femme du grand-duc Constantin. Celle-ci, née princesse de Cobourg, sans
avoir un visage aussi céleste que celui de sa belle-soeur, n'en était pas
moins jolie à ravir. Elle pouvait avoir seize ans, et la plus vive gaîté
régnait sur tous ses traits. Ce n'était pourtant pas que cette jeune
princesse ait jamais connu le bonheur en Russie. Si l'on peut dire
qu'Alexandre tenait de sa mère par sa beauté et par son caractère, on
sait qu'il n'en était pas ainsi de Constantin, qui ressemblait beaucoup
à son père, sans être pourtant tout-à-fait aussi laid, et qui se
montrait comme lui prodigieusement enclin à la colère. Il est bien vrai
que par momens Constantin a témoigné de l'obligeance et de la bonté;
quand il aimait, par exemple, il aimait bien; mais à l'exception de
quelques personnes qui avaient trouvé le chemin de son coeur, ses
emportemens, sa violence, le rendaient redoutable à tous ceux qui
l'approchaient. Entre différens traits bizarres que l'on racontait de
lui, on disait que le soir de ses noces, au moment de monter chez sa
femme, il entra dans une fureur horrible contre un soldat de garde à la
porte, qui n'exécutait pas assez strictement sa consigne. Cette scène se
prolongea d'une manière si étrange que toutes les personnes de sa cour
qui l'accompagnaient ne pouvaient concevoir qu'il restât aussi
long-temps à maltraiter un factionnaire, au lieu d'aller rejoindre la
jeune et jolie femme qu'il avait épousée le matin. Quelque temps après
son mariage, il devint très jaloux de son frère Alexandre, ce qui
amenait de fortes querelles entre lui et la duchesse Anne, indignée de
ses soupçons. Les choses allèrent au point qu'il en résulta, comme on
sait, un divorce. La princesse alla rejoindre d'abord sa famille, et
lorsque, beaucoup plus tard, je suis allée en Suisse, elle y était
établie.
Tout porte à croire que la grande-duchesse Élisabeth, cet ange de
beauté, n'a pas été plus heureuse que sa belle-soeur à conserver le coeur
d'un époux. L'amour d'Alexandre pour une charmante Polonaise qu'il a
mariée au prince Narischkin est connu de toute l'Europe. J'ai vu madame
Narischkin, bien jeune, à la cour de Pétersbourg. Elle et sa soeur y
arrivèrent après la mort de leur père, qui fut tué lors de la dernière
guerre de Pologne. L'aînée des deux pouvait avoir seize ans. Elles
étaient ravissantes à voir, elles dansaient avec une grâce parfaite, et
bientôt l'une fit la conquête d'Alexandre et l'autre celle de
Constantin. Madame Narischkin était la plus régulièrement belle; sa
taille fine et souple, son visage tout-à-fait grec la rendait
extrêmement remarquable; mais elle n'avait pas, à mes yeux, ce charme
céleste de la grande-duchesse Élisabeth.
En général, à cette époque, la cour de Russie était composée d'un si
grand nombre de femmes charmantes, qu'un bal chez l'impératrice offrait
un coup-d'oeil ravissant. J'ai assisté au plus magnifique qu'elle ait
donné. L'impératrice, très parée, était assise dans le fond de sa salle,
entourée des premiers personnages de la cour. Près d'elle se tenaient la
grande-duchesse Marie, femme de Paul, Paul, Alexandre, qui était
superbe, et Constantin, tous debout. Une balustrade ouverte les séparait
de la galerie où l'on dansait.
La danse n'était autre chose que des polonaises, où je pris place
d'abord avec le jeune prince Bariatinski, afin de faire ainsi le tour du
bal, après quoi je m'assis sur une banquette pour mieux voir toutes les
danseuses. Il me serait impossible de dire quelle quantité de jolies
femmes je vis alors passer devant moi; mais la vérité est qu'au milieu
de toutes ces beautés, les princesses de la famille impériale
l'emportaient encore. Toutes les quatre étaient habillées à la grecque,
avec des tuniques qu'attachaient sur leurs épaules des agrafes en gros
diamans. Je m'étais mêlée de la toilette de la grande-duchesse
Élisabeth, en sorte que son costume était le plus correct; cependant les
deux filles de Paul, Hélène et Alexandrine, avaient sur la tête des
voiles de gaze bleu clair, semée d'argent, qui donnaient à leurs visages
je ne sais quoi de céleste.
La magnificence de tout ce qui entourait l'impératrice, la richesse de
la salle, le grand nombre de belles personnes, cette profusion de
diamans, l'éclat de mille bougies, faisaient véritablement de ce bal
quelque chose de magique.
Peu de jours après, je retournai à la cour pour voir un gala. Lorsque
j'arrivai dans la salle[26], toutes les dames invitées étaient déjà
debout, près de la table, qui venait d'être servie. Peu d'instans après,
on ouvrit une grande porte à deux battans, et l'impératrice parut. J'ai
dit qu'elle était petite de taille, et pourtant, les jours de
représentation, sa tête haute, son regard d'aigle, cette contenance que
donne l'habitude de commander, tout en elle enfin avait tant de majesté,
qu'elle me paraissait la reine du monde; elle portait les grands cordons
de trois ordres, et son costume était simple et noble; il consistait en
une tunique de mousseline brodée en or, que serrait une ceinture de
diamans, et dont les manches, très amples, étaient plissées en travers
dans le genre asiatique. Par-dessus cette tunique, était un dolman de
velours rouge à manches très courtes. Le bonnet qui encadrait ses
cheveux blancs, n'était pas orné de rubans, mais de diamans de la plus
grande beauté[27].
Dès que Sa Majesté eut pris place, toutes les dames s'assirent à table,
et posèrent, comme tout le monde fait, leur serviette sur leurs genoux,
tandis que l'impératrice attacha la sienne avec deux épingles, ainsi
qu'on l'attache aux enfans. Elle s'aperçut bientôt que ces dames ne
mangeaient point, et leur dit tout à coup:--Mesdames, vous ne voulez pas
suivre mon exemple, aussi faites-vous semblant de manger. Moi, j'ai pris
pour toujours le parti d'attacher ma serviette; car autrement, je ne
puis même manger un oeuf sans en jeter sur ma collerette.
Je la vis en effet dîner de fort bon appétit. Cette belle musique
d'harmonie dont j'ai parlé, se fit entendre pendant tout le repas; les
musiciens étant placés au bout de la salle, dans une large tribune.
J'avoue que c'est pour moi une chose charmante, que de la musique quand
on est à table. C'est la seule qui m'ait jamais fait désirer d'être très
grande dame ou très riche; car je préfère la musique à toutes les
causeries de gens qui dînent, quoique l'abbé Delille ait dit souvent,
«que les morceaux caquetés se digéraient beaucoup mieux.»
À propos de dîners, je dirai ici que bien certainement le plus triste
que j'aie fait à Pétersbourg, eut lieu chez cette soeur de Zouboff, chez
laquelle j'avais négligé de porter ma lettre de recommandation. Six mois
de mon séjour en Russie s'étaient passés lorsque je la rencontrai en
sortant du spectacle. Elle vint à moi et me dit d'un air fort aimable,
qu'elle attendait toujours une lettre que l'on m'avait remise pour elle.
Ne sachant pas trop comment m'excuser, je lui répondis que j'avais égaré
cette lettre; mais que je la chercherais de nouveau et m'empresserais de
la lui porter. Je vais en effet un matin chez la comtesse D***, qui
m'engage à dîner pour le surlendemain. On dînait alors à deux heures et
demie dans toutes les maisons de Pétersbourg; je me rendis donc chez la
comtesse à l'heure fixe, avec ma fille qu'elle avait invitée aussi. On
nous introduisit dans un salon fort triste, sans que j'eusse aperçu sur
mon passage aucun apprêt de dîner. Une heure, deux heures se passent;
mais il n'est pas plus question de se mettre à table que si nous venions
de prendre le café; enfin, je vois entrer deux domestiques qui déploient
plusieurs tables de jeu, et quoiqu'il me parût un peu étrange que l'on
mangeât dans un salon, je me flatte qu'ils vont servir; point du tout,
ces gens sortent, et quelques minutes après, une partie des convives se
mettent à jouer. Vers six heures, ma pauvre fille et moi, nous étions
tellement affamées, qu'en nous regardant toutes deux dans une glace,
nous nous fîmes peur et pitié. Je me sentais tout-à-fait mourante; ce ne
fut qu'à sept heures et demie qu'enfin l'on vint nous dire que l'on
était servi; mais nos pauvres estomacs avaient trop souffert; il nous
fut impossible de manger. J'appris alors que la comtesse D*** étant
intimement liée avec lord Wilford, ne dînait, pour lui complaire, qu'à
l'heure où l'on dîne à Londres. Le fait est que la comtesse aurait dû
m'en avertir; mais peut-être la soeur du favori s'était-elle persuadé que
tout l'univers savait à quelle heure elle se mettait à table.
En général, rien ne me contrariait autant que de dîner en ville; j'étais
cependant parfois obligée de le faire, surtout en Russie, où l'on risque
de fâcher tout-à-fait les maîtres de maison si l'on refuse trop souvent
leurs invitations. Les dîners me plaisaient d'autant moins qu'ils
étaient habituellement fort nombreux. Au reste, la plus grande
magnificence présidait à ces repas; la plupart des seigneurs avaient de
très bons cuisiniers français, et la chère était exquise. Un quart
d'heure avant de se mettre à table, un domestique apporte sur un plateau
des liqueurs de toute espèce avec de petites tartines de pain beurrées.
On ne prend guère de liqueur après le dîner; mais toujours du vin de
Malaga excellent.
Il est d'usage que les grandes dames chez elles passent à table avant
les personnes invitées, en sorte que la princesse Dolgorouki et d'autres
venaient me prendre le bras afin de me faire passer en même temps
qu'elles; car il est impossible de pousser plus loin que les dames
russes la politesse bienveillante qui fait le charme de la bonne
compagnie. J'irai même jusqu'à dire qu'elles n'ont point cette morgue
que l'on peut reprocher à quelques-unes de nos dames françaises.
CHAPITRE XVIII.
Le froid à Pétersbourg.--Le peuple russe.--La douceur de ses moeurs.--Sa
probité.--Son intelligence.--Les femmes de marchands russes.--Le comte
Golovin.--La débâcle de la Néva.--Les salons de Pétersbourg.--Le
théâtre.--Madame Hus.--Mandini.--La comtesse Strogonoff.--La princesse
Kourakin.
On ne s'apercevrait point à Pétersbourg de la rigueur du climat, si,
l'hiver arrivé, on ne sortait pas de chez soi, tant les Russes ont
perfectionné les moyens d'entretenir de la chaleur dans les appartemens.
À partir de la porte cochère, tout est chauffé par des poêles si
excellens, que le feu qu'on entretient dans les cheminées n'est autre
chose que du luxe. Les escaliers, les corridors, sont à la même
température que les chambres, dont les portes de communication restent
ouvertes sans aucun inconvénient. Aussi lorsque l'empereur Paul, qui
n'était alors que grand-duc, vint en France sous le nom de prince du
Nord, il disait aux Parisiens: «À Pétersbourg nous voyons le froid; mais
ici nous le sentons.» De même quand, après avoir passé sept ans et demi
en Russie, je fus de retour à Paris, où la princesse Dolgorouki se
trouvait aussi, je me rappelle qu'un jour étant allée la voir, nous
avions un tel froid toutes deux devant sa cheminée que nous nous
disions: «Il faut aller passer l'hiver en Russie pour nous réchauffer.»
On ne sort qu'en prenant de telles précautions, que les étrangers mêmes
souffrent à peine de la rigueur du climat. Chacun, dans sa voiture, a de
grandes bottes de velours fourrées, et des manteaux doublés d'épaisses
fourrures. À dix-sept degrés on ferme le spectacle, et tout le monde
reste chez soi. Je suis la seule peut-être qui, ne me doutant pas un
jour du froid qu'il faisait, imaginai d'aller faire une visite à la
comtesse Golovin, le thermomètre étant à dix-huit. Elle logeait assez
loin de chez moi, dans la grande rue qu'on appelle la Perspective, et
depuis ma maison jusqu'à la sienne, je ne rencontrai pas une seule
voiture, ce qui m'étonnait beaucoup; mais j'allais toujours. Le froid
était tel, que d'abord je croyais les glaces de ma voiture ouvertes.
Lorsque la comtesse me vit entrer dans son salon, elle s'écria: «Mon
Dieu! comment sortez-vous ce soir? ne savez-vous donc pas qu'il y a près
de vingt degrés?» À ces mots je pense à mon pauvre cocher, et sans ôter
ma pelisse, je cours regagner ma voiture, et retourne bien vite chez
moi. Mais ma tête avait été saisie par le froid, au point que j'en étais
étourdie. On me la frotta avec de l'eau de Cologne pour la réchauffer,
autrement je serais devenue folle.
Une chose tout-à-fait surprenante, c'est le peu d'impression que semble
faire une aussi rigoureuse température sur les gens du peuple. Bien loin
que leur santé en souffre, on a remarqué que c'est en Russie qu'il
existe le plus de centenaires. À Pétersbourg comme à Moscou, les grands
seigneurs et toutes les notabilités de l'empire vont à six et à huit
chevaux; leurs postillons sont de petits garçons de huit à dix ans, qui
mènent avec une adresse et une dextérité surprenantes. On en met deux
pour conduire huit chevaux, et c'est une chose curieuse de voir ces
petits bons-hommes, vêtus assez légèrement, et quelquefois même leur
chemise toute ouverte sur leur poitrine, rester gaiement exposés à un
froid qui bien certainement ferait périr en peu d'heures un grenadier
prussien ou français. Moi, qui me contentais de deux chevaux à ma
voiture, je m'étonnais de même de la douceur et de la résignation des
cochers; jamais ils ne se plaignent. Par les temps les plus rigoureux,
lorsqu'ils attendent leurs maîtres, soit au spectacle, soit au bal, ils
restent tous là sans bouger, on les voit seulement battre du pied sur
leurs siéges pour se réchauffer un peu, tandis que les petits postillons
vont s'étendre sur le bas des escaliers[28].
Le peuple russe est laid en général, mais il a une tenue à la fois
simple et fière, et ce sont les meilleures gens du monde. On ne
rencontre jamais un homme ivre, quoique leur boisson habituelle soit de
l'eau-de-vie de grain. La plupart se nourrissent de pommes de terre, et
force ail mêlé d'huile, qu'ils mangent avec leur pain, en sorte qu'ils
infectent, bien qu'ils aient l'usage de se baigner tous les samedis.
Cette pauvre nourriture ne les empêche pas de chanter à tue-tête en
travaillant ou en menant leurs barques, et ce peuple m'a bien souvent
rappelé ce qu'au commencement de la révolution disait un soir chez moi
le marquis de Chastellux: «Si on leur ôte leur bandeau, ils seront bien
plus malheureux!»
Les Russes sont adroits et intelligens, car ils apprennent tous les
métiers avec une facilité prodigieuse; plusieurs même obtiennent du
succès dans les arts. Je vis un jour chez le comte de Strogonoff, son
architecte qui avait été son esclave. Ce jeune homme montrait tant de
talent, que le comte le présenta à l'empereur Paul, qui le nomma un de
ses architectes, et lui commanda de bâtir une salle de spectacle sur des
plans qu'il avait faits. Je n'ai point vu cette salle finie, mais on m'a
dit qu'elle était fort belle. En fait d'esclaves devenus artistes, je
n'avais pas été aussi heureuse que le comte. Comme je me trouvais sans
domestique, lorsque celui que j'avais amené de Vienne m'eut volé, le
comte de Strogonoff me donna un de ses esclaves, qu'il me dit savoir
arranger la palette et nettoyer les brosses de sa belle-fille, quand
elle s'amusait à peindre. Ce jeune homme que j'employais en effet à cet
usage, au bout de quinze jours qu'il me servait, se persuada qu'il était
peintre aussi, et ne me donna point de repos que je n'eusse obtenu sa
liberté du comte, afin qu'il pût aller travailler avec les élèves de
l'Académie. Il m'écrivit sur ce sujet plusieurs lettres qui sont
vraiment curieuses de style et de pensées. Le comte, en cédant à ma
prière, me dit: «Soyez sûre qu'avant peu il voudra me revenir.» Je donne
vingt roubles à ce jeune homme, le comte lui en donne au moins autant,
en sorte qu'il court aussitôt acheter l'uniforme des élèves en peinture,
avec lequel il vient me remercier d'un air triomphant. Mais, deux mois
après environ, il revint m'apporter un grand tableau de famille si
mauvais, que je ne pouvais le regarder, et qu'on lui avait payé si peu,
que le pauvre jeune homme, les frais soldés, y perdait huit roubles de
son argent. Ainsi que le comte l'avait prévu, un pareil désappointement
le fit renoncer à sa triste liberté.
Les domestiques sont remarquables par leur intelligence. J'en avais un
qui ne savait pas un mot de français, et moi, je ne savais pas un mot de
russe; mais nous nous entendions parfaitement sans le secours de la
parole. En levant le bras, je lui demandais mon chevalet, ma boîte à
couleurs, enfin je lui figurais les différens objets dont j'avais
besoin. Il comprenait tout et me servait à merveille. Une autre qualité
bien précieuse que je trouvais en lui, c'était une fidélité à toute
épreuve: on m'envoyait très souvent des billets de banque en paiement de
mes tableaux, et lorsque j'étais occupée à peindre, je les posais près
de moi sur une table; en quittant mon travail, j'oubliais constamment
d'emporter ces billets, qui restaient là souvent trois ou quatre jours
sans que jamais il en ait soustrait un seul. Il était en outre d'une
sobriété rare, je ne l'ai pas vu ivre une fois. Ce bon serviteur se
nommait Pierre; il pleura lorsque je quittai Pétersbourg, et moi je l'ai
toujours vivement regretté.
Le peuple russe en général a de la probité et sa nature est douce. À
Pétersbourg, à Moscou, non-seulement on n'entend jamais parler d'un
grand crime, mais on n'entend parler d'aucun vol. Cette conduite honnête
et paisible surprend dans des hommes encore à peu près barbares, et
beaucoup de personnes l'attribueront à l'esclavage; mais moi, je pense
qu'elle tient à ce que les Russes sont extrêmement dévots. Peu de temps
après mon arrivée à Pétersbourg, j'allai voir à la campagne la
belle-fille de mon ancien ami le comte de Strogonoff. Sa maison à
Kaminostroff était située à droite du grand chemin qui bordait la Néva.
Je descendis de voiture, j'ouvris une petite barrière en treillage qui
donnait entrée dans le jardin que je traversai, et j'arrivai dans un
salon au rez-de-chaussée, dont je trouvai la porte toute grande ouverte.
Il était donc très facile d'entrer chez la comtesse de Strogonoff;
aussi, quand je l'eus trouvée dans un petit boudoir et qu'elle me montra
ses appartemens, je fus très surprise de voir tous ses diamans près
d'une fenêtre qui donnait sur le jardin, et par conséquent à peu près
sur le grand chemin. Cela me parut d'autant plus imprudent, que les
dames russes ont l'usage d'étaler leurs diamans et leurs bijoux dans de
grandes montres couvertes d'un verre, telles qu'on en voit chez les
bijoutiers.--Madame, lui dis-je, ne craignez-vous pas d'être
volée?--Jamais, répondit-elle, voilà la meilleure des polices. Et elle
me montra placées au-dessus de l'écrin, plusieurs images de la Vierge et
de saint Nicolas, patron du pays, devant lesquelles brûlait une lampe.
Il est de fait que, durant les sept années et plus que j'ai passées en
Russie, j'ai toujours reconnu qu'en toute occasion l'image de la Vierge,
ou d'un saint, et la présence d'un enfant, ont toujours quelque chose de
sacré pour un Russe.
Les gens du peuple, lorsqu'ils vous adressent la parole, ne vous nomment
pas autrement (selon votre âge) que _mère_, _père_, _frère_ ou _soeur_,
sans que cet usage excepte l'empereur, l'impératrice et toute la famille
impériale.
On ne voit pas à Pétersbourg de filles publiques se promener dans la
ville; elles habitent un quartier qui leur est assigné, et sont de si
mauvais genre que les gens comme il faut ne vont jamais chez elles. Je
n'ai pas entendu dire non plus, qu'il y eût des filles entretenues comme
à Paris, si ce n'étaient quelques actrices.
Dans la classe supérieure à celle du peuple, il existe un grand nombre
de personnes aisées et même riches. Les femmes de marchands, par
exemple, dépensent beaucoup pour leur toilette, sans que cela paraisse
apporter aucune gêne dans le ménage. Elles sont surtout coiffées avec
une magnificence fort élégante. Sur leurs bonnets dont les papillons
sont le plus souvent ornés de perles fines, elles portent une large
draperie qui de leur tête retombe sur leurs épaules et sur leur dos,
jusqu'en bas des reins. Cette espèce de voile produit sur le visage un
demi jour, dont il faut avouer qu'elles ont besoin, attendu que toutes,
je ne sais pourquoi, mettent du blanc, du rouge, et peignent leurs
sourcils en noir, de la manière la plus ridicule.
Plusieurs fermiers sont aussi fort riches. Je me souviens qu'arrivant un
jour pour dîner chez le comte Golovin, je trouvai dans le salon un grand
et gros homme qui avait tout-à-fait l'air d'un paysan renforcé. Quand on
eut annoncé le dîner, je vis cet homme se mettre à table avec nous, ce
qui me parut extraordinaire, et je demandai à la comtesse qui il était:
«C'est, me dit-elle, le fermier de mon mari, qui vient lui prêter
soixante mille roubles pour que nous puissions satisfaire à quelques
dettes; l'obligeance de ce bon fermier vaut bien le dîner que nous lui
donnons.» Rien n'était plus naturel en effet; ce qui pouvait me le
paraître un peu moins, c'est que le comte Golovin, avec une fortune
aussi considérable que la sienne, pût avoir besoin de l'argent de son
fermier; mais je n'en étais plus à apprendre avec quelle facilité les
seigneurs russes dépensent leur revenu; il faut dire, à la vérité,
qu'ils sont infiniment plus magnifiques que les Français. Il résulte
toutefois de ce luxe extraordinaire, auquel le nôtre ne peut être
comparé, que, pour être payé quand ils vous doivent, il faut aller chez
eux vers le 1er janvier, ou vers le 1er juillet, époques où ils touchent
le revenu de leurs terres; autrement, on court risque de les trouver
sans argent. Tant que je suis restée dans l'ignorance de cet usage, j'ai
souvent attendu le paiement des portraits que j'avais faits. Au reste,
le comte Golovin dont je parle, était le meilleur homme du monde; mais
il n'avait aucun ordre. Par exemple, il acceptait tous les placemens
qu'on lui offrait; car pour son malheur, on avait beaucoup de confiance
en lui. Il tenait compte exactement de l'intérêt à dix pour cent, (taux
ordinaire à Pétersbourg), puis au lieu de faire valoir ces fonds de
manière ou d'autre, il les gardait dans une cassette, pour s'en servir
s'il s'en présentait l'occasion; en sorte qu'on m'a dit qu'à sa mort,
lorsque l'on ouvrit cette cassette, on y trouva de quoi payer la plus
grande partie de ce qu'il devait.
La comtesse Golovin était une femme charmante, pleine d'esprit et de
talens, ce qui suffisait souvent pour nous tenir compagnie; car elle
recevait peu de monde. Elle dessinait très bien, et composait des
romances charmantes, qu'elle chantait en s'accompagnant du piano. De
plus, elle était à l'affût de toutes les nouvelles littéraires de
l'Europe, qui, je crois, étaient connues chez elle aussitôt qu'à Paris.
Elle avait pour amie intime la comtesse Tolstoi qui était belle et
bonne, mais beaucoup moins animée que la comtesse Golovin; et peut-être
ce contraste dans leur caractère avait-il formé et cimenté leur liaison.
Lorsque le mois de mai arrive à Pétersbourg, il ne s'agit encore ni de
fleurs printanières dont l'air soit embaumé, ni de ce chant du rossignol
tant chanté par les poètes. La terre est couverte de neige à moitié
fondue; la Doga apporte dans la Néva des glaçons aussi gros que
d'énormes rochers amoncelés les uns sur les autres, et ces glaçons
ramènent le froid qui s'était adouci après la débâcle de la Néva. On
peut appeler cette débâcle une belle horreur, le bruit en est
épouvantable; car près de la bourse, la Néva a plus de trois fois la
largeur de la Seine au pont Royal[29]; que l'on imagine donc l'effet que
produit cette mer de glace, se fendant de toutes parts. En dépit des
factionnaires que l'on place alors tout le long des quais pour empêcher
le peuple de sauter de glaçon en glaçon, des téméraires s'aventurent sur
la glace devenue mouvante pour gagner l'autre bord. Avant d'entreprendre
ce dangereux trajet, ils font le signe de la croix, et s'élancent bien
persuadés que, s'ils périssent, c'est qu'ils y sont prédestinés. Au
moment de la débâcle, le premier qui traverse la Néva en bateau,
présente une coupe en argent, remplie d'eau de la Néva, à l'empereur,
qui la lui rend remplie d'or.