Philoménor assiste à une séance publique de l'Institut.--Ses idées sur
les salles intérieures de ce monument.--Ses questions.--Mes
conseils.--Pensée de Platon.--Piron.--Façades extérieures.--Réflexions
de Philoménor à ce sujet.--Société des Amis des arts.
Cependant, à mesure que nous visitions les monumens publics, nos
remarques devinrent plus étendues et plus importantes, et je crus que le
voyage à Paris de ce nouvel Anacharsis pouvait être utile à mon pays.
Le lendemain de cet entretien, je le conduisis à une brillante séance de
l'Institut. «Où suis-je? s'écria-t-il, en voyant les Bossuet, les
Fénélon, les Sully, les Descartes et tant d'autres savans revivre en
marbre pentélique dans le sanctuaire des arts et dans ses parvis. Je me
félicite, ajouta-t-il, de retrouver ici les traits de Pascal, de La
Fontaine, de Corneille, de Racine, de Rollin, de Montesquieu; mais
pourquoi ce piédestal vacant n'est-il pas occupé par cet élégant
Barthelemy, qui peignit si doctement les républiques de la Grèce dans
les jours de leur splendeur? Pourquoi n'y puis-je considérer ce brillant
Choiseul-Gouffier, dont la plume légère retraça si fidèlement un peuple
esclave et dégénéré au milieu des plus beaux sites et des ruines les
plus historiques?» À peine pouvais-je suffire aux questions de mon
curieux étranger. Il voulait devenir un Lavater improvisateur; il
voulait reconnaître dans leur physionomie le genre de talent de chaque
académicien. Je lui désignai MM. Dacier, Quatremere de Quincy, Sicard,
Cuvier, Denon, Lacépède, Raynouard, Villemain, Laya, Ségur, Pastoret,
Boissy d'Anglas, Campenon, Lemontey, Châteaubriand, Picard, Duval,
Raoul-Rochette et Rémusat; je l'engageai à se procurer leurs oeuvres pour
se compléter une bibliothèque qui réunît l'agréable à l'utile.
L'Académie et l'assemblée étaient ce jour-là au complet: le nombre des
jolies femmes était presque plus considérable que celui des hommes de
lettres. On n'avait lu que des morceaux de choix; et en les écoutant,
personne n'avait dormi. Philoménor était enchanté; seulement il
regrettait qu'il n'y eût point eu de musique. «Quelques mélodieuses
symphonies étaient, me disait-il, une galanterie indispensable pour les
dames. L'harmonie, selon le divin Platon, ajoutait-il, doit être par son
heureuse influence[9] la compagne inséparable de toutes les grandes
institutions, et, à plus forte raison, de toutes les réunions publiques
et solennelles[10]. Nous avons entendu les discours qui ont été
couronnés. Il serait bien qu'on nous fît toujours connaître les fragmens
les plus saillans des pièces qui, sans obtenir le prix, auraient mérité
une mention honorable. Les Muses sont indulgentes; elles se plaisent à
consoler leurs favoris au milieu de leurs disgraces.»
Lorsque je lui appris que sous le dôme de la grande salle de l'Institut
étaient autrefois placés les restes et la statue funèbre du cardinal
Mazarin, Philoménor ne put s'empêcher de s'écrier: «Qu'eût dit votre
Piron s'il vivait encore? Aurait-on voulu faire une mauvaise
plaisanterie, en mettant l'Académie dans un tombeau?»
Au sortir de la séance, Philoménor fut étonné de l'état pitoyable des
façades extérieures de l'édifice. «Si des raisons d'économie, me dit-il,
s'opposent, dans ce moment, à la création de nouveaux palais destinés
aux lettres, aux sciences et aux beaux-arts, rien au moins ne doit vous
faire négliger la restauration nécessaire de ceux qui existent.»
«Votre projet, lui répondis-je, ne peut être présenté dans un moment
plus opportun; une association dont le but est d'encourager les
artistes, s'est formée récemment dans Paris; composée des hommes les
plus illustres par leur naissance, leurs dignités et leurs talens, elle
vient d'obtenir l'insigne faveur d'avoir pour protectrice une auguste
princesse dont les arts font une des plus douces consolations[11].»