En faisant route pour la capitale de l'Autriche, nous traversâmes une

partie du Tyrol. Ce chemin est grandiose et pittoresque. On y voit des

rochers d'une majesté imposante, embellis par la plus active végétation,

et par des chutes d'eau, brillantes comme du cristal, qui vont alimenter

des torrens. Nous parcourûmes aussi une partie de la Styrie; à mi-côte

de ses montagnes, on aperçoit çà et là des habitations champêtres et

quelques châteaux, qui sont du plus charmant effet. En tout, le chemin

occupa mes yeux agréablement, depuis Milan jusqu'à Vienne.

CHAPITRE XI.

Je me loge à Vienne avec monsieur et madame Bistri.--La comtesse de

Thoun; ses soirées.--La comtesse Kinski.--Casanova.--Le prince

Kaunitz.--Le baron de Strogonoff.--Le comte de Langeron.--La comtesse de

Fries, ses spectacles.--La comtesse de Schoenfeld.

Nous arrivâmes enfin dans la bonne ville de Vienne, où deux années et

demie de ma vie devaient s'écouler d'une manière si agréable, que j'ai

toujours su gré au comte de Wilsheck de m'avoir engagée à faire ce

voyage. Comme monsieur, madame de Bistri et moi, nous ne voulions pas

nous quitter, il nous fut impossible de trouver à nous loger dans la

ville. Nous fûmes obligés d'aller nous établir dans un des faubourgs

(qui sont plus grands que la ville), et là, je fis le portrait de

l'aimable comtesse de Bistri, qui était une fort belle femme.

Peu de jours après mon arrivée, j'allai dans la ville porter les lettres

de recommandation que m'avait données le comte de Wilsheck. Dans le

nombre, il s'en trouvait une pour le célèbre prince Kaunitz, qui avait

été ministre sous Marie-Thérèse. Mais je me rendis d'abord chez la

comtesse de Thoun. Elle m'invita aussitôt à ses soirées, où se

réunissaient les plus grandes dames de Vienne, et cette maison aurait

suffi pour me faire connaître toute la haute société de la ville. J'y

trouvais aussi beaucoup d'émigrés de notre pauvre France: le duc de

Richelieu, le comte de Langeron, la comtesse de Sabran et son fils, la

famille de Polignac, et plus tard l'aimable et bon comte de Vaudreuil,

que je fus bien joyeuse de revoir.

Je n'ai jamais vu, rassemblées dans un salon, un aussi grand nombre de

jolies femmes qu'il s'en trouvait dans celui de madame de Thoun. La

plupart de ces dames apportaient leur ouvrage, et s'établissaient autour

d'une grande table, faisant de la tapisserie. On m'appelait quelquefois

pour me consulter sur les effets, sur les nuances; mais comme ce qui me

fait le plus de mal aux yeux est de les attacher sur des couleurs vives,

à la lueur des lampes ou des bougies, j'avoue que je donnais souvent mon

avis sans regarder. En général, j'ai toujours soigné mes yeux avec une

grande prudence, et je m'en suis fort bien trouvée, puisque, maintenant

encore, je peins sans être obligée de prendre des lunettes.

Parmi les jolies femmes dont j'ai parlé, il y en avait surtout trois

remarquables par leur beauté: la princesse Linoski; la femme de

l'ambassadeur de Russie, le comte de Rasowmoffski, et la charmante

comtesse Kinski, née comtesse Diedrochsten. Cette dernière avait tous

les charmes qu'on peut avoir; sa taille, sa figure, toute sa personne

enfin était la perfection: aussi fus-je bien surprise quand on me

raconta son histoire, qui vraiment ressemble à un roman. Les parens du

comte Kinski et les siens avaient arrangé entre eux de marier les jeunes

gens, qui ne se connaissaient point. Le comte habitait je ne sais quelle

ville d'Allemagne, et n'arriva que pour la célébration du mariage.

Aussitôt après la messe, il dit à sa jeune et charmante femme: «Madame,

nous avons obéi à nos parens; je vous quitte à regret; mais je ne puis

vous cacher que depuis long-temps je suis attaché à une femme sans

laquelle je ne puis vivre, et je vais la rejoindre.» La chaise de poste

était à la porte de l'église; cet adieu fait, le comte monte en voiture,

et retourne vers sa Dulcinée.

La comtesse Kinski n'était donc ni fille, ni femme, ni veuve, et cette

bizarrerie devait surprendre quiconque la regardait; car je n'ai point

vu de personne aussi ravissante. Elle joignait à sa grande beauté

l'esprit le plus aimable, et un coeur excellent; un jour qu'elle me

donnait séance, je fis demander quelque chose à la gouvernante de ma

fille, qui entra dans mon atelier avec un air si gai, que je lui

demandai ce qu'elle avait. «Je viens, répondit-elle, de recevoir une

lettre de mon mari, qui me mande que l'on m'a mise sur la liste des

émigrés. Je perds mes huit cents francs de rente; mais je m'en console,

car me voilà sur la liste des honnêtes gens.» La comtesse et moi, nous

fûmes touchées d'un désintéressement aussi honorable. Quelques minutes

après, madame Kinski me dit que ma robe de peinture lui semblait si

commode, qu'elle voudrait bien en avoir une pareille (elle savait déjà

que la gouvernante de ma fille me faisait ces blouses). J'offris de lui

en prêter une. «Non, reprit-elle, j'aimerais bien mieux que vous la

fissiez faire par madame Charot (c'était le nom de la gouvernante);

j'enverrai la toile nécessaire.» Peu de jours après, je lui remis la

robe. Aussitôt notre séance finie, la comtesse court à la chambre de

madame Charot et lui donne dix louis; la bonne refuse; mais l'aimable

comtesse les pose sur la cheminée et s'enfuit comme un oiseau, bien

contente d'avoir au moins rendu à cette brave femme un quartier de la

pension perdue.

Ma coutume étant, lorsque j'arrivais dans une ville, de faire mes

premières visites aux artistes, je n'avais pas tardé à aller voir

Casanova, peintre très renommé dans le genre des batailles[17]. Il

pouvait avoir soixante ans, mais il avait encore beaucoup de vigueur,

quoiqu'il portât deux ou trois paires de lunettes les unes sur les

autres. Il travaillait alors à divers grands tableaux, représentant les

hauts faits du prince de Nassau. Dans l'un, on voyait le prince

terrassant un lion; dans un autre, il écrasait un tigre; enfin, tous

étaient de cette force, ce qui donnait une terrible idée du personnage

qui, pour avoir fait réellement ces prodiges de valeur et beaucoup

d'autres encore, n'en avait pas moins l'air le plus doux et le plus

tranquille qu'on puisse voir. Quant aux tableaux dont je parle, ils

avaient de l'effet, de la couleur, mais ils n'étaient point terminés.

Casanova avait beaucoup d'esprit et d'originalité. Il était très bavard,

et je l'ai vu nous amuser extrêmement aux dîners du prince Kaunitz, par

des histoires qui souvent n'avaient aucune vérité, et qui devaient tout

leur comique à l'imagination vive et bizarre du conteur. Il avait la

repartie prompte et heureuse. Un jour que nous dînions chez le prince de

Kaunitz, la conversation roulant sur la peinture, on parla de Rubens, et

quand on eut fait l'éloge de son immense talent, quelqu'un dit que son

instruction, qui était aussi prodigieuse, l'avait fait nommer

ambassadeur. À ces mots, une vieille baronne allemande prend la parole,

et dit: «Comment! un peintre ambassadeur! c'est sans doute un

ambassadeur qui s'amusait à peindre.--Non, madame, répond Casanova,

c'est un peintre qui s'amusait à être ambassadeur.»

Casanova avait gagné énormément d'argent; mais son désordre était tel,

qu'il ne lui en restait pas.

En sortant de chez lui, je portai toutes mes lettres de recommandation.

Je trouvai le prince de Kaunitz que je désirais beaucoup connaître. Ce

grand ministre était alors âgé de quatre-vingt-trois ans au moins; il

était grand, très maigre, et se tenait fort droit. Il me reçut avec une

bonté parfaite, et m'engagea pour dîner le lendemain. Comme on ne se

mettait à table chez lui qu'à sept heures, et que j'avais l'habitude de

dîner seule chez moi à deux heures et demie, cette invitation et celles

qui suivirent, tout en me flattant, me contrariaient un peu: je n'aimais

ni à dîner aussi tard, ni à dîner avec tant de monde; car sa table,

composée en grande partie d'étrangers, était toujours de trente

couverts, souvent plus. Dès le premier jour dont il est question, je

pris le parti de dîner chez moi avant de me rendre chez lui, ce que je

m'efforçai de cacher autant qu'il m'était possible, en mettant une

demi-heure à manger un oeuf à la coque, mais ce petit manége, dont il

s'aperçut, le contraria; et cela, joint au soin que je pris par la suite

pour esquiver quelques-unes de ses invitations, causait les seules

querelles qu'il m'ait jamais faites, attendu qu'il ne tarda pas à me

prendre en grande amitié, ce dont j'étais fort reconnaissante. Il ne

m'appelait jamais autrement que sa bonne amie, et il voulut que ma

Sibylle restât exposée dans son salon pendant plus de quinze jours,

durant lesquels on le vit faire les honneurs de ce tableau à la ville et

à la cour avec une grâce toute affectueuse pour moi.

Le prince de Kaunitz, malgré son grand âge, avait encore une forte tête

et un esprit plein de verve. Son goût, son jugement exquis, sa haute

raison, étonnaient tous ses convives. Il recevait son monde

admirablement; son unique faiblesse était de conserver la prétention de

monter à cheval mieux que personne. Il m'invita, ainsi que plusieurs

autres amis, à venir le voir caracoler dans son manége. La vérité est

qu'il s'en acquittait parfaitement bien, et d'une manière fort

surprenante à son âge. Il montait à la française: son costume et sa

personne me rappelaient les cavaliers du temps de Louis XIV, tels que

nous les voyons représentés dans les beaux tableaux de Wouvermans.

Le prince de Kaunitz jouissait à Vienne de la plus grande existence; la

gloire qu'il avait acquise comme ministre y vivait encore avec lui. Le

premier jour de l'an et celui de sa fête, une foule immense se rendait

chez lui pour le complimenter; nul ne s'en dispensait, et l'on aurait pu

le croire empereur ces deux jours-là: aussi ai-je été bien surprise de

l'indifférence des Viennois pour la perte de leur célèbre compatriote.

J'étais encore à Vienne quand le prince de Kaunitz mourut après une

courte maladie; à peine eut-on l'air d'être sensible à la disparition de

ce grand homme. Quant à moi, j'en fus très affligée. Je me souviens

qu'étant allée peu de temps après, voir pour la seconde fois un cabinet

de figures en cire fort curieux, je fus saisie à la vue de celle du

prince de Kaunitz couché, revêtu des habits qu'il portait, coiffé comme

il avait l'habitude de l'être, enfin absolument tel que je l'avais vu si

souvent chez lui. Ce spectacle, auquel je ne m'attendais nullement, me

fit la plus douloureuse impression; car je ne connais rien de si pénible

à voir, que les traits exacts de quelqu'un que l'on a aimé, privés

d'activité et de vie.

Peu de jours après mon arrivée à Vienne, je fis connaissance avec le

baron et la baronne de Strogonoff, qui me prièrent tous deux de faire

leurs portraits. La première se faisait aimer par sa douceur et son

extrême bienveillance: quant à son mari, il possédait un charme

supérieur pour animer la société; il faisait les délices de Vienne en

donnant des soupers, des spectacles, des fêtes, où chacun se pressait de

se faire inviter. J'ai peu connu d'hommes plus aimables, plus gais, que

le baron de Strogonoff. Quand le désir de rire et de s'amuser lui

prenait, il inventait toutes les folies imaginables. Un jour entre

autres, sachant que plusieurs personnes de sa société et moi, devions

aller visiter le cabinet de figures en cire que je n'avais pas encore vu

alors, il s'excusa sous un prétexte de ne pouvoir nous accompagner, et,

prenant l'avance, il va se placer dans ce cabinet derrière un piédestal,

de manière qu'il ne laissait voir que sa tête. En parcourant la galerie

des portraits, nous passons devant lui; mais il avait donné à ses yeux

une telle fixité, et tant d'immobilité à tous ses traits, qu'aucun de

nous ne le reconnaît. Après avoir visité les autres salles, nous

repassons une seconde fois sans le reconnaître davantage; mais alors

voilà qu'il remue et qu'il parle; nous fûmes tous effrayés, et surtout

bien surpris de notre méprise. Elle prouve au reste combien, lorsque

l'on peint une personne, sa physionomie ajoute à la ressemblance; c'est

pourquoi il faut bien se garder de donner des séances trop longues, ou

de laisser un modèle s'ennuyer.

J'ai rarement vu jouer la comédie par des amateurs aussi bien que chez

la baronne de Strogonoff. Les premiers rôles étaient remplis par le

comte de Langeron, qui jouait les amoureux avec autant de grâce que de

facilité, et qui avait une véritable passion pour la comédie. M. de

Rivière jouait les rôles comiques d'une manière étonnante. Au reste, cet

aimable homme[18] possédait tous les talens; aussi Doyen disait-il que

M. de Rivière était un petit nécessaire de société. Le fait est qu'il

peignait très bien, et copiait tous mes portraits, en grande miniature à

l'huile; il chantait fort agréablement; il jouait du violon, de la

basse, et s'accompagnait sur le piano. Il avait de l'esprit, un tact

parfait, et un coeur si excellent, qu'en dépit de ses distractions, qui

étaient fréquentes et nombreuses, il obligeait ses amis avec autant de

zèle que de succès. M. de Rivière était petit, mince, et il a toujours

conservé l'air si jeune, qu'âgé de soixante ans, sa taille et sa

tournure ne lui en donnaient que trente.

Quant à M. de Langeron, je ne puis le faire mieux connaître, qu'en

plaçant ici le portrait qu'il a tracé de lui-même, avec la plus grande

vérité, et qu'il ajouta à son rôle, dans la dernière pièce qu'il a jouée

à Vienne, avant le départ du baron de Strogonoff. Ces vers donneront

l'idée la plus juste de ce brave et aimable Français, qui, grâce à notre

révolution, est mort chez les Russes, gouverneur d'Odessa.

_Portrait de M. de Langeron, fait par lui-même, et ajouté au rôle de

Dorlange, dans la comédie des_ Châteaux en Espagne.

Je veux pour m'amuser faire ici mon portrait,

En bien tout comme en mal ressemblant trait pour trait.

Du moins ce sera gai si ce n'est pas trop sage.

Je dois à la nature et j'acquis par l'usage,

De la facilité, du babil, du jargon,

Plus de superficie en un mot que de fond;

Aussi, légèrement je glisse sur les choses,

Et n'approfondis point les effets et les causes.

Je suis bon, confiant jusques à l'abandon;

Aussi, je fus souvent trompé, mais pourquoi non?

J'aime mieux me livrer, hélas! que de tout craindre;

Bien plus que le trompé, le trompeur est à plaindre.

J'ai toujours adoré l'honneur et l'amitié;

Pour ces dieux j'ai tout fait, j'ai tout sacrifié.

Quant à mon caractère, il est léger sans doute;

Mais heureux sur ma foi, car de rien je ne doute

Et toujours trouve à tout un remède assuré;

Si quelque chose enfin ne va pas à mon gré,

On bien si le malheur veut verser sur ma vie

Ses poisons, ses dégoûts ou sa mélancolie,

Les rêves et l'espoir viennent avec gaîté,

Dans mon coeur tenir lieu de la réalité.

Je fus d'aimer le sexe accusé par l'envie;

Je ne m'en défends pas, je l'aime à la folie,

Et l'aimerai demain plus encor qu'aujourd'hui.

Valons-nous dans le fait quelque chose sans lui?

On m'a dit bien souvent que j'étais trop volage.

Oui, je suis, j'en conviens, plus étourdi que sage,

Et mon esprit errant en projets, en amours,

Est tout comme mon corps, il voyage toujours.

On m'a souvent aussi reproché, ce me semble,

D'avoir aimé parfois plusieurs femmes ensemble.

Eh bien! c'était tromper, dit-on... Non, car je croi

Que je les adorais toutes de bonne foi.

Du véritable amour j'ai cru que dans ma vie,

J'avais connu deux fois la triste frénésie.

Je m'en plaignais au sort; mais en me tâtant bien,

J'ai vu, je l'avouerai, qu'il n'en fut jamais rien.

Ai-je tort? Le profit est moindre que la peine.

J'ai cinq ans de l'hymen porté l'aimable chaîne;

Pendant trois, j'ai vécu comme un franc étourdi;

Mais on m'a vu depuis un excellent mari.

Quelle en est la raison? Elle existe en mon ame;

Je suis sensible et bon, un ange était ma femme.

J'ai connu la faveur sans en être enivré.

J'ai connu le malheur sans en être altéré.

J'ai beaucoup voyagé, j'ai fait beaucoup la guerre;

Comme le mouvement elle m'est nécessaire.

Je l'ai faite souvent, sans profit, sans projet,

J'ai plus cherché la gloire enfin que l'intérêt.

Je suis fat, ce n'est pas ma faute en vérité;

Je le suis devenu parce qu'on m'a gâté.

Être stable, est pour moi dans les choses futures,

Pour l'être, j'aime trop encor les aventures.

Je serai, j'en suis sûr, avant qu'il soit long-temps,

Le meilleur des maris, le meilleur des amans;

Mais j'ai besoin d'user ma fureur vagabonde,

Et quelque temps encor de parcourir le monde.

Ce portrait de M. de Langeron était celui de beaucoup de jeunes gens de

la cour de France à l'époque de la révolution. Chez la plupart d'entre

eux, quelque peu d'étourderie se joignait à la franchise, à la bravoure,

et surtout à je ne sais quelle grâce d'esprit qui, s'il faut le dire, a

totalement disparu depuis que nous sommes devenus si profonds. Le

chevalier de Boufflers, le vicomte de Ségur, le comte Louis de Narbonne,

étaient des modèles de cette grâce d'esprit dont je parle. Je ne connais

pas de mot de courtisan plus fin que la repartie du dernier à l'empereur

Bonaparte, qui, parlant de madame de Narbonne, lui disait: «Votre mère

ne m'aime pas; je le sais.--Sire, répondit le comte, elle n'en est

encore qu'à l'admiration.»

La maison du baron de Strogonoff n'était pas la seule à Vienne où l'on

jouât la comédie de société. La comtesse de Fries, veuve du fameux

banquier de ce nom, avait une très jolie salle de spectacle, dans

laquelle je l'ai vue parfaitement bien jouer les rôles de caractères. Sa

fille, mademoiselle de Fries, avait une très belle voix, et chantait à

merveille, en sorte que l'on donna un jour pour elle un petit opéra à

trois acteurs. Tout alla fort bien d'abord; la scène se passait dans une

île déserte, où deux amans s'étaient réfugiés. Mademoiselle de Fries

jouait le rôle de la jeune fille, M. de Rivière celui de l'amant, et

tous deux chantaient admirablement; mais vers la fin de la pièce, le

père de l'amante arrive dans une barque. On avait collé une barbe de

coton autour de la bouche et du menton de celui qui remplissait ce rôle;

dès que ce jeune homme se mit à chanter, voilà que cette barbe se

détache et lui entre dans la bouche de telle sorte, qu'il en fut

suffoqué. Nous l'entendions crier d'une voix étouffée: J'avale ma barbe!

j'avale ma barbe! et quoique ce grotesque accident n'eût aucune suite

fâcheuse, l'opéra en resta là.

Mademoiselle de Fries était excellente musicienne, et quand je fis son

portrait, je voulus la peindre en Sapho, chantant, et s'accompagnant de

la lyre. Son visage, sans être joli, avait infiniment d'expression. Sa

soeur, la comtesse de Schoenfeld, était très jolie, et fashionable autant

qu'on puisse l'être, au point que sa mère, madame de Fries, ayant un

jour donné, dans une pièce, un rôle à son neveu, qui n'avait point l'air

distingué, comme je me trouvais placée au spectacle à côté de madame de

Schoenfeld, je lui demandai qui était ce monsieur?--C'est le neveu de ma

mère, répondit-elle, ne pouvant se décider à dire: C'est mon cousin.

CHAPITRE XII.

Je vais me loger dans la ville.--Portraits que je fais à

Vienne.--Bienfaisance des Viennois.--Musée royal.--Le

Prater.--Schoenbrunn.--Beaux parcs des environs de Vienne.--Les bals.--Le

jour de l'an.--Le prince d'Esterhazy.--La princesse maréchale

Lubomirska.--La comtesse de Rombec.--Mort de Louis XVI et de

Marie-Antoinette.--Mort de madame de Polignac.

Monsieur et madame Bistri devant retourner en Pologne, j'allai louer un

logement dans l'intérieur de Vienne. Je n'aurais pu d'ailleurs continuer

à habiter un faubourg; car pour me rendre à la ville, il me fallait

traverser les remparts, les glacis, où le vent constant et furieux

élevait une énorme poussière qui me faisait très mal aux yeux; aussi le

dicton de Vienne est-il qu'il y a dans cette ville trois causes de mort:

le vent, la poussière et la valse. Le fait est que la traversée de ces

remparts était alors une horrible chose; maintenant, m'a-t-on dit, ils

sont plantés de beaux arbres, et cet endroit sec et aride est devenu une

immense et superbe promenade.

Je m'établis dans un logement à ma convenance, et j'y fis aussitôt le

portrait de la fille de l'ambassadeur d'Espagne, mademoiselle de

Kaguenek, qui était âgée de seize ans et très jolie, ainsi que ceux du

baron et de la baronne de Strogonoff. Ma Sibylle, que l'on venait en

foule voir chez moi, ne contribua pas peu, j'imagine, à décider beaucoup

de personnes à me demander de les peindre; car j'ai beaucoup travaillé à

Vienne. En tout, il me serait difficile d'exprimer toute la

reconnaissance que je conserve du bon accueil que j'ai reçu dans cette

ville. Non seulement les Viennois ont témoigné de l'affection pour ma

personne, mais ils mettaient de la coquetterie à placer mes tableaux

d'une manière qui leur fût favorable. Je me souviens, par exemple, que

le prince Paar, à qui l'on avait porté le grand portrait que je venais

de faire de sa soeur, l'aimable et bonne comtesse Dubuquoi, m'invita à

venir voir ce portrait chez lui. Je trouvai le tableau placé dans son

salon, et comme les boiseries étaient peintes en blanc, ce qui tue la

peinture, il avait fait poser une large draperie verte qui entourait

tout le cadre et retombait dessous. En outre, pour le soir, il avait

fait faire un candélabre à plusieurs bougies, portant un garde-vue, et

disposé de façon que toute la lumière ne se reflétait que sur le

portrait. Il est inutile de dire combien un peintre doit être sensible à

ce genre de galanterie.

La bonne compagnie de Vienne et la bonne compagnie de Paris étaient

alors exactement la même pour le ton et pour les usages. Quant au

peuple, nulle part je ne l'ai vu avoir cet air de bonheur et d'aisance,

qui n'a cessé de me réjouir les yeux pendant mon séjour dans cette

grande ville. Soit à Vienne, soit dans les campagnes qui l'environnent,

je n'ai jamais rencontré un mendiant; les hommes de peine, les paysans,

les rouliers, tous sont bien vêtus. On juge d'abord qu'ils vivent sous

un gouvernement paternel. Il est bien vrai qu'il en est ainsi; et de

plus, les riches familles viennoises, dont quelques-unes ont des

fortunes colossales, dépensent leurs revenus de la manière la plus

honorable et la plus utile aux pauvres. On fait prodigieusement

travailler, et la bienfaisance est une vertu commune à toutes les

classes aisées. Un de mes grands sujets d'étonnement a été, la première

fois que j'allai au spectacle à Vienne, de voir plusieurs dames, entre

autres la belle comtesse Kinski, tricoter de gros bas dans leurs loges;

je trouvais cela fort étrange; mais quand on m'eut dit que ces bas

étaient pour les pauvres, j'ai pris plaisir depuis, à voir les plus

jeunes et les plus jolies femmes travailler ainsi, d'autant qu'elles

tricotent tout en s'occupant d'autre chose, sans même regarder leur

ouvrage et avec une vitesse prodigieuse.

Vienne, dont l'étendue est considérable, si l'on y comprend ses

trente-deux faubourgs, est remplie de fort beaux palais. Le Musée

impérial possède des tableaux des plus grands maîtres que j'ai bien

souvent été admirer ainsi que tous ceux du prince Lichtenstein. Cette

dernière galerie se compose de sept salles, dont une ne renferme que des

tableaux de Vandick, et les autres, plusieurs beaux Titien, Caravage,

Rubens, Canaletti, etc., etc.; il se trouve aussi quelques chefs-d'oeuvre

de ce grand maître dans le Musée impérial.

On a dit avec raison que le Prater était une des plus belles promenades

connues. Elle consiste en une longue et magnifique allée dans laquelle

circulent un grand nombre de voitures élégantes, et de chaque côté sont,

beaucoup de personnes assises, ainsi qu'on en voit dans la grande allée

des Tuileries. Mais ce qui rend le Prater plus agréable et plus

pittoresque, c'est que son allée conduit à un bois, peu ombragé et plein

de cerfs, si apprivoisés, qu'on les approche sans les effrayer. On voit

encore une autre promenade sur les bords du Danube, où tous les

dimanches se réunissent diverses sociétés bourgeoises pour y manger des

poulets frits. Le parc de Schoenbrunn est aussi très fréquenté, surtout

le dimanche. Ses belles allées, et les repos pittoresques que l'on

trouve sur les hauteurs à l'extrémité du parc, en font une promenade

charmante. On y rencontre fort souvent de jeunes couples se promenant en

tête-à-tête, ce que l'on respecte en s'éloignant; car presque toujours

ces promenades à Schoenbrunn sont des préludes de mariages convenus.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 8 / 15 段