n'a point de printemps; mais aussi la végétation se presse pour regagner
le temps perdu. On peut dire à la lettre que les feuilles poussent à vue
d'oeil. J'allai un jour, à la fin du mois de mai, me promener avec ma
fille au jardin d'été, et voulant nous assurer si tout ce qu'on nous
avait dit sur la rapidité de la végétation était vrai, nous remarquâmes
des feuilles d'arbustes qui n'étaient encore qu'en bourgeons. Nous fîmes
un tour d'allée, puis étant revenues aussitôt à la place que nous
venions de quitter, nous trouvâmes les bourgeons ouverts, et les
feuilles entièrement étendues.
Les Russes tirent parti, même de la rigueur de leur climat pour se
divertir. Par le plus grand froid, il se fait des parties de traîneaux,
soit de jour, soit de nuit aux flambeaux. Puis, dans plusieurs
quartiers, on établit des montagnes de neige sur lesquelles on va
glisser avec une rapidité prodigieuse, sans aucun danger; car des
hommes, habitués à ce métier, vous lancent du haut de la montagne, et
d'autres vous reçoivent en bas.
Une des belles cérémonies qu'on puisse voir est celle de la bénédiction
de la Néva. Elle a lieu tous les ans, et c'est l'archimandrite qui donne
la bénédiction en présence de l'empereur, de la famille impériale et de
tous les grands dignitaires. Comme à cette époque la glace de la Néva a
pour le moins trois pieds d'épaisseur, on y pratique un grand trou dans
lequel, après la cérémonie, chacun vient puiser de l'eau bénite. Assez
souvent on voit des femmes y plonger de petits enfans; parfois il arrive
à ces malheureuses mères de laisser échapper la pauvre victime du
préjugé; mais alors, au lieu de pleurer la perte de son enfant, la mère
se félicite du bonheur de l'ange qui s'en va prier pour elle. L'empereur
est obligé de boire le premier verre d'eau, que l'archimandrite lui
présente.
J'ai déjà dit qu'il faut aller dans la rue pour s'apercevoir qu'il fait
froid à Pétersbourg. Les Russes ne se contentent pas de donner à leurs
appartemens la température du printemps, plusieurs salons sont entourés
de grands paravens vitrés, derrière lesquels sont placés des caisses et
des pots remplis des plus belles fleurs que donne chez nous le mois de
mai.
L'hiver, les appartemens sont éclairés avec le plus grand luxe. On les
parfume avec du vinaigre chaud dans lequel on jette des branches de
menthe, ce qui donne une odeur très agréable et très saine. Toutes les
pièces sont garnies de longs et larges divans, sur lesquels les femmes
et les hommes s'établissent; j'avais si bien pris l'habitude de ces
sièges que je ne pouvais plus m'asseoir sur un fauteuil.
Les dames russes saluent en s'inclinant, ce qui me paraissait plus noble
et plus gracieux que nos révérences. Elles ne sonnaient point leurs
domestiques, mais les appelaient en frappant dans leurs mains, comme on
dit que font les sultanes dans le sérail. Toutes avaient à la porte de
leur salon un homme en grande livrée, qui restait toujours là, pour
ouvrir aux visites; car je crois avoir remarqué qu'à cette époque
l'usage n'était pas de les annoncer. Mais ce qui m'a paru plus étrange,
c'est de voir quelques-unes de ces dames faire coucher une femme esclave
sous leur lit.
Tous les soirs j'allais dans le monde. Non-seulement les bals, les
concerts, les spectacles, étaient fréquens, mais je me plaisais dans ces
réunions journalières, où je retrouvais toute l'urbanité, toute la grâce
d'un cercle français; car, pour me servir de l'expression de la
princesse Dolgorouki, il semble que le bon goût a sauté à pieds joints
de Paris à Pétersbourg. Les maisons ouvertes ne manquaient pas, et dans
toutes on était reçu de la manière la plus aimable. On se réunissait
vers les huit heures, et l'on soupait à dix. Dans l'intervalle, on
prenait du thé comme partout ailleurs; mais le thé en Russie est si
excellent que moi, qu'il incommode et qui ne puis en prendre, j'étais
embaumée par son parfum. Je buvais au lieu de thé de l'hydromèle. Cette
boisson, qui est charmante, se fait avec de bon miel et des petits
fruits qui viennent dans les bois de la Russie; on la laisse pendant un
certain temps à la cave avant de la mettre en bouteille; je la trouve
bien préférable au cidre, à la bière, et même à la limonade.
Deux maisons extrêmement recherchées étaient celles de la princesse
Michel Galitzin[30] et de la princesse Dolgorouki; il existait même
entre ces deux dames, relativement à leurs soirées, une sorte de
rivalité. La première, moins belle que la princesse Dolgorouki, était
plus jolie. Elle avait infiniment d'esprit, mais fantasque à l'excès.
Elle vous boudait tout à coup sans aucun motif, puis l'instant d'après
vous disait les choses les plus aimables et les plus flatteuses. Le
comte de Choiseul-Gouffier en était amoureux fou au point que les
caprices, l'humeur bizarre qu'il lui fallait supporter, ne faisaient
qu'augmenter son amour. Il était curieux de le voir saluer la princesse
jusqu'à terre lorsqu'elle arrivait après lui dans un salon; mais tel
était autrefois le respect que l'on marquait à la femme que l'on ne
voulait pas afficher, et cela, quel que fût l'amour qu'on avait pour
elle. De nos jours, il est vrai, on n'affiche pas davantage, mais c'est
par indifférence.
Les soupers de la princesse Dolgorouki étaient charmans; elle y
réunissait le corps diplomatique, les étrangers les plus marquans, et
chacun s'empressait de s'y rendre, tant la maîtresse de maison était
aimable. Aussi n'avais-je pas tardé à répondre aux avances qu'elle avait
bien voulu me faire, et je la voyais très souvent. Elle me donnait
toujours au spectacle une place dans sa loge, qui était fort près du
théâtre, en sorte que je pouvais apprécier parfaitement dans la tragédie
le jeu si noble de madame Hus, dont le son de voix était enchanteur, et
dans la comédie le jeu si fin de mademoiselle Suzette, qui jouait les
rôles de soubrettes. Les acteurs et les actrices de Pétersbourg étaient
tous Français, et sans égaler les grands comédiens que Paris possédait
alors, ils avaient pour la plupart beaucoup de talent, et jouaient avec
un ensemble parfait. Nous ne tardâmes pas d'ailleurs à voir arriver un
homme qui, quoique jeune, avait déjà fait les délices de l'Italie et de
la France. C'était Mandini, que l'on peut dire avoir réuni pour le
théâtre tous les avantages imaginables. Il était beau; il était grand
acteur, et il chantait admirablement[31]. Comme il ne pouvait point
jouer les opéras français, on monta l'été chez la princesse Dolgorouki
plusieurs opéras italiens, qui furent représentés sur le petit théâtre
d'Alexandrowski. On donnait naturellement à Mandini les premiers rôles,
dans lesquels il était si ravissant, qu'il fallait que les dames et les
seigneurs qui le secondaient, eussent fait l'entier sacrifice de leur
amour-propre.
Aucune femme, je crois, n'avait plus de dignité dans sa personne et dans
ses manières que la princesse Dolgorouki; comme elle avait vu ma
Sibylle, dont elle était enthousiasmée, elle désira que je fisse son
portrait dans ce genre, et j'eus le plaisir de la satisfaire
entièrement. Le portrait fini, elle m'envoya une fort belle voiture, et
mit à mon bras un bracelet, fait d'une tresse de cheveux, sur laquelle
des diamans sont arrangés de manière qu'on y lit: _Ornez celle qui orne
son siècle_. Je fus extrêmement touchée de la grâce et de la délicatesse
d'un pareil présent.
Je voyais aussi très fréquemment le comte de Strogonoff, son fils et sa
belle-fille. Cette dernière était jeune, jolie et très spirituelle. Son
mari, qui avait vingt-cinq ans au plus, était un homme charmant. Une
actrice qui venait de Paris lui tourna la tête. La comtesse s'aperçut de
son infidélité, et comme elle l'aimait beaucoup, elle en souffrit
excessivement sans jamais lui en parler. Le jeune comte entretenait avec
faste cette actrice, qui s'appelait mademoiselle Lachassaigne; il eut
d'elle un enfant, et lui fit alors six mille roubles de pension. Lorsque
la guerre avec les Français eut lieu, il fut tué; mais la jeune comtesse
continua la pension de six mille roubles à l'actrice. Ce trait me semble
à la fois si noble et si bon qu'il suffit à son éloge.
La bonne, la charmante princesse Kourakin recevait peu; mais chaque soir
elle se réunissait à la société, le plus souvent chez la princesse
Dolgorouki, où c'était un bonheur pour moi de la rencontrer. Il était
tout-à-fait impossible de la voir deux fois sans l'aimer. Son esprit,
son naturel, sa bonté, je ne sais quoi de naïf dans son caractère qui me
faisait l'appeler l'enfant de sept ans; tout en elle me charmait, tout
lui gagnait les coeurs; et je ne veux pas que l'on croie ici que la
tendre amitié que j'ai sentie pour elle m'engage à flatter sa mémoire.
La princesse Kourakin est venue à Paris où elle est restée long-temps;
madame de Bawr, M. de Sabran, M. Briffaut l'ont connue, ont été ses
amis: ils peuvent dire si mes regrets m'aveuglent, et si la société n'a
point perdu en elle un de ses plus aimables ornemens.
CHAPITRE XIX.
Le lac de Pergola.--L'île de Krestowski.--L'île de Zelaguin.--Le général
Melissimo.--Dîner turc.--J'écris à Cléry, valet-de-chambre de Louis
XVI.--Sa réponse.--Je fais le portrait de Marie-Antoinette pour madame
la duchesse d'Angoulême.--Lettre que m'écrit madame la duchesse
d'Angoulême.
Une grande jouissance avait lieu pour moi lorsque, après avoir respiré
pendant plusieurs mois un air glacé ou l'air des poêles, je voyais
arriver l'été. La promenade alors me semblait une chose délicieuse, et
je me pressais de parcourir les beaux environs de Pétersbourg. J'allais
très souvent au lac de Pergola[32], seule avec mon bon domestique russe,
prendre ce que j'appelais un bain d'air. Je me plaisais à contempler ce
beau lac si limpide, qui réfléchissait vivement les arbres qui
l'environnaient. Puis je montais sur les hauteurs dont il est entouré.
D'un côté j'avais la mer pour horizon, et je distinguais les voiles des
vaisseaux, éclairées par le soleil. Là régnait un silence qui n'était
troublé que par le chant de mille oiseaux, ou souvent par celui d'une
petite cloche lointaine. Cet air pur, ce lieu sauvage et pittoresque, me
charmait. Mon bon Pierre, qui faisait réchauffer mon petit dîner, ou qui
cueillait des bouquets de fleurs champêtres pour me les apporter, me
faisait penser à Robinson dans son île avec Vendredi.
J'allais souvent aussi me promener de très grand matin avec ma fille à
l'île de Krestowski. L'extrémité de cette île parait joindre la mer sur
laquelle naviguaient de grandes barques. L'horizon n'avait point de
bornes, et cette vue était calme et belle. Nous y allâmes au soir pour
voir danser les paysannes russes, dont le costume est si pittoresque.
Puis un jour du mois de juillet de je ne sais quelle année, pendant
laquelle la chaleur fut plus forte qu'en Italie, je me souviens que la
mère[33] de la princesse Dolgorouki, ne pouvant la supporter, s'était
établie dans sa cave; sa dame de compagnie, moins susceptible, restait
sur les marches élevés, et lui faisait la lecture. Mais pour en revenir
à l'île de Krestowski, comme nous faisions une promenade en bateau, nous
rencontrâmes une multitude d'hommes et de femmes, se baignant tous
pêle-mêle. Nous vîmes même de loin des jeunes gens tout nus à cheval,
qui allaient ainsi se baigner avec leurs chevaux. Dans tout autre pays
un grand scandale naîtrait de pareilles choses; mais il en est autrement
là où règne l'innocence de la pensée. Aucune indécence ne se passait,
personne ne songeait à mal; car le peuple russe a vraiment l'ingénuité
de la première nature. Dans les familles, l'hiver, le mari, la femme,
les enfans, se couchent ensemble sur leur poêle; si le poêle ne suffit
pas, ils s'étendent sur des bancs de bois, rangés autour de leur
hangard, enveloppés seulement de leur peau de mouton. Enfui ils ont
conservé les moeurs des anciens patriarches.
Une des promenades qui me charmaient le plus, était celle de l'île de
Zelaguin, qui, pour avoir été un très beau jardin anglais, n'en était
pas moins abandonnée alors. Toutefois il y restait encore de très beaux
arbres, des allées charmantes, un temple, entouré de superbes saules
pleureurs et de petites rivières courantes, quelques masses de fleurs
qui réjouissaient les yeux, des ponts dans le genre anglais, et des
arbres verts magnifiques. Je ne concevais pas comment on avait abandonné
ce lieu qui pouvait devenir le plus délicieux du monde; depuis mon
retour en France, en effet, j'ai appris qu'Alexandre l'a fait soigner,
et qu'il en a fait un des beaux jardins que l'on puisse voir. Il y avait
dans cette île des vues si belles et si pittoresques que j'en ai dessiné
une grande quantité et pour jouir tout à mon aise de cette charmante
promenade, je louai presque en face, sur les bords de la Neva, une
petite maison de bois.
La situation de cette maisonnette était délicieuse et d'une gaieté
ravissante, en ce que la plupart des barques qui allaient et venaient
sans cesse sur la rivière me donnaient un concert perpétuel de musique
vocale ou d'instrumens à vent. Tout près de moi, le général Melissimo,
grand-maître de l'artillerie, habitait une fort jolie maison, et j'étais
charmée de ce voisinage; car le général était le meilleur et le plus
obligeant des hommes. Comme il avait séjourné long-temps en Turquie, sa
maison offrait un modèle, non-seulement du luxe, mais du _confortable_
oriental. Il s'y trouvait une salle de bain, éclairée par en haut, et
dans le milieu de laquelle était une cuve assez grande pour contenir une
douzaine de personnes. On descendait dans l'eau par quelques marches; le
linge qui servait à s'essuyer en sortant du bain, était posé sur la
balustrade en or qui entourait la cuve, et ce linge consistait en de
grands morceaux de mousseline de l'Inde brodés en bas de fleurs et d'or,
afin que la pesanteur de cette bordure pût fixer la mousseline sur les
chairs, ce qui me parut une recherche pleine de magnificence. Autour de
cette salle régnait un large divan, sur lequel on pouvait s'étendre et
se reposer après le bain, outre qu'une des portes ouvrait sur un
charmant petit boudoir dont le divan formait un lit de repos. Ce boudoir
donnait sur un parterre de fleurs odoriférantes, et quelques tiges
venaient toucher la fenêtre. C'est là que le général nous donna un
déjeuner en fruits, en fromage à la crème, et en excellent café moka,
qui régala beaucoup ma fille. Il nous invita une autre fois à un très
bon dîner, et le fit servir sous une belle tente turque qu'il avait
rapportée de ses voyages. On avait dressé cette tente sur la pelouse
fleurie qui faisait face à la maison. Nous étions une douzaine de
personnes, toutes assises sur de magnifiques divans qui entouraient la
table: on nous servit une quantité de fruits parfaits au dessert: enfin
ce dîner fut tout-à-fait asiatique, et la manière dont le général
recevait donnait encore du prix à toutes ces choses. J'aurais seulement
désiré chez lui qu'on ne tirât point tout près de nous des coups de
canon au moment où nous nous mettions à table, mais on me dit que
c'était l'usage chez tous les généraux d'armée.
Je ne louai qu'un été ma petite maison sur la Neva; l'été suivant, le
jeune comte de Strogonoff me prêta une maison charmante à Kaminostroff,
où je me plaisais beaucoup. Tous les matins, j'allais seule me promener
dans une forêt voisine, et je passais mes soirées chez la comtesse
Golovin, qui était établie tout à côté de moi. Je trouvais là le jeune
prince Bariatinski, la princesse Tarente et plusieurs autres personnes
aimables. Nous causions, ou nous faisions des lectures jusqu'au moment
du souper; enfin mon temps se passait le plus agréablement du monde.
La paix et le bonheur dont je jouissais, ne m'empêchaient pas néanmoins
de penser bien souvent à la France et à ses malheurs. J'étais surtout
poursuivie par le souvenir de Louis XVI et de Marie-Antoinette, au point
qu'un de mes désirs les plus vifs était de faire un tableau qui les
représentât dans un des momens touchans et solennels qui avaient dû
précéder leur mort. J'ai déjà dit que j'avais évité soigneusement la
connaissance de ces tristes détails, mais alors il me fallait bien les
connaître, si je voulais intéresser. Je savais que Cléry s'était réfugié
à Vienne après la mort de son auguste maître, je lui écrivis, et je
l'instruisis de mon désir, en le priant de m'aider à l'exécuter. Fort
peu de temps après, je reçus de lui la lettre suivante, que j'ai
toujours gardée, et que je copie mot pour mot.
Madame,
La connaissance parfaite que vous avez des personnages de l'auguste
famille de Louis XVI m'avait fait dire à madame la comtesse de
Rombeck que personne autre que vous ne pourrait rendre les scènes
déchirantes qu'a eu à éprouver cette malheureuse famille, dans le
cours de sa captivité. Des faits aussi intéressans doivent passer à
la postérité, et le pinceau de madame Lebrun peut seul les y
transmettre avec vérité.
Parmi ces scènes de douleur, on pourrait en peindre six:
1° Louis XVI dans sa prison, entouré de sa famille, donnant des
leçons de géographie et de lecture à ses enfans; la reine et madame
Élisabeth occupées en ce moment à coudre et à raccommoder leurs
habits;
2° La séparation du roi et de son fils, le 11 décembre, jour que le
roi parut à la convention pour la première fois, et qu'il a été
séparé de sa famille jusqu'à la veille de sa mort.
3° Louis XVI interrogé dans la tour, par quatre membres de la
convention, et entouré de son conseil: MM. de Malesherbes, de Sèze
et Tronchet;
4° Le conseil exécutif annonçant au roi son décret de mort, et la
lecture de ce décret par Gronvelle;
5° Les adieux du roi à sa famille la veille de sa mort;
6° Son départ de la tour pour marcher au lieu du supplice.
Celui de ces faits qui paraît généralement toucher le plus les ames
sensibles, est le moment des adieux. Une gravure a été faite en
Angleterre sur ce sujet; mais elle est bien loin de la vérité, tant
dans la ressemblance des personnages que des localités.
Je vais tâcher, madame, de vous donner les détails que vous désirez
pour faire une esquisse de ce tableau. La chambre où s'est passée
cette scène peut avoir quinze pieds carrés; les murs sont
recouverts en papier en forme de pierre de taille, ce qui
représente bien l'intérieur d'une prison. À droite, près de la
porte d'entrée, est une grande croisée, et comme les murs de la
tour ont neuf pieds d'épaisseur, la croisée se trouve dans un
enfoncement d'environ huit pieds de large; mais en diminuant vers
l'extrémité où l'on aperçoit de très gros barreaux. Dans
l'embrasure de cette croisée est un poêle de faïence de deux pieds
et demi de large sur trois pieds et demi de haut; le tuyau passe
sous la croisée, et il est adossé à la partie gauche de l'embrasure
et au commencement. De la croisée au mur de face, il peut y avoir
huit pieds; à ce mur et près du poêle est une lampe-quinquet et qui
éclairait toute la salle, la scène s'étant passée de nuit,
c'est-à-dire à dix heures du soir. Le mur de face peut avoir quinze
pieds; une porte à deux venteaux le sépare; mais elle se trouve
plus du côté droit que du gauche. Cette porte est peinte en gris;
un des venteaux doit être ouvert pour laisser apercevoir une partie
de la chambre à coucher. On doit voir la moitié de la cheminée qui
se trouve en face de la porte; une glace est dessus, une partie
d'une tenture de papier jaune, une chaise près de la cheminée, une
table devant; une écritoire, des plumes, du papier et des livres,
sont sur la table. La partie gauche de la salle est une cloison en
vitrage; aux deux extrémités sont deux portes vitrées; derrière
cette cloison est une petite pièce qui servait de salle à manger.
C'est dans cette salle que le roi assis et entouré de sa famille
leur a fait part de ses dernières volontés. C'est en sortant de
cette petite salle à manger, le roi s'avançant vers la porte
d'entrée, comme pour reconduire sa famille, que cette scène doit
être prise, et ce fut aussi le moment le plus douloureux.
Le roi était debout, tenant par la main droite la reine, qui à
peine pouvait se soutenir; elle était appuyée sur l'épaule droite
du roi; le dauphin, du même côté, se trouve enlacé dans le bras
droit de la reine qui le presse vers elle; il tient avec ses
petites mains celle droite du roi et la gauche de la reine, les
baise et les arrose de ses larmes. Madame Élisabeth est au côté
gauche du roi, pressant de ses deux mains le haut du bras du roi,
et levant les yeux remplis de larmes vers le ciel; Madame Royale
est devant elle, tenant la main gauche du roi, en faisant retentir
la salle des gémissemens les plus douloureux. Le roi toujours
calme, toujours auguste, ne versait aucune larme; mais il
paraissait cruellement affecté de l'état douloureux de sa famille.
Il lui dit avec le son de voix le plus doux, mais plein
d'expressions touchantes: _Je ne vous dis point adieu, soyez
assurée que je vous verrai encore demain matin, à sept
heures.--Vous nous le promettez?_, dit la reine, pouvant à peine
articuler.--_Oui, je vous le promets_, répondit le roi;
_adieu_.--Dans ce moment les sanglots redoublèrent, Madame Royale
tomba presque évanouie aux pieds du roi qu'elle tenait embrassé;
madame Élisabeth s'occupa vivement de la soutenir. Le roi fit un
effort bien pénible sur lui-même, il s'arracha de leurs bras et
rentra dans sa chambre. Comme j'étais près de madame Élisabeth,
j'aidai cette princesse à soutenir Madame Royale pendant quelques
degrés; mais on ne me permit pas de suivre plus loin, et je rentrai
près du roi. Pendant cette scène, quatre officiers municipaux, dont
deux très mal vêtus et le chapeau sur la tête, se tenaient dans
l'embrasure de la croisée, se chauffant au poêle sans se mouvoir.
Ils étaient décorés d'un ruban tricolore avec une cocarde au
milieu.
Le roi était vêtu d'un habit brun mélangé, avec un collet de même,
une veste blanche de piqué de Marseille, une culotte de casimir
gris et des bas de soie gris, des boucles d'or, mais très simples,
à ses souliers, un col de mousseline, les cheveux un peu poudrés,
une boucle séparée en deux ou trois, le toupet en vergette un peu
longue, les cheveux de derrière noués en catogan.
La reine, Madame Royale et madame Élisabeth étaient vêtues d'une
robe blanche de mousseline, des fichus très simples en linon, des
bonnets absolument pareils faits en forme de baigneuses, garnis
d'une petite dentelle, un mouchoir garni aussi de dentelle, noué
dessus le bonnet en forme de marmotte.
Le jeune prince avait un habit de casimir d'un gris verdâtre, une
culotte ou pantalon pareille, un petit gilet de basin blanc rayé,
l'habit décolleté et à revers, le col de la chemise uni et
retombant dessus le collet de l'habit, le jabot de batiste plissé,
des souliers noirs noués avec un ruban, les cheveux blonds sans
poudre, tombant négligemment et bouclés sur le front et sur les
épaules, relevés en natte derrière, et ceux de devant tombaient
naturellement et sans poudre. Les cheveux de la reine étaient
presque tous blancs, ceux de Madame du beau blond clair, et ceux de
madame Élisabeth aussi blonds, mais de nuance plus foncée. Voilà à
peu près, madame, les détails que je puis vous donner sur ce sujet;
s'ils ne remplissent point vos désirs, daignez me faire d'autres
questions, et je tâcherai d'y répondre. Il me reste une grâce à
vous demander, c'est que tous ces détails restent entre nous. Comme
j'ai des notes où tous ces faits sont écrits, je ne voudrais point
qu'ils soient connus avant leur impression[34]. J'espère que
quelque jour vous reviendrez habiter cette ville; et si vous
désirez faire d'autres tableaux sur ces tristes événemens, je suis
fort aise de pouvoir vous être agréable en quelque chose. En
attendant, je vous prie d'agréer, madame, les respectueux hommages
De votre très humble et très obéissant serviteur,
CLÉRY.
Vienne, le 27 octobre 1796.