le parc du maréchal Lansdon, du maréchal Lassi, et celui du comte de
Cobentzel. Tous les trois sont superbes, et dans un tout autre genre que
les parcs anglais. Ces derniers sont plus uniformes, plus plats, et par
conséquent moins pittoresques. Ceux des environs de Vienne ont des
montagnes naturelles, boisées dans le haut; il s'y trouve des ravins
profonds, que l'on traverse sur des ponts d'une forme élégante, des
rivières naturelles et des cascades brillantes qui descendent avec
rapidité des hauteurs.
À Vienne, je suis allée à plusieurs bals, particulièrement à ceux que
donnait l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, qu'on pouvait
appeler des fêtes charmantes. On y dansait la valse avec une telle
fureur, que je ne pouvais concevoir comment toutes ces personnes, en
tournant de la sorte, ne s'étourdissaient pas au point de tomber; mais
hommes et femmes sont tous si bien habitués à ce violent exercice,
qu'ils ne s'en reposent pas un seul moment, tant que dure le bal. On
dansait souvent aussi _la polonaise_, beaucoup moins fatigante; car
cette danse n'est autre chose qu'une promenade pour laquelle on marche
tranquillement deux à deux. Celle-ci convient à merveille aux jolies
femmes, dont on a tout le temps d'admirer la taille et le visage.
Je voulus aussi voir un grand bal de la cour. L'empereur François II
avait épousé en secondes noces Marie-Thérèse des Deux-Siciles, fille de
la reine de Naples. J'avais peint cette princesse en 1792; mais je la
retrouvais si changée qu'en la revoyant dans ce bal, j'eus peine à la
reconnaître. Son nez s'était allongé, et ses joues s'étaient aplaties au
point qu'elle ressemblait alors à son père. Je regrettai pour elle
qu'elle n'eût pas conservé les traits de sa mère, qui, je crois l'avoir
déjà dit, rappelait beaucoup notre charmante reine de France.
Il se donnait à Vienne de superbes concerts, et j'en ai entendu
plusieurs. Dans l'un d'eux, on exécuta d'abord, à grand orchestre et
avec une rare perfection, une des plus belles symphonies d'Haydn; puis
je vis s'approcher du piano une ancienne cantatrice du temps de
Marie-Thérèse, à qui j'aurais bien donné cent ans, quoiqu'elle me parût,
à ma grande surprise, s'apprêter à chanter. Je tremblais que la pauvre
vieille ne pût faire entendre deux notes de suite; mais dès qu'elle eut
commencé le récitatif, son âge, sa laideur, tout disparut; son visage
prit une expression superbe, et elle chanta si parfaitement bien, que
nous étions tous dans l'admiration. J'avoue que je fus stupéfaite; je
croyais assister à l'opération d'un miracle.
Le premier jour de l'an est très brillant à Vienne. On voit alors une
grande quantité de Hongrois dans leur élégant costume, ce qui leur sied
à merveille, attendu qu'en général ils sont grands et bien faits. Un des
plus remarquables était le prince d'Esterhazy; je l'ai vu passer, monté
sur un cheval richement caparaçonné, couvert d'une housse parsemée de
diamans. L'habit du prince était d'une richesse analogue, et comme il
faisait grand soleil, les yeux étaient vraiment éblouis d'une telle
magnificence.
Une société fort agréable, était celle des Polonaises; presque toutes
sont aimables et jolies, et j'ai peint quelques-unes des plus belles. On
les trouvait réunies le plus souvent chez la princesse Lubomirska, que
j'avais connue à Paris, à l'époque où je fis le portrait de son neveu en
Amour de la gloire, et chez laquelle j'allais beaucoup à Vienne. Elle
tenait une des maisons les plus brillantes de cette ville, où elle
donnait de très beaux concerts et des bals charmans. J'ai vu aussi une
grande réunion de Polonaises chez la princesse Czartorinska, qui
recevait à merveille. Son mari était fort aimable, et leur fils, que je
connus alors, a été depuis ministre à Pétersbourg.
Une personne que je retrouvais avec bonheur à Vienne, c'était madame la
comtesse de Brionne, princesse de Lorraine. Elle avait été parfaite pour
moi dès ma plus grande jeunesse, et je repris la douce habitude d'aller
souvent souper chez elle, où je rencontrais fréquemment ce vaillant
prince de Nassau, si terrible dans un combat, si doux et si modeste dans
un salon.
Je fréquentais aussi beaucoup la maison de la comtesse de Rombec, soeur
du comte de Cobentzel. Madame de Rombec était la meilleure des femmes;
elle avait de l'esprit et un naturel parfait, mettant son bonheur à
soulager les malheureux: c'était chez elle que se faisaient toutes les
quêtes, que se tiraient toutes les loteries destinées à secourir les
infortunés; elle mettait à ces bonnes oeuvres tant de grâce et de zèle,
qu'il était impossible de ne pas lui ouvrir sa bourse. J'ai remarqué, au
reste, que les quêtes faites dans les salons, sont un des moyens les
plus efficaces pour venir au secours des pauvres. Aussi en ai-je trouvé
l'usage établi dans tous les pays que j'ai parcourus. Je me souviens
qu'à Rome, où je passais souvent la soirée chez la douce et bonne lady
Cliford, je la vis un soir se lever, une bourse à la main, et faire le
tour de son cercle, qui était fort nombreux. Lorsqu'elle approcha de
moi, voyant que j'avais préparé mon offrande: «Non, me dit-elle, je
quête pour un de nos compatriotes que nous ne connaissons pas, mais qui
vient de perdre au jeu tout ce qu'il possédait; c'est à nous seuls de le
secourir.» Je trouvai ce mot bien anglais.
La comtesse de Rombec réunissait dans son salon la société la plus
distinguée de Vienne. C'est chez elle que j'ai vu le prince Metternich
avec son fils, qui depuis est devenu premier ministre, mais qui n'était
alors qu'un fort beau jeune homme. J'y ai retrouvé l'aimable prince de
Ligne; il nous racontait le charmant voyage qu'il avait fait en Crimée
avec l'impératrice Catherine II, et me donnait le désir de voir cette
grande souveraine. J'y rencontrai aussi la duchesse de Guiche, dont le
charmant visage n'avait pas changé. Sa mère, madame de Polignac,
habitait constamment une campagne voisine de Vienne. C'est là qu'elle
apprit la mort de Louis XVI, qui l'affecta au point que sa santé en fut
très altérée; mais lorsqu'elle reçut l'affreuse nouvelle de celle de la
reine, elle y succomba. Le chagrin la changea au point que sa charmante
figure était devenue méconnaissable, et que l'on pouvait prévoir sa fin
prochaine. Elle mourut en effet peu de temps après, laissant sa famille
et plusieurs amis qui ne l'avaient pas quittée, inconsolables de sa
perte.
Il est certain que je puis juger combien ce qui venait de se passer en
France dut être affreux pour elle, par la douleur que j'en éprouvai
moi-même. Je n'appris rien par les journaux, car je n'en lisais plus
depuis le jour qu'ayant ouvert une gazette chez madame de Rombec, j'y
trouvai les noms de neuf personnes de ma connaissance, qu'on avait
guillotinées; on prenait même grand soin dans ma société de me cacher
tous les papiers-nouvelles. J'appris donc l'horrible événement par mon
frère, qui me l'écrivit sans ajouter aucun détail. Le coeur navré, il me
dit seulement que Louis XVI et Marie-Antoinette étaient morts sur
l'échafaud! Depuis, par pitié pour moi, je me suis toujours gardée de
faire la moindre question sur tout ce qui a pu accompagner ou précéder
cet affreux assassinat, en sorte que je ne saurais rien de plus
aujourd'hui sans un fait dont je parlerai plus tard.
CHAPITRE XIII.
Huitzing.--La princesse Lichtenstein.--Les corbeaux.--Je me décide à
aller en Russie.--Le prince de Ligne me prête le couvent de Caltemberg
que je vais habiter.--Vers du prince de Ligne.--Portrait en vers du
prince de Ligne par M. de Langeron.
Sitôt que le printemps était venu, j'avais loué une petite maison dans
un village des environs de Vienne, où j'avais été m'établir. Ce village,
nommé Huitzing, touchait presque le parc de Schoenbrunn. La famille de
Polignac l'habitait, et quoique sa situation le rendît agréable dès ce
temps, j'ai su depuis, par madame de Rombec, qu'il s'est fort embelli,
et qu'elle-même y possédait une habitation ressemblante à la maison
carrée de Nîmes.
J'apportai à Huitzing le grand portrait que je faisais alors de la
princesse Lichtenstein pour le terminer. Cette jeune princesse était
très bien faite; son joli visage avait une expression douce et céleste,
qui me donna l'idée de la représenter en Iris. Elle était peinte en
pied, s'élançant dans les airs. Son écharpe, aux couleurs de
l'arc-en-ciel, l'entourait, en voltigeant autour d'elle. On imagine bien
que je la peignis les pieds nus; mais lorsque ce tableau fut placé dans
la galerie du prince, son mari, les chefs de la famille furent très
scandalisés de voir que l'on montrât la princesse sans chaussure, et le
prince me raconta qu'il avait fait placer dessous le portrait une jolie
petite paire de souliers, qui, disait-il aux grands parens, venaient de
s'échapper et de tomber à terre.
Les bords du Danube sont superbes et m'offraient tous les moyens de
satisfaire mon goût pour les promenades solitaires et pittoresques. J'en
découvris une un jour, où, de l'autre côté de la rive, en face de moi,
s'élevait un superbe groupe d'arbres, que les nuances de l'automne
enrichissaient de tons riches et variés, et d'où j'apercevais à gauche,
dans le lointain, la haute montagne du Caltemberg. Charmée de ce
magnifique paysage, je m'établis sur les bords du fleuve, je prends mes
pastels, et je me mets à peindre ces beaux arbres et ce qui les
environne. Tout près d'eux était une cahute en planches, et je voyais
sur le Danube un petit bateau, qu'un homme dirigeait fort doucement dans
l'intention de tuer des corbeaux. Quelques minutes ensuite,
effectivement, cet homme tire son coup de fusil, abat un de ces oiseaux,
qu'il prend et qu'il place sur la planche de son bateau; mais dans
l'instant même une énorme nuée de corbeaux arrive à tire-d'aile; leur
nombre était tel, que l'homme eut peur et courut se cacher dans sa
petite baraque, en quoi je pense qu'il agit prudemment; car je n'ai pas
le moindre doute que les corbeaux, furieux du meurtre de leur camarade,
ne l'eussent assailli de manière à le tuer. L'homme enfui, ces pauvres
bêtes s'approchèrent du corbeau blessé à mort, le prirent, et
l'emportèrent sur les branches d'un des plus grands arbres. Alors
commencèrent des cris, des croassemens si violens, qu'on ne peut en
donner une idée. Je restai deux ou trois heures à peindre les arbres où
ils étaient perchés, et lorsque j'eus fini mon étude, leur fureur
n'était point calmée. Cette scène, qui me surprit beaucoup, me jeta dans
je ne sais quelle rêverie sur l'espèce humaine, qui, je dois l'avouer,
était toute à l'avantage des corbeaux.
J'étais heureuse à Vienne autant qu'il est possible de l'être loin des
siens et de son pays. L'hiver, la ville m'offrait une des plus aimables
et des plus brillantes sociétés de l'Europe, et quand le beau temps
revenait, j'allais jouir avec délice du charme de ma petite retraite. Je
ne pensais donc nullement à quitter l'Autriche avant qu'il fût possible
de rentrer en France sans danger, lorsque l'ambassadeur de Russie et
plusieurs de ses compatriotes me pressèrent vivement d'aller à
Pétersbourg où l'on m'assurait que l'impératrice me verrait arriver avec
un extrême plaisir. Tout ce que le prince de Ligne m'avait dit de
Catherine II m'inspirait un grand désir de voir cette souveraine. Je
pensais avec raison, d'ailleurs, que le plus court séjour en Russie
complèterait la fortune que je m'étais promis de faire avant de
retourner à Paris; je me décidai donc à faire ce voyage.
Je m'occupais de mes préparatifs pour quitter Vienne, et j'allais me
mettre en route dans peu de jours, quand le prince de Ligne vint me
voir. Il me conseilla d'attendre la fonte des neiges, et pour m'engager
à rester encore, il m'offrit d'aller habiter, sur la montagne de
Caltemberg, l'ancien couvent qui lui avait été donné par l'empereur
Joseph II. Connaissant mon goût pour les lieux élevés, il me tenta en me
parlant de Caltemberg comme de la plus haute montagne des environs de
Vienne, et je ne résistai pas à l'envie d'y passer quelque temps.
J'allai donc prendre avec ma fille, sa gouvernante et M. de Rivière, le
chemin horrible et rocailleux qui conduit à ce couvent. Nous le fîmes à
pied, les cahots de la cariole n'étant pas supportables, en sorte que
nous arrivâmes très fatigués. Le gardien et sa femme, à qui le prince
nous avait fortement recommandés, eurent pour nous les soins les plus
empressés. Tous les bâtimens qu'avaient occupés anciennement les
religieux existaient encore. On prépara aussitôt nos chambres, qui
n'étaient autre chose que de petites cellules distantes les unes des
autres. Pendant ces arrangemens, j'allai me reposer sur un banc, d'où
l'on avait une vue magnifique. Je planais sur le Danube, coupé par des
îles qu'embellissait la plus belle végétation, et sur des campagnes à
perte de vue; enfin c'était l'immensité, et l'on peut remarquer que les
religieux avaient le bon esprit d'habiter toujours des lieux fort
élevés. Privés des jouissances du monde, au moins goûtaient-ils le
charme qu'on éprouve à respirer un air pur en contemplant une nature
grandiose. Je le goûtais moi-même alors, d'autant plus qu'il faisait un
temps admirable. Je me reposai promptement de mes fatigues; et je courus
de l'autre côté de la montagne, où, de la lisière d'un bois,
j'apercevais dans le fond un village très peuplé que traversait une
petite rivière courante et limpide; enfin, j'étais ravie de me trouver
là: je préférais la cellule que j'allais habiter à tous les salons du
monde, et je bénissais ce bon prince de Ligne en regrettant bien qu'il
ne fût pas témoin de mon bonheur.
Je suis restée trois semaines dans ce beau lieu. M. de Rivière, plus
citadin que moi, allait souvent à la ville, mais nous n'en avons pas
moins fait ensemble de charmantes promenades sur la montagne. Ma fille
venait quelquefois s'asseoir avec moi sur le banc dont j'ai parlé, où
nous attendions le clair de lune. Je me souviens qu'un soir, l'heure de
son coucher approchant, elle me dit: «Maman, tu trouves que cela fait
rêver; pour moi, je trouve que cela donne envie de dormir.»
Les grandes salles du couvent étaient restées intactes dans leur
construction; depuis, le prince les a fait meubler pour y donner de très
belles fêtes. Les bals durant une partie de la nuit, les dames restaient
tout habillées, et se couchaient sur les divans qui entouraient ces
immenses salons. Pour mon goût, Caltemberg, tel qu'il était quand je
l'ai habité, me plaisait infiniment mieux qu'à l'époque où se donnaient
toutes ces fêtes. Je retrouve des vers que le prince de Ligne m'adressa
lorsque j'allai m'établir sur sa charmante montagne.
À MADAME LEBRUN.
Pour avoir fait à l'empyrée
Le même vol que Prométhée,
Vous méritez punition.
À ce mont soyez attachée.
Par un vautour au lieu d'être ici déchirée,
De vous nous voulons bien avoir compassion;
De caresses soyez mangée:
Par notre amour soyez clouée;
Et par notre admiration
Pour toujours en ces lieux fixée.
Près de votre habitation
De la voûte azurée
Dont vous semblez être échappée,
Oubliez votre nation,
Par votre génie honorée,
Mais à présent, pays de désolation!
Que ma montagne fortunée
Par la fière possession
Des talens dont la terre est ravie, étonnée,
Soit par nos chants à jamais célébrée.
Certes, on peut dire qu'une trop flatteuse exagération a dicté ces vers
à l'aimable prince de Ligne; mais en voici faits sur lui-même, pour
lesquels le poète n'a laissé parler que la vérité.
_Vers faits sur le prince de Ligne par M. de Langeron, en 1790_.
De Mars et d'Apollon tu vois le favori,
Et de Vénus le serviteur fidèle.
Es-tu bon citoyen? ce sera ton ami.
Es-tu soldat? ce sera ton modèle.
Es-tu triste? ses soins calmeront ta douleur.
Es-tu femme? bientôt il sera ton vainqueur.
CHAPITRE XIV.
Je quitte Vienne.--Prague.--Les églises.--Budin.--Dresde.--Les
promenades.--La galerie.--Raphaël.--La forteresse de
Koenigsberg.--Berlin.--Reinsberg.--Le prince Henri de Prusse.
Après avoir séjourné à Vienne deux ans et demi, j'en partis le dimanche
19 avril 1795 pour me rendre à Prague où j'arrivai le 23 avril, par une
route très belle.
Ce que nous remarquâmes d'abord en entrant dans la capitale de la
Bohême, ville grande et bien bâtie, ce fut le pont placé sur la rivière
qui traverse la ville et qui va se jeter dans l'Elbe. Ce pont est très
beau et très long; car il a vingt-quatre arches.
Je commençai par aller voir les églises. La première que je visitai,
Saint Thomas, est assez belle. J'y ai admiré un beau tableau de Rubens,
qui représente le martyre de saint Thomas; puis un autre du Caravage,
qui est très noirci, mais qui a de beaux détails.
On trouve au maître-autel de la cathédrale un superbe tableau de Gérard
de la Notte, qui représente sainte Anne écrivant, et la Vierge tenant
l'enfant Jésus. Ces trois figures sont de la plus grande vérité. Le
style en est parfait, de même que celui des draperies. Le fond aussi est
du plus grand effet. L'arcade du milieu fait illusion et perce la toile;
les bas-reliefs sont extrêmement soignés; enfin cet ouvrage est un des
plus finis de ce maître. À gauche du maître-autel, on voit un tableau de
Lairesse, représentant un martyr; les figures du second et du troisième
plan sont d'une finesse extraordinaire; le fond en est fort bien composé
et bien peint.
Cette cathédrale renferme les tombeaux de trois empereurs couchés, qui
sont d'un beau travail. Une chapelle toute en argent, dans laquelle est
saint Népomucène; un superbe dais, soutenu par quatre anges plus grands
que nature, en argent aussi; un petit bas-relief, représentant le saint,
que des guerriers jettent du haut en bas des remparts. De plus on
conserve dans l'église la cotte de mailles en fer de saint Népomucène,
et beaucoup de personnes viennent baiser cette relique historique.
Le palais de l'archiduchesse Marianne est très grand et très beau; il me
rappelait celui du roi de Naples.
La vieille ville est sur une montagne, et la nouvelle dans la plaine;
mais j'ai eu peu de temps pour les parcourir; car je ne suis restée
qu'un jour à Prague, désirant arriver à Dresde le plus tôt possible.
Sur notre route, nous passâmes à Budin dont les environs sont charmans.
Cette ville est déserte, ses fortifications sont en ruine; on n'y
rencontre que des vieillards, quelques femmes et des enfans, mais encore
en très petit nombre.
Enfin nous arrivâmes à Dresde, après avoir passé la Corniche, chemin
fort étroit, sur une grande hauteur, d'où l'on côtoie l'Elbe qui coule
dans un fond très spacieux. Dresde est une jolie ville, bien bâtie, mais
à cette époque elle était très mal pavée; l'Elbe la traverse. Ses
environs sont charmans, principalement le Plaone, d'où l'on découvre une
vue superbe; mais malheureusement tous ces beaux lieux sont infectés de
l'odeur des pipes. C'est là que les bourgeois viennent, surtout le
dimanche, faire des parties de plaisir; beaucoup y apportent leur dîner,
et sitôt leur repas terminé, ils se mettent tous à fumer, ce qui
désenchantait, pour moi, ces délicieuses promenades. Cet inconvénient, à
la vérité, n'existe pas dans plusieurs beaux jardins que j'ai parcourus,
et qui sont en grand nombre. Je citerai principalement le Brill, le parc
Antoine, le grand jardin de l'électeur et le jardin de Hollande, comme
les plus remarquables.
J'allai à l'église catholique pour voir un très beau tableau de Mengs,
qui représente l'Ascension, et le lendemain de mon arrivée, je visitai
enfin cette fameuse galerie de Dresde, unique dans le monde. Sa vue ne
dément point sa grande célébrité; il est bien certain que c'est la plus
belle de l'Europe. J'y suis retournée bien souvent, toujours plus
convaincue de sa supériorité, en admirant le nombre immense de
chefs-d'oeuvre qu'elle renferme.
Ces chefs-d'oeuvre sont trop connus par une foule d'ouvrages divers
propres à en donner l'idée pour que j'entre ici dans aucuns détails. Je
dirai seulement que là comme partout on reconnaît combien Raphaël
s'élève au-dessus de tous les autres maîtres. Je venais de visiter
plusieurs salles de la galerie, lorsque j'arrivai devant un tableau qui
me saisit d'une admiration au-dessus de toutes celles que peut faire
éprouver l'art du peintre. Il représente la Vierge, placée sur des
nuages, tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Cette figure est d'une
beauté, d'une noblesse dignes du divin pinceau qui l'a tracée. Le visage
de l'enfant, qui est charmant, porte une expression à la fois naïve et
céleste; les draperies sont du dessin le plus correct et d'une belle
couleur. À la droite de la Vierge, on voit un saint dont le caractère de
vérité est admirable; ses deux mains surtout sont à remarquer. À gauche
est une jeune sainte, la tête baissée, qui regarde deux anges placés en
bas du tableau. Sa figure est pleine de beauté, de candeur et de
modestie. Les deux petits anges sont appuyés sur leurs mains, les yeux
levés vers les personnages qui se trouvent au-dessus d'eux, et leurs
têtes ont une ingénuité et une finesse dont il est impossible de donner
l'idée par des mots[19].
Après être restée très long-temps en adoration devant ce chef-d'oeuvre,
je repassai pour sortir de la galerie par les mêmes salles que je venais
de traverser. Les meilleurs tableaux des plus grands maîtres avaient
perdu, pour moi, quelque chose de leur perfection; car j'emportais
l'image de cette admirable composition et de cette divine figure de
Vierge! Rien ne peut se comparer dans les arts à la noble simplicité, et
toutes les figures que je revoyais me semblaient grimacer un peu.
Ce qui rend cette galerie de Dresde aussi admirable, c'est qu'elle
renferme des chefs-d'oeuvre des grands maîtres de toutes les écoles. On
peut dire que toute la peinture est là, et que l'art ne possède pas un
nom célèbre qui n'y soit inscrit. Tout en évitant de donner ici un
catalogue, je parlerai d'un saint Jérôme de Rubens, qui m'a semblé un de
ses ouvrages supérieurs, et d'une salle remplie de portraits et de
tableaux de la Rosalba, qui sont d'une vérité enchanteresse. Les pastels
notamment ont une grâce et un moelleux qui rappelle tout-à-fait le
Corrège.
L'électeur me fit prier d'exposer dans cette belle galerie ma Sibylle,
qui voyageait avec moi, et pendant une semaine toute la cour y vint voir
mon tableau. Je m'y rendis moi-même le premier jour, afin de témoigner
combien j'étais vivement touchée et reconnaissante de cette haute
faveur, que j'étais loin d'attendre et de mériter.
La bibliothèque de Dresde est très belle; on y voit, outre des livres
rares, une grande quantité de porcelaines très précieuses, et de très
beaux antiques.
Le trésor est un des plus riches que l'on connaisse en diamans et en
perles fines.
Une chose fort curieuse à voir, ce sont les salles qui renferment les
armes, les costumes des anciens rois et chevaliers. On vous montre le
chapeau de Pierre-le-Grand, ainsi que son épée, le casque et la cuirasse
d'Auguste, ancien roi de Pologne: cette cuirasse est si lourde qu'on ne
peut concevoir comment ce prince a pu la porter; car maintenant il faut
trois hommes pour la soulever.
Nous allâmes voir la fameuse forteresse de Koenigstein, et ma fille fut
de cette partie. Notre chemin nous conduisit à un petit village nommé
Krebs, bâti sur une montagne, entouré de collines très fertiles, et de
beaux bois de cyprès et de sapins. Nous nous y arrêtâmes pour jouir
d'une superbe vue, qui vous montre, à droite, la ville de Dresde,
Pilnitz, l'Elbe, des montagnes lointaines, et à gauche la magnifique
forteresse de Koenigstein. Brunette aimait tellement ce hameau, qu'elle
aurait voulu y rester, disant que l'on serait heureux là, loin des
villes.
Nous arrivâmes à la forteresse de Koenigstein, l'une des plus belles du
monde, tant par sa situation que par ses ouvrages. Il s'y trouve un
puits si profond qu'il faut trente secondes pour entendre tomber dans
l'eau ce qu'on y jette. L'eau de ce puits est très bonne à boire. Tout
concourt à faire de cette place forte un lieu de défense admirable; de
son immense hauteur, elle plane sur un pays de culture en blé, et sur
d'excellens pâturages. Elle est entourée de canons, et le magasin à
poudre est placé au milieu d'un bois qui la touche.