Corps législatif.--Observations de Philoménor sur ce palais.--Fameuse
pétition relative aux émigrés.--Vues diverses de l'auteur à ce
sujet.--Légère rétribution.--Domaines en Corse.--Statues de la salle du
palais.--Anecdote inédite sur le buste de Louis XVII.--Voeux de l'auteur.
Après avoir considéré l'ensemble du temple des lois: «Entrons, dis-je à
mon compagnon de voyage; cela n'est pas ordinairement très-facile. Sous
le frivole prétexte d'une augmentation de députés[72], on a jugé à
propos, depuis peu et sans aucune nécessité, de faire disparaître des
tribunes très-commodes et qui ne devaient nuire à personne; on en a
conservé d'autres très-élevées d'où l'on voit mal, d'où l'on entend
difficilement nos meilleurs orateurs; il faut croire que l'on
reviendra[73] sur une mesure inutile et désagréable pour les amateurs
de l'éloquence parlementaire.» Grâce au costume étranger de mon Grec et
à une carte dont je m'étais muni, nous fûmes introduits. Ce jour-là on y
lut une importante pétition adressée à l'assemblée, et dont le but était
d'adoucir le sort des victimes de la fidélité, je veux dire des martyrs
de la monarchie. «Quelle proposition plus juste devrait être accueillie?
me dit Philoménor; ce serait le vrai, le seul moyen de réparer toutes
les injustices, de cicatriser toutes les blessures, d'apaiser toutes les
haines et de ménager une réconciliation générale, en dissipant une bonne
fois toutes les inquiétudes des nouveaux acquéreurs, en calmant pour
jamais, par une transaction nationale, des remords que les lois n'ont
pas fait taire dans le secret des coeurs, au moment où la politique et la
nécessité consacraient l'incommutable jouissance des biens confisqués
et vendus.»
«Une réconciliation générale! m'écriai-je; ô mon cher Philoménor! quel
beau moment! quel heureux jour que celui où descendant de leurs bancs,
ne connaissant plus ni la gauche, ni la droite, ni le centre, oubliant
les rivalités d'opinion, les rixes scandaleuses, les antipathies
insensées, tous les Français se tendraient des bras amis, des bras
fraternels, et s'embrasseraient, à l'ombre du trône conciliateur qui
aurait comblé pour jamais l'abîme des révolutions! Mais quel moyen
serait ouvert pour indemniser convenablement tant d'infortunés, sans
froisser les intérêts nouveaux? Ne serait-il point possible de prendre,
pendant une année ou deux, quelques centimes sur l'impôt foncier et
indirect, et de faire une retenue progressive sur les salariés de
l'État? Une indemnité raisonnable aurait bientôt des bases solides et
presqu'imperceptibles. Par là, les classes les plus riches de la
société, les classes les plus intéressées à conserver le bon ordre,
auraient contribué à ce grand acte d'équité, sans que la propriété
territoriale, déjà si grevée, l'eût été beaucoup plus; et ceux qui
reçoivent des honoraires du gouvernement, n'auraient pas lieu de se
plaindre, si, par un sacrifice momentané, ils avaient rendu
véritablement leurs places inamovibles, en se mettant pour jamais à
l'abri des commotions politiques qui en ébranlent souvent la solidité et
la permanence. Enfin l'honnête homme, l'ami sincère de son pays,
éprouverait-il quelques regrets? Non, il ne croirait pas payer trop cher
la réunion de tous les Français.
«Enfin, si mon plan n'était pas entièrement adopté, la concession des
immenses propriétés[74] que possède le gouvernement dans quelques-unes
de nos îles telles que la Corse, et qui, faute d'une culture soignée,
sont plus onéreuses que lucratives, offrent encore d'autres moyens
d'indemnité. On sent qu'un pareil projet entraîne nécessairement de la
part du concessionnaire l'obligation de fournir aux nouveaux colons des
avances pour les défrichemens, et des encouragemens pour les
agriculteurs que les nouveaux propriétaires seraient autorisés à y
conduire. Mais aussi, quels prodigieux avantages pour la France, une
bonne fois affranchie d'une dette sacrée! La population de cette île,
augmentée par ce surcroît de colonisation, la soustrairait à l'impôt
volontaire de cinq à six cents mille francs, qu'elle paye chaque année
aux Lucquois et autres peuples d'Italie, qui se rendent en Corse pour
aider aux travaux de l'agriculture, somme assez considérable qui en sort
pour n'y rentrer jamais.
«Les produits agricoles et industriels de la Corse devenus plus
nombreux, dispenseraient ses habitans d'exporter de l'étranger une
partie des objets de première nécessité. Et, peut-être, un jour, dans
des années où le continent serait frappé de stérilité, cette colonie
serait à même de faire refluer au sein de la mère patrie des
subsistances que la France ne payerait plus si chèrement (comme par le
passé) à la Crimée, à l'Italie et à l'Afrique. Cette île enfin, enrichie
même par cette concession nationale faite au malheur, serait attachée
par de nouveaux noeuds à la métropole, et rendrait au centuple un
bienfait accordé par la justice, la politique et la sagesse.»
Après la séance nous visitâmes les différentes salles qui environnent le
sanctuaire législatif.
De bonnes copies du Laocoon et de la mort de Lucrèce, en bronze, et
quelques excellens tableaux, tels que le Socrate buvant la ciguë, le
Philoctète blessé, le Bélisaire mendiant, les notables de Calais se
dévouant pour leur patrie, fixèrent notre admiration. Cependant
Philoménor me témoigna sa surprise, lorsqu'il s'aperçut que les bustes
de nos augustes princes, et les statues des sages de Rome et d'Athènes
étaient uniquement modelés en plâtre[75]. Son indignation fut extrême
lorsque je lui appris que la statue en pied du prisonnier de
Sainte-Hélène y était en marbre.
«Vous y remarquez, lui dis-je, le buste de l'infortuné Louis XVII[76];
ceux qui l'ont connu assurent qu'il est parfaitement ressemblant.
L'original exécuté en marbre par M. Deseine, statuaire, d'après les
ordres de Marie-Antoinette, eut une bien étrange destinée.
«Au dix août 1792, le jeune dauphin avait quitté pour toujours avec sa
famille, le palais de ses pères, lorsqu'une troupe de forcenés, répandue
dans les appartemens du château, pénétra jusque dans le boudoir de la
reine, où ce buste était placé.
«Reconnue par quelques-uns de ces brigands, l'image du prince reçut
quelques coups de sabre; arrachée de son piédestal, jetée ensuite par
une des croisées du château[77] sur les cadavres des défenseurs du trône
qu'on venait d'égorger, elle fut pour ainsi dire toute couverte et tout
imprégnée de leur sang.
«C'est dans cet état déplorable que l'aperçut un pauvre savetier qui
traversait alors la cour des Tuileries. Cet artisan s'étant imaginé que
cette tête mutilée et presque informe, dont il ne connaissait ni le
prototype ni la valeur, pourrait lui être de quelque usage dans sa
profession, la prit et la cacha dans sa loge, qui se trouvait peu
éloignée du palais.
«Bien long-temps après le règne de la terreur, un général vendéen fit un
voyage à Paris; par le hasard le plus singulier, il se logea dans un
hôtel dont notre savetier était devenu le concierge. Un jour, l'officier
supérieur dont je viens de parler, grand partisan d'antiquités et de
raretés en tout genre, chargea son portier de remettre à la diligence
quelques vases étrusques qu'il avait achetés à Paris, et dont il voulait
orner la galerie du château qu'il habitait.
«Ces vases étrusques firent souvenir le commissionnaire de ce petit
buste dont il s'était emparé au milieu du pillage et du sac des
Tuileries. Il alla le chercher et l'offrit en présent à l'amateur
royaliste. Quelle fut la surprise, l'indignation, la joie,
l'enthousiasme de celui-ci, lorsque, malgré les dégradations, il
reconnut les traits du jeune roi et le nom du sculpteur! Il accepte le
don, dissimule son bonheur et tous les sentimens divers qu'il avait
éprouvés; mais forcé de quitter la capitale le lendemain même, et
désirant faire restaurer le monument avant de l'emporter dans son pays,
il donne quelques pièces d'argent au portier, lui confie, en partant, un
trésor que sa fidélité lui rend inappréciable, et lui enjoint surtout de
le serrer avec soin.
«Deux ans s'écoulent; cet officier revient à Paris, et s'empresse de se
faire conduire à son ancien hôtel qui était devenu pour lui comme une
espèce de temple sacré.
«À cette époque, Bonaparte gouvernait la France; il avait voulu dégager
les Tuileries. Des rues entières achetées et abattues avaient disparu.
L'hôtel où demeurait le dépositaire du buste, ayant, comme beaucoup
d'autres, subi le sort commun, avait été rasé jusqu'aux fondemens. On
concevra facilement le désespoir de notre royaliste; il multiplie
toutefois les informations, les recherches, et il parvient à découvrir
que le portier, forcé de changer de domicile, s'était retiré, disait-on,
du côté du Temple. Dans cet endroit la population est immense; et
l'indication était bien vague; cependant au moment où le fidèle vendéen
faisait de nouvelles enquêtes, une vieille femme, logée près des
démolitions, en fut instruite, et le tira subitement d'embarras, en
remettant entre ses mains le précieux dépôt; elle lui apprit de plus,
qu'en s'éloignant du quartier, l'honnête portier l'avait priée de le
rendre au propriétaire, si elle le rencontrait jamais, et d'acquitter
ainsi, ajoutait-il, un devoir de conscience.
«Par une suite de petits événemens bizarres que, pour différentes
raisons, je m'abstiendrai de rapporter, cette effigie de Louis XVII est
maintenant dans les magasins du grand Musée, et malheureusement dans le
plus mauvais état possible. L'habile sculpteur qui fit ce monument
d'après nature, vit encore; il est dans la force de son talent[78]; il
possède dans son atelier un plâtre original, modèle extrêmement
ressemblant de ce malheureux prince; on ne devrait donc pas, ce me
semble, négliger de faire sculpter un nouveau buste par le ciseau aussi
fidèle que savant de cet excellent artiste.
«Ah! puissent, ajoutai-je encore, puissent les images de nos monarques
et de nos princes légitimes, retracées en marbre ou en albâtre, n'avoir
plus l'air d'être provisoires, et devenir immortelles comme notre amour
et leurs vertus!»