CHAPITRE III.

Sur le bien que la Société des Amis des arts peut produire en étendant

les premières attributions de sa

destination.--Palais.--Hospices.--Mendicité.--Fondation d'un hôtel des

Invalides religieux et d'un hôtel des Invalides civils.--Vers de

Gilbert.

«Jamais société ne deviendrait plus chère à la patrie, ajoutai-je, si ne

se bornant point à protéger par des encouragemens quelques petits

chefs-d'oeuvre sur lesquels glisse légèrement l'oeil du vulgaire, elle

daignait s'intéresser au rétablissement, à l'ornement, à la conservation

de ces grandes masses, de ces magnifiques édifices, de ces superbes

monumens qui frappent d'étonnement l'amateur le moins exercé, et qui

font véritablement la gloire des monarques et des nations; si, en fixant

son attention sur ces palais enchantés, sur ces somptueuses conceptions

du génie français, elle s'occupait encore de multiplier les simples et

modestes asiles déjà établis dans la capitale, où la pauvreté

laborieuse pût exercer tous les genres d'industrie, où l'indigence

infirme trouvât des secours assurés; et si, par ces institutions

véritablement libérales, elle réussissait à détruire le fléau de la

mendicité[12], ce fléau, la honte d'un peuple destiné par la nature à

jouer un des premiers rôles en Europe.

«L'établissement d'une autre maison de secours, absolument nécessaire en

France, d'une maison d'invalides religieux, destinée à recevoir cette

classe d'hommes indispensables dans toute société policée, devrait être

provoquée par les vrais philanthropes, ne fût-ce que par respect pour la

dignité nationale. Je veux parler de la fondation dans chaque

département, d'une maison d'asile ou de refuge pour les ministres du

culte de l'état, infirmes ou sans emploi, et dans laquelle ils

trouveraient une existence assurée et les premiers besoins de la vie

satisfaits. Une telle perspective pour leurs vieux jours les rendrait

moins rares; la morale y gagnerait, et ils en seraient plus respectés.

Je crois connaître assez les Français, pour être convaincu qu'il n'est

pas même un vrai philosophe qui ne me dît à ce sujet avec Térence: Vous

avez raison; _et nihil humanum a me alienum puto_. Mais où sont les

fonds? C'est la plus forte objection. Où sont-ils? Je répondrai: Tous

les Montyon[13] ne sont pas morts dans ce pays renommé par une

bienfaisance si journalière et si active.

«Une fois l'établissement ouvert et préparé par les soins du

gouvernement, la libéralité des coeurs généreux, et un franc seulement

pris chaque année sur le traitement des prêtres en activité[14],

auraient bientôt assuré les capitaux nécessaires pour l'entretien de ce

pieux hospice.

«Peut-être ne serait-il pas indigne de la patrie des lettres et des

arts, d'établir dans les cinq grandes villes du royaume, Paris compris,

Lyon, Strasbourg, Nantes et Bordeaux, des hôtels d'invalides pour les

artistes et les hommes de génie, rarement économes, et par suite de ce

défaut de prévoyance, malheureux dans leurs vieux jours. Il serait

honteux pour un siècle tel que le nôtre, de voir un Homère[15], un Le

Camoens[16], un Le Tasse[17], un Cervantes[18], un Malfilâtre[19], un

Dorvigny[20], un Dellamaria[21], un Gilbert[22], confondus dans un

hôpital avec les derniers des humains. Alors aucun homme de lettres ne

serait plus autorisé à répéter avec ce dernier poète, ces lamentables

vers:

«Au banquet de la vie, infortuné convive,

J'apparus un jour, et je meurs!

Je meurs! et sur ma tombe où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.

Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2) · 第 65 / 98 题