Je m'arrêtai à Vicence, qui date sa fondation de 380 ans avant J.-C. Ses

beaux palais, parmi lesquels on remarque celui des comtes Chieracati,

ont pour la plupart été bâtis par le Palladio, et sont d'une élégance

remarquable. La rotonde du marquis de Capra mérite aussi d'être citée.

Elle est située sur une éminence, et Palladio en a fait un temple, aux

quatre côtés duquel se trouvent quatre péristyles, ayant chacun six

colonnes qui soutiennent un fronton. Au milieu est une salle ronde,

entourée d'une galerie qui joint ces péristyles, dont les quatre points

de vue sont admirablement diversifiés.

À la Madone del Monte, on plane sur de belles campagnes, enrichies des

plus beaux arbres. Dans l'intérieur de cette église, on voit un

magnifique tableau de Paul Véronèse; il est d'une si belle couleur, et

peint avec une telle vérité, que les figures se détachent du fond. À

Sainte-Corone, le Baptême de Jésus, par Jean Bellin, est parfait pour le

dessin.

Le théâtre de Vicence est du style antique. C'est le chef-d'oeuvre du

Palladio, qui l'a construit d'après les proportions et sur les dessins

de Vitruve.

La traversée de la Brenta offre l'aspect le plus agréable. D'un côté,

ses bords sont ornés d'une multitude de palais du style de Palladio, qui

font l'effet de temples, et dont les formes grandioses se répètent dans

les eaux.

Je suis allée dîner dans l'un de ces palais, chez le marquis ***;

l'escalier même était d'un style qui me charma. Le propriétaire de cette

belle habitation me fit une galanterie à laquelle j'étais loin de

m'attendre; il me reçut dans une galerie où se trouvait posé, sur une

table, une très grande quantité de gravures; une seule était placée sens

dessus dessous sur toutes les autres; la curiosité me porta bien vite à

la retourner, et je vis mon portrait que l'on venait de graver d'après

celui que j'avais donné à Florence.

On voit encore à Vicence la maison du Palladio, qui est un modèle

d'élégance et de simplicité.

Padoue est aussi situé sur les bords de la Brenta. Cette ville est bien

ancienne, s'il faut en croire les habitans qui prétendent qu'elle a été

bâtie par Antenor le Troyen. Le palais de justice ou l'hôtel-de-ville,

est une des plus belles fabriques de l'Europe. Le salon a cent pas de

long sur quarante de large; il est couvert de plomb, sans autre soutien

que la muraille; on y voit les douze signes du zodiaque, et dans une

niche, une Vierge qui a beaucoup de simplicité et de naturel.

On trouve aux Augustins des fresques de Montigni, dont les figures et

tous les accessoires sont de la plus grande finesse. L'église

Saint-Antoine, qui est de style gothique, renferme un nombre infini de

tombeaux, de bas-reliefs, et tant de marbre travaillé qu'elle en est

fatigante; mais les fresques de Gioto, qu'on y voit, sont très bien

composées; l'attitude simple et l'expression des figures se rapprochent

du style des anciens. La couleur est souvent celle du Titien, sans

pourtant en avoir la perfection. En sortant du cloître, on remarque

plusieurs tombeaux très anciens, dont les figures sont pleines de

simplicité, et la statue équestre d'Érasme de Narni, général vénitien.

Dans l'église de Saint-Jean-Baptiste, on admire les Évangélistes dans le

désert, un des plus beaux tableaux du Guide; à la cathédrale, dans la

sacristie, une Vierge du Titien, bien conservée; à Saint-Jean, plusieurs

fresques du Titien, représentant divers miracles. Les têtes, pleines

d'expression, sont d'une belle couleur, et la touche, le ton du paysage

et du ciel, sont admirables. Une autre fresque gothique est aussi très

remarquable par la vérité des têtes et l'attitude des personnages.

Je passai toute une semaine à Vérone; c'est une grande ville, dont les

rues sont spacieuses et bien alignées, et les maisons fort belles.

J'allai voir d'abord les restes de l'amphithéâtre, qui a été bâti sous

le règne d'Adrien, et que les Gaulois ont détruit; puis le dôme de

l'église, qui est fort belle, et dans laquelle se trouve un tombeau

antique, dont les ornemens sont du plus fin travail. Comme, en Italie,

les églises sont ouvertes toute la journée, je fis ma tournée. J'entrai

dans celle de Saint-Georges, où le maître-autel est décoré d'un beau

tableau de Paul Veronèse, et d'un autre tableau de ce peintre, à droite

en entrant. J'y vis aussi une Vierge et deux évêques de Chieralino,

ainsi qu'un groupe d'anges; mais ce que je remarquai surtout du même

maître, est un tableau de trois figures qui représente un concert; outre

qu'il est peint avec le plus grand soin, les figures sont pleines de

grâce et de naïveté.

L'église de Sainte-Amastrasie est tout-à-fait de style gothique, avec

des colonnes d'une belle proportion, qui produisent un grand effet;

toutefois, je lui préfère celle de Saint-Zemon. Celle-ci est très vaste,

et le jour, qui l'éclaire seulement par en haut, lui donne un aspect

mystérieux et mélancolique. Je me trouvais seule dans ce temple

silencieux, et je me plaisais à me livrer aux idées religieuses et

douces qui s'emparaient de mon ame.

Tous les soirs, pendant mon séjour à Vérone, j'allais à la

_Conversazione_ (on sait que c'est ainsi qu'on appelle les assemblées en

Italie): là, nous étions réunis en assez grand nombre dans une galerie,

les femmes assises de chaque côté, et les hommes se promenant au milieu.

La vivacité, la gesticulation italienne, rendent ces réunions assez

piquantes à observer; en outre, j'y rencontrais la comtesse Marioni, sa

soeur, et la marquise de Strozi, qui toutes trois étaient fort

spirituelles.

Pendant les huit jours que j'ai passés à Vérone, j'ai délogé deux fois.

Je m'étais d'abord installée dans un petit appartement, après avoir

demandé si l'on n'y entendait point de bruit. «Aucun,» avait répondu

l'hôtesse. Voilà que le lendemain matin, à six heures, j'entends sur ma

tête un bacchanal épouvantable: on sautait, on jouait du violon; je

demande ce que ce peut être?--Madame, me dit mon hôtesse, ce n'est rien

de fâcheux. Le maître de danse de la ville loge ici dessus, et tous les

jours les jeunes gens viennent prendre leur leçon pendant deux heures,

voilà tout. Je trouvai que c'était assez pour me décider à chercher

ailleurs.

CHAPITRE X.

Turin.--La reine de Sardaigne.--Madame, femme de Louis XVIII.--Je

m'établis dans la ferme de Porporati.--Affreuses nouvelles de la

France.--Les émigrés.--M. de Rivière vient me rejoindre.--Je vais à

Milan.--La Cène de Léonard de Vinci.--La Madone del Monte.--Le lac

Majeur.--Je pars pour Vienne.--M. et madame Bistri.

Mon désir étant de rentrer en France, je gagnai Turin dans cette

intention. Mesdames de France, tantes de Louis XVI, quand je les avais

peintes à Rome, sachant que je devais repasser par Turin, avaient eu la

bonté de me donner des lettres pour madame Clothilde, leur nièce, reine

de Sardaigne. Elles lui mandaient qu'elles désiraient beaucoup avoir son

portrait fait par moi; en conséquence, dès que je fus établie je me

présentai chez Sa Majesté. Elle me reçut fort bien, mais quand elle eut

pris lecture des lettres de madame Adélaïde et de madame Victoire, elle

me dit qu'elle était bien fâchée de refuser ses tantes; mais, qu'ayant

renoncé entièrement au monde, elle ne se ferait pas peindre. Ce que je

voyais d'elle, en effet, me semblait parfaitement d'accord avec ses

paroles et sa résolution; cette princesse s'était fait couper les

cheveux; elle avait sur sa tête un petit bonnet qui, de même que toute

sa toilette, était le plus simple du monde. Sa maigreur me frappa

d'autant plus que je l'avais vue très jeune, avant son mariage, et

qu'alors son embonpoint était si prodigieux, qu'on l'appelait en France

_le gros Madame_. Soit qu'une dévotion trop austère, soit que la douleur

que lui faisaient éprouver les malheurs de sa famille, eût causé ce

changement, le fait est qu'elle n'était plus reconnaissable. Le roi vint

la rejoindre dans le salon où elle me recevait; ce prince était de même

si pâle, si maigre, que tous deux faisaient peine à voir.

J'allai aussitôt chez Madame, femme de Louis XVIII. Non seulement elle

me reçut à merveille, mais elle arrangea pour moi des courses

pittoresques dans les environs de Turin, qu'elle me fit faire avec sa

dame de compagnie, madame de Gourbillon et le fils de cette dame. Ces

environs sont très beaux; mais notre début en fait d'excursion ne fut

pas très heureux. Nous nous mîmes en route par une chaleur extrême pour

aller voir une chartreuse, qui est située sur de hautes montagnes. Comme

à moitié chemin cette montagne est très rapide, nous fûmes obligés de la

gravir à pied, et je me souviens que nous passâmes devant une fontaine,

de l'eau la plus limpide, dont les gouttes brillaient comme des diamans,

que les paysans nous dirent avoir une grande vertu pour plusieurs

maladies.

Après avoir grimpé si long-temps que nous en étions exténués, nous

arrivâmes enfin à la chartreuse, mourant de chaud et de faim. Le couvert

était déjà mis pour les religieux et pour les voyageurs, ce qui nous fit

une grande joie; car on peut juger que nous attendions le dîner avec

impatience. Comme il tardait à venir, nous pensions que l'on faisait de

l'extraordinaire pour nous, attendu que madame nous recommandait aux

religieux dans les lettres qu'elle nous avait données pour eux. Enfin on

servit d'abord un plat de grenouilles au blanc, que je pris pour une

fricassée de poulet; mais dès que j'en eus goûté, il me fût impossible

d'en manger, quelque faim que j'eusse. Puis on apporta trois autres

plats, frits et grillés, sur lesquels je comptais beaucoup; hélas! ce

n'était encore que des grenouilles, si bien que nous ne mangeâmes que du

pain sec, et ne bûmes que de l'eau, ces religieux ne buvant et ne

donnant jamais de vin. Mon plus grand désir alors aurait été d'obtenir

une omelette; mais il n'y avait point d'oeufs dans la maison.

Au retour de ma visite à cette chartreuse, je vis Porporati, qui voulut

encore que j'allasse loger chez lui. Il me proposa d'habiter la ferme

qu'il possédait à deux lieues de Turin, où il avait quelques chambres

très simples, mais commodes. J'acceptai cette offre avec joie, détestant

habiter la ville, et j'allai aussitôt m'établir avec ma fille et sa

gouvernante dans ce réduit, qui me charma. La ferme était située en

pleine campagne, entourée de prairies et de petites rivières bordées

d'arbres divers assez élevés, qui formaient de charmans bocages. Du

matin au soir j'allais me promener avec délice dans des lieux

enchanteurs et solitaires; mon enfant jouissait comme moi de cet air

pur, de cette vie douce et tranquille que nous menions; pour comble de

bonheur, je n'entendais d'autre bruit que celui d'un torrent qui était à

une demi-lieue de là, et que j'allai voir. C'était une énorme chute

d'eau qui tombait de roche en roche, et qu'entourait un bois de haute

futaie. Nous allions le dimanche à la messe par un chemin charmant; la

petite église avait un porche très joli, et là nous étions comme en

plein air: entouré de cette belle nature, il semble que l'on prie mieux.

Le soir, mon spectacle favori était celui du soleil couchant, environné

de ses beaux nuages dorés et couleur de feu, espèce de nuages que l'on

ne voit qu'en Italie. Ce moment était celui de mes méditations, de mes

châteaux en Espagne; je m'abandonnais alors à la douce pensée de revoir

bientôt la France, me berçant de l'espoir que la révolution devait enfin

se terminer. Hélas! ce fut dans cette situation si paisible, dans cet

état d'esprit si heureux, que le coup le plus cruel vint me frapper. La

charrette qui apportait les lettres étant arrivée un soir, le voiturier

m'en remit une de mon ami M. de Rivière[15], qui m'apprenait les affreux

événemens du 10 août, et me donnait des détails épouvantables. J'en fus

bouleversée; ce beau ciel, cette belle campagne, se couvrirent à mes

yeux d'un voile funèbre. Je me reprochai l'extrême quiétude, les douces

jouissances que je venais de goûter; dans l'angoisse que j'éprouvais

d'ailleurs, la solitude me devenait insupportable, et je pris le parti

de retourner aussitôt à Turin.

En entrant dans la ville, que vois-je, mon Dieu? les rues, les places

encombrées d'hommes, de femmes de tout âge, qui se sauvaient des villes

de France, et venaient à Turin chercher un asile. Ils arrivaient par

milliers, et ce spectacle était déchirant. La plupart d'entre eux

n'emportaient ni paquets, ni argent, ni même de pain; car le temps leur

avait manqué pour songer à autre chose qu'à sauver leur vie. On m'a cité

depuis la duchesse de Villeroi, alors très âgée, que sa femme de

chambre, qui possédait une petite somme, venait de nourrir dans la route

à raison de dix sous par jour. Les enfans criaient la faim à faire

pitié; plusieurs femmes grosses, qui n'étaient jamais montées en

charrette, n'avaient pu supporter les cahots et accouchaient avant

terme. Enfin on ne saurait rien voir de plus déplorable. Le roi de

Sardaigne envoya des ordres pour qu'on logeât ces infortunés et qu'on

leur donnât à manger; mais il n'y avait point de place pour tous. Madame

fit aussi porter de nombreux secours; nous parcourûmes la ville,

accompagnés de son écuyer, cherchant des logemens et des vivres pour ces

malheureux, sans pouvoir en trouver autant qu'il en fallait. Je

n'oublierai jamais l'impression que me fit un ancien militaire décoré de

la croix de Saint-Louis, et qui pouvait avoir soixante-six ans. Il était

encore bel homme, de l'aspect le plus noble. Appuyé contre une borne

dans un coin de rue isolée, il ne demandait rien à personne: il serait

plutôt mort de faim, je crois, que de s'y décider, mais le malheur

profond empreint sur sa figure appelait l'intérêt dès la première vue.

Nous allâmes droit à lui, nous lui donnâmes le peu d'argent qui nous

restait, et l'infortuné nous remercia par des sanglots. Le lendemain il

fut logé dans le palais du roi, ainsi que plusieurs autres émigrés; car

il n'y avait plus de place dans la ville.

On peut juger combien le cruel spectacle que je venais de voir

redoublait mes inquiétudes sur ce qui pouvait se passer à Paris. Il

m'était impossible de me calmer; je ne vivais pas; d'autant plus que je

ne voyais point arriver M. de Rivière, qui m'avait écrit de l'attendre à

Turin. Enfin l'instant qu'il avait fixé pour me rejoindre était dépassé

de quinze jours quand il arriva, si horriblement changé que j'avais

peine à le reconnaître. Ce qu'il venait de voir se passer sous ses yeux,

en effet, était bien capable d'affecter à la fois l'esprit et le corps

d'un homme; il me raconta qu'au moment où il traversait le pont de

Beauvoisin, on y massacrait tous les prêtres, avec une fureur dont il ne

saurait me donner une idée. Il avait été obligé de rester à Chambéry

pour se faire soigner d'une fièvre ardente, causée par les atrocités

dont il avait été témoin.

Je n'osai qu'en tremblant demander des nouvelles de ma mère, de mon

frère, de M. Lebrun et de tous mes amis. Cependant M. de Rivière me

rassura un peu, en me disant que ma mère ne quittait plus Neuilly, que

M. Lebrun restait assez tranquille à Paris, et que mon frère et sa femme

étaient cachés. Quant à mes amis et à mes connaissances, le danger ne

les avait point encore atteints; mais beaucoup d'entre eux étaient

inquiétés.

On imagine bien que je renonçai au projet d'aller à Paris. Je me décidai

à rester à Turin, c'est-à-dire fort près de cette ville, pour être plus

à portée des nouvelles. En conséquence, je louai une petite maison (ce

qu'on appelle une vigne) sur le coteau de Montcarlier, qui domine le Pô.

M. de Rivière vint habiter avec moi cette solitude, où nous ne pouvions

rencontrer que de bons paysans, si pieux et si calmes, que ces braves

gens réjouissaient le coeur et consolaient l'esprit. Nous avions un clos,

entouré de berceaux de vignes et de figuiers. Nous montions souvent la

forêt qui était au-dessus de mon habitation; plusieurs sentiers nous

menaient à de petites chapelles, situées de distance en distance sur la

hauteur du coteau, dans lesquelles nous allions les dimanches entendre

la messe. J'avoue que les églises champêtres m'ont toujours vue prier

avec plus de ferveur que les autres. Je me souviens que mon amie, madame

de Verdun, me grondait souvent de ne point me montrer assez assidue au

service divin. Certes, si je n'allais pas en France régulièrement à la

messe, ce n'est point par irréligion; mais dans les églises de Paris, où

il y a foule, je ne suis pas assez à Dieu. J'y vois des couleurs, des

draperies, une multitude d'expressions diverses de physionomies, des

effets de soleil; enfin, comme la peinture m'y poursuit, je ne puis

prier aussi bien que je le fais dans une église de village.

Le séjour que M. de Rivière fit dans cette solitude remit peu à peu sa

santé. Quant à moi, je repris ma palette. Je peignis une baigneuse,

d'après ma fille, et je vendis tout de suite ce tableau au prince

Ysoupoff, qui vint me trouver dans ma Thébaïde.

Quand je fus résolue à retourner à Milan, ne sachant comment reconnaître

les bons soins que Porporati avait pris de moi, j'imaginai de lui faire

le portrait de sa fille, qu'il adorait avec raison. Il en fut si

enchanté qu'il grava ce portrait aussitôt et m'en donna plusieurs

charmantes épreuves.

À moitié chemin, sur la route de Milan, je fus arrêtée deux jours comme

Française. J'écrivis tout de suite pour demander un permis de séjour,

que le comte de Wilsheck, ambassadeur d'Autriche à Milan, me fit

obtenir. J'allai l'en remercier dès que je fus installée, et je fus

reçue par lui avec autant de bonté que de distinction. Il m'engagea

beaucoup à me rendre à Vienne, m'assurant que ma présence y causerait

une grande satisfaction. Comme les nouvelles que nous recevions de

France m'obligeaient d'ajourner indéfiniment mon retour à Paris, je ne

tardai pas à me décider, ainsi qu'on le verra, à suivre ce conseil.

Je fus reçue à Milan de la manière la plus flatteuse; le soir même de

mon arrivée, les jeunes gens des premières familles de la ville vinrent

me donner une sérénade sous mes fenêtres. Je me contentais d'écouter

avec grand plaisir, ne soupçonnant pas le moins du monde que je fusse

l'objet de cette galanterie italienne, quand mon hôtesse monta pour me

le dire, et m'assurer de l'extrême désir que l'on avait de me garder

dans la ville au moins pendant quelque temps. Afin de témoigner ma

reconnaissance d'un pareil accueil, je crus devoir m'établir pour

plusieurs jours à Milan, où d'ailleurs je désirais voir les tableaux des

grands maîtres, et beaucoup d'autres choses curieuses.

Je visitai d'abord le réfectoire de l'église des _Grazie_, où se trouve

la fameuse Cène, peinte sur mur par Léonard de Vinci. C'est un des

chefs-d'oeuvre de l'école italienne; mais en admirant ce Christ, si

noblement représenté, tous ces personnages, peints avec tant de vérité

et de caractère, je gémissais de voir un aussi superbe tableau altéré à

ce point; il a d'abord été couvert de plâtre, puis repeint dans

plusieurs parties. Toutefois on pouvait juger de ce qu'était cette belle

composition avant ces désastres, puisque, vue d'un peu loin, elle

produisait encore un effet admirable[16].

Je m'empressai, comme on peut le croire, d'aller voir les cartons de

l'école d'Athènes, tracés par Raphaël, et je les contemplai long-temps

avec délices. Puis je trouvai aussi à la bibliothèque Ambroisine une

collection de dessins très précieux; car plusieurs sont de Raphaël, de

Léonard de Vinci et d'autres grands maîtres. Ces dessins ne sont point

terminés, mais tout y est indiqué avec autant d'esprit que de sentiment;

plus finis, ils auraient perdu de leur piquante originalité. On voit

dans cette bibliothèque Ambroisine une grande quantité de médailles

antiques, les plus intéressans manuscrits et des trésors en pierres

rares et en marbres précieux.

Je fis différentes excursions aux environs de Milan, une entre autres à

la montagne de la _Madone del Monte_, où l'on voit à gauche, sur la

hauteur, un temple; puis de distance en distance de petites chapelles

dans lesquelles se trouvent tous les sujets de la passion. Les figures,

grandes comme nature, sont sculptées. Elles ne sont pas d'un travail

très fin; mais elles ont une grande vérité d'expression; une Vierge

surtout, sculptée, plus grande que nature, qui est représentée seule et

montant au ciel, a beaucoup de majesté et une très belle pose.

Je suis montée jusqu'au sommet de cette montagne, d'où l'on découvre une

vue magnifique et si étendue, que les monts voisins paraissent des

vallons. Dans le lointain, à différentes distances, on aperçoit trois

lacs. Celui de Côme, le plus éloigné de tous, est entouré de montagnes

vaporeuses. Les deux autres, reflétant le ciel, étaient d'un bleu

d'azur. Les tons variés des vallons d'un vert tendre, et des montagnes

d'un vert foncé, font un repoussoir admirable pour le lointain. Sur le

haut de ce Calvaire se trouve une église, environnée de sites

enchanteurs, et d'une étendue immense; en descendant, je m'arrêtais

souvent pour contempler cette belle végétation, ces beaux arbres et ce

chemin pittoresque. En général, la nature de cette contrée est une des

plus riches de l'Italie, et les environs de Milan sont si ravissans, que

je ne cessais d'en faire des croquis.

Quelques jours après j'allai au lac Majeur, dont la large étendue est

environnée de montagnes boisées, et au milieu duquel se trouvent deux

îles, l'_isola Bella_ et l'_isola Madre_. J'ai habité la première, en

ayant reçu la permission du prince Boromée, à qui elle appartient.

L'isola Bella n'a rien de pittoresque; elle est en partie entourée de

murailles garnies d'espaliers de pêches. L'autre île est, dit-on, plus

jolie; mais comme je m'embarquais dans l'intention de m'y rendre, le lac

était si furieux que je fus obligée de renoncera mon projet, et de

profiter d'un moment de calme pour regagner la terre, d'autant que l'on

m'assurait qu'il n'était pas rare de se trouver en danger sur ce lac.

De retour à Milan, j'allai voir la cathédrale qui est fort belle, et

différentes curiosités que renferment les palais, qui sont bien loin

d'être aussi riches en tableaux que les palais de Parme, et surtout ceux

de Bologne.

Les promenades, aux environs de la ville, se font en voiture; les femmes

y sont extrêmement parées, ce qui me rappelait notre Longchamp et notre

ancien boulevard du Temple. En tout Milan me faisait bien souvent penser

à Paris, tant par son luxe que par sa population. La salle de spectacle

(la Scala), où j'ai entendu d'excellente musique, est immense. Je ne

crois pas qu'il en existe de plus grande; sous ce rapport, celle de

Naples peut seule lui être comparée.

Je suis allée à plusieurs beaux concerts; car Milan possède toujours

quelque fameux chanteur et quelques grandes cantatrices. Au dernier, je

me trouvais placée à côté d'une Polonaise très belle et très aimable,

nommée la comtesse Bistri. Comme nous nous étions mises à causer

ensemble, je lui parlai de mon prochain départ pour Vienne. Elle me dit

qu'elle et son mari allaient aussi se rendre dans cette ville, mais plus

tard. Cependant tous deux me témoignèrent un grand désir de faire route

avec moi, en sorte qu'ils eurent la bonté d'avancer l'époque de leur

voyage, et comme j'allais en voiturin, ils poussèrent l'obligeance

jusqu'à ne pas prendre la poste, afin de ne jamais me quitter sur le

chemin.

Il m'aurait été impossible de trouver des compagnons de voyage plus

aimables. Ils me comblaient de soins, et l'on peut dire que le mari et

la femme étaient d'une bonté rare, au point qu'ils emmenèrent avec eux

un pauvre vieux prêtre émigré, et un autre jeune prêtre, qu'ils avaient

trouvés en route, et qui venaient d'échapper au massacre de Pont de

Beauvoisin. Quoique madame Bistri n'eût pour voiture qu'une diligence à

deux places, ils mirent le vieillard entre eux deux, et le jeune homme

derrière la voiture. Ils soignèrent ces deux infortunés, dont ils

étaient les anges tutélaires, comme des amis, comme des parens les plus

proches. Je fus tellement édifiée de leur conduite envers ces deux

malheureux, que je ne puis exprimer à quel point elle m'attacha à cet

excellent ménage, que j'ai vu constamment à Vienne.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 7 / 15 段