Penchant des décorateurs pour les colifichets qui se renouvellent
souvent.--Bas-relief de Louis XIV à Versailles.--Bas-relief du même
monarque au Musée détruit des Petits-Augustins.--Morceaux intéressans
qui s'y détériorent d'un jour à l'autre.--Nécessité d'un nouveau
répertoire de ces objets précieux.--Musée d'architecture.--Critique du
projet d'un architecte.--Recréer l'ancien Musée français avec les débris
non replacés.--Nécessité d'un répertoire nouveau de ces objets
précieux.--Fondation d'un Musée de sculpture moderne.--Établissement
d'un Musée universel statuaire en modèles de plâtre.--Musée des copies
des plus excellens tableaux que nous avons perdus ou que nous n'avons
jamais possédés[79].--Réponses péremptoires aux objections que l'on
ferait à ce sujet.
«Mais doit-on espérer cette épuration du goût? Je l'ignore, mon cher
Grec; nos décorateurs ont une tendance si naturelle pour les
colifichets qui se renouvellent souvent, que dans un des salons du
palais de Versailles on a refait soigneusement en plâtre un bas-relief
détruit, représentant Louis XIV victorieux; et, je le dis avec douleur,
on laisse exposé à tous les genres de mutilations[80] et dépérir en
plein air, dans la cour de l'ancien Musée français, un grand et
magnifique médaillon en marbre blanc, à peu près de même grandeur, où
Coustou a sculpté le grand roi passant le Rhin, à la tête de son armée.
«L'ancien jardin des Augustins où une partie des tombeaux, des urnes,
des bas-reliefs et des pyramides sépulcrales étaient dispersés sous les
saules et les cyprès que l'on y avait plantés, n'existe plus; la
fontaine dont l'eau limpide serpentait à travers les fleurs et les
débris, m'a semblé tarie; les blocs de pierres destinés à élever sur ce
sol funèbre le temple des arts, couvrent cet espace où l'on aperçoit à
peine les vestiges de la plus faible végétation. Tel est le sort des
choses de ce monde; les ruines chassent les ruines qui en avaient
remplacé d'autres, pour faire place à des monumens nouveaux. On démolira
même la façade du château de Gaillon, dont l'architecture est si
gracieuse et si légère; où l'acanthe[81] semble sortir de la pierre, et
y développer en rosaces ses feuilles si élégamment échancrées; où des
génies aériens paraissent s'élancer de la base des pilastres pour en
soutenir la pesanteur. Si l'on suit le plan d'un des architectes, on
transportera cette façade sur la même ligne que celle du château d'Anet.
Une pareille transmutation ne paraîtra-t-elle pas complètement absurde?
Ne blesse-t-elle pas toutes les lois de pondération et d'ensemble si
indispensables dans les monumens réguliers, et conséquemment du bon
goût, puisque d'un côté vous auriez d'admirables édifices, et de l'autre
l'aspect hideux de gros murs insignifians qu'il faut absolument
renverser, pour ne pas mettre la perfection en regard de la rusticité?
Ne vaudrait-il pas mieux replacer les débris du palais du cardinal
d'Amboise en face de celui de Diane de Poitiers, qui, tous deux
parallèles, accompagneraient la grande entrée de l'école des beaux-arts?
On pourrait relever, à la suite, sur les deux côtés, d'autres débris de
chapelles, de tours, de portiques, de colonnades, entre lesquels on
arriverait au nouveau monument, que l'on apercevrait au fond, et qui
aura, dit-on, tout le mérite d'une belle simplicité.»
«L'architecture aurait pour lors un petit Musée, me dit mon Grec; où
serait-il plus convenablement placé que dans le lieu même où se donnent
les leçons, où la démonstration pratique serait ainsi jointe aux
théories?» «Mais, hélas, repris-je, quand reverrons-nous dans un local
convenable les trésors en tout genre qui nous ont été légués par l'école
française?
«Le gouvernement, par des motifs que nous respectons, ayant supprimé le
Musée des monumens français, pour rendre un grand nombre des objets
qu'il renfermait à leur primitive destination, des regrets fondés
s'élèveraient à ce sujet, si, dans leur dispersion, ces augustes
chefs-d'oeuvre étaient trop éloignés des artistes auxquels ils doivent
servir de modèles. Il serait donc utile de rétablir en petit, avec les
monumens qui ne peuvent être réclamés, un Musée qui, par la force
d'événemens déplorables, était devenu si grand et si complet. Pour
remplir ce but, il faudrait alors classer les morceaux précieux dont il
serait composé, d'après le plan tracé jadis par M. Lenoir, ce savant à
qui la France a tant d'obligations; plan où l'on suivrait l'échelle des
siècles, depuis les temps de barbarie jusqu'aux jours plus heureux qui
leur ont succédé. La restauration de ce Musée détruit doit paraître plus
urgente, s'il est vrai, comme on l'assure, que tous les objets d'art
disséminés dans les galeries, salles, cloîtres, jardins et souterrains
de l'ancien établissement, n'aient pas été exactement inventoriés,
comptés et numérotés lors de sa suppression. Ce serait le moyen le plus
efficace d'arrêter les mutilations du temps et des vandales, et
peut-être aussi d'empêcher que de curieux débris ne soient égarés ou
perdus. On compléterait cette vénérable collection, en réunissant
ailleurs les productions les plus marquantes du ciseau moderne.
L'émulation des artistes en ce genre serait plus excitée, si les
chefs-d'oeuvre des Canova français étaient acquis et rassemblés chaque
année dans une des salles du Louvre par le gouvernement, et y
partageaient les suffrages que les vrais connaisseurs ne cessent de
prodiguer aux peintures des Lethiers, des David, des Gérard et de nos
autres Apelle, qui semblent se disputer la palme dans les galeries du
Luxembourg.
«L'art statuaire gagnerait beaucoup, selon moi, si l'on mettait à part,
dans un vaste local, les copies en plâtre ou en stuc, fidèlement
modelées, des statues, bustes, bas-reliefs, vases et candélabres les
plus parfaits, que nous avons perdus en 1815, ou que même nous n'avons
jamais possédés, et qui se trouvent en Italie, en Espagne, en Hollande,
en Angleterre, en Allemagne et en Russie[82].
«Un pareil dédommagement dont Rome nous a donné l'exemple après le
traité de Tolentino[83], et dont l'utilité et l'agrément seront sentis,
est d'autant plus facile à obtenir, que nous sommes en paix avec les
puissances qui possèdent les originaux, et que cette conquête innocente
ne peut nullement en détériorer les prototypes. Nous avons acquis déjà
des sujets bien importans pour commencer un semblable Musée, depuis que
l'on a reçu en France les statues-modèles du groupe de Niobé et de ses
enfans, dont le grand Duc de Toscane vient de faire présent à Sa
Majesté.
«On ne veut dans les Musées français que des tableaux originaux, et
j'applaudis le premier à ce système; cependant lorsque certains
chefs-d'oeuvre nous sont ravis pour toujours, lorsque le temps les mine,
les ternit et les encroûte, le seul moyen, humainement parlant, de
conserver la pensée du génie, (indépendamment de la gravure) est un
calque parfait, tel que la Cène, par Léonard de Vinci, qui se voit à
Paris dans la galerie d'Apollon du Louvre. Le grand principe qui
excluait toute copie de l'enceinte du grand Musée, une fois violé, je
ne vois pas de raison qui empêche de le transgresser encore, en prenant
seulement la sage précaution de reléguer dans les autres appartemens du
même palais les excellentes imitations faites par nos jeunes peintres de
tous les tableaux capitaux qui nous sont échappés, ou qu'une prudente
défiance avait soustraits aux droits de la victoire, tels que ceux de la
belle galerie de Dusseldorf. Une semblable collection me semblerait
avoir un très-grand intérêt.»