunes essentielles
à remplir.
Le lendemain, en nous rendant au Musée des Antiques, dont Philoménor
n'avait vu que très-rapidement les plus belles statues, le jeune Grec
me dit: «Plus je réfléchis au sujet de notre conversation d'hier, et
plus je me suis convaincu de la solidité de vos censures. Je deviendrai
même plus exigeant; si l'on m'en croyait, jamais dans les grands
monumens on ne mettrait en usage ces pierres fragiles[88], dont un hiver
un peu rigoureux peut altérer la frêle beauté, accident arrivé à
plusieurs jolies fontaines de Paris. L'ouvrage du sculpteur est mutilé,
et la main d'oeuvre a été payée aussi chèrement que si l'artiste eût
travaillé sur le marbre des Apennins et des Pyrénées. N'employez donc à
l'avenir que le bronze le plus solide, que le marbre le plus ferme, que
le granit le plus dur, et surtout des cimens d'une composition presque
indestructible; certes, vos mines et vos carrières ne sont pas épuisées;
faites moins, s'il le faut, mais faites bien. Travaillez pour vous, rien
de plus juste; mais n'oubliez ni vos enfans ni la postérité. Eh! que
seriez-vous, si avec le souvenir de leurs vertus, vos pères ne vous
eussent pas légué les monumens de leur génie?
«Pour vos réunions sociales, et religieuses ils avaient élevé de
magnifiques édifices; pour protéger vos héritages, ils avaient couvert
vos montagnes d'immenses forêts. Peu reconnaissans de tant de bienfaits
multipliés, vous avez laissé dépérir ou peu conservé les uns, et
détérioré ou abattu les autres; et ces édifices vous avaient transmis
les élémens de leur civilisation et de leurs arts; ces bois étaient
comme les paratonnerres naturels de vos champs et de vos vignobles; vous
avez dédaigné l'expérience de vos ancêtres; aussi, chaque année, vos
annales l'attesteront, des accidens inattendus, et les fléaux
continuels du ciel semblent les venger de votre ingratitude.» «J'en
gémis comme vous, mon cher Grec, lui répliquai-je; hélas! nos modes même
semblent conspirer avec les saisons pour mutiler des ouvrages
admirables. Que deviendront les belles mosaïques[89] de certains
édifices publics, et principalement celles qui se trouvent sous le grand
dôme des Invalides?» «Que deviendront, ajouta Philoménor, les
magnifiques compartimens des anciennes salles du Musée royal, qui,
dégradées par suite des enlèvemens de 1815, n'ont pas été rétablies?
Que deviendront, enfin, les parquets si agréablement variés, si
artistement combinés, des nouvelles galeries du même établissement que
nous parcourons, si l'on souffre plus long-temps que ces chefs-d'oeuvre
soient continuellement broyés par le fer destructeur de vos chaussures
modernes?» «Mil huit cent quinze! m'écriai-je aussitôt, vous me rappelez
des souvenirs bien douloureux; ce fut dans cette année de fatale
mémoire, que l'Apollon, la Vénus, le Méléagre, le Gladiateur, le Torse
et le Laocoon ont été perdus pour la France; mais oublions des malheurs
irréparables.
«Comme vous le voyez, on a disposé avec beaucoup de goût les morceaux
précieux qui nous sont restés; ils ont été placés dans une espèce de
temple où le luxe des marbres les plus rares fait ressortir davantage la
merveilleuse beauté de ces antiques. Les premières salles, disposées
pour les recevoir et qui renferment les plus célèbres monumens, semblent
réclamer aussi cette parure indispensable. Le pinceau ne peut rendre
assez fidèlement la brèche et le granit sur les murs et les piédestaux,
pour dédommager de la réalité. L'imitation de ces substances si polies
et si brillantes n'est tout au plus tolérable qu'à des distances
très-éloignées, d'où l'oeil le plus perçant est lui-même induit en
erreur. J'admire l'agencement et la pondération de nos vases, de nos
colonnes, de nos candélabres, de nos urnes, de nos statues et cette
profusion de bas-reliefs sauvés des insultes du temps. Mais je voudrais
qu'à l'avenir nos artistes ne se reposassent plus sur le mouleur en
plâtre[90], lorsqu'il s'agit de les réparer; et que nos plus habiles
sculpteurs eussent le noble orgueil d'oser se montrer les émules des
Phidias ou des Athénodore, et de marcher en cela sur les traces des
Angelo[91] de Montorsole.
«Il me paraît que l'on commence à prendre ce système, puisque les
directeurs du Musée viennent, dit-on, de proposer un prix de quinze
cents francs à celui qui donnerait aux deux bras tronqués de la belle
Vénus de l'île de Milo, la position la plus gracieuse et surtout la
plus analogue à l'intention première du sculpteur qui créa ce
chef-d'oeuvre. Était-ce une Vénus genitrix, ou victorieuse, ou pudique?
M. Durville, à qui nous devons sa découverte, et qui l'a vue presque
sans mutilation, a fixé irrévocablement toute incertitude à cet égard,
dans son intéressante relation hydrographique de la gabare du roi, _la
Chevrette_.
«Trois semaines, dit-il, environ, avant notre arrivée à Milo, un paysan
grec, bêchant dans son champ renfermé dans l'enceinte probablement de
l'antique Melos, rencontra quelques pierres de taille; comme ces
pierres, employées par les habitans dans la construction de leurs
maisons, ont une certaine valeur, cette considération l'engagea à
creuser plus avant, et il parvint ainsi à déblayer une espèce de niche
dans laquelle il trouva une statue en marbre, deux Hermès, et quelques
autres morceaux de la même matière[92].
«Lors de notre passage à Constantinople, M. de Rivière m'ayant beaucoup
questionné sur cette statue, je lui dis ce que j'en pensais; et je
remisa M. de Marcellus, secrétaire d'ambassade, la copie de cette
notice.
«À mon retour, M. de Rivière m'apprit qu'il en avait fait
l'acquisition, et qu'elle était embarquée sur un des bâtimens de la
station.»
«J'ajouterai d'autres faits qui m'ont paru très-authentiques.
«M. l'ambassadeur la fit acheter de moines grecs, qui en avaient compté
trois cents francs au propriétaire. Mais au moment où M. de Marcellus
arrivait pour se la faire livrer, les Anglais[94] l'avaient déjà fait
transporter sur un de leurs vaisseaux, sans doute avec le projet de
l'expédier à Londres. Afin de mieux cacher ce dessein, et de faire plus
sûrement et sous un prétexte plausible, rompre le marché contracté au
nom de l'envoyé de France, il est à présumer qu'on mît en avant les
Papas, qui, disaient-ils, ne pouvaient tenir à leur engagement, ni se
dispenser d'envoyer ce beau morceau d'antiquité à un prince de leur
nation, grand amateur des arts, et dont ils craignaient de perdre la
protection à Constantinople, s'ils oubliaient de lui en faire hommage.
«Les réclamations de justice étant employées sans succès, on fut obligé,
pour la faire restituer, d'employer la force... On se battit; la Vénus
de Milo fut le prix de la victoire; et c'est uniquement au zèle, à
l'intrépidité et au courage du jeune secrétaire que nous devons la
propriété de cet inestimable chef-d'oeuvre, ainsi que de plusieurs lampes
et candélabres, qui ne sont pas encore exposés à la curiosité du public.
On assure que le nouvel ambassadeur près la Porte, M. de La
Tour-Maubourg, a reçu des ordres du gouvernement pour faire de nouvelles
fouilles à Milo.»
«Ces détails sont très-intéressans, me dit Philoménor; mais je vous en
donnerai d'autres qui vous étonneront sans doute.
«Les Anglais ne doivent pas regretter la perte de ce monument,
puisqu'ils ont à Londres, dans leur British Muséum, une statue
absolument pareille, également composée de deux morceaux de marbre ayant
à peu près, je crois, la même hauteur, la même pose, la même attitude,
les mêmes ornemens, et qui a presque éprouvé les mêmes dégradations.
«Pour moi, je puis vous assurer que pendant mon séjour à Londres, j'ai
vu de mes propres yeux cette statue, en tout semblable à celle dont M.
Durville communiqua à M. de Rivière la description écrite et si
parfaitement détaillée, lorsqu'il l'eut aperçue pour la première fois en
herborisant à Milo.
«A statue of Venus, naked to the waist, and covered with drapery
from thence downwards. The drapery, though bold, is light and
finished, and is supported, being thrown over the right arm. The
attitude of the statue is easy and graceful, and the inclination of
the head perfectly corresponds with the character and expression of
the whole figure. The sculpture is of the highest order; and the
original polish of the marble is admirably preserved; but the left
arm, the right hand, and the tip of the nose have been restored.
Upon the whole this figure may rang as one of the finest female
statues which have been yet discovered.
«It consists of two pieces of marble imperceptibly joined at the
lower part of the body within the drapery. The marble of which the
body is composed is of a lighter colour than that of which the
drapery is formed; and the beautiful effect produced by this
contrast, proves that it was not an accidental circumstance, but
was the result of previous knowledge and skill in the artist. It
was in consequence of the two parts being detached, that they were
allowed to be exported from Italy as fragments of two different
statues.
«This exquisite pièce of sculpture was found in the ruins of the
maritime baths of the emperor Claudius[96], at Ostia, by M. Gavin
Hamilton, in the year 1776. A figure of Venus very nearly
resembling the present, but with the position of the arm reversed,
occurs on a medallion in bronze of Lucilla[97], where the goddess
is represented standing at the edge of the sea or at the head of a
bath, surrounded by Cupids, one of which is leaping into the
water[98]; and it is not improbable that the present statue might
have been placed, as an appropriate ornament, in the baths which
were constructed on the spot where the statue was discovered. It is
6 feet 11 inches 1/2 high; the latter measures 4 5/9 inches.»