Les environs de Vienne en général sont grandioses. On remarque surtout

le parc du maréchal Lansdon, du maréchal Lassi, et celui du comte de

Cobentzel. Tous les trois sont superbes, et dans un tout autre genre que

les parcs anglais. Ces derniers sont plus uniformes, plus plats, et par

conséquent moins pittoresques. Ceux des environs de Vienne ont des

montagnes naturelles, boisées dans le haut; il s'y trouve des ravins

profonds, que l'on traverse sur des ponts d'une forme élégante, des

rivières naturelles et des cascades brillantes qui descendent avec

rapidité des hauteurs.

À Vienne, je suis allée à plusieurs bals, particulièrement à ceux que

donnait l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, qu'on pouvait

appeler des fêtes charmantes. On y dansait la valse avec une telle

fureur, que je ne pouvais concevoir comment toutes ces personnes, en

tournant de la sorte, ne s'étourdissaient pas au point de tomber; mais

hommes et femmes sont tous si bien habitués à ce violent exercice,

qu'ils ne s'en reposent pas un seul moment, tant que dure le bal. On

dansait souvent aussi _la polonaise_, beaucoup moins fatigante; car

cette danse n'est autre chose qu'une promenade pour laquelle on marche

tranquillement deux à deux. Celle-ci convient à merveille aux jolies

femmes, dont on a tout le temps d'admirer la taille et le visage.

Je voulus aussi voir un grand bal de la cour. L'empereur François II

avait épousé en secondes noces Marie-Thérèse des Deux-Siciles, fille de

la reine de Naples. J'avais peint cette princesse en 1792; mais je la

retrouvais si changée qu'en la revoyant dans ce bal, j'eus peine à la

reconnaître. Son nez s'était allongé, et ses joues s'étaient aplaties au

point qu'elle ressemblait alors à son père. Je regrettai pour elle

qu'elle n'eût pas conservé les traits de sa mère, qui, je crois l'avoir

déjà dit, rappelait beaucoup notre charmante reine de France.

Il se donnait à Vienne de superbes concerts, et j'en ai entendu

plusieurs. Dans l'un d'eux, on exécuta d'abord, à grand orchestre et

avec une rare perfection, une des plus belles symphonies d'Haydn; puis

je vis s'approcher du piano une ancienne cantatrice du temps de

Marie-Thérèse, à qui j'aurais bien donné cent ans, quoiqu'elle me parût,

à ma grande surprise, s'apprêter à chanter. Je tremblais que la pauvre

vieille ne pût faire entendre deux notes de suite; mais dès qu'elle eut

commencé le récitatif, son âge, sa laideur, tout disparut; son visage

prit une expression superbe, et elle chanta si parfaitement bien, que

nous étions tous dans l'admiration. J'avoue que je fus stupéfaite; je

croyais assister à l'opération d'un miracle.

Le premier jour de l'an est très brillant à Vienne. On voit alors une

grande quantité de Hongrois dans leur élégant costume, ce qui leur sied

à merveille, attendu qu'en général ils sont grands et bien faits. Un des

plus remarquables était le prince d'Esterhazy; je l'ai vu passer, monté

sur un cheval richement caparaçonné, couvert d'une housse parsemée de

diamans. L'habit du prince était d'une richesse analogue, et comme il

faisait grand soleil, les yeux étaient vraiment éblouis d'une telle

magnificence.

Une société fort agréable, était celle des Polonaises; presque toutes

sont aimables et jolies, et j'ai peint quelques-unes des plus belles. On

les trouvait réunies le plus souvent chez la princesse Lubomirska, que

j'avais connue à Paris, à l'époque où je fis le portrait de son neveu en

Amour de la gloire, et chez laquelle j'allais beaucoup à Vienne. Elle

tenait une des maisons les plus brillantes de cette ville, où elle

donnait de très beaux concerts et des bals charmans. J'ai vu aussi une

grande réunion de Polonaises chez la princesse Czartorinska, qui

recevait à merveille. Son mari était fort aimable, et leur fils, que je

connus alors, a été depuis ministre à Pétersbourg.

Une personne que je retrouvais avec bonheur à Vienne, c'était madame la

comtesse de Brionne, princesse de Lorraine. Elle avait été parfaite pour

moi dès ma plus grande jeunesse, et je repris la douce habitude d'aller

souvent souper chez elle, où je rencontrais fréquemment ce vaillant

prince de Nassau, si terrible dans un combat, si doux et si modeste dans

un salon.

Je fréquentais aussi beaucoup la maison de la comtesse de Rombec, soeur

du comte de Cobentzel. Madame de Rombec était la meilleure des femmes;

elle avait de l'esprit et un naturel parfait, mettant son bonheur à

soulager les malheureux: c'était chez elle que se faisaient toutes les

quêtes, que se tiraient toutes les loteries destinées à secourir les

infortunés; elle mettait à ces bonnes oeuvres tant de grâce et de zèle,

qu'il était impossible de ne pas lui ouvrir sa bourse. J'ai remarqué, au

reste, que les quêtes faites dans les salons, sont un des moyens les

plus efficaces pour venir au secours des pauvres. Aussi en ai-je trouvé

l'usage établi dans tous les pays que j'ai parcourus. Je me souviens

qu'à Rome, où je passais souvent la soirée chez la douce et bonne lady

Cliford, je la vis un soir se lever, une bourse à la main, et faire le

tour de son cercle, qui était fort nombreux. Lorsqu'elle approcha de

moi, voyant que j'avais préparé mon offrande: «Non, me dit-elle, je

quête pour un de nos compatriotes que nous ne connaissons pas, mais qui

vient de perdre au jeu tout ce qu'il possédait; c'est à nous seuls de le

secourir.» Je trouvai ce mot bien anglais.

La comtesse de Rombec réunissait dans son salon la société la plus

distinguée de Vienne. C'est chez elle que j'ai vu le prince Metternich

avec son fils, qui depuis est devenu premier ministre, mais qui n'était

alors qu'un fort beau jeune homme. J'y ai retrouvé l'aimable prince de

Ligne; il nous racontait le charmant voyage qu'il avait fait en Crimée

avec l'impératrice Catherine II, et me donnait le désir de voir cette

grande souveraine. J'y rencontrai aussi la duchesse de Guiche, dont le

charmant visage n'avait pas changé. Sa mère, madame de Polignac,

habitait constamment une campagne voisine de Vienne. C'est là qu'elle

apprit la mort de Louis XVI, qui l'affecta au point que sa santé en fut

très altérée; mais lorsqu'elle reçut l'affreuse nouvelle de celle de la

reine, elle y succomba. Le chagrin la changea au point que sa charmante

figure était devenue méconnaissable, et que l'on pouvait prévoir sa fin

prochaine. Elle mourut en effet peu de temps après, laissant sa famille

et plusieurs amis qui ne l'avaient pas quittée, inconsolables de sa

perte.

Il est certain que je puis juger combien ce qui venait de se passer en

France dut être affreux pour elle, par la douleur que j'en éprouvai

moi-même. Je n'appris rien par les journaux, car je n'en lisais plus

depuis le jour qu'ayant ouvert une gazette chez madame de Rombec, j'y

trouvai les noms de neuf personnes de ma connaissance, qu'on avait

guillotinées; on prenait même grand soin dans ma société de me cacher

tous les papiers-nouvelles. J'appris donc l'horrible événement par mon

frère, qui me l'écrivit sans ajouter aucun détail. Le coeur navré, il me

dit seulement que Louis XVI et Marie-Antoinette étaient morts sur

l'échafaud! Depuis, par pitié pour moi, je me suis toujours gardée de

faire la moindre question sur tout ce qui a pu accompagner ou précéder

cet affreux assassinat, en sorte que je ne saurais rien de plus

aujourd'hui sans un fait dont je parlerai plus tard.

CHAPITRE XIII.

Huitzing.--La princesse Lichtenstein.--Les corbeaux.--Je me décide à

aller en Russie.--Le prince de Ligne me prête le couvent de Caltemberg

que je vais habiter.--Vers du prince de Ligne.--Portrait en vers du

prince de Ligne par M. de Langeron.

Sitôt que le printemps était venu, j'avais loué une petite maison dans

un village des environs de Vienne, où j'avais été m'établir. Ce village,

nommé Huitzing, touchait presque le parc de Schoenbrunn. La famille de

Polignac l'habitait, et quoique sa situation le rendît agréable dès ce

temps, j'ai su depuis, par madame de Rombec, qu'il s'est fort embelli,

et qu'elle-même y possédait une habitation ressemblante à la maison

carrée de Nîmes.

J'apportai à Huitzing le grand portrait que je faisais alors de la

princesse Lichtenstein pour le terminer. Cette jeune princesse était

très bien faite; son joli visage avait une expression douce et céleste,

qui me donna l'idée de la représenter en Iris. Elle était peinte en

pied, s'élançant dans les airs. Son écharpe, aux couleurs de

l'arc-en-ciel, l'entourait, en voltigeant autour d'elle. On imagine bien

que je la peignis les pieds nus; mais lorsque ce tableau fut placé dans

la galerie du prince, son mari, les chefs de la famille furent très

scandalisés de voir que l'on montrât la princesse sans chaussure, et le

prince me raconta qu'il avait fait placer dessous le portrait une jolie

petite paire de souliers, qui, disait-il aux grands parens, venaient de

s'échapper et de tomber à terre.

Les bords du Danube sont superbes et m'offraient tous les moyens de

satisfaire mon goût pour les promenades solitaires et pittoresques. J'en

découvris une un jour, où, de l'autre côté de la rive, en face de moi,

s'élevait un superbe groupe d'arbres, que les nuances de l'automne

enrichissaient de tons riches et variés, et d'où j'apercevais à gauche,

dans le lointain, la haute montagne du Caltemberg. Charmée de ce

magnifique paysage, je m'établis sur les bords du fleuve, je prends mes

pastels, et je me mets à peindre ces beaux arbres et ce qui les

environne. Tout près d'eux était une cahute en planches, et je voyais

sur le Danube un petit bateau, qu'un homme dirigeait fort doucement dans

l'intention de tuer des corbeaux. Quelques minutes ensuite,

effectivement, cet homme tire son coup de fusil, abat un de ces oiseaux,

qu'il prend et qu'il place sur la planche de son bateau; mais dans

l'instant même une énorme nuée de corbeaux arrive à tire-d'aile; leur

nombre était tel, que l'homme eut peur et courut se cacher dans sa

petite baraque, en quoi je pense qu'il agit prudemment; car je n'ai pas

le moindre doute que les corbeaux, furieux du meurtre de leur camarade,

ne l'eussent assailli de manière à le tuer. L'homme enfui, ces pauvres

bêtes s'approchèrent du corbeau blessé à mort, le prirent, et

l'emportèrent sur les branches d'un des plus grands arbres. Alors

commencèrent des cris, des croassemens si violens, qu'on ne peut en

donner une idée. Je restai deux ou trois heures à peindre les arbres où

ils étaient perchés, et lorsque j'eus fini mon étude, leur fureur

n'était point calmée. Cette scène, qui me surprit beaucoup, me jeta dans

je ne sais quelle rêverie sur l'espèce humaine, qui, je dois l'avouer,

était toute à l'avantage des corbeaux.

J'étais heureuse à Vienne autant qu'il est possible de l'être loin des

siens et de son pays. L'hiver, la ville m'offrait une des plus aimables

et des plus brillantes sociétés de l'Europe, et quand le beau temps

revenait, j'allais jouir avec délice du charme de ma petite retraite. Je

ne pensais donc nullement à quitter l'Autriche avant qu'il fût possible

de rentrer en France sans danger, lorsque l'ambassadeur de Russie et

plusieurs de ses compatriotes me pressèrent vivement d'aller à

Pétersbourg où l'on m'assurait que l'impératrice me verrait arriver avec

un extrême plaisir. Tout ce que le prince de Ligne m'avait dit de

Catherine II m'inspirait un grand désir de voir cette souveraine. Je

pensais avec raison, d'ailleurs, que le plus court séjour en Russie

complèterait la fortune que je m'étais promis de faire avant de

retourner à Paris; je me décidai donc à faire ce voyage.

Je m'occupais de mes préparatifs pour quitter Vienne, et j'allais me

mettre en route dans peu de jours, quand le prince de Ligne vint me

voir. Il me conseilla d'attendre la fonte des neiges, et pour m'engager

à rester encore, il m'offrit d'aller habiter, sur la montagne de

Caltemberg, l'ancien couvent qui lui avait été donné par l'empereur

Joseph II. Connaissant mon goût pour les lieux élevés, il me tenta en me

parlant de Caltemberg comme de la plus haute montagne des environs de

Vienne, et je ne résistai pas à l'envie d'y passer quelque temps.

J'allai donc prendre avec ma fille, sa gouvernante et M. de Rivière, le

chemin horrible et rocailleux qui conduit à ce couvent. Nous le fîmes à

pied, les cahots de la cariole n'étant pas supportables, en sorte que

nous arrivâmes très fatigués. Le gardien et sa femme, à qui le prince

nous avait fortement recommandés, eurent pour nous les soins les plus

empressés. Tous les bâtimens qu'avaient occupés anciennement les

religieux existaient encore. On prépara aussitôt nos chambres, qui

n'étaient autre chose que de petites cellules distantes les unes des

autres. Pendant ces arrangemens, j'allai me reposer sur un banc, d'où

l'on avait une vue magnifique. Je planais sur le Danube, coupé par des

îles qu'embellissait la plus belle végétation, et sur des campagnes à

perte de vue; enfin c'était l'immensité, et l'on peut remarquer que les

religieux avaient le bon esprit d'habiter toujours des lieux fort

élevés. Privés des jouissances du monde, au moins goûtaient-ils le

charme qu'on éprouve à respirer un air pur en contemplant une nature

grandiose. Je le goûtais moi-même alors, d'autant plus qu'il faisait un

temps admirable. Je me reposai promptement de mes fatigues; et je courus

de l'autre côté de la montagne, où, de la lisière d'un bois,

j'apercevais dans le fond un village très peuplé que traversait une

petite rivière courante et limpide; enfin, j'étais ravie de me trouver

là: je préférais la cellule que j'allais habiter à tous les salons du

monde, et je bénissais ce bon prince de Ligne en regrettant bien qu'il

ne fût pas témoin de mon bonheur.

Je suis restée trois semaines dans ce beau lieu. M. de Rivière, plus

citadin que moi, allait souvent à la ville, mais nous n'en avons pas

moins fait ensemble de charmantes promenades sur la montagne. Ma fille

venait quelquefois s'asseoir avec moi sur le banc dont j'ai parlé, où

nous attendions le clair de lune. Je me souviens qu'un soir, l'heure de

son coucher approchant, elle me dit: «Maman, tu trouves que cela fait

rêver; pour moi, je trouve que cela donne envie de dormir.»

Les grandes salles du couvent étaient restées intactes dans leur

construction; depuis, le prince les a fait meubler pour y donner de très

belles fêtes. Les bals durant une partie de la nuit, les dames restaient

tout habillées, et se couchaient sur les divans qui entouraient ces

immenses salons. Pour mon goût, Caltemberg, tel qu'il était quand je

l'ai habité, me plaisait infiniment mieux qu'à l'époque où se donnaient

toutes ces fêtes. Je retrouve des vers que le prince de Ligne m'adressa

lorsque j'allai m'établir sur sa charmante montagne.

À MADAME LEBRUN.

Pour avoir fait à l'empyrée

Le même vol que Prométhée,

Vous méritez punition.

À ce mont soyez attachée.

Par un vautour au lieu d'être ici déchirée,

De vous nous voulons bien avoir compassion;

De caresses soyez mangée:

Par notre amour soyez clouée;

Et par notre admiration

Pour toujours en ces lieux fixée.

Près de votre habitation

De la voûte azurée

Dont vous semblez être échappée,

Oubliez votre nation,

Par votre génie honorée,

Mais à présent, pays de désolation!

Que ma montagne fortunée

Par la fière possession

Des talens dont la terre est ravie, étonnée,

Soit par nos chants à jamais célébrée.

Certes, on peut dire qu'une trop flatteuse exagération a dicté ces vers

à l'aimable prince de Ligne; mais en voici faits sur lui-même, pour

lesquels le poète n'a laissé parler que la vérité.

_Vers faits sur le prince de Ligne par M. de Langeron, en 1790_.

De Mars et d'Apollon tu vois le favori,

Et de Vénus le serviteur fidèle.

Es-tu bon citoyen? ce sera ton ami.

Es-tu soldat? ce sera ton modèle.

Es-tu triste? ses soins calmeront ta douleur.

Es-tu femme? bientôt il sera ton vainqueur.

CHAPITRE XIV.

Je quitte Vienne.--Prague.--Les églises.--Budin.--Dresde.--Les

promenades.--La galerie.--Raphaël.--La forteresse de

Koenigsberg.--Berlin.--Reinsberg.--Le prince Henri de Prusse.

Après avoir séjourné à Vienne deux ans et demi, j'en partis le dimanche

19 avril 1795 pour me rendre à Prague où j'arrivai le 23 avril, par une

route très belle.

Ce que nous remarquâmes d'abord en entrant dans la capitale de la

Bohême, ville grande et bien bâtie, ce fut le pont placé sur la rivière

qui traverse la ville et qui va se jeter dans l'Elbe. Ce pont est très

beau et très long; car il a vingt-quatre arches.

Je commençai par aller voir les églises. La première que je visitai,

Saint Thomas, est assez belle. J'y ai admiré un beau tableau de Rubens,

qui représente le martyre de saint Thomas; puis un autre du Caravage,

qui est très noirci, mais qui a de beaux détails.

On trouve au maître-autel de la cathédrale un superbe tableau de Gérard

de la Notte, qui représente sainte Anne écrivant, et la Vierge tenant

l'enfant Jésus. Ces trois figures sont de la plus grande vérité. Le

style en est parfait, de même que celui des draperies. Le fond aussi est

du plus grand effet. L'arcade du milieu fait illusion et perce la toile;

les bas-reliefs sont extrêmement soignés; enfin cet ouvrage est un des

plus finis de ce maître. À gauche du maître-autel, on voit un tableau de

Lairesse, représentant un martyr; les figures du second et du troisième

plan sont d'une finesse extraordinaire; le fond en est fort bien composé

et bien peint.

Cette cathédrale renferme les tombeaux de trois empereurs couchés, qui

sont d'un beau travail. Une chapelle toute en argent, dans laquelle est

saint Népomucène; un superbe dais, soutenu par quatre anges plus grands

que nature, en argent aussi; un petit bas-relief, représentant le saint,

que des guerriers jettent du haut en bas des remparts. De plus on

conserve dans l'église la cotte de mailles en fer de saint Népomucène,

et beaucoup de personnes viennent baiser cette relique historique.

Le palais de l'archiduchesse Marianne est très grand et très beau; il me

rappelait celui du roi de Naples.

La vieille ville est sur une montagne, et la nouvelle dans la plaine;

mais j'ai eu peu de temps pour les parcourir; car je ne suis restée

qu'un jour à Prague, désirant arriver à Dresde le plus tôt possible.

Sur notre route, nous passâmes à Budin dont les environs sont charmans.

Cette ville est déserte, ses fortifications sont en ruine; on n'y

rencontre que des vieillards, quelques femmes et des enfans, mais encore

en très petit nombre.

Enfin nous arrivâmes à Dresde, après avoir passé la Corniche, chemin

fort étroit, sur une grande hauteur, d'où l'on côtoie l'Elbe qui coule

dans un fond très spacieux. Dresde est une jolie ville, bien bâtie, mais

à cette époque elle était très mal pavée; l'Elbe la traverse. Ses

environs sont charmans, principalement le Plaone, d'où l'on découvre une

vue superbe; mais malheureusement tous ces beaux lieux sont infectés de

l'odeur des pipes. C'est là que les bourgeois viennent, surtout le

dimanche, faire des parties de plaisir; beaucoup y apportent leur dîner,

et sitôt leur repas terminé, ils se mettent tous à fumer, ce qui

désenchantait, pour moi, ces délicieuses promenades. Cet inconvénient, à

la vérité, n'existe pas dans plusieurs beaux jardins que j'ai parcourus,

et qui sont en grand nombre. Je citerai principalement le Brill, le parc

Antoine, le grand jardin de l'électeur et le jardin de Hollande, comme

les plus remarquables.

J'allai à l'église catholique pour voir un très beau tableau de Mengs,

qui représente l'Ascension, et le lendemain de mon arrivée, je visitai

enfin cette fameuse galerie de Dresde, unique dans le monde. Sa vue ne

dément point sa grande célébrité; il est bien certain que c'est la plus

belle de l'Europe. J'y suis retournée bien souvent, toujours plus

convaincue de sa supériorité, en admirant le nombre immense de

chefs-d'oeuvre qu'elle renferme.

Ces chefs-d'oeuvre sont trop connus par une foule d'ouvrages divers

propres à en donner l'idée pour que j'entre ici dans aucuns détails. Je

dirai seulement que là comme partout on reconnaît combien Raphaël

s'élève au-dessus de tous les autres maîtres. Je venais de visiter

plusieurs salles de la galerie, lorsque j'arrivai devant un tableau qui

me saisit d'une admiration au-dessus de toutes celles que peut faire

éprouver l'art du peintre. Il représente la Vierge, placée sur des

nuages, tenant l'enfant Jésus dans ses bras. Cette figure est d'une

beauté, d'une noblesse dignes du divin pinceau qui l'a tracée. Le visage

de l'enfant, qui est charmant, porte une expression à la fois naïve et

céleste; les draperies sont du dessin le plus correct et d'une belle

couleur. À la droite de la Vierge, on voit un saint dont le caractère de

vérité est admirable; ses deux mains surtout sont à remarquer. À gauche

est une jeune sainte, la tête baissée, qui regarde deux anges placés en

bas du tableau. Sa figure est pleine de beauté, de candeur et de

modestie. Les deux petits anges sont appuyés sur leurs mains, les yeux

levés vers les personnages qui se trouvent au-dessus d'eux, et leurs

têtes ont une ingénuité et une finesse dont il est impossible de donner

l'idée par des mots[19].

Après être restée très long-temps en adoration devant ce chef-d'oeuvre,

je repassai pour sortir de la galerie par les mêmes salles que je venais

de traverser. Les meilleurs tableaux des plus grands maîtres avaient

perdu, pour moi, quelque chose de leur perfection; car j'emportais

l'image de cette admirable composition et de cette divine figure de

Vierge! Rien ne peut se comparer dans les arts à la noble simplicité, et

toutes les figures que je revoyais me semblaient grimacer un peu.

Ce qui rend cette galerie de Dresde aussi admirable, c'est qu'elle

renferme des chefs-d'oeuvre des grands maîtres de toutes les écoles. On

peut dire que toute la peinture est là, et que l'art ne possède pas un

nom célèbre qui n'y soit inscrit. Tout en évitant de donner ici un

catalogue, je parlerai d'un saint Jérôme de Rubens, qui m'a semblé un de

ses ouvrages supérieurs, et d'une salle remplie de portraits et de

tableaux de la Rosalba, qui sont d'une vérité enchanteresse. Les pastels

notamment ont une grâce et un moelleux qui rappelle tout-à-fait le

Corrège.

L'électeur me fit prier d'exposer dans cette belle galerie ma Sibylle,

qui voyageait avec moi, et pendant une semaine toute la cour y vint voir

mon tableau. Je m'y rendis moi-même le premier jour, afin de témoigner

combien j'étais vivement touchée et reconnaissante de cette haute

faveur, que j'étais loin d'attendre et de mériter.

La bibliothèque de Dresde est très belle; on y voit, outre des livres

rares, une grande quantité de porcelaines très précieuses, et de très

beaux antiques.

Le trésor est un des plus riches que l'on connaisse en diamans et en

perles fines.

Une chose fort curieuse à voir, ce sont les salles qui renferment les

armes, les costumes des anciens rois et chevaliers. On vous montre le

chapeau de Pierre-le-Grand, ainsi que son épée, le casque et la cuirasse

d'Auguste, ancien roi de Pologne: cette cuirasse est si lourde qu'on ne

peut concevoir comment ce prince a pu la porter; car maintenant il faut

trois hommes pour la soulever.

Nous allâmes voir la fameuse forteresse de Koenigstein, et ma fille fut

de cette partie. Notre chemin nous conduisit à un petit village nommé

Krebs, bâti sur une montagne, entouré de collines très fertiles, et de

beaux bois de cyprès et de sapins. Nous nous y arrêtâmes pour jouir

d'une superbe vue, qui vous montre, à droite, la ville de Dresde,

Pilnitz, l'Elbe, des montagnes lointaines, et à gauche la magnifique

forteresse de Koenigstein. Brunette aimait tellement ce hameau, qu'elle

aurait voulu y rester, disant que l'on serait heureux là, loin des

villes.

Nous arrivâmes à la forteresse de Koenigstein, l'une des plus belles du

monde, tant par sa situation que par ses ouvrages. Il s'y trouve un

puits si profond qu'il faut trente secondes pour entendre tomber dans

l'eau ce qu'on y jette. L'eau de ce puits est très bonne à boire. Tout

concourt à faire de cette place forte un lieu de défense admirable; de

son immense hauteur, elle plane sur un pays de culture en blé, et sur

d'excellens pâturages. Elle est entourée de canons, et le magasin à

poudre est placé au milieu d'un bois qui la touche.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 9 / 15 段