Il faut être constant dans l'exécution des plans mûrement réfléchis et
arrêtés;--Puérilité des décors employés dans les fêtes et cérémonies
d'apparat.--Moyen d'y remédier.--Rétablir quelques réglemens de
l'ancienne Académie.--Combien il est dangereux de laisser sortir de
France des chefs-d'oeuvre introuvables.--Regrets de l'auteur sur leur
disparition et leur sortie de France.--Exemples frappans.--Collection
Fesch.--Magnifique Paul-Potter.--Armure du chevalier La
Hire.--Introduction en France d'une loi romaine
conservatrice.--Non-seulement il faut conserver, mais faire encore de
nouvelles acquisitions.--Anathême lancé sur certains artistes.--Moyens
de se procurer de nouvelles richesses en antiques.--Voyages en Grèce, en
Italie, d'un homme célèbre.--Espérances trompées des amateurs des
arts.--Facilité de découvrir de nouveaux monumens.--Pêche monumentale du
Tibre.
«Jamais la Société des Amis des arts n'aurait, selon moi, plus de droits
à la reconnaissance générale, si elle faisait sentir que des plans une
fois arrêtés, d'après un mûr examen, ne doivent plus recevoir aucune
modification des architectes qui souvent se succèdent dans le même
emploi avec une si grande rapidité, et que tant de passions diverses
portent à critiquer les opérations de leurs confrères.
«Oui, j'oserai l'affirmer, sans cette constante persévérance à suivre
scrupuleusement des projets définitivement adoptés, lorsqu'ils ont été
tracés par un homme de génie, jamais nous n'aurons de beaux monumens,
parce qu'ils ne seront que le composé d'idées incohérentes[53], et non
le produit d'une idée simple et unique dans tous ses rapports. Cette
observation paraîtra d'autant plus importante, qu'on a proposé, dit-on,
de faire subir les plus grandes métamorphoses à certains embellissemens
de Paris déjà fort avancés, tels que la fontaine de l'Éléphant, dont les
frais énormes sont plus qu'à moitié faits; monument qui, malgré les
censures, n'en serait pas moins digne de la nation française. On blâme
les oeuvres de ses prédécesseurs; et les dessins, les travaux éphémères
de certains artistes en place paraissent souvent être le fruit de
conceptions puériles, comme il est aisé de s'en convaincre en se
rappelant ces anges de planches découpées, ces fleurs en peinture que
l'on a vus si ridiculement figurer, depuis trois ans, aux reposoirs du
Louvre, lorsque la pompe des lieux exigerait exclusivement des statues
de bronze et des corbeilles remplies de tous les trésors de la
nature[54].
«Perdons un instant de vue ces riantes cérémonies. Dans ces
commémorations funèbres qui doivent durer autant que la monarchie, quel
effet produisent ces catafalques, ces urnes, ces patères en bois peint
et argenté? Je suis toujours plus surpris de ne pas voir à Saint-Denis
plus de vases d'argent ou d'albâtre; un mausolée, soit en stuc, soit en
tôle moirée, soit en pièces de marbre, qu'avec quelques soins on
pourrait chaque année ajuster ou désunir à volonté. Ces riches
accessoires s'accorderaient parfaitement avec les voiles de crêpe, le
manteau d'or, de velours et d'hermine qui cachent à demi le sceptre, la
couronne et l'urne sépulcrale.
«Jamais la Société des Amis des arts ne deviendrait plus précieuse à la
patrie, si, en se rapprochant du but principal de son institution
primitive, elle procurait chaque année de nouveaux modèles aux artistes,
en empêchant de sortir de France, par des achats bien entendus, tant de
chefs-d'oeuvre antiques et contemporains, que les estimations trop basses
des appréciateurs de nos musées et le plus dangereux cosmopolisme
laissent souvent passer à l'étranger, qui très-sagement profite de nos
fautes. Rien ne prouve mieux combien il serait important de modifier la
composition de cette espèce d'aréopage réputé presqu'infaillible, que
les faits que je suis à même de vous conter, faits qui démontrent que
leurs jugemens ne devraient pas être sans appel. Un amateur, qui avait
besoin d'argent, mit en dépôt un Van Dyk chez un fonctionnaire public.
Ce portrait fut estimé valoir à peine huit cents francs par quelques
experts du Musée qui avaient été consultés. Nonobstant cette faible
appréciation, le dépositaire, plus vrai connaisseur, prêta six mille
francs, pour un temps indéfini, au propriétaire de ce tableau, qui,
quelques mois après, ayant probablement trouvé l'occasion de le vendre
plus cher, le retira des mains du prêteur, en lui remboursant
entièrement la somme de six mille francs qu'il en avait reçue. Voici
d'autres anecdotes que je puis garantir. Un magnifique Paul Potter était
à vendre; et, comme l'on sait, nous n'en avons que deux au Musée du
Louvre et deux autres à l'Élysée Bourbon. Au Louvre, un seul est achevé;
le plus grand n'est qu'une belle esquisse: l'autorité fut avertie à
temps, elle envoya ses experts. Le Paul Potter fut visité, lorgné,
examiné, battu à froid, la chose se devine; ce tableau ne sortait point
des magasins de ces messieurs, pas même de ceux de leurs confrères; et
pendant qu'ils mésoffraient, le possesseur de ce chef-d'oeuvre,
impatienté de tant de pourparlers et de délais, le vendit ou le troqua.
Il est, dit-on, passé en Allemagne. Par suite encore des mêmes
temporisations, le Musée d'artillerie n'a pu recouvrer, malgré les
offres les plus séduisantes mais tardives, l'armure du chevalier La
Hire, frère d'armes de Jeanne d'Arc, armure dont l'authenticité
paraissait constatée par une tradition[55] respectable. C'est
l'Angleterre qui possède maintenant ce précieux trophée.
«On a laissé acheter par la Russie, pour la somme modique de douze à
quatorze cent mille francs, une grande partie de la précieuse collection
de la Malmaison, si riche en antiques, en tableaux de toutes les écoles,
notamment en Claude Lorrain, en Paul Potter, en Rembrandt, en statues de
Canova, en raretés de toute espèce. La Prusse a traité de la galerie
Justiniani, dont nous eussions pu nous réserver les morceaux les plus
remarquables.
«À la vente du mobilier du cardinal Fesch, pour quelques mille francs de
plus ou de moins, nous avons perdu des bas-reliefs admirables, des vases
d'albâtre fleuri[56], des statues, un buste de Cicéron en marbre,
original unique, que lord Wellington a transporté, dit-on, dans un de
ses palais en Angleterre. Cette année, le superbe cabinet de M. Crawfurt
a été dispersé peut-être aux quatre coins de l'Europe[57]. J'ai eu même
la douleur de voir les portraits des personnages les plus illustres,
peints par les plus grands maîtres des différens siècles et des
différentes écoles, passer entre les mains de simples particuliers,
lorsqu'ils auraient dû compléter les collections du Musée, ou du moins
rentrer dans les châteaux royaux, dont la plupart étaient sortis. Je
puis vous affirmer qu'un Amour bandant son arc, faisant partie de la
même galerie, est passé entre les mains de deux artistes, et qu'il fut
peu de temps après marchandé pour le roi de Prusse. Cet Amour se voyait
autrefois (en 1814) dans l'ancien Musée; la France laissera-t-elle
échapper ce chef-d'oeuvre? Si l'administration ne juge pas à propos
d'augmenter dans sa collection les oeuvres d'artistes dont elle possède
déjà beaucoup d'originaux, au moins devrait-elle saisir l'occasion,
lorsqu'elle se présente, de s'enrichir des productions des peintres ou
des statuaires dont elle n'a pas une seule composition, telles que
certains tableaux que j'ai vus dans les cabinets de M. de St.-Victor et
de M. Miron; je vous parlerai spécialement d'un tableau de genre qui m'a
paru très-intéressant[59]; il est vulgairement connu sous le nom des
Musiciens ambulans, par Diétrick; on croit y voir respirer les
personnages; le son de leurs instrumens semble sortir de la toile et
frapper votre oreille de la plus douce harmonie.
«Ignore-t-on que nos marchands d'antiques possèdent encore dans ce
moment beaucoup de meubles magnifiques, parfaitement conservés, et que
l'on voyait jadis au Louvre, sous les Valois, Henri IV et ses
successeurs, et qui seraient beaucoup mieux placés dans quelques
appartemens de Fontainebleau ou de Chambord, que ces meubles modernes
qui contrastent si mal avec l'architecture du siècle de François Ier,
tels entre autres, on nous a montré dans un seul magasin un magnifique
bureau renfermant une statue de jaspe et de pierres précieuses; deux
nègres appartenant au genre de sculpture polychrome[60], offerts à Louis
XIV; un buste de Turenne par Coustou; un Voltaire dans sa jeunesse,
sculpté en marbre par Lemoine; enfin, une superbe colonne de granit
oriental, sortie de la galerie de Florence. Oubliera-t-on de conserver à
la France un des plus rares chefs-d'oeuvre de Van Dyk[61], celui du bazar
européen, et quelques-uns des plus marquans du Musée de la rue du
Temple[62]?»
«Pourquoi votre gouvernement n'introduirait-il pas en France, reprit
Philoménor, quelques dispositions d'un décret pontifical très-connu? Il
est rigoureux, j'en conviens, et même il m'a beaucoup contrarié dans mes
projets pendant le séjour que j'ai fait à Rome; en faisant subir à cette
loi conservatrice quelques modifications indispensables, elle devra vous
paraître infiniment sage. Qu'aucun objet d'art antérieur à ce siècle ne
puisse désormais franchir vos frontières, et conséquemment sortir de
France, sans une permission expresse d'une autorité compétente qui,
préalablement, exercerait une salutaire inquisition pour empêcher que la
loi ne fût éludée; que les directeurs de vos Musées de Paris et des
départemens obtiennent encore et conservent pendant un temps fixe, trois
mois, par exemple, après l'adjudication, non-seulement le droit de
préférence, mais le droit de réméré sur les tableaux, statues,
bas-reliefs et autres productions des génies antiques ou contemporains
et qui auront été légalement exposés et vendus. Alors vous n'aurez plus
lieu de vous plaindre de ces enlèvemens désastreux, de ces déplacemens
et de ces dislocations si préjudiciables à l'art et au bonheur de la
patrie.» «Cette idée est bonne, lui dis-je; peut-être se croira-t-on
autorisé à vous faire une objection spécieuse en apparence. Ne
faudrait-il point plutôt encourager les talens modernes; et surtout ces
jeunes talens dont l'aurore est si brillante, et dont la marche hardie
semble dépasser certains artistes qui les ont précédés? D'accord; mais
je ne vois pas de raison pour favoriser, au préjudice des grands maîtres
des siècles passés, le triomphe de ces hommes, qui, dans l'espoir de
vendre plus chèrement les produits de leurs ateliers, souriaient, en
1814, au récit de nos pertes et de nos désastres, et qui, bien éloignés
du patriotisme des Hippocrate et des Callot[63], n'ont pas rougi, (je
l'ai vu) d'avilir leurs palettes et de profaner leurs ciseaux... Oui,
vous-en conviendrez avec moi, quelque parfaites que soient leurs
compositions, jamais elles ne doivent faire négliger l'acquisition des
chefs-d'oeuvre grecs, romains ou bataves, des Lysippe, des Raphaël, des
Paul Potter. Que de monumens nouveaux la France devrait encore à son
gouvernement, si quelques fonds étaient employés à explorer les environs
des villes où fleurirent jadis les colonies de la Phocée ou de l'Italie,
tels que les campagnes de Marseille, Nîmes, Aix, et surtout Autun et
Avalon[64], où des urnes, des médailles, des statues, des vases trouvés
chaque jour, font à juste titre soupçonner l'existence d'antiquités plus
précieuses. Vous ne l'avez pas ignoré, on a fait depuis la paix
quelques voyages lointains[65], on a publié une description brillante
des pays que l'on a parcourus, et comme moi, vous en avez senti tout le
mérite. Cependant, était-ce bien ce seul avantage que nous dussions
espérer d'une expédition aussi dangereuse et de recherches aussi
pénibles? Parlons vrai; c'était presque la Toison d'or que nous
attendions de ces nouveaux Argonautes.
«Ah! comme notre espérance fut trompée! Nous y avons perdu un de nos
meilleurs peintres[66]; on nous a livré, comme je vous l'ai dit, des
mémoires très-bien écrits, très-intéressans, des panoramas très-fidèles,
lorsque nous comptions sur des monumens nouveaux, sur des monumens réels
qui pussent nous consoler de ceux que nous avions perdus[67]. Oui, des
monumens aussi nécessaires pour les Français, que l'étaient pour Rome
les festins et les cirques populaires. Le célèbre voyageur dont je
parle, a répondu d'avance à nos regrets: «Le transport seul d'une tête
colossale de Thèbes à Alexandrie, coûte cinq cents guinées au consul
d'Angleterre. La position de la France ne permettait pas de pareilles
dépenses[68].» À ces raisons je n'ai point de réplique; mais dans le
dernier voyage fait en Sicile et exécuté sous des auspices protecteurs,
cette excuse ne paraîtra plus solide. N'aurait-il point été facile de
trouver dans les ruines de l'ancienne Syracuse[69] quelques
chefs-d'oeuvre jusqu'alors ignorés? Je crois qu'il faudrait profiter
d'une circonstance favorable, pour continuer des explorations sur le
continent de la Grèce, de l'Asie mineure, et surtout dans les îles de
l'Archipel. Peut-être qu'en déblayant, qu'en dérangeant, en soulevant
ces masses énormes de débris amoncelés par les siècles, peut-être,
dis-je, qu'en creusant plus avant, on trouverait des morceaux capables
de dédommager des sommes consacrées à ces utiles travaux: une pareille
entreprise ne donnerait point aux Français la réputation d'un lord
Elgin; ils auraient marché sur les traces d'un Léon X, d'un Sixte-Quint
et d'un Clément XIV. Quel savant[70] serait plus en état de remplir
cette commission délicate que le jeune voyageur qui le premier découvrit
la Vénus de Milo? Son ardent amour pour la botanique et les arts, que
nous avons été à même d'apprécier; ses vastes lumières, son discernement
exquis, son zèle infatigable pour multiplier en France les produits de
la nature et des génies antiques; enfin son patriotique
désintéressement, serait le gage de succès très-assurés et très-peu
dispendieux.
«On serait, je le présume, plus heureux qu'à la pêche monumentale et
infructueuse faite dans les eaux du Tibre. Les actionnaires n'ont pas
réussi dans cette opération, et cela se devine facilement[71]: on n'a
point trouvé de bronze, parce que le bronze se fond, se convertit en
monnaie et ne se jette point ordinairement dans un fleuve, à moins que
vous n'accusiez de cette sottise les factieux du Bas-Empire, chez qui la
passion ne laissait pas même raisonner l'intérêt, ou ces hordes de
barbares stupides qui plusieurs fois ont saccagé la ville éternelle. Les
eaux rousses du Tibre, imprégnées de matières corrosives, ont
probablement détruit, après des siècles, les marbres et les porphyres
que cent révolutions ont pu y précipiter.»
«Cette explication me semble assez juste,» reprit Philoménor, qui, en
disant ces mots, s'aperçut que je l'avais insensiblement conduit au
Corps législatif.