Je fis aussi dans le même temps le portrait de la grande-duchesse Anne,

femme du grand-duc Constantin. Celle-ci, née princesse de Cobourg, sans

avoir un visage aussi céleste que celui de sa belle-soeur, n'en était pas

moins jolie à ravir. Elle pouvait avoir seize ans, et la plus vive gaîté

régnait sur tous ses traits. Ce n'était pourtant pas que cette jeune

princesse ait jamais connu le bonheur en Russie. Si l'on peut dire

qu'Alexandre tenait de sa mère par sa beauté et par son caractère, on

sait qu'il n'en était pas ainsi de Constantin, qui ressemblait beaucoup

à son père, sans être pourtant tout-à-fait aussi laid, et qui se

montrait comme lui prodigieusement enclin à la colère. Il est bien vrai

que par momens Constantin a témoigné de l'obligeance et de la bonté;

quand il aimait, par exemple, il aimait bien; mais à l'exception de

quelques personnes qui avaient trouvé le chemin de son coeur, ses

emportemens, sa violence, le rendaient redoutable à tous ceux qui

l'approchaient. Entre différens traits bizarres que l'on racontait de

lui, on disait que le soir de ses noces, au moment de monter chez sa

femme, il entra dans une fureur horrible contre un soldat de garde à la

porte, qui n'exécutait pas assez strictement sa consigne. Cette scène se

prolongea d'une manière si étrange que toutes les personnes de sa cour

qui l'accompagnaient ne pouvaient concevoir qu'il restât aussi

long-temps à maltraiter un factionnaire, au lieu d'aller rejoindre la

jeune et jolie femme qu'il avait épousée le matin. Quelque temps après

son mariage, il devint très jaloux de son frère Alexandre, ce qui

amenait de fortes querelles entre lui et la duchesse Anne, indignée de

ses soupçons. Les choses allèrent au point qu'il en résulta, comme on

sait, un divorce. La princesse alla rejoindre d'abord sa famille, et

lorsque, beaucoup plus tard, je suis allée en Suisse, elle y était

établie.

Tout porte à croire que la grande-duchesse Élisabeth, cet ange de

beauté, n'a pas été plus heureuse que sa belle-soeur à conserver le coeur

d'un époux. L'amour d'Alexandre pour une charmante Polonaise qu'il a

mariée au prince Narischkin est connu de toute l'Europe. J'ai vu madame

Narischkin, bien jeune, à la cour de Pétersbourg. Elle et sa soeur y

arrivèrent après la mort de leur père, qui fut tué lors de la dernière

guerre de Pologne. L'aînée des deux pouvait avoir seize ans. Elles

étaient ravissantes à voir, elles dansaient avec une grâce parfaite, et

bientôt l'une fit la conquête d'Alexandre et l'autre celle de

Constantin. Madame Narischkin était la plus régulièrement belle; sa

taille fine et souple, son visage tout-à-fait grec la rendait

extrêmement remarquable; mais elle n'avait pas, à mes yeux, ce charme

céleste de la grande-duchesse Élisabeth.

En général, à cette époque, la cour de Russie était composée d'un si

grand nombre de femmes charmantes, qu'un bal chez l'impératrice offrait

un coup-d'oeil ravissant. J'ai assisté au plus magnifique qu'elle ait

donné. L'impératrice, très parée, était assise dans le fond de sa salle,

entourée des premiers personnages de la cour. Près d'elle se tenaient la

grande-duchesse Marie, femme de Paul, Paul, Alexandre, qui était

superbe, et Constantin, tous debout. Une balustrade ouverte les séparait

de la galerie où l'on dansait.

La danse n'était autre chose que des polonaises, où je pris place

d'abord avec le jeune prince Bariatinski, afin de faire ainsi le tour du

bal, après quoi je m'assis sur une banquette pour mieux voir toutes les

danseuses. Il me serait impossible de dire quelle quantité de jolies

femmes je vis alors passer devant moi; mais la vérité est qu'au milieu

de toutes ces beautés, les princesses de la famille impériale

l'emportaient encore. Toutes les quatre étaient habillées à la grecque,

avec des tuniques qu'attachaient sur leurs épaules des agrafes en gros

diamans. Je m'étais mêlée de la toilette de la grande-duchesse

Élisabeth, en sorte que son costume était le plus correct; cependant les

deux filles de Paul, Hélène et Alexandrine, avaient sur la tête des

voiles de gaze bleu clair, semée d'argent, qui donnaient à leurs visages

je ne sais quoi de céleste.

La magnificence de tout ce qui entourait l'impératrice, la richesse de

la salle, le grand nombre de belles personnes, cette profusion de

diamans, l'éclat de mille bougies, faisaient véritablement de ce bal

quelque chose de magique.

Peu de jours après, je retournai à la cour pour voir un gala. Lorsque

j'arrivai dans la salle[26], toutes les dames invitées étaient déjà

debout, près de la table, qui venait d'être servie. Peu d'instans après,

on ouvrit une grande porte à deux battans, et l'impératrice parut. J'ai

dit qu'elle était petite de taille, et pourtant, les jours de

représentation, sa tête haute, son regard d'aigle, cette contenance que

donne l'habitude de commander, tout en elle enfin avait tant de majesté,

qu'elle me paraissait la reine du monde; elle portait les grands cordons

de trois ordres, et son costume était simple et noble; il consistait en

une tunique de mousseline brodée en or, que serrait une ceinture de

diamans, et dont les manches, très amples, étaient plissées en travers

dans le genre asiatique. Par-dessus cette tunique, était un dolman de

velours rouge à manches très courtes. Le bonnet qui encadrait ses

cheveux blancs, n'était pas orné de rubans, mais de diamans de la plus

grande beauté[27].

Dès que Sa Majesté eut pris place, toutes les dames s'assirent à table,

et posèrent, comme tout le monde fait, leur serviette sur leurs genoux,

tandis que l'impératrice attacha la sienne avec deux épingles, ainsi

qu'on l'attache aux enfans. Elle s'aperçut bientôt que ces dames ne

mangeaient point, et leur dit tout à coup:--Mesdames, vous ne voulez pas

suivre mon exemple, aussi faites-vous semblant de manger. Moi, j'ai pris

pour toujours le parti d'attacher ma serviette; car autrement, je ne

puis même manger un oeuf sans en jeter sur ma collerette.

Je la vis en effet dîner de fort bon appétit. Cette belle musique

d'harmonie dont j'ai parlé, se fit entendre pendant tout le repas; les

musiciens étant placés au bout de la salle, dans une large tribune.

J'avoue que c'est pour moi une chose charmante, que de la musique quand

on est à table. C'est la seule qui m'ait jamais fait désirer d'être très

grande dame ou très riche; car je préfère la musique à toutes les

causeries de gens qui dînent, quoique l'abbé Delille ait dit souvent,

«que les morceaux caquetés se digéraient beaucoup mieux.»

À propos de dîners, je dirai ici que bien certainement le plus triste

que j'aie fait à Pétersbourg, eut lieu chez cette soeur de Zouboff, chez

laquelle j'avais négligé de porter ma lettre de recommandation. Six mois

de mon séjour en Russie s'étaient passés lorsque je la rencontrai en

sortant du spectacle. Elle vint à moi et me dit d'un air fort aimable,

qu'elle attendait toujours une lettre que l'on m'avait remise pour elle.

Ne sachant pas trop comment m'excuser, je lui répondis que j'avais égaré

cette lettre; mais que je la chercherais de nouveau et m'empresserais de

la lui porter. Je vais en effet un matin chez la comtesse D***, qui

m'engage à dîner pour le surlendemain. On dînait alors à deux heures et

demie dans toutes les maisons de Pétersbourg; je me rendis donc chez la

comtesse à l'heure fixe, avec ma fille qu'elle avait invitée aussi. On

nous introduisit dans un salon fort triste, sans que j'eusse aperçu sur

mon passage aucun apprêt de dîner. Une heure, deux heures se passent;

mais il n'est pas plus question de se mettre à table que si nous venions

de prendre le café; enfin, je vois entrer deux domestiques qui déploient

plusieurs tables de jeu, et quoiqu'il me parût un peu étrange que l'on

mangeât dans un salon, je me flatte qu'ils vont servir; point du tout,

ces gens sortent, et quelques minutes après, une partie des convives se

mettent à jouer. Vers six heures, ma pauvre fille et moi, nous étions

tellement affamées, qu'en nous regardant toutes deux dans une glace,

nous nous fîmes peur et pitié. Je me sentais tout-à-fait mourante; ce ne

fut qu'à sept heures et demie qu'enfin l'on vint nous dire que l'on

était servi; mais nos pauvres estomacs avaient trop souffert; il nous

fut impossible de manger. J'appris alors que la comtesse D*** étant

intimement liée avec lord Wilford, ne dînait, pour lui complaire, qu'à

l'heure où l'on dîne à Londres. Le fait est que la comtesse aurait dû

m'en avertir; mais peut-être la soeur du favori s'était-elle persuadé que

tout l'univers savait à quelle heure elle se mettait à table.

En général, rien ne me contrariait autant que de dîner en ville; j'étais

cependant parfois obligée de le faire, surtout en Russie, où l'on risque

de fâcher tout-à-fait les maîtres de maison si l'on refuse trop souvent

leurs invitations. Les dîners me plaisaient d'autant moins qu'ils

étaient habituellement fort nombreux. Au reste, la plus grande

magnificence présidait à ces repas; la plupart des seigneurs avaient de

très bons cuisiniers français, et la chère était exquise. Un quart

d'heure avant de se mettre à table, un domestique apporte sur un plateau

des liqueurs de toute espèce avec de petites tartines de pain beurrées.

On ne prend guère de liqueur après le dîner; mais toujours du vin de

Malaga excellent.

Il est d'usage que les grandes dames chez elles passent à table avant

les personnes invitées, en sorte que la princesse Dolgorouki et d'autres

venaient me prendre le bras afin de me faire passer en même temps

qu'elles; car il est impossible de pousser plus loin que les dames

russes la politesse bienveillante qui fait le charme de la bonne

compagnie. J'irai même jusqu'à dire qu'elles n'ont point cette morgue

que l'on peut reprocher à quelques-unes de nos dames françaises.

CHAPITRE XVIII.

Le froid à Pétersbourg.--Le peuple russe.--La douceur de ses moeurs.--Sa

probité.--Son intelligence.--Les femmes de marchands russes.--Le comte

Golovin.--La débâcle de la Néva.--Les salons de Pétersbourg.--Le

théâtre.--Madame Hus.--Mandini.--La comtesse Strogonoff.--La princesse

Kourakin.

On ne s'apercevrait point à Pétersbourg de la rigueur du climat, si,

l'hiver arrivé, on ne sortait pas de chez soi, tant les Russes ont

perfectionné les moyens d'entretenir de la chaleur dans les appartemens.

À partir de la porte cochère, tout est chauffé par des poêles si

excellens, que le feu qu'on entretient dans les cheminées n'est autre

chose que du luxe. Les escaliers, les corridors, sont à la même

température que les chambres, dont les portes de communication restent

ouvertes sans aucun inconvénient. Aussi lorsque l'empereur Paul, qui

n'était alors que grand-duc, vint en France sous le nom de prince du

Nord, il disait aux Parisiens: «À Pétersbourg nous voyons le froid; mais

ici nous le sentons.» De même quand, après avoir passé sept ans et demi

en Russie, je fus de retour à Paris, où la princesse Dolgorouki se

trouvait aussi, je me rappelle qu'un jour étant allée la voir, nous

avions un tel froid toutes deux devant sa cheminée que nous nous

disions: «Il faut aller passer l'hiver en Russie pour nous réchauffer.»

On ne sort qu'en prenant de telles précautions, que les étrangers mêmes

souffrent à peine de la rigueur du climat. Chacun, dans sa voiture, a de

grandes bottes de velours fourrées, et des manteaux doublés d'épaisses

fourrures. À dix-sept degrés on ferme le spectacle, et tout le monde

reste chez soi. Je suis la seule peut-être qui, ne me doutant pas un

jour du froid qu'il faisait, imaginai d'aller faire une visite à la

comtesse Golovin, le thermomètre étant à dix-huit. Elle logeait assez

loin de chez moi, dans la grande rue qu'on appelle la Perspective, et

depuis ma maison jusqu'à la sienne, je ne rencontrai pas une seule

voiture, ce qui m'étonnait beaucoup; mais j'allais toujours. Le froid

était tel, que d'abord je croyais les glaces de ma voiture ouvertes.

Lorsque la comtesse me vit entrer dans son salon, elle s'écria: «Mon

Dieu! comment sortez-vous ce soir? ne savez-vous donc pas qu'il y a près

de vingt degrés?» À ces mots je pense à mon pauvre cocher, et sans ôter

ma pelisse, je cours regagner ma voiture, et retourne bien vite chez

moi. Mais ma tête avait été saisie par le froid, au point que j'en étais

étourdie. On me la frotta avec de l'eau de Cologne pour la réchauffer,

autrement je serais devenue folle.

Une chose tout-à-fait surprenante, c'est le peu d'impression que semble

faire une aussi rigoureuse température sur les gens du peuple. Bien loin

que leur santé en souffre, on a remarqué que c'est en Russie qu'il

existe le plus de centenaires. À Pétersbourg comme à Moscou, les grands

seigneurs et toutes les notabilités de l'empire vont à six et à huit

chevaux; leurs postillons sont de petits garçons de huit à dix ans, qui

mènent avec une adresse et une dextérité surprenantes. On en met deux

pour conduire huit chevaux, et c'est une chose curieuse de voir ces

petits bons-hommes, vêtus assez légèrement, et quelquefois même leur

chemise toute ouverte sur leur poitrine, rester gaiement exposés à un

froid qui bien certainement ferait périr en peu d'heures un grenadier

prussien ou français. Moi, qui me contentais de deux chevaux à ma

voiture, je m'étonnais de même de la douceur et de la résignation des

cochers; jamais ils ne se plaignent. Par les temps les plus rigoureux,

lorsqu'ils attendent leurs maîtres, soit au spectacle, soit au bal, ils

restent tous là sans bouger, on les voit seulement battre du pied sur

leurs siéges pour se réchauffer un peu, tandis que les petits postillons

vont s'étendre sur le bas des escaliers[28].

Le peuple russe est laid en général, mais il a une tenue à la fois

simple et fière, et ce sont les meilleures gens du monde. On ne

rencontre jamais un homme ivre, quoique leur boisson habituelle soit de

l'eau-de-vie de grain. La plupart se nourrissent de pommes de terre, et

force ail mêlé d'huile, qu'ils mangent avec leur pain, en sorte qu'ils

infectent, bien qu'ils aient l'usage de se baigner tous les samedis.

Cette pauvre nourriture ne les empêche pas de chanter à tue-tête en

travaillant ou en menant leurs barques, et ce peuple m'a bien souvent

rappelé ce qu'au commencement de la révolution disait un soir chez moi

le marquis de Chastellux: «Si on leur ôte leur bandeau, ils seront bien

plus malheureux!»

Les Russes sont adroits et intelligens, car ils apprennent tous les

métiers avec une facilité prodigieuse; plusieurs même obtiennent du

succès dans les arts. Je vis un jour chez le comte de Strogonoff, son

architecte qui avait été son esclave. Ce jeune homme montrait tant de

talent, que le comte le présenta à l'empereur Paul, qui le nomma un de

ses architectes, et lui commanda de bâtir une salle de spectacle sur des

plans qu'il avait faits. Je n'ai point vu cette salle finie, mais on m'a

dit qu'elle était fort belle. En fait d'esclaves devenus artistes, je

n'avais pas été aussi heureuse que le comte. Comme je me trouvais sans

domestique, lorsque celui que j'avais amené de Vienne m'eut volé, le

comte de Strogonoff me donna un de ses esclaves, qu'il me dit savoir

arranger la palette et nettoyer les brosses de sa belle-fille, quand

elle s'amusait à peindre. Ce jeune homme que j'employais en effet à cet

usage, au bout de quinze jours qu'il me servait, se persuada qu'il était

peintre aussi, et ne me donna point de repos que je n'eusse obtenu sa

liberté du comte, afin qu'il pût aller travailler avec les élèves de

l'Académie. Il m'écrivit sur ce sujet plusieurs lettres qui sont

vraiment curieuses de style et de pensées. Le comte, en cédant à ma

prière, me dit: «Soyez sûre qu'avant peu il voudra me revenir.» Je donne

vingt roubles à ce jeune homme, le comte lui en donne au moins autant,

en sorte qu'il court aussitôt acheter l'uniforme des élèves en peinture,

avec lequel il vient me remercier d'un air triomphant. Mais, deux mois

après environ, il revint m'apporter un grand tableau de famille si

mauvais, que je ne pouvais le regarder, et qu'on lui avait payé si peu,

que le pauvre jeune homme, les frais soldés, y perdait huit roubles de

son argent. Ainsi que le comte l'avait prévu, un pareil désappointement

le fit renoncer à sa triste liberté.

Les domestiques sont remarquables par leur intelligence. J'en avais un

qui ne savait pas un mot de français, et moi, je ne savais pas un mot de

russe; mais nous nous entendions parfaitement sans le secours de la

parole. En levant le bras, je lui demandais mon chevalet, ma boîte à

couleurs, enfin je lui figurais les différens objets dont j'avais

besoin. Il comprenait tout et me servait à merveille. Une autre qualité

bien précieuse que je trouvais en lui, c'était une fidélité à toute

épreuve: on m'envoyait très souvent des billets de banque en paiement de

mes tableaux, et lorsque j'étais occupée à peindre, je les posais près

de moi sur une table; en quittant mon travail, j'oubliais constamment

d'emporter ces billets, qui restaient là souvent trois ou quatre jours

sans que jamais il en ait soustrait un seul. Il était en outre d'une

sobriété rare, je ne l'ai pas vu ivre une fois. Ce bon serviteur se

nommait Pierre; il pleura lorsque je quittai Pétersbourg, et moi je l'ai

toujours vivement regretté.

Le peuple russe en général a de la probité et sa nature est douce. À

Pétersbourg, à Moscou, non-seulement on n'entend jamais parler d'un

grand crime, mais on n'entend parler d'aucun vol. Cette conduite honnête

et paisible surprend dans des hommes encore à peu près barbares, et

beaucoup de personnes l'attribueront à l'esclavage; mais moi, je pense

qu'elle tient à ce que les Russes sont extrêmement dévots. Peu de temps

après mon arrivée à Pétersbourg, j'allai voir à la campagne la

belle-fille de mon ancien ami le comte de Strogonoff. Sa maison à

Kaminostroff était située à droite du grand chemin qui bordait la Néva.

Je descendis de voiture, j'ouvris une petite barrière en treillage qui

donnait entrée dans le jardin que je traversai, et j'arrivai dans un

salon au rez-de-chaussée, dont je trouvai la porte toute grande ouverte.

Il était donc très facile d'entrer chez la comtesse de Strogonoff;

aussi, quand je l'eus trouvée dans un petit boudoir et qu'elle me montra

ses appartemens, je fus très surprise de voir tous ses diamans près

d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, et par conséquent à peu près

sur le grand chemin. Cela me parut d'autant plus imprudent, que les

dames russes ont l'usage d'étaler leurs diamans et leurs bijoux dans de

grandes montres couvertes d'un verre, telles qu'on en voit chez les

bijoutiers.--Madame, lui dis-je, ne craignez-vous pas d'être

volée?--Jamais, répondit-elle, voilà la meilleure des polices. Et elle

me montra placées au-dessus de l'écrin, plusieurs images de la Vierge et

de saint Nicolas, patron du pays, devant lesquelles brûlait une lampe.

Il est de fait que, durant les sept années et plus que j'ai passées en

Russie, j'ai toujours reconnu qu'en toute occasion l'image de la Vierge,

ou d'un saint, et la présence d'un enfant, ont toujours quelque chose de

sacré pour un Russe.

Les gens du peuple, lorsqu'ils vous adressent la parole, ne vous nomment

pas autrement (selon votre âge) que _mère_, _père_, _frère_ ou _soeur_,

sans que cet usage excepte l'empereur, l'impératrice et toute la famille

impériale.

On ne voit pas à Pétersbourg de filles publiques se promener dans la

ville; elles habitent un quartier qui leur est assigné, et sont de si

mauvais genre que les gens comme il faut ne vont jamais chez elles. Je

n'ai pas entendu dire non plus, qu'il y eût des filles entretenues comme

à Paris, si ce n'étaient quelques actrices.

Dans la classe supérieure à celle du peuple, il existe un grand nombre

de personnes aisées et même riches. Les femmes de marchands, par

exemple, dépensent beaucoup pour leur toilette, sans que cela paraisse

apporter aucune gêne dans le ménage. Elles sont surtout coiffées avec

une magnificence fort élégante. Sur leurs bonnets dont les papillons

sont le plus souvent ornés de perles fines, elles portent une large

draperie qui de leur tête retombe sur leurs épaules et sur leur dos,

jusqu'en bas des reins. Cette espèce de voile produit sur le visage un

demi jour, dont il faut avouer qu'elles ont besoin, attendu que toutes,

je ne sais pourquoi, mettent du blanc, du rouge, et peignent leurs

sourcils en noir, de la manière la plus ridicule.

Plusieurs fermiers sont aussi fort riches. Je me souviens qu'arrivant un

jour pour dîner chez le comte Golovin, je trouvai dans le salon un grand

et gros homme qui avait tout-à-fait l'air d'un paysan renforcé. Quand on

eut annoncé le dîner, je vis cet homme se mettre à table avec nous, ce

qui me parut extraordinaire, et je demandai à la comtesse qui il était:

«C'est, me dit-elle, le fermier de mon mari, qui vient lui prêter

soixante mille roubles pour que nous puissions satisfaire à quelques

dettes; l'obligeance de ce bon fermier vaut bien le dîner que nous lui

donnons.» Rien n'était plus naturel en effet; ce qui pouvait me le

paraître un peu moins, c'est que le comte Golovin, avec une fortune

aussi considérable que la sienne, pût avoir besoin de l'argent de son

fermier; mais je n'en étais plus à apprendre avec quelle facilité les

seigneurs russes dépensent leur revenu; il faut dire, à la vérité,

qu'ils sont infiniment plus magnifiques que les Français. Il résulte

toutefois de ce luxe extraordinaire, auquel le nôtre ne peut être

comparé, que, pour être payé quand ils vous doivent, il faut aller chez

eux vers le 1er janvier, ou vers le 1er juillet, époques où ils touchent

le revenu de leurs terres; autrement, on court risque de les trouver

sans argent. Tant que je suis restée dans l'ignorance de cet usage, j'ai

souvent attendu le paiement des portraits que j'avais faits. Au reste,

le comte Golovin dont je parle, était le meilleur homme du monde; mais

il n'avait aucun ordre. Par exemple, il acceptait tous les placemens

qu'on lui offrait; car pour son malheur, on avait beaucoup de confiance

en lui. Il tenait compte exactement de l'intérêt à dix pour cent, (taux

ordinaire à Pétersbourg), puis au lieu de faire valoir ces fonds de

manière ou d'autre, il les gardait dans une cassette, pour s'en servir

s'il s'en présentait l'occasion; en sorte qu'on m'a dit qu'à sa mort,

lorsque l'on ouvrit cette cassette, on y trouva de quoi payer la plus

grande partie de ce qu'il devait.

La comtesse Golovin était une femme charmante, pleine d'esprit et de

talens, ce qui suffisait souvent pour nous tenir compagnie; car elle

recevait peu de monde. Elle dessinait très bien, et composait des

romances charmantes, qu'elle chantait en s'accompagnant du piano. De

plus, elle était à l'affût de toutes les nouvelles littéraires de

l'Europe, qui, je crois, étaient connues chez elle aussitôt qu'à Paris.

Elle avait pour amie intime la comtesse Tolstoi qui était belle et

bonne, mais beaucoup moins animée que la comtesse Golovin; et peut-être

ce contraste dans leur caractère avait-il formé et cimenté leur liaison.

Lorsque le mois de mai arrive à Pétersbourg, il ne s'agit encore ni de

fleurs printanières dont l'air soit embaumé, ni de ce chant du rossignol

tant chanté par les poètes. La terre est couverte de neige à moitié

fondue; la Doga apporte dans la Néva des glaçons aussi gros que

d'énormes rochers amoncelés les uns sur les autres, et ces glaçons

ramènent le froid qui s'était adouci après la débâcle de la Néva. On

peut appeler cette débâcle une belle horreur, le bruit en est

épouvantable; car près de la bourse, la Néva a plus de trois fois la

largeur de la Seine au pont Royal[29]; que l'on imagine donc l'effet que

produit cette mer de glace, se fendant de toutes parts. En dépit des

factionnaires que l'on place alors tout le long des quais pour empêcher

le peuple de sauter de glaçon en glaçon, des téméraires s'aventurent sur

la glace devenue mouvante pour gagner l'autre bord. Avant d'entreprendre

ce dangereux trajet, ils font le signe de la croix, et s'élancent bien

persuadés que, s'ils périssent, c'est qu'ils y sont prédestinés. Au

moment de la débâcle, le premier qui traverse la Néva en bateau,

présente une coupe en argent, remplie d'eau de la Néva, à l'empereur,

qui la lui rend remplie d'or.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 12 / 15 段