beaux palais, parmi lesquels on remarque celui des comtes Chieracati,
ont pour la plupart été bâtis par le Palladio, et sont d'une élégance
remarquable. La rotonde du marquis de Capra mérite aussi d'être citée.
Elle est située sur une éminence, et Palladio en a fait un temple, aux
quatre côtés duquel se trouvent quatre péristyles, ayant chacun six
colonnes qui soutiennent un fronton. Au milieu est une salle ronde,
entourée d'une galerie qui joint ces péristyles, dont les quatre points
de vue sont admirablement diversifiés.
À la Madone del Monte, on plane sur de belles campagnes, enrichies des
plus beaux arbres. Dans l'intérieur de cette église, on voit un
magnifique tableau de Paul Véronèse; il est d'une si belle couleur, et
peint avec une telle vérité, que les figures se détachent du fond. À
Sainte-Corone, le Baptême de Jésus, par Jean Bellin, est parfait pour le
dessin.
Le théâtre de Vicence est du style antique. C'est le chef-d'oeuvre du
Palladio, qui l'a construit d'après les proportions et sur les dessins
de Vitruve.
La traversée de la Brenta offre l'aspect le plus agréable. D'un côté,
ses bords sont ornés d'une multitude de palais du style de Palladio, qui
font l'effet de temples, et dont les formes grandioses se répètent dans
les eaux.
Je suis allée dîner dans l'un de ces palais, chez le marquis ***;
l'escalier même était d'un style qui me charma. Le propriétaire de cette
belle habitation me fit une galanterie à laquelle j'étais loin de
m'attendre; il me reçut dans une galerie où se trouvait posé, sur une
table, une très grande quantité de gravures; une seule était placée sens
dessus dessous sur toutes les autres; la curiosité me porta bien vite à
la retourner, et je vis mon portrait que l'on venait de graver d'après
celui que j'avais donné à Florence.
On voit encore à Vicence la maison du Palladio, qui est un modèle
d'élégance et de simplicité.
Padoue est aussi situé sur les bords de la Brenta. Cette ville est bien
ancienne, s'il faut en croire les habitans qui prétendent qu'elle a été
bâtie par Antenor le Troyen. Le palais de justice ou l'hôtel-de-ville,
est une des plus belles fabriques de l'Europe. Le salon a cent pas de
long sur quarante de large; il est couvert de plomb, sans autre soutien
que la muraille; on y voit les douze signes du zodiaque, et dans une
niche, une Vierge qui a beaucoup de simplicité et de naturel.
On trouve aux Augustins des fresques de Montigni, dont les figures et
tous les accessoires sont de la plus grande finesse. L'église
Saint-Antoine, qui est de style gothique, renferme un nombre infini de
tombeaux, de bas-reliefs, et tant de marbre travaillé qu'elle en est
fatigante; mais les fresques de Gioto, qu'on y voit, sont très bien
composées; l'attitude simple et l'expression des figures se rapprochent
du style des anciens. La couleur est souvent celle du Titien, sans
pourtant en avoir la perfection. En sortant du cloître, on remarque
plusieurs tombeaux très anciens, dont les figures sont pleines de
simplicité, et la statue équestre d'Érasme de Narni, général vénitien.
Dans l'église de Saint-Jean-Baptiste, on admire les Évangélistes dans le
désert, un des plus beaux tableaux du Guide; à la cathédrale, dans la
sacristie, une Vierge du Titien, bien conservée; à Saint-Jean, plusieurs
fresques du Titien, représentant divers miracles. Les têtes, pleines
d'expression, sont d'une belle couleur, et la touche, le ton du paysage
et du ciel, sont admirables. Une autre fresque gothique est aussi très
remarquable par la vérité des têtes et l'attitude des personnages.
Je passai toute une semaine à Vérone; c'est une grande ville, dont les
rues sont spacieuses et bien alignées, et les maisons fort belles.
J'allai voir d'abord les restes de l'amphithéâtre, qui a été bâti sous
le règne d'Adrien, et que les Gaulois ont détruit; puis le dôme de
l'église, qui est fort belle, et dans laquelle se trouve un tombeau
antique, dont les ornemens sont du plus fin travail. Comme, en Italie,
les églises sont ouvertes toute la journée, je fis ma tournée. J'entrai
dans celle de Saint-Georges, où le maître-autel est décoré d'un beau
tableau de Paul Veronèse, et d'un autre tableau de ce peintre, à droite
en entrant. J'y vis aussi une Vierge et deux évêques de Chieralino,
ainsi qu'un groupe d'anges; mais ce que je remarquai surtout du même
maître, est un tableau de trois figures qui représente un concert; outre
qu'il est peint avec le plus grand soin, les figures sont pleines de
grâce et de naïveté.
L'église de Sainte-Amastrasie est tout-à-fait de style gothique, avec
des colonnes d'une belle proportion, qui produisent un grand effet;
toutefois, je lui préfère celle de Saint-Zemon. Celle-ci est très vaste,
et le jour, qui l'éclaire seulement par en haut, lui donne un aspect
mystérieux et mélancolique. Je me trouvais seule dans ce temple
silencieux, et je me plaisais à me livrer aux idées religieuses et
douces qui s'emparaient de mon ame.
Tous les soirs, pendant mon séjour à Vérone, j'allais à la
_Conversazione_ (on sait que c'est ainsi qu'on appelle les assemblées en
Italie): là, nous étions réunis en assez grand nombre dans une galerie,
les femmes assises de chaque côté, et les hommes se promenant au milieu.
La vivacité, la gesticulation italienne, rendent ces réunions assez
piquantes à observer; en outre, j'y rencontrais la comtesse Marioni, sa
soeur, et la marquise de Strozi, qui toutes trois étaient fort
spirituelles.
Pendant les huit jours que j'ai passés à Vérone, j'ai délogé deux fois.
Je m'étais d'abord installée dans un petit appartement, après avoir
demandé si l'on n'y entendait point de bruit. «Aucun,» avait répondu
l'hôtesse. Voilà que le lendemain matin, à six heures, j'entends sur ma
tête un bacchanal épouvantable: on sautait, on jouait du violon; je
demande ce que ce peut être?--Madame, me dit mon hôtesse, ce n'est rien
de fâcheux. Le maître de danse de la ville loge ici dessus, et tous les
jours les jeunes gens viennent prendre leur leçon pendant deux heures,
voilà tout. Je trouvai que c'était assez pour me décider à chercher
ailleurs.
CHAPITRE X.
Turin.--La reine de Sardaigne.--Madame, femme de Louis XVIII.--Je
m'établis dans la ferme de Porporati.--Affreuses nouvelles de la
France.--Les émigrés.--M. de Rivière vient me rejoindre.--Je vais à
Milan.--La Cène de Léonard de Vinci.--La Madone del Monte.--Le lac
Majeur.--Je pars pour Vienne.--M. et madame Bistri.
Mon désir étant de rentrer en France, je gagnai Turin dans cette
intention. Mesdames de France, tantes de Louis XVI, quand je les avais
peintes à Rome, sachant que je devais repasser par Turin, avaient eu la
bonté de me donner des lettres pour madame Clothilde, leur nièce, reine
de Sardaigne. Elles lui mandaient qu'elles désiraient beaucoup avoir son
portrait fait par moi; en conséquence, dès que je fus établie je me
présentai chez Sa Majesté. Elle me reçut fort bien, mais quand elle eut
pris lecture des lettres de madame Adélaïde et de madame Victoire, elle
me dit qu'elle était bien fâchée de refuser ses tantes; mais, qu'ayant
renoncé entièrement au monde, elle ne se ferait pas peindre. Ce que je
voyais d'elle, en effet, me semblait parfaitement d'accord avec ses
paroles et sa résolution; cette princesse s'était fait couper les
cheveux; elle avait sur sa tête un petit bonnet qui, de même que toute
sa toilette, était le plus simple du monde. Sa maigreur me frappa
d'autant plus que je l'avais vue très jeune, avant son mariage, et
qu'alors son embonpoint était si prodigieux, qu'on l'appelait en France
_le gros Madame_. Soit qu'une dévotion trop austère, soit que la douleur
que lui faisaient éprouver les malheurs de sa famille, eût causé ce
changement, le fait est qu'elle n'était plus reconnaissable. Le roi vint
la rejoindre dans le salon où elle me recevait; ce prince était de même
si pâle, si maigre, que tous deux faisaient peine à voir.
J'allai aussitôt chez Madame, femme de Louis XVIII. Non seulement elle
me reçut à merveille, mais elle arrangea pour moi des courses
pittoresques dans les environs de Turin, qu'elle me fit faire avec sa
dame de compagnie, madame de Gourbillon et le fils de cette dame. Ces
environs sont très beaux; mais notre début en fait d'excursion ne fut
pas très heureux. Nous nous mîmes en route par une chaleur extrême pour
aller voir une chartreuse, qui est située sur de hautes montagnes. Comme
à moitié chemin cette montagne est très rapide, nous fûmes obligés de la
gravir à pied, et je me souviens que nous passâmes devant une fontaine,
de l'eau la plus limpide, dont les gouttes brillaient comme des diamans,
que les paysans nous dirent avoir une grande vertu pour plusieurs
maladies.
Après avoir grimpé si long-temps que nous en étions exténués, nous
arrivâmes enfin à la chartreuse, mourant de chaud et de faim. Le couvert
était déjà mis pour les religieux et pour les voyageurs, ce qui nous fit
une grande joie; car on peut juger que nous attendions le dîner avec
impatience. Comme il tardait à venir, nous pensions que l'on faisait de
l'extraordinaire pour nous, attendu que madame nous recommandait aux
religieux dans les lettres qu'elle nous avait données pour eux. Enfin on
servit d'abord un plat de grenouilles au blanc, que je pris pour une
fricassée de poulet; mais dès que j'en eus goûté, il me fût impossible
d'en manger, quelque faim que j'eusse. Puis on apporta trois autres
plats, frits et grillés, sur lesquels je comptais beaucoup; hélas! ce
n'était encore que des grenouilles, si bien que nous ne mangeâmes que du
pain sec, et ne bûmes que de l'eau, ces religieux ne buvant et ne
donnant jamais de vin. Mon plus grand désir alors aurait été d'obtenir
une omelette; mais il n'y avait point d'oeufs dans la maison.
Au retour de ma visite à cette chartreuse, je vis Porporati, qui voulut
encore que j'allasse loger chez lui. Il me proposa d'habiter la ferme
qu'il possédait à deux lieues de Turin, où il avait quelques chambres
très simples, mais commodes. J'acceptai cette offre avec joie, détestant
habiter la ville, et j'allai aussitôt m'établir avec ma fille et sa
gouvernante dans ce réduit, qui me charma. La ferme était située en
pleine campagne, entourée de prairies et de petites rivières bordées
d'arbres divers assez élevés, qui formaient de charmans bocages. Du
matin au soir j'allais me promener avec délice dans des lieux
enchanteurs et solitaires; mon enfant jouissait comme moi de cet air
pur, de cette vie douce et tranquille que nous menions; pour comble de
bonheur, je n'entendais d'autre bruit que celui d'un torrent qui était à
une demi-lieue de là, et que j'allai voir. C'était une énorme chute
d'eau qui tombait de roche en roche, et qu'entourait un bois de haute
futaie. Nous allions le dimanche à la messe par un chemin charmant; la
petite église avait un porche très joli, et là nous étions comme en
plein air: entouré de cette belle nature, il semble que l'on prie mieux.
Le soir, mon spectacle favori était celui du soleil couchant, environné
de ses beaux nuages dorés et couleur de feu, espèce de nuages que l'on
ne voit qu'en Italie. Ce moment était celui de mes méditations, de mes
châteaux en Espagne; je m'abandonnais alors à la douce pensée de revoir
bientôt la France, me berçant de l'espoir que la révolution devait enfin
se terminer. Hélas! ce fut dans cette situation si paisible, dans cet
état d'esprit si heureux, que le coup le plus cruel vint me frapper. La
charrette qui apportait les lettres étant arrivée un soir, le voiturier
m'en remit une de mon ami M. de Rivière[15], qui m'apprenait les affreux
événemens du 10 août, et me donnait des détails épouvantables. J'en fus
bouleversée; ce beau ciel, cette belle campagne, se couvrirent à mes
yeux d'un voile funèbre. Je me reprochai l'extrême quiétude, les douces
jouissances que je venais de goûter; dans l'angoisse que j'éprouvais
d'ailleurs, la solitude me devenait insupportable, et je pris le parti
de retourner aussitôt à Turin.
En entrant dans la ville, que vois-je, mon Dieu? les rues, les places
encombrées d'hommes, de femmes de tout âge, qui se sauvaient des villes
de France, et venaient à Turin chercher un asile. Ils arrivaient par
milliers, et ce spectacle était déchirant. La plupart d'entre eux
n'emportaient ni paquets, ni argent, ni même de pain; car le temps leur
avait manqué pour songer à autre chose qu'à sauver leur vie. On m'a cité
depuis la duchesse de Villeroi, alors très âgée, que sa femme de
chambre, qui possédait une petite somme, venait de nourrir dans la route
à raison de dix sous par jour. Les enfans criaient la faim à faire
pitié; plusieurs femmes grosses, qui n'étaient jamais montées en
charrette, n'avaient pu supporter les cahots et accouchaient avant
terme. Enfin on ne saurait rien voir de plus déplorable. Le roi de
Sardaigne envoya des ordres pour qu'on logeât ces infortunés et qu'on
leur donnât à manger; mais il n'y avait point de place pour tous. Madame
fit aussi porter de nombreux secours; nous parcourûmes la ville,
accompagnés de son écuyer, cherchant des logemens et des vivres pour ces
malheureux, sans pouvoir en trouver autant qu'il en fallait. Je
n'oublierai jamais l'impression que me fit un ancien militaire décoré de
la croix de Saint-Louis, et qui pouvait avoir soixante-six ans. Il était
encore bel homme, de l'aspect le plus noble. Appuyé contre une borne
dans un coin de rue isolée, il ne demandait rien à personne: il serait
plutôt mort de faim, je crois, que de s'y décider, mais le malheur
profond empreint sur sa figure appelait l'intérêt dès la première vue.
Nous allâmes droit à lui, nous lui donnâmes le peu d'argent qui nous
restait, et l'infortuné nous remercia par des sanglots. Le lendemain il
fut logé dans le palais du roi, ainsi que plusieurs autres émigrés; car
il n'y avait plus de place dans la ville.
On peut juger combien le cruel spectacle que je venais de voir
redoublait mes inquiétudes sur ce qui pouvait se passer à Paris. Il
m'était impossible de me calmer; je ne vivais pas; d'autant plus que je
ne voyais point arriver M. de Rivière, qui m'avait écrit de l'attendre à
Turin. Enfin l'instant qu'il avait fixé pour me rejoindre était dépassé
de quinze jours quand il arriva, si horriblement changé que j'avais
peine à le reconnaître. Ce qu'il venait de voir se passer sous ses yeux,
en effet, était bien capable d'affecter à la fois l'esprit et le corps
d'un homme; il me raconta qu'au moment où il traversait le pont de
Beauvoisin, on y massacrait tous les prêtres, avec une fureur dont il ne
saurait me donner une idée. Il avait été obligé de rester à Chambéry
pour se faire soigner d'une fièvre ardente, causée par les atrocités
dont il avait été témoin.
Je n'osai qu'en tremblant demander des nouvelles de ma mère, de mon
frère, de M. Lebrun et de tous mes amis. Cependant M. de Rivière me
rassura un peu, en me disant que ma mère ne quittait plus Neuilly, que
M. Lebrun restait assez tranquille à Paris, et que mon frère et sa femme
étaient cachés. Quant à mes amis et à mes connaissances, le danger ne
les avait point encore atteints; mais beaucoup d'entre eux étaient
inquiétés.
On imagine bien que je renonçai au projet d'aller à Paris. Je me décidai
à rester à Turin, c'est-à-dire fort près de cette ville, pour être plus
à portée des nouvelles. En conséquence, je louai une petite maison (ce
qu'on appelle une vigne) sur le coteau de Montcarlier, qui domine le Pô.
M. de Rivière vint habiter avec moi cette solitude, où nous ne pouvions
rencontrer que de bons paysans, si pieux et si calmes, que ces braves
gens réjouissaient le coeur et consolaient l'esprit. Nous avions un clos,
entouré de berceaux de vignes et de figuiers. Nous montions souvent la
forêt qui était au-dessus de mon habitation; plusieurs sentiers nous
menaient à de petites chapelles, situées de distance en distance sur la
hauteur du coteau, dans lesquelles nous allions les dimanches entendre
la messe. J'avoue que les églises champêtres m'ont toujours vue prier
avec plus de ferveur que les autres. Je me souviens que mon amie, madame
de Verdun, me grondait souvent de ne point me montrer assez assidue au
service divin. Certes, si je n'allais pas en France régulièrement à la
messe, ce n'est point par irréligion; mais dans les églises de Paris, où
il y a foule, je ne suis pas assez à Dieu. J'y vois des couleurs, des
draperies, une multitude d'expressions diverses de physionomies, des
effets de soleil; enfin, comme la peinture m'y poursuit, je ne puis
prier aussi bien que je le fais dans une église de village.
Le séjour que M. de Rivière fit dans cette solitude remit peu à peu sa
santé. Quant à moi, je repris ma palette. Je peignis une baigneuse,
d'après ma fille, et je vendis tout de suite ce tableau au prince
Ysoupoff, qui vint me trouver dans ma Thébaïde.
Quand je fus résolue à retourner à Milan, ne sachant comment reconnaître
les bons soins que Porporati avait pris de moi, j'imaginai de lui faire
le portrait de sa fille, qu'il adorait avec raison. Il en fut si
enchanté qu'il grava ce portrait aussitôt et m'en donna plusieurs
charmantes épreuves.
À moitié chemin, sur la route de Milan, je fus arrêtée deux jours comme
Française. J'écrivis tout de suite pour demander un permis de séjour,
que le comte de Wilsheck, ambassadeur d'Autriche à Milan, me fit
obtenir. J'allai l'en remercier dès que je fus installée, et je fus
reçue par lui avec autant de bonté que de distinction. Il m'engagea
beaucoup à me rendre à Vienne, m'assurant que ma présence y causerait
une grande satisfaction. Comme les nouvelles que nous recevions de
France m'obligeaient d'ajourner indéfiniment mon retour à Paris, je ne
tardai pas à me décider, ainsi qu'on le verra, à suivre ce conseil.
Je fus reçue à Milan de la manière la plus flatteuse; le soir même de
mon arrivée, les jeunes gens des premières familles de la ville vinrent
me donner une sérénade sous mes fenêtres. Je me contentais d'écouter
avec grand plaisir, ne soupçonnant pas le moins du monde que je fusse
l'objet de cette galanterie italienne, quand mon hôtesse monta pour me
le dire, et m'assurer de l'extrême désir que l'on avait de me garder
dans la ville au moins pendant quelque temps. Afin de témoigner ma
reconnaissance d'un pareil accueil, je crus devoir m'établir pour
plusieurs jours à Milan, où d'ailleurs je désirais voir les tableaux des
grands maîtres, et beaucoup d'autres choses curieuses.
Je visitai d'abord le réfectoire de l'église des _Grazie_, où se trouve
la fameuse Cène, peinte sur mur par Léonard de Vinci. C'est un des
chefs-d'oeuvre de l'école italienne; mais en admirant ce Christ, si
noblement représenté, tous ces personnages, peints avec tant de vérité
et de caractère, je gémissais de voir un aussi superbe tableau altéré à
ce point; il a d'abord été couvert de plâtre, puis repeint dans
plusieurs parties. Toutefois on pouvait juger de ce qu'était cette belle
composition avant ces désastres, puisque, vue d'un peu loin, elle
produisait encore un effet admirable[16].
Je m'empressai, comme on peut le croire, d'aller voir les cartons de
l'école d'Athènes, tracés par Raphaël, et je les contemplai long-temps
avec délices. Puis je trouvai aussi à la bibliothèque Ambroisine une
collection de dessins très précieux; car plusieurs sont de Raphaël, de
Léonard de Vinci et d'autres grands maîtres. Ces dessins ne sont point
terminés, mais tout y est indiqué avec autant d'esprit que de sentiment;
plus finis, ils auraient perdu de leur piquante originalité. On voit
dans cette bibliothèque Ambroisine une grande quantité de médailles
antiques, les plus intéressans manuscrits et des trésors en pierres
rares et en marbres précieux.
Je fis différentes excursions aux environs de Milan, une entre autres à
la montagne de la _Madone del Monte_, où l'on voit à gauche, sur la
hauteur, un temple; puis de distance en distance de petites chapelles
dans lesquelles se trouvent tous les sujets de la passion. Les figures,
grandes comme nature, sont sculptées. Elles ne sont pas d'un travail
très fin; mais elles ont une grande vérité d'expression; une Vierge
surtout, sculptée, plus grande que nature, qui est représentée seule et
montant au ciel, a beaucoup de majesté et une très belle pose.
Je suis montée jusqu'au sommet de cette montagne, d'où l'on découvre une
vue magnifique et si étendue, que les monts voisins paraissent des
vallons. Dans le lointain, à différentes distances, on aperçoit trois
lacs. Celui de Côme, le plus éloigné de tous, est entouré de montagnes
vaporeuses. Les deux autres, reflétant le ciel, étaient d'un bleu
d'azur. Les tons variés des vallons d'un vert tendre, et des montagnes
d'un vert foncé, font un repoussoir admirable pour le lointain. Sur le
haut de ce Calvaire se trouve une église, environnée de sites
enchanteurs, et d'une étendue immense; en descendant, je m'arrêtais
souvent pour contempler cette belle végétation, ces beaux arbres et ce
chemin pittoresque. En général, la nature de cette contrée est une des
plus riches de l'Italie, et les environs de Milan sont si ravissans, que
je ne cessais d'en faire des croquis.
Quelques jours après j'allai au lac Majeur, dont la large étendue est
environnée de montagnes boisées, et au milieu duquel se trouvent deux
îles, l'_isola Bella_ et l'_isola Madre_. J'ai habité la première, en
ayant reçu la permission du prince Boromée, à qui elle appartient.
L'isola Bella n'a rien de pittoresque; elle est en partie entourée de
murailles garnies d'espaliers de pêches. L'autre île est, dit-on, plus
jolie; mais comme je m'embarquais dans l'intention de m'y rendre, le lac
était si furieux que je fus obligée de renoncera mon projet, et de
profiter d'un moment de calme pour regagner la terre, d'autant que l'on
m'assurait qu'il n'était pas rare de se trouver en danger sur ce lac.
De retour à Milan, j'allai voir la cathédrale qui est fort belle, et
différentes curiosités que renferment les palais, qui sont bien loin
d'être aussi riches en tableaux que les palais de Parme, et surtout ceux
de Bologne.
Les promenades, aux environs de la ville, se font en voiture; les femmes
y sont extrêmement parées, ce qui me rappelait notre Longchamp et notre
ancien boulevard du Temple. En tout Milan me faisait bien souvent penser
à Paris, tant par son luxe que par sa population. La salle de spectacle
(la Scala), où j'ai entendu d'excellente musique, est immense. Je ne
crois pas qu'il en existe de plus grande; sous ce rapport, celle de
Naples peut seule lui être comparée.
Je suis allée à plusieurs beaux concerts; car Milan possède toujours
quelque fameux chanteur et quelques grandes cantatrices. Au dernier, je
me trouvais placée à côté d'une Polonaise très belle et très aimable,
nommée la comtesse Bistri. Comme nous nous étions mises à causer
ensemble, je lui parlai de mon prochain départ pour Vienne. Elle me dit
qu'elle et son mari allaient aussi se rendre dans cette ville, mais plus
tard. Cependant tous deux me témoignèrent un grand désir de faire route
avec moi, en sorte qu'ils eurent la bonté d'avancer l'époque de leur
voyage, et comme j'allais en voiturin, ils poussèrent l'obligeance
jusqu'à ne pas prendre la poste, afin de ne jamais me quitter sur le
chemin.
Il m'aurait été impossible de trouver des compagnons de voyage plus
aimables. Ils me comblaient de soins, et l'on peut dire que le mari et
la femme étaient d'une bonté rare, au point qu'ils emmenèrent avec eux
un pauvre vieux prêtre émigré, et un autre jeune prêtre, qu'ils avaient
trouvés en route, et qui venaient d'échapper au massacre de Pont de
Beauvoisin. Quoique madame Bistri n'eût pour voiture qu'une diligence à
deux places, ils mirent le vieillard entre eux deux, et le jeune homme
derrière la voiture. Ils soignèrent ces deux infortunés, dont ils
étaient les anges tutélaires, comme des amis, comme des parens les plus
proches. Je fus tellement édifiée de leur conduite envers ces deux
malheureux, que je ne puis exprimer à quel point elle m'attacha à cet
excellent ménage, que j'ai vu constamment à Vienne.