Philoménor né à Rhodes, fait ses études à Athènes.--M. Fauvel.--Le jeune
grec quitte l'Achaïe.--Il se retire à Parga.--Il abandonne la Grèce.--Il
fait voile pour l'Italie.--Il parcourt les états de cette presqu'île; il
se rend en Hollande et en Angleterre.--Il arrive en France et s'y
fixe.--Son enthousiasme pour ce beau royaume.--Abus nombreux qui
détruisent son enchantement.--Son indignation.--Ses reproches
très-fondés.
En mil huit cent vingt un je fis à Paris la connaissance d'un jeune
Grec, dont la famille était originaire de l'île de Rhodes. Cette
liaison, fort agréable sous mille rapports, fut en quelque sorte la
cause accidentelle de ce petit Panorama de Paris. Né dans l'opulence,
Philoménor employa ses richesses à s'instruire; après avoir parcouru les
grands états du nord de l'Europe, une partie de l'Asie, de l'Égypte et
les îles de l'Archipel, il s'était fixé dans la ville d'Athènes, où le
célèbre M. Fauvel prit plaisir à faire naître dans cette âme neuve et
susceptible des plus vives impressions et des plus nobles sentimens, un
goût passionné pour les belles-lettres et les arts. Presque toujours le
studieux élève accompagnait l'illustre antiquaire dans ses recherches
savantes; et les momens qu'il ne donnait pas à la littérature grecque,
latine et française, étaient employés à contempler les monumens que le
temps et la barbarie avaient épargnés. Souvent, dès l'aurore, on le
surprenait seul, et comme en extase, devant le Parthénon, les Propylées
et le théâtre d'Athènes[2].
Un matin, lord Elgin interrompt ses méditations; tout d'un coup des
échafauds sont dressés, et notre jeune amateur voit briser, en peu de
temps, sous le marteau des Anglais, la corniche du temple de Minerve, et
tomber en mille morceaux les bas-reliefs magnifiques de Phidias, dont
les débris furent depuis transportés à Londres. Triste spectateur de
l'enlèvement de ces marbres, naguères si précieux, maintenant si
horriblement mutilés[3], et de ces pompeuses colonnes[4] remplacées par
des maçonneries grossières, son coeur est ulcéré, sa tête est exaltée; en
proie au chagrin le plus violent, il veut quitter ces lieux, qui pour
lui n'avaient plus les mêmes attraits, ces lieux où chaque jour
éclairait de nouvelles spoliations[5].
En fuyant cette scène de ruines, qu'un faux amour des arts avait
multipliées, Philoménor crut trouver un adoucissement à ses peines, en
se retirant à Parga qui, soustraite par le courage de ses guerriers aux
tyrans de la Grèce, avait su conserver, au sein du plus affreux
despotisme, son culte, ses lois et son indépendance. Les malheurs[6]
essuyés par cette ville héroïque l'obligèrent à s'éloigner entièrement
d'un pays dont le bonheur semblait s'être envolé pour jamais.
D'autres raisons l'y déterminèrent. Comme l'immortel Visconti émigrant
de sa patrie pour suivre, sous un ciel étranger, les chefs-d'oeuvre des
arts, l'Apollon, le Gladiateur, le Laocoon; Philoménor, tourmenté par de
doux et touchans souvenirs, voulut revoir encore une fois, en
Angleterre, les objets de ses regrets et de ses admirations; il brûlait
aussi de connaître la France, dont son premier instituteur lui avait
fait une si riante peinture.
«Je traversai, me dit-il, cette Italie si renommée, où le dieu de
l'harmonie a plus qu'ailleurs ses ministres et ses autels; je fus frappé
de surprise à la vue de ses majestueuses antiquités et de ses élégans
monumens modernes. Je m'embarquai à Gènes, et je fis voile pour la
Hollande et l'Angleterre. J'eus à peine le temps de connaître les moeurs
de ces différens pays. Cependant je fus singulièrement étonné des
bizarres précautions inventées par la jalousie italienne, que dans vos
dernières guerres mit si souvent en défaut la galanterie française. Je
le fus davantage de la grave indifférence des Hollandais, dont plus
d'une fois j'aurais eu l'occasion de profiter. Je ris encore, lorsque
j'y songe, de la _susceptibilité grande_ et de l'honneur intéressé des
maris Anglais qui, jusques dans les hautes classes de la société, ont la
bonhommie de croire que quelques pièces d'or indemnisent et dédommagent
suffisamment d'un affront indélébile chez la plupart des nations
civilisées. Cela ne doit guère surprendre chez un peuple qui tolère
encore l'usage, plus que barbare, de faire des femmes, même légitimes,
argent et marchandise. Les exemples en sont rares, disent les défenseurs
de l'Angleterre; excuse frivole, puisqu'ils ont eu lieu dans le siècle
où nous vivons[7]: aussi ai-je été enchanté en apprenant que les auteurs
comiques de vos petits théâtres se sont montrés les vengeurs du beau
sexe de cette île. Ils ont fait justice de cette coutume turque ou
algérienne; en traduisant sur la scène ces époux maussades et parjures,
vos gais troubadours les ont livrés à la risée d'un public indigné[8].
«Dégoûté bientôt de l'Angleterre, je restai peu de temps à Londres. Le
_British Muséum_, objet de mon pélerinage, m'ayant causé plus de douleur
que de consolation, je hâtai mon départ. On sait dans cette île végéter
aussi bien qu'ailleurs; mais on ignore l'art délicat d'y jouir de la vie
comme à Paris. C'était donc avec raison que je désirais ardemment
visiter ce royaume et cette capitale, qui sont devenus pour moi une
nouvelle Grèce et une nouvelle Athènes. Avec quel inexprimable plaisir
je considérais autrefois les temples, la tribune, les palais, les
cirques, les théâtres de la patrie adoptive dont je me suis
volontairement exilé! mais ces lieux étaient muets! Où sont, m'écriai-je
alors, où sont les fêtes, les jeux, les danses, les courses, les luttes,
les combats et les prix donnés aux vainqueurs? Ô douleur! tout a
disparu! Que dis-je? un peu de cendre froide déposée dans quelques
urnes de porphyre, c'est, hélas! tout ce qui reste des nombreuses
générations de tout un peuple! Un éternel silence, interrompu seulement
par le chant du Turc, le souffle des vents, le mugissement des mers et
le balancement des forêts de lauriers, y remplace la voix éloquente des
Eschille et des Isocrate, les brillantes déclamations des Sophocle et
des Aristophane, et les applaudissemens de citoyens parvenus au plus
haut degré de la civilisation. En France, mes illusions et mes souvenirs
ont été réalisés. Dans la seule France, j'ai retrouvé la sagesse du
portique et du lycée, les moeurs, les goûts, les usages, les talens, les
chefs-d'oeuvre de l'antiquité la plus vantée, et une variété de
jouissances que nos ancêtres n'avaient pas même osé soupçonner. Là, j'ai
conversé avec les plus grands hommes dans tous les genres; les Solon,
les Démosthène, les Périclès, les Miltiade, les Euripide, les Socrate,
les Alcibiade, les Zeuxis et les Phidias de votre siècle. Une noble
émulation me saisissait en les écoutant. J'aurais voulu m'approprier
leurs connaissances diverses, pour mieux sentir toutes les beautés de
ce pays, où le génie oriental semble avoir transporté tous ses trésors.»
Tel était l'enthousiasme de mon jeune Grec; au bout de quelques mois son
enchantement parut s'évanouir comme un songe; doué d'un esprit
extrêmement juste, ses voyages avaient formé son goût et lui avaient
donné sur toute chose un tact aussi sûr qu'il était exquis. Sans cesse,
je le voyais se recueillir, et pour ainsi dire s'enfoncer dans ses
réflexions; sans cesse, il raisonnait, il comparait et finissait souvent
par censurer ce qui d'abord l'avait ébloui. Fortement attaché aux
principes d'un beau réel et permanent, et d'un beau fictif et idéal,
qu'il avait puisés dans l'étude des merveilles antiques, ces principes
étaient devenus pour lui la base constante et invariable de tous ses
jugemens et de toutes ses observations; si quelquefois j'osais me moquer
de la futilité de certaines critiques, il fronçait le sourcil, et me
disait avec une espèce d'indignation: «Vous savez, créer, mais vous ne
savez pas conserver; et dans les monumens qui appartiennent à un peuple
moderne, je ne connais point de beau véritable sans la conservation.
Vous êtes des barbares, ajoutait-il, en riant; j'aurais pour vous plus
d'indulgence, si vous aviez moins de moyens pour devenir parfaits; et
voilà précisément ce qui vous rend inexcusables à mes yeux.»