Dans l'intention sans doute de nous prémunir contre les dangers que nous

pouvions courir à une telle élévation, on nous raconta dans cette

forteresse plusieurs événemens arrivés par suite d'imprudence: une

nourrice et son enfant étaient tombés de trois cents pieds dans l'Elbe;

on sauva l'enfant, mais la femme fut tuée. Le vent est si furieux sur

cette hauteur, qu'un jour il enleva un soldat qui n'avait pas eu la

précaution de quitter son manteau, et, par un bien heureux hasard, ce

soldat ne se fit aucun mal. Une autre fois, un jeune page eut

l'imprudence de s'endormir sur un roc qui n'a pas quatre pieds de large

et tout au plus huit pieds de long. Heureusement ce jour-là l'électeur

donnait à dîner à Koenigstein; il aperçut l'étourdi qu'il fit lier avec

des cordes, et rentrer par la fenêtre.

La vue que l'on découvre de cette belle forteresse est d'une immensité

vraiment prodigieuse.

Étant très pressée de me rendre à Pétersbourg, j'allai directement de

Dresde à Berlin, où je ne suis restée que cinq jours, car mon projet

était d'y revenir et d'y séjourner à mon retour de Russie, pour y voir

la charmante reine de Prusse.

Berlin, comme on sait, est une très belle ville, mais pas assez peuplée

pour sa grandeur, ce qui rend les rues un peu tristes; elle est

traversée par la Sprée, qui va se jeter dans l'Ebre, et plusieurs

édifices y sont très remarquables. Le palais du roi est superbe; celui

du prince Henri est aussi fort beau. On en peut dire autant des bâtimens

de l'arsenal et de l'église catholique qui a la forme de la rotonde, et

d'un grand nombre de palais. La salle de la comédie se trouve placée

entre deux églises. Les dehors de la salle de l'Opéra, qui est très

grande, sont simples et d'une belle architecture.

La plus belle rue de Berlin a un mille de longueur. Elle est

parfaitement alignée, et l'on trouve à son extrémité une porte ornée de

huit colonnes, qui conduit à Charlottenbourg. Ce parc est magnifique,

plus grand que le Prater et le Casino de Florence. On s'y promène à

pied, à cheval et en voiture. En allant à cette belle promenade, on peut

voir une charmante maison de plaisance du prince Ferdinand, qui se nomme

_Belle-Vue_.

Charlottenbourg est un village à trois quarts d'heure de chemin de

Berlin. Le roi y possède un château superbe, dont les appartenons sont

fort curieux. Quelques-uns sont modernes, d'autres gothiques, chinois,

japonais, et l'ordonnance de tous est de très bon goût. Le théâtre a

quatre-vingt-trois pieds de profondeur. Il s'y trouve aussi quelques

tableaux remarquables, entre autres un de Charles Le Brun, qui

représente une Vierge montant au ciel, dans lequel un des apôtres est le

portrait du peintre.

J'ai admiré à Berlin une superbe collection de porcelaines. Le palais du

roi renferme de fort beaux tableaux, un grand nombre de statues

antiques, qui pour la plupart sont remarquables, et le lit de noce de

plusieurs rois de Prusse. Mais ce qu'on y voit avec plus d'intérêt que

toute autre chose, c'est la chambre du grand Frédéric. La mémoire de ce

prince vous suit partout à Berlin et à Potsdam, où je suis allée aussi

m'asseoir sur le banc où s'asseyait le grand capitaine. C'est de là

qu'il jouissait de la plus belle vue du monde, en se livrant sans doute

à ces hautes pensées qui importaient tant au sort de l'Europe.

Après avoir séjourné cinq jours à Berlin, je partis le 28 mai 1795 pour

aller à Reinsberg, résidence du prince Henri, située à vingt lieues de

la capitale. Nous fîmes cette route fort lentement, le chemin n'étant

que sable. On côtoie plusieurs forêts et des plaines bien cultivées; en

général, le Brandebourg a de belles campagnes jusqu'à Reinsberg.

J'allais avoir la joie de retrouver la marquise de Sabran et le

chevalier de Boufflers. C'était même sur une lettre que cette aimable

femme m'avait adressée à Berlin, dans laquelle elle me disait que le

prince Henri ne me pardonnerait point d'aller en Russie sans m'arrêter

chez lui, que je m'étais décidée à ce petit voyage. J'eus tout lieu

d'être persuadée que madame de Sabran m'avait dit vrai quand je vis le

prince accourir au-devant de ma voiture pour me recevoir avec une bonté

sans égale. Quoique je fusse en habit de voyage, il voulut me présenter

aussitôt à ses parens et parentes (la famille Ferdinand), sans me donner

le temps de faire ma toilette. Je crus m'apercevoir que les dames en

étaient au moins étonnées; mais le bon prince se chargea de toutes les

excuses, ce qui était d'autant plus juste, à dire vrai, qu'il était le

seul coupable.

Le château est très bien situé, et divisé en deux parties, dont la

famille Ferdinand habitait la plus grande. Le lendemain, le prince Henri

me promena dans son parc, qui est immense et très beau. Par amour pour

les braves guerriers qui combattaient avec lui dans la guerre de

Sept-Ans, le prince y avait fait élever une énorme pyramide sur laquelle

tous leurs noms sont inscrits. Un autre monument était un temple dédié à

l'amitié, et couvert d'inscriptions en prose, aussi tristes

qu'affectueuses, sur les amis qu'il avait perdus. Mais ce qui me toucha

surtout, ce fut la vue d'une colonne, au bas de laquelle sont des vers

en l'honneur du dévouement et de la mort généreuse de Malesherbes. Je

n'aurais pas connu le coeur noble et bon du prince Henri, que ce trait me

l'aurait fait connaître.

Le prince me fit faire aussi une charmante promenade sur son lac, au

milieu duquel est une île qu'on prétend avoir été habitée par _Rémus_

dont elle porte le nom.

La comtesse de Sabran, son fils et le chevalier de Boufflers étaient

établis à Reinsberg; ils y sont encore restés très long-temps après mon

départ. Le prince leur avait donné des terres, et le chevalier s'était

fait cultivateur. On menait dans ce beau lieu la vie la plus douce et la

plus agréable. Il y avait une troupe de comédiens français, qui

appartenait au prince. On a donné pendant mon séjour quelques comédies

assez bien jouées, et plusieurs concerts; car le maître avait conservé

toute sa passion pour la musique.

Je ne puis dire combien j'étais triste de quitter cet excellent prince,

que je ne devais, hélas! jamais revoir, et que je regretterai toute ma

vie. L'accueil que j'en avais reçu, les bontés dont il m'avait comblée

pendant mon séjour chez lui, tout me rendait cette séparation pénible.

Ses attentions pour moi ne se ralentirent pas un instant, et dès que

j'eus quitté Reinsberg, je fus touchée au dernier point, en découvrant

la quantité de provisions qu'il avait fait mettre dans ma voiture,

sachant que je ne trouverais rien jusqu'à Riga. On avait placé des

comestibles et des bouteilles de vin dans les poches et dans les

coffres; j'y trouvai de quoi nourrir tout un régiment prussien, et

certes le bon prince dut être bien assuré que je ne mourrais pas

d'inanition en route.

En quittant Reinsberg, nous prîmes le chemin de la Prusse qui conduit à

Koenigsberg. Les petites villes que l'on trouve en route sont très bien

bâties; la plupart des campagnes sont fertiles; mais ce chemin si

sablonneux me donnait bien de l'ennui. Nous ne pouvions faire qu'une

poste en sept heures, ce qui m'a obligée souvent à marcher la nuit.

Avant d'arriver de Mariaverde à Koenigsberg, on voit la mer, et fort près

du chemin, qui est très étroit, la Hafft. Je mis dix jours pour aller de

Reinsberg à Koenigsberg, d'où je repartis aussitôt pour Memel. Loin de

s'améliorer, la route devient alors plus affreuse. Jour et nuit nous

marchions dans des sables horribles, côtoyant la Hafft de si près que la

moitié de la voiture était penchée dans cette rivière. Enfin j'arrivai à

Riga, et je m'y reposai plusieurs jours en attendant nos passeports pour

Pétersbourg.

CHAPITRE XV.

Peterhoff.--Pétersbourg.--Le comte d'Esterhazy.--Czarskozelo.--La

grande-duchesse Elizabeth, femme d'Alexandre.--Catherine II.--Le comte

Strogonoff.--Kaminostroff.--Esprit hospitalier des Russes.

J'entrai à Pétersbourg le 25 juillet 1795, par le chemin de Peterhoff,

qui m'avait donné une idée avantageuse de la ville; car ce chemin est

bordé des deux côtés par de charmantes maisons de campagne, entourées de

jardins du meilleur goût dans le genre anglais. Les habitans ont tiré

parti du terrain, qui est très marécageux, pour orner ces jardins, où se

trouvent des kiosques, de jolis ponts, etc., par des canaux et des

petites rivières qui les traversent. Il est malheureux qu'une humidité

effroyable vienne le soir désenchanter tout cela; même avant le coucher

du soleil, il s'élève un tel brouillard que l'on se croit entouré d'une

épaisse fumée presque noire.

Toute magnifique que je me représentais Pétersbourg, je fus ravie par

l'aspect de ses monumens, de ses beaux hôtels et de ses larges rues,

dont une, que l'on nomme la Perspective, a une lieue de long. La belle

Néva, si claire, si limpide, traverse la ville chargée de vaisseaux et

de barques, qui vont et viennent sans cesse, ce qui anime cette belle

cité d'une manière charmante. Les quais de la Néva sont en granit, ainsi

que ceux de plusieurs grands canaux que Catherine a fait creuser dans

l'intérieur de la ville. D'un côté de la rivière se trouvent de superbes

monumens, celui de l'Académie des arts, celui de l'Académie des sciences

et beaucoup d'autres encore, qui se reflètent dans la Néva. On ne peut

rien voir de plus beau, au clair de lune, que les masses de ces

majestueux édifices, qui ressemblent à des temples antiques. En tout,

Pétersbourg me transportait au temps d'Agamemnon, tant par le grandiose

de ses monumens que par le costume du peuple, qui rappelle celui de

l'ancien âge.

Quoique j'aie parlé plus haut du clair de lune, ce n'est pas qu'à

l'époque de mon arrivée il me fût possible d'en jouir; car au mois de

juillet on n'a pas à Pétersbourg une heure de nuit; le soleil se couche

vers dix heures et demie du soir; la brune dure jusqu'au crépuscule, qui

commence vers minuit et demi, en sorte que l'on y voit toujours clair,

et j'ai souvent soupé à onze heures avec le jour.

Mon premier soin fut de me reposer; car depuis Riga les chemins avaient

été ce qu'on imagine de plus effroyables[20]; de grosses pierres posées

les unes sur les autres nous donnaient à chaque pas des secousses

d'autant plus violentes, que ma voiture était une des plus rudes du

monde, et les auberges étant trop mauvaises sur cette route pour qu'il

fût possible de s'y arrêter, nous avions marché de cahot en cahot

jusqu'à Pétersbourg sans prendre de repos.

J'étais bien loin de me sentir remise de toutes mes fatigues, car je

n'habitais Pétersbourg que depuis vingt-quatre heures, lorsqu'on

m'annonça l'ambassadeur de France, le comte d'Esterhazy. Il me dit qu'il

allait informer tout de suite l'impératrice de mon arrivée, et prendre

en même temps ses ordres pour ma présentation. Un instant après, je

reçus la visite du comte de Choiseul-Gouffier. Tout en causant avec lui,

je lui témoignai le bonheur que j'aurais à voir cette grande Catherine;

mais je ne lui dissimulai pas la peur et l'embarras que j'éprouverais

lorsque je serais présentée à cette princesse si imposante.

«Rassurez-vous, me répondit-il; lorsque vous verrez l'impératrice, vous

serez étonnée de son air de bonhomie; car, ajouta-t-il, c'est vraiment

une bonne femme.»

J'avoue que cette expression me surprit; je ne pouvais croire à sa

justesse, d'après ce que j'avais entendu dire jusqu'alors. Il est vrai

que le prince de Ligne, en nous faisant avec tant de charme la narration

de son voyage en Crimée, nous avait conté plusieurs choses qui

prouvaient que cette grande princesse avait autant de grâce que de

simplicité dans ses manières; mais une _bonne femme_, on en conviendra,

n'était pas le mot propre.

Quoi qu'il en soit, le soir même, M. d'Esterhazy, en revenant de

Czarskozelo, où l'impératrice était établie, vint me prévenir que Sa

Majesté me recevrait le lendemain à une heure. Une présentation aussi

prompte, que je n'avais pas espérée, me jeta dans un extrême embarras;

je n'avais que des robes de mousseline très simples, n'en portant point

d'autres habituellement, et il était impossible de faire faire une robe

parée du jour au lendemain. M. d'Esterhazy m'avait dit qu'il viendrait

me prendre à dix heures précises, pour me mener déjeuner avec sa femme,

qui habitait aussi Czarskozelo, en sorte que, lorsqu'il arriva à l'heure

indiquée, je partis assez inquiète de ma toilette, qui vraiment n'était

pas une toilette de cour. En entrant chez madame d'Esterhazy, en effet,

je remarquai bien son étonnement. Toute sa politesse ne put l'empêcher

de me dire: «Madame, est-ce que vous n'avez pas apporté une autre robe?»

Je devins cramoisie, et j'expliquai comment le temps m'avait manqué pour

me faire faire une robe plus convenable. Son air mécontent de moi

redoubla mon anxiété, au point que j'eus besoin de m'armer de tout mon

courage quand le moment d'aller chez l'impératrice arriva.

M. d'Esterhazy me donnait le bras, et nous traversions une partie du

parc, lorsqu'à la fenêtre d'un rez-de-chaussée j'aperçus une jeune

personne qui arrosait un pot d'oeillets. Elle avait dix-sept ans au plus;

ses traits étaient fins et réguliers, et son ovale parfait; son beau

teint n'était pas animé, mais d'une pâleur tout-à-fait en harmonie avec

l'expression de son visage, dont la douceur était angélique. Ses cheveux

blond cendré flottaient sur son cou, sur son front. Elle était vêtue

d'une tunique blanche, attachée par une ceinture nouée négligemment

autour d'une taille fine et souple comme celle d'une nymphe. Telle que

je viens de la peindre, elle se détachait sur le fond de son

appartement, orné de colonnes, et drapé en gaze rose et argent, d'une

manière si ravissante que je m'écriai: C'est Psyché! C'était la

princesse Élizabeth, femme d'Alexandre. Elle m'adressa la parole, et me

retint assez long-temps pour me dire mille choses flatteuses; puis elle

ajouta:--«Il y a bien long-temps, madame, que nous vous désirions ici,

au point que j'ai rêvé souvent que vous y étiez arrivée.» Je la quittai

à regret, et j'ai toujours conservé le souvenir de cette charmante

apparition.

J'arrivai chez l'impératrice un peu tremblante, et me voilà tête à tête

avec l'autocrate de toutes les Russies. M. d'Esterhazy m'avait dit qu'il

fallait lui baiser la main, et conséquemment à cet usage elle avait ôté

un de ses gants, ce qui aurait dû me le rappeler; mais je l'oubliai

complètement. Il est vrai que l'aspect de cette femme si célèbre me

faisait une telle impression, qu'il m'était impossible de songer à autre

chose qu'à la contempler. J'étais d'abord extrêmement étonnée de la

trouver très petite; je me l'étais figurée d'une grandeur prodigieuse,

aussi haute que sa renommée. Elle était fort grasse, mais elle avait

encore un beau visage, que ses cheveux blancs et relevés encadraient à

merveille. Le génie paraissait siéger sur son front large et très élevé.

Ses yeux étaient doux et fins, son nez tout-à-fait grec, son teint fort

animé, et sa physionomie très mobile.

Elle me dit aussitôt avec un son de voix plein de douceur, un peu gras

pourtant: «Je suis charmée, madame, de vous recevoir ici; votre

réputation vous avait devancée. J'aime beaucoup les arts, et surtout la

peinture. Je ne suis pas connaisseur, mais amateur.» Tout ce qu'elle

ajouta pendant cet entretien, qui fut assez long, sur le désir qu'elle

avait que je pusse me plaire assez en Russie pour y rester long-temps,

portait le caractère d'une si grande bienveillance, que ma timidité

disparut, et lorsque je pris congé, j'étais entièrement rassurée.

Seulement je ne me pardonnais pas de n'avoir pas baisé sa main, qui

était très belle et très blanche, d'autant plus que M. d'Esterhazy m'en

fit des reproches. Quant à ma toilette, elle ne me parut pas y faire la

moindre attention, ou peut-être était-elle moins difficile sous ce

rapport que notre ambassadrice.

Je parcourus une partie des jardins de Czarskozelo, qui sont une vraie

féerie. L'impératrice y avait une terrasse qui communiquait à ses

appartemens, sur laquelle elle entretenait une grande quantité

d'oiseaux; on me dit que tous les matins elle venait leur donner la

béquée, et que c'était un de ses grands plaisirs.

Tout de suite après m'avoir reçue, Sa Majesté témoigna l'intention de me

faire passer l'été dans cette belle campagne. Elle commanda aux

maréchaux-des-logis (dont l'un était le vieux prince Bariatinski) de me

donner un appartement dans le château, désirant m'avoir près d'elle afin

de me voir peindre. Mais j'ai su depuis que ces Messieurs ne se

soucièrent nullement de me placer aussi près de l'impératrice; et malgré

ses ordres réitérés, ils soutinrent toujours qu'ils n'avaient aucun

logement disponible. Ce qui me surprit au dernier point, lorsqu'on

m'instruisit de ce détail, c'est qu'on me dit que ces courtisans, me

croyant du parti du comte d'Artois, craignaient que je ne fusse venue

pour faire remplacer M. d'Esterhazy par un autre ambassadeur. Il est

vraisemblable que M. d'Esterhazy s'entendait de tout cela avec eux; mais

certes, il fallait bien peu me connaître pour ne pas savoir que j'étais

trop occupée de mon art pour pouvoir donner du temps à des affaires

politiques, lors même que je n'aurais pas eu l'aversion que j'ai

toujours ressentie pour tout ce qui ressemble à l'intrigue. Au reste, à

part l'honneur de me trouver logée chez la souveraine, et le plaisir

d'habiter un aussi beau lieu, tout était gêne et contrariété pour moi

dans un établissement à Czarskozelo. J'ai toujours eu le plus grand

besoin de jouir de ma liberté, et, pour vivre selon mon goût, j'aimais

infiniment mieux loger chez moi.

L'accueil que je recevais en Russie, d'ailleurs, était bien fait pour me

consoler d'une petite tracasserie de cour. Je ne saurais dire avec quel

empressement, avec quelle bienveillance affectueuse, un étranger se voit

recherché dans ce pays, surtout s'il possède quelque talent. Mes lettres

de recommandation me devinrent tout-à-fait inutiles; non seulement je

fus aussitôt invitée à passer ma vie dans les meilleures et les plus

agréables maisons, mais je retrouvais à Pétersbourg plusieurs anciennes

connaissances, et même d'anciens amis. D'abord le comte de Strogonoff,

véritable amateur des arts, dont j'avais fait le portrait à Paris, dans

ma très grande jeunesse. Nous nous revîmes tous deux avec un plaisir

extrême. Il possédait à Pétersbourg une superbe collection de tableaux,

et près de la ville, à Kaminostroff, un charmant cazin à l'italienne, où

il donnait tous les dimanches un grand dîner. Il vint me chercher pour

m'y conduire, et je fus enchantée de cette habitation: le cazin donnait

sur le grand chemin, et des fenêtres on voyait la Néva. Le jardin, dont

on n'apercevait pas les limites, était dans le genre anglais. Une

quantité de barques arrivaient de tout côté, amenant du monde qui

descendait chez le comte Strogonoff; car beaucoup de personnes, qui

n'étaient point du dîner, venaient se promener dans le parc. Le comte

permettait aussi à des marchands de s'y installer avec leurs boutiques,

ce qui animait ce beau lieu par une foire amusante, attendu que les

costumes des divers pays voisins étaient pittoresques et variés.

Vers les trois heures, nous montâmes sur une terrasse couverte et

entourée de colonnes, où le jour arrivait de toute part. D'un côté, nous

jouissions de la vue du parc, et de l'autre, de celle de la Néva,

chargée de mille barques plus ou moins élégantes. Il faisait le plus

beau temps du monde; car l'été est superbe en Russie, où souvent au mois

de juillet j'ai eu plus chaud qu'en Italie. Nous dînâmes sur cette même

terrasse, et le dîner fut splendide, au point que l'on nous servit au

dessert des fruits magnifiques et d'excellens melons, ce qui me parut

devoir être un grand luxe. Dès que nous fûmes à table, une musique

d'instrumens à vent délicieuse se fit entendre. Elle exécuta surtout

l'ouverture d'_Iphigénie_ d'une manière ravissante. Aussi fus-je bien

surprise quand le comte Strogonoff me dit que chacun des musiciens ne

donnait qu'une note; il m'était impossible de concevoir comment tous ces

sons particuliers arrivaient à former un ensemble vraiment parfait, et

comment l'expression pouvait naître d'une exécution aussi machinale.

Après le dîner, nous fîmes une promenade charmante dans le parc; puis,

vers le soir, nous remontâmes sur la terrasse d'où nous vîmes tirer, dès

que la nuit fut venue, un très beau feu d'artifice que le comte avait

fait préparer. Ce feu, répété dans les eaux de la Néva, était d'un effet

magique. Enfin, pour terminer les plaisirs de cette journée, arrivèrent,

dans deux petits bateaux très étroits, des Indiens qui se mirent à

danser devant nous. Cette danse consistait à faire de si légers

mouvemens sans bouger de place, qu'elle nous divertit beaucoup.

La maison du comte de Strogonoff était bien loin d'être la seule qui fût

tenue avec autant de magnificence. À Pétersbourg comme à Moscou, une

foule de seigneurs qui possèdent des fortunes colossales, se plaisent à

tenir table ouverte, au point qu'un étranger connu, ou bien recommandé,

n'a jamais besoin d'avoir recours au restaurateur[21]. Il trouve partout

un dîner, un souper, il n'a que l'embarras du choix. J'ai eu toute la

peine possible à me dispenser d'aller souvent dîner en ville; mes

séances, et le besoin que j'ai de dormir en sortant de table, pouvaient

seuls me faire pardonner mes refus, tant les Russes sont enchantés que

l'on vienne dîner chez eux.

Ce caractère hospitalier existe aussi dans l'intérieur de la Russie où

la civilisation moderne n'a point encore pénétré. Lorsque les seigneurs

russes vont visiter leurs terres, qui généralement sont situées à de

grandes distances de la capitale, ils s'arrêtent en chemin dans les

châteaux de leurs compatriotes, où, sans être connus personnellement du

maître de la maison, eux, leurs gens et leurs bêtes sont reçus et

traités à merveille, quand ils devraient y rester un mois. De plus, j'ai

vu un voyageur qui venait de parcourir ce vaste pays avec deux de ses

amis. Tous les trois avaient traversé les provinces les plus reculées

ainsi qu'on aurait pu le faire dans l'âge d'or, au temps des

patriarches. Partout on les avait logés et nourris avec tant de bonté

que leur bourse était devenue inutile. Ils ne parvenaient seulement pas

à faire accepter le pour-boire aux gens qui les avaient servis et qui

avaient soigné leurs chevaux. Leurs hôtes, qui pour la plupart étaient

des négocians ou des cultivateurs, s'étonnaient beaucoup de la vivacité

de leurs remerciemens. «Si nous étions dans votre pays, disaient-ils,

bien certainement vous en feriez autant pour nous.» Hélas!

CHAPITRE XVI.

Le comte de Cobentzel.--La princesse Dolgorouki.--Les tableaux

vivans.--Potemkin.--Madame de With.--Je suis volée.--Doyen.--M. de L***.

Je profitais du reste de la belle saison pour courir un peu les

campagnes; car l'été finit en Russie au mois d'août et il n'y a point

d'automne. J'allais souvent me promener à Czarkozelo, dont le parc,

bordé par la mer, est une des belles choses qu'on puisse voir. Il est

rempli de monumens que l'impératrice appelait ses caprices. On y voit un

superbe pont de marbre dans le style du Palladio; des bains turcs,

trophées des victoires de Romazoff et d'Orloff; un temple à trente-deux

colonnes, puis la colonnade et le grand escalier d'Hercule. Ce parc a

des allées d'arbres superbes. En face du château est un long et large

gazon au bout duquel se trouve une cerisaie où je me souviens d'avoir

mangé des cerises excellentes.

Le comte de Cobentzel désirait beaucoup me faire faire connaissance avec

une femme dont j'avais entendu vanter l'esprit et la beauté, la

princesse Dolgorouki. Je reçus d'elle un billet d'invitation pour aller

dîner à Alexandrowski où elle avait une maison de campagne, et le comte

vint me prendre pour m'y conduire avec ma fille. Cette maison fort

grande était meublée sans aucune recherche; mais la rivière terminait le

jardin, et c'était un grand plaisir pour moi que la vue de ce passage

continuel de barques, dans lesquelles les rameurs chantaient en choeur.

Les chants du peuple russe ont une originalité un peu barbare; mais ils

sont mélancoliques et mélodieux.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 10 / 15 段