La beauté de la princesse Dolgorouki me frappa. Ses traits avaient tout

le caractère grec mêlé de quelque chose de juif, surtout de profil. Ses

longs cheveux châtain foncé, relevés négligemment, tombaient sur ses

épaules; sa taille était admirable, et foute sa personne avait à la fois

de la noblesse et de la grâce sans aucune affectation. Elle me reçût

avec tant d'amabilité et de distinction, que je cédai volontiers à la

demande qu'elle me fit de rester huit jours chez elle. L'aimable

princesse Kourakin, avec qui je fis connaissance alors, était établie

dans cette maison, où ces deux dames et le comte de Cobentzel faisaient

ménage commun. La société était fort nombreuse, et personne ne songeait

à autre chose qu'à s'amuser. Après dîner nous faisions des promenades

charmantes dans des barques fort élégantes, ornées de rideaux de velours

cramoisi à crépines d'or. Des musiciens nous devançaient dans une barque

plus simple, nous charmant par leur chant, car ce chant était toujours

d'une justesse parfaite, même dans les sons les plus élevés. Le jour de

mon arrivée nous eûmes de la musique le soir, et le lendemain un

spectacle charmant. On donna _le Souterrain_ de Dalayrac. La princesse

Dolgorouki jouait le rôle de Camille; le jeune de la Ribaussière[22]

celui de l'enfant, et le comte de Cobentzel celui du jardinier. Je me

souviens que pendant la représentation, un courrier arriva de Vienne,

chargé de dépêches pour le comte, qui était ambassadeur d'Autriche à

Pétersbourg, et qu'à la vue d'un homme costumé en jardinier, il ne

voulait pas lui remettre ses dépêches, ce qui éleva dans la coulisse une

contestation fort plaisante.

Le petit théâtre était charmant, je voulus en profiter pour composer des

tableaux vivans. Il nous arrivait sans cesse du monde de Pétersbourg; je

choisissais mes personnages entre les plus beaux hommes et les plus

belles femmes, et je les costumais en les drapant avec des schals de

cachemire que nous avions à profusion. Je préférais les sujets graves ou

ceux de la Bible à tout autre. Je représentai aussi de souvenir

plusieurs tableaux connus, tels que la famille de Darius, qui réussit à

merveille; mais celui qui obtint le plus grand succès fut celui

d'Achille à la cour de Lycomède; je me chargeai du personnage d'Achille,

car le plus souvent je m'habillais de manière qu'un casque et un

bouclier suffirent pour me composer un costume fort exact. Les tableaux

vivans amusaient extrêmement la société. L'hiver suivant ils servirent à

varier les divertissemens du soir dans les salons de Pétersbourg. Chacun

voulait s'y trouver placé, et je me voyais forcée de contrarier quelques

dames qui désiraient beaucoup être en _exhibition_.

Au bout de huit jours qui ne m'avaient paru qu'un moment, il me fallut,

à mon grand regret, quitter la maison de la très aimable princesse

Dolgorouki; car j'avais pris une foule d'engagemens pour des portraits à

faire. Toutefois, je venais de former à Alexandrowski plusieurs liaisons

qui me furent infiniment agréables pendant tout mon séjour en Russie.

Le comte de Cobentzel était passionnément amoureux de la princesse

Dolgorouki, sans qu'elle répondît le moins du monde à son amour; mais

l'insouciance avec laquelle elle recevait ses soins ne parvenait point à

l'éloigner, et, comme dit une chanson, il préférait ses rigueurs à

toutes les faveurs des autres femmes. Ne pouvant espérer d'autre bonheur

que celui de la voir, il voulait au moins jouir de celui-là dans toute

sa latitude: soit à la campagne, soit à la ville, il ne la quittait

jamais. Dès que ses dépêches, qu'il faisait avec une grande facilité,

étaient expédiées, il volait chez elle, et s'était complètement fait son

esclave. On le voyait courir au moindre mot, au moindre geste de sa

divinité. Voulait-on jouer la comédie, il prenait le rôle qu'elle lui

donnait, même lorsque ce rôle ne convenait point du tout à son physique.

Car le comte de Cobentzel, qui paraissait avoir cinquante ans, était

fort laid et louchait horriblement. Il était assez grand, mais très

gros, ce qui ne l'empêchait pas d'être fort actif, surtout lorsqu'il

s'agissait d'exécuter les ordres de sa bien-aimée princesse. Au reste il

avait de l'esprit, il était habile; sa conversation était animée par

mille anecdotes qu'il racontait à merveille, et je l'ai toujours connu

pour le meilleur et le plus obligeant des hommes.

Ce qui pouvait donner à la princesse Dolgorouki de l'indifférence pour

les soins de M. de Cobentzel comme pour ceux de beaucoup d'autres

adorateurs, c'est qu'elle en avait reçu de si brillans, que les

souverains les plus épris d'une femme n'en avaient jamais rendu de

pareils. Le fameux Potemkin, celui qui voulait que l'on rayât le mot

_impossible_ de la grammaire, l'avait aimée passionnément, et la

magnificence avec laquelle il lui témoignait son amour surpasse tout ce

que nous lisons dans les _Mille et une Nuits_. Lorsqu'en 1791, après

avoir fait son voyage en Crimée, l'Impératrice retourna à Pétersbourg,

le prince Potemkin resta pour commander l'armée où plusieurs généraux

avaient amené leurs femmes. Ce fut alors qu'il eut occasion de connaître

la princesse Dolgorouki. Elle se nommait aussi Catherine, et le jour de

cette fête arrivé, le prince donna un grand dîner, soi-disant en

l'honneur de l'Impératrice. Il avait placé la princesse à table à côté

de lui. Au dessert on apporta des coupes de cristal remplies de diamans

que l'on servit aux dames à pleines cuillerées. La reine du festin

paraissant remarquer cette magnificence:--«Puisque c'est vous que je

fête, lui dit-il tout bas, comment vous étonnez-vous de quelque chose?»

Rien ne lui coûtait pour satisfaire un désir, un caprice de cette femme

adorée. Ayant appris qu'elle manquait de souliers de bal,

qu'habituellement elle faisait venir de France, Potemkin fit partir pour

Paris un exprès, qui courut jour et nuit et rapporta des souliers. Une

chose qui était bien connue aussi de tout Pétersbourg, c'est que, pour

offrir à la princesse Dolgorouki un spectacle qu'elle désirait voir, il

avait fait donner l'assaut à la forteresse d'Otshakoff plus tôt qu'il

n'était convenu, et peut-être qu'il n'était prudent de le faire.

Lorsque j'arrivai à Pétersbourg il y avait déjà plusieurs années que le

prince Potemkin était mort; mais on y parlait encore de lui comme d'un

enchanteur. On peut prendre une idée de ce qu'il avait d'extraordinaire

et de grandiose dans l'imagination, en lisant ce qu'ont écrit le prince

de Ligne et le comte de Ségur du voyage qu'il fit faire à l'impératrice

en Crimée. Ces palais, ces villages en bois, bâtis sur toute la route

comme par un coup de baguette; cette immense forêt qu'il brûle pour

donner un feu d'artifice à Sa Majesté, tout ce voyage enfin, a quelque

chose de fantastique. Sa nièce, la comtesse Scawronski, me disait à

Vienne: «Si mon oncle vous avait connue, il vous aurait comblée

d'honneurs et de richesses.» Il est certain qu'en toute occasion cet

homme si célèbre se montrait généreux jusqu'à la prodigalité, magnifique

jusqu'à la folie. Tous ses goûts étaient dispendieux, toutes ses

habitudes royales, au point qu'ayant possédé une fortune qui dépassait

celle de certains souverains, le prince de Ligne m'a dit l'avoir vu

quelquefois sans argent.

La faveur, la puissance, avaient habitué le prince Potemkin à satisfaire

aussitôt ses plus légères volontés. On cite un trait qui le prouve

admirablement. Comme on parlait un jour chez lui de la grandeur d'un de

ses aides-de-camp, il dit qu'un officier de l'armée russe, qu'il nomma,

était encore d'une plus haute taille. Tous ceux qui connaissaient cet

officier n'en étant pas convenus, il fit partir aussitôt un exprès avec

ordre d'amener ce militaire, qui se trouvait alors à huit cents lieues

de là. Lorsque celui-ci apprit qu'on venait le chercher de la part du

prince, sa joie fut extrême; car il se persuada qu'il venait d'être

nommé à quelque grade supérieur. On peut donc imaginer son

désappointement, quand à son arrivée au camp, on le fit se mesurer avec

l'aide-de-camp de Potemkin, après quoi il fallut s'en retourner bien

tristement, le tout n'ayant d'autre résultat pour lui que la fatigue

d'un aussi long voyage.

On sent bien que l'homme qu'une si longue faveur avait accoutumé pour

ainsi dire à régner à côté de la souveraine, ne pouvait survivre à la

pensée d'une disgrâce. Lorsqu'on lui écrivit que le nouveau favori (le

jeune Platon Zouboff) paraissait prendre un empire absolu sur l'esprit

de l'impératrice, il se hâta de quitter l'armée pour voler à

Pétersbourg. Comme il y arrivait, Catherine venait d'envoyer au prince

Repnin, qui le remplaçait dans le commandement des troupes, l'ordre de

traiter de la paix, à laquelle Potemkin s'était toujours opposé. Irrité

autant qu'on peut l'être, il repart à l'instant dans l'espoir d'arrêter

la signature; mais c'est pour apprendre à Passy que la paix était

conclue. Cette nouvelle lui porta le coup fatal; déjà souffrant, il

tomba mortellement malade, ce qui ne l'empêcha pas de se remettre

aussitôt en route pour Pétersbourg. En peu d'heures, son mal fit de tels

progrès, qu'il lui devint impossible de supporter le mouvement de la

voiture; on l'étendit sur un pré, couvert de son manteau, et là,

Potemkin rendit le dernier soupir, le 15 octobre 1791, dans les bras de

la comtesse Branitska, sa nièce. Je n'ai jamais oublié qu'un jour, que

je demandais à une vieille princesse Galitzin, qui parlait fort mal

français, comment était mort cet homme si célèbre. Elle me répondit:

«Hélas, ma chère! ce grand prince qui avait tant de diamans, tant d'or,

est mort sur l'herbette.»

La princesse Dolgorouki n'a pas été la seule beauté dont le prince se

soit montré épris. On l'a vu aussi éperduement amoureux d'une charmante

Polonaise, nommée d'abord madame de With, et mariée depuis à un Potoski,

pour laquelle il déploya de même tout ce que la galanterie a de plus

recherché. Entre plusieurs traits de magnificence, on cite que, voulant

lui faire accepter un cachemire de fort grand prix, il imagina de donner

une fête où se trouvaient deux cents femmes, et fit tirer après le dîner

une loterie à laquelle toutes ces dames gagnèrent chacune un cachemire,

trop heureux qu'il était de faire tomber à ce prix le plus beau shall

dans les mains de la plus belle. Long-temps avant cette époque, j'avais

vu madame de With à Paris, elle était alors extrêmement jeune et aussi

jolie qu'on puisse l'être, mais passablement vaine de sa charmante

figure. J'ai entendu conter que, comme on lui parlait sans cesse de ses

beaux yeux, quelqu'un s'informant de sa santé, un jour qu'ils étaient un

peu enflammés, elle répondit naïvement: «J'ai mal à mes beaux yeux.» Il

est possible, à la vérité, qu'elle ne sut pas très bien notre langue,

quoique en général toutes les Polonaises parlent le français à

merveille, et même sans aucun accent.

Sous le rapport de la fortune, les premiers temps de mon séjour en

Russie ne furent point heureux pour moi. On peut en prendre une idée par

la copie d'une lettre que j'écrivais à madame Vigée, ma belle-soeur,

moins de deux mois après mon arrivée.

Pétersbourg, ce 10 septembre.

Il faut bien, ma chère Suzette, que je te mette au courant de tous

mes soucis et tribulations. Je suis installée dans un appartement

qui me convient assez, attendu que j'y ai un fort bel atelier; mais

il est très humide, la maison n'étant bâtie que depuis trois ans,

et n'ayant pas encore été habitée, ce qui me fait prévoir un

déménagement pour la fin de la belle saison. Cette contrariété, à

laquelle je devrais être habituée, n'est malheureusement pas la

seule. Entre autres qui l'accompagnent, il vient de m'arriver un

événement qui m'a donné beaucoup de tracas. Peu de temps après mon

arrivée, je fus invitée à passer la soirée chez la princesse

Menzicoff, où l'on donnait un très joli spectacle. En revenant chez

moi vers une heure du matin, je trouve sur mon escalier la

gouvernante de ma fille, toute effarée et toute pâle: «Ah! madame,

s'écria-t-elle, vous venez d'être volée de tout votre argent!» Tu

sens bien que je fus fort saisie. Puis, elle me conte que mon petit

domestique allemand avait fait ce mauvais coup; qu'on avait trouvé

sous son lit et sur lui des paquets de mon or; qu'il en avait même

jeté un peu sur l'escalier, afin de faire croire que le petit Russe

était le voleur; enfin, qu'il venait d'être emmené par les gens de

la police, qui, après avoir compté les pièces, les avaient

emportées comme preuve du délit. Je commençai par dire à madame

Charrot qu'elle avait eu grand tort de laisser emporter mes pièces

d'or, et j'avais bien raison; car maintenant que l'affaire est

finie, on m'a bien rendu le nombre de ces pièces, mais non leur

valeur: j'avais des Doppio, des quadruples de Vienne, pour lesquels

on ne m'a donné que de mauvais ducats, en sorte que j'ai perdu tout

juste la moitié de trente mille cinq cents livres. Cependant, ce

n'était pas cela qui m'inquiétait le plus alors, c'était ce

malheureux enfant, qui, selon la loi du pays, allait être pendu. Il

est fils des concierges de ce couvent de Caltemberg, que le prince

de Ligne m'a prêté à Vienne. L'homme et la femme sont les plus

honnêtes gens du monde, ils ont eu mille soins de moi, en sorte que

je ne pouvais supporter l'idée de voir pendre leur fils. Je courus

chez le gouverneur, et je le suppliai de sauver ce misérable jeune

homme en le faisant partir sans bruit. Mais le comte Samoeloff ne

voulut pas céder à mes instances, disant que l'impératrice était

instruite du vol, et qu'elle en était outrée. Je ne puis te dire ce

qu'il m'en a coûté de prières, de démarches, pour obtenir enfin la

certitude qu'on le ferait partir par mer, ce qui fut exécuté.

Pour en revenir à mes quinze mille francs, je les regrette d'autant

plus que je viens d'en perdre quarante-cinq mille d'un autre côté;

Voici comment: pendant le premier mois de mon séjour ici, j'avais

gagné quinze mille roubles[23]. On m'a conseillé de les placer

aussitôt chez un banquier qui me paraissait un fort honnête homme.

Cet honnête homme vient de faire banqueroute, et je n'aurai rien de

mes quinze mille roubles. Tu dois reconnaître là cette destinée que

tu sais? Il m'a été impossible jusqu'ici de conserver la moindre

chose de ce que je gagne; j'attends avec résignation un temps plus

heureux.

Pour changer de discours, je te dirai que je viens de voir mon plus

ancien ami, Doyen le peintre, si bon, si spirituel! l'impératrice

l'aime beaucoup. Elle est venue à son secours; car il a émigré sans

aucune fortune, n'ayant laissé en France qu'une maison de campagne

qu'on lui a prise. Il a sa place au spectacle tout près de la loge

de l'impératrice, qui, m'a-t-on dit, cause souvent avec lui.

J'ai retrouvé aussi avec plaisir la baronne de Strogonoff, que je

voyais beaucoup à Vienne, où j'ai fait son portrait et celui de son

mari. Il vient de m'arriver chez elle une petite aventure que je

veux te conter parce qu'elle te fera rire. Il faut te dire qu'un

jour à Vienne, pendant qu'elle me donnait séance, elle me parla de

ce souper grec, dont tu peux te souvenir, en ajoutant le plus

simplement du monde qu'elle savait que ce souper m'avait coûté

soixante mille francs. Je fis un grand saut sur ma chaise en

entendant cela, puis je me pressai de lui conter tous les détails

de la chose, et de lui prouver que j'avais dépensé quinze

francs.--Vous m'étonnez bien, me dit-elle quand elle fut persuadée

que je disais vrai; car à Pétersbourg, nous tenions le fait d'un de

vos compatriotes, monsieur de L***, qui se dit fort lié avec vous,

et qui prétend avoir été un des convives. Je répondis, ce qui était

exact, que je ne connaissais M. de L*** que de nom, et nous n'en

parlâmes plus alors.

Peu de jours après mon arrivée à Pétersbourg, où certainement M. de

L*** n'avait pas cru que je viendrais jamais, la baronne de

Strogonoff fut indisposée; j'allai la voir, et comme j'étais assise

auprès de son lit, on annonça M. de L***; vite, je me cache

derrière les rideaux, on fait entrer le personnage, et la baronne

lui dit:--Eh bien! vous devez être bien content; car madame Lebrun

vient d'arriver? Puis avec malice elle veut le ramener sur ses

liaisons avec moi, et sur le souper grec. Mon homme alors commence

à balbutier, la baronne le poussant toujours de questions, lorsque

enfin je me montre; je vais à lui: «Monsieur, lui dis-je, vous

connaissez donc beaucoup madame Lebrun? Il est forcé de répondre

que oui.--Voilà qui est bien étrange, repris-je, car c'est moi,

Monsieur, qui suis madame Lebrun, celle que vous avez calomniée, et

je vous rencontre aujourd'hui pour la première fois de ma vie.» À

ces mots il fut saisi au point que ses jambes tremblaient sous lui.

Il prit son chapeau, sortit, et depuis on ne l'a point revu; car il

a été consigné à la porte des meilleures maisons.

Une chose, triste c'est de remarquer, ainsi que j'ai pu le faire

trop souvent, que dans un pays étranger, des Français seuls sont

capables de chercher à nuire à leurs compatriotes, même en

employant la calomnie. Partout, au contraire, on voit les Anglais,

les Allemands, les Italiens, se soutenir et s'appuyer entre eux

mutuellement.

Adieu, ma bonne Suzette, je t'embrasse et je t'aime de tout mon

coeur. J'embrasse aussi mon frère, et ta chère petite, qui est si

jolie et si intéressante.

CHAPITRE XVII.

Je peins les deux jeunes grandes-duchesses, filles de Paul.--Platon

Zouboff.--La grande duchesse Elisabeth.--La grande duchesse Anne, femme

de Constantin.--Madame Narischkin.--Un bal à la cour.--Un gala.--Les

dîners à Pétersbourg.

Ainsi que je l'avais prévu, je ne tardai pas à déménager, et j'allai

loger sur la grande place du palais impérial. Quand l'impératrice fut

rentrée en ville, je la voyais tous les matins ouvrir un _vasistas_, et

jeter de la mie de pain à des centaines de corbeaux qui chaque jour, à

l'heure fixe; venaient chercher leur pitance. Le soir, vers les dix

heures, quand ses salons étaient illuminés, je la voyais encore faire

venir ses petits enfans et quelques personnes de sa cour, pour jouer

avec eux à la main-chaude ou à cache-cache.

Dès que Sa Majesté fut de retour de Czarkozelo, le comte de Strogonoff

vint me commander, de sa part, les portraits des deux grandes-duchesses

Alexandrine et Hélène. Ces princesses pouvaient avoir treize ou quatorze

ans, et leurs visages étaient célestes, bien qu'avec des expressions

toutes différentes. Leur teint surtout était si fin et si délicat qu'on

aurait pu croire qu'elles vivaient d'ambroisie. L'aînée, Alexandrine,

avait la beauté grecque, elle ressemblait beaucoup à Alexandre; mais la

figure de la cadette, Hélène, avait infiniment plus de finesse. Je les

avais groupées ensemble, tenant et regardant le portrait de

l'impératrice; le costume était un peu grec, mais très modeste. Je fus

donc assez surprise quand Zouboff, le favori, me fit dire que Sa Majesté

était scandalisée de la manière dont j'avais costumé les deux

grandes-duchesses dans mon tableau. Je crus tellement à ce mauvais

propos, que je me hâtai de remplacer mes tuniques par les robes que

portaient les princesses, et de couvrir les bras de tristes amadis[24].

La vérité est que l'impératrice n'avait rien dit; car elle eut la bonté

de m'en assurer la première fois que je la revis. Je n'en avais pas

moins gâté l'ensemble de mon tableau, sans compter que les jolis bras

que j'avais faits de mon mieux, ne s'y voyaient plus. Je me souviens que

Paul, devenu empereur, me fit un jour des reproches d'avoir changé le

costume que j'avais d'abord donné à ses deux filles. Je lui racontai

alors comment la chose s'était passée, sur quoi, il leva les épaules en

disant: «C'est un tour que l'on vous a joué.» Au reste, ce ne fut point

le seul, car Zouboff ne m'aimait pas. Sa malveillance pour moi me fut

encore prouvée dans une autre occasion. Voici comment. On venait en

foule chez moi voir les portraits des grandes-duchesses et mes autres

ouvrages. Comme je ne voulais point perdre toutes mes matinées, j'avais

fixé le dimanche matin pour ouvrir mon atelier, ainsi que je l'ai

toujours fait dans les divers pays que j'ai habités. J'ai déjà dit que

j'étais logée en face du palais, en sorte que les voitures de toutes les

personnes qui venaient de faire leur cour à l'impératrice tournaient

pour venir aussitôt s'arrêter à ma porte. Zouboff, qui ne pouvait

concevoir, apparemment, que la foule se portât chez un peintre pour y

voir des tableaux, dit un jour à Sa Majesté: «Voyez, madame, on va aussi

faire sa cour à madame Lebrun; ce sont sûrement des rendez-vous que l'on

se donne chez elle.» Heureusement pour moi, la petitesse glissa sur

l'esprit élevé auquel elle s'adressait, et l'impératrice ne fit pas plus

d'attention à ce qu'il y avait d'inconvenant ou de perfide dans ces

paroles de son favori; mais le prince de Nassau, qui les entendit, vint

me les rapporter tout de suite, et il en était indigné.

Pourquoi Zouboff ne m'aimait pas, c'est ce que je n'ai jamais pu savoir

au juste. À la vérité, il s'était fait le protecteur de Lampi, peintre

habile pour les portraits, que j'avais trouvé établi à Pétersbourg; mais

Lampi lui-même a toujours été fort bien pour moi. Le lendemain de mon

arrivée, il vint me faire une visite et m'engager à dîner chez lui. Je

me souviens même que ce dîner fut très recherché, et que pendant tout le

repas, nous fûmes réjouis par une excellente musique d'harmonie.

Quoiqu'on m'eût assuré d'abord que j'exciterais la jalousie de Lampi,

j'ai su depuis au contraire, d'une manière certaine, qu'il louait mes

ouvrages, au point de dire, en voyant les mains d'un portrait que

j'avais fait du baron de Strogonoff, qu'il ne pourrait pas faire aussi

bien.

Il se peut aussi que le favori fût mal disposé pour moi, parce que je ne

parus jamais rechercher sa faveur. J'avais même négligé pendant six de

mois de porter une lettre de recommandation que j'avais pour sa soeur.

Zouboff aimait que l'on recherchât son appui; mais un orgueil que je ne

crois pas blâmable m'a toujours fait craindre que l'on pût attribuer à

la protection les succès que je désirais obtenir; soit à tort, soit à

raison, je n'ai jamais voulu devoir qu'à ma palette ma réputation et ma

fortune. Zouboff devait avoir peine à comprendre une pareille façon

d'agir, lui qui voyait toute une cour à ses pieds. Enivré de sa faveur

qui de plus en plus devenait éclatante, on m'a dit qu'il traitait

souvent avec une extrême insolence les ministres et les seigneurs. Dès

le matin, les plus grands personnages de la cour attendaient dans ses

antichambres l'instant où sa porte s'ouvrait; car il avait un _lever_,

comme Louis XIV, après lequel on se retirait, heureux d'avoir assisté à

la toilette de Platon Zouboff, surtout s'il vous avait honoré d'un

sourire.

Dès que j'eus fini les portraits des jeunes grandes-duchesses,

l'impératrice me commanda celui de la grande-duchesse Élizabeth, mariée

depuis peu à Alexandre. J'ai déjà dit quelle ravissante personne était

cette princesse; j'aurais bien voulu ne point représenter sous un

costume vulgaire une aussi céleste figure, j'ai même toujours désiré

faire un tableau historique d'elle et d'Alexandre, tant les traits de

tous deux étaient nobles et réguliers. Toutefois, ce qui venait de

m'arriver pour les portraits des grandes-duchesses ne me permettant pas

de me livrer à mon inspiration, je la peignis en pied, dans le grand

costume de cour, arrangeant des fleurs près d'une corbeille qui en était

remplie. Je me rendis chez elle pour les séances, et l'on me fit entrer

dans son divan[25], drapé en velours bleu clair, garni de grandes

crépines d'argent. Le fond de cette salle était tout en glaces d'une

prodigieuse dimension, en face desquelles se trouvaient les fenêtres, en

glaces aussi, en sorte qu'elles répétaient d'une manière vraiment

magique la vue de la Néva couverte de vaisseaux. La grande-duchesse ne

tarda pas à paraître, vêtue d'une tunique blanche, ainsi que je l'avais

déjà vue une première fois; c'était encore Psyché, et son abord si doux,

si gracieux, joint à cette charmante figure, la faisait chérir

doublement.

Quand j'eus fini son grand portrait, elle m'en fit faire encore un autre

pour sa mère, dans lequel je la peignis avec un schall violet,

transparent, appuyée sur un coussin. Je puis dire que plus la

grande-duchesse Élisabeth m'a donné de séances, plus je l'ai trouvée

bonne et attachante. Un matin, tandis qu'elle posait, il me prit un

étourdissement, et des scintillations telles que mes yeux ne pouvaient

plus rien fixer. Elle s'en alarma, et courut vite elle-même chercher de

l'eau, me frotta les yeux, me soigna avec une bonté inimaginable, et dès

que je fus rentrée chez moi, on vint de sa part savoir de mes nouvelles.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 11 / 15 段