se trouvant favorable, car le soleil commençait à percer les nuages, je
descendis au bord de la rivière, formée par cet énorme torrent, pour
jouir d'un point de vue dont mon imagination s'était flattée; j'espérais
voir en face la chute d'eau, mais je ne la vis qu'en partie. Il est vrai
que j'en fus dédommagée par le spectacle qu'offre cette grande nappe du
bas, et le chemin qui y conduit. À gauche étaient des rochers ornés et
nuancés par mille arbustes en fleurs; à droite, sur la rivière courante,
de petites îles garnies d'arbres légers, qui forment des bocages
charmans. Toutes ces îles sont séparées par des cascades multipliées,
dont l'eau ruisselait et brillait comme des diamans au soleil, qui avait
alors tout son éclat. Il était midi, et la chaleur était si forte que,
lorsqu'il nous fallut remonter les rochers pour aller retrouver nos
ânes, que nous avions laissés à trois milles de là, j'étais anéantie de
fatigue. Brunette n'en pouvait plus; enfin nous parvînmes à rejoindre
nos montures qui nous rapportèrent à Terni pour dîner.
Les campagnes de Terni sont riches et belles, la ville est bien bâtie;
mais, soit dans les églises, soit ailleurs, je n'ai rien trouvé de bien
remarquable, sinon les restes des fondations d'un grand temple antique.
Je ne restai qu'un jour à Terni. Le lendemain, nous passâmes la Somma,
une des plus hautes montagnes des Apennins. Je me rappelle qu'en la
descendant, nous vîmes dans une tour, près du chemin, plusieurs bergères
qui chantaient en choeur une musique suave et délicieuse; ces bonnes
fortunes ne sont pas rares en Italie.
Le soir j'arrivai à Spolète, et j'allai voir le lendemain l'Adoration
des Rois, grande composition de Raphaël: ce tableau, n'étant pas
terminé, indique parfaitement la méthode du divin maître: Raphaël
peignait d'abord les têtes et les mains; quant à ses draperies, il en
essayait d'abord les tons avant de les terminer.
On voit sur la montagne, à Spolète, le temple de la Concorde, dont les
beaux fragmens antiques sont arrangés avec symétrie les uns sur les
autres. Les colonnes, leurs chapiteaux, sont du plus beau travail grec.
On voit aussi dans cette ville un superbe aqueduc d'une hauteur immense.
Après Spolète, nous allâmes à Trévi, à Cétri, puis nous nous arrêtâmes à
Foligno. Là, je trouvai encore un tableau de Raphaël, un des plus beaux
et des plus originaux qu'il ait faits; il représente la Vierge sur des
nuages, tenant l'enfant Jésus dans ses bras. L'enfant est plein de
naïveté et semble en relief; la Vierge est d'une noblesse du plus grand
style; le saint Jean, le cardinal placé à gauche, sont peints
tout-à-fait dans le genre de Vandick, et les autres figures sont aussi
d'une grande vérité.
Comme j'arrivais à Perruge, qui est une belle et célèbre ville, où il
reste quelques fortifications et quelques tombeaux antiques, on me
décida à aller voir le combat d'un taureau contre des chiens. Ce
spectacle, qui n'a lieu que tous les cinq ou six ans en mémoire d'une
sainte, se donne dans une espèce d'arène, à la manière des anciens; je
puis dire qu'il ne me réjouit pas du tout.
En sortant de Perruge, on trouve des campagnes charmantes, que nous
traversâmes pour aller dîner en face du lac Trasimène; puis, nous
allâmes à _Cise_, où l'on voit sur la montagne une grande forteresse
surmontée d'une tour, et plus haut encore, tout-à-fait sur la cime, une
abbaye; enfin, à _la Combuccia_, Arezzo, Levane et Pietre-Fonte, pour
arriver à Florence.
Ce fut pour moi une grande jouissance, dès que je me retrouvai dans
cette ville, d'aller revoir tant de chefs-d'oeuvre auxquels je n'avais pu
donner qu'un coup d'oeil en passant pour aller à Rome. J'entrepris
aussitôt une copie du portrait de Raphaël, que je fis _avec amour_,
comme disent les Italiens, et qui depuis, n'a jamais quitté mon atelier.
Un souvenir de Florence qui m'a poursuivie bien long-temps, est celui de
la visite que je fis alors au célèbre Fontana. Ce grand anatomiste,
comme on sait, avait imaginé de représenter jusque dans les moindres
détails, l'intérieur du corps humain, dont toutes les parties sont si
ingénieuses et si sublimes. Il me fit voir son cabinet, qui était rempli
de pièces d'anatomie, faites en cire couleur de chair. Ce que j'observai
d'abord avec admiration, ce sont tous les ligamens presque
imperceptibles qui entourent notre oeil, et une foule d'autres détails
particulièrement utiles à notre conservation ou à notre intelligence. Il
est bien impossible de considérer la structure du corps de l'homme, sans
être persuadé de l'existence d'une divinité. Quoi que aient osé dire
quelques misérables philosophes, dans le cabinet de M. Fontana il faut
croire et se prosterner. Jusqu'ici je n'avais rien vu qui m'eût fait
éprouver une sensation pénible; mais, comme je remarquais une femme
couchée de grandeur naturelle, qui faisait véritablement illusion,
Fontana me dit de m'approcher de cette figure, puis, levant une espèce
de couvercle, il offrit à mes regards tous les intestins, tournés comme
sont les nôtres. Cette vue me fit une telle impression, que je me sentis
près de me trouver mal. Pendant plusieurs jours, il me fut impossible de
m'en distraire, au point que je ne pouvais voir une personne sans la
dépouiller mentalement de ses habits et de sa peau, ce qui me mettait
dans un état nerveux déplorable. Quand je revis M. Fontana, je lui
demandai ses conseils pour me délivrer de l'importune susceptibilité de
mes organes.--J'entends trop, lui dis-je, je vois trop et je sens tout
d'une lieue.--Ce que vous regardez comme une faiblesse, me répondit-il,
c'est votre force et c'est votre talent; d'ailleurs, si vous voulez
diminuer les inconvéniens de cette susceptibilité, ne peignez plus. On
croira sans peine que je ne fus pas tentée de suivre son conseil;
peindre et vivre n'a jamais été qu'un pour moi, et j'ai bien souvent
rendu grâce à la Providence de m'avoir donné cette vue excellente, dont
je m'avisais de me plaindre comme une sotte au célèbre anatomiste.
De Florence, je me rendis à Sienne, et je n'ai jamais oublié la
charmante soirée que j'ai passée en arrivant dans cette ville, où je ne
suis restée que très peu de temps. Mon habitude a toujours été, dès que
je descends dans une auberge, et que j'ai commandé mon souper, d'aller
faire une petite course à pied, qui me délasse de la voiture. Le soleil
allait se coucher quand je partis pour me promener dans les environs de
Sienne, et pour reconnaître les lieux. Assez près de mon auberge,
j'aperçois une porte ouverte, qui me laisse voir un enclos et un assez
grand canal; je descends la marche de cette porte, et je m'assieds
dessus pour respirer la fraîcheur, dont j'avais grand besoin. Là,
j'entendis bientôt un concert _nature_, que les nôtres sont bien loin
d'égaler. Divers bruits harmonieux me berçaient délicieusement; à
gauche, c'était celui de la cascade qui alimentait le canal; puis un
léger vent agitait les branches des énormes peupliers plantés sur le
bord de l'eau; et mille oiseaux par leurs chants, faisaient leurs adieux
au jour. Une pluie fine se mit à tomber à petit bruit sur les feuilles;
mais bien loin qu'elle me fît déloger, elle me sembla si bien d'ensemble
avec toute cette douce musique, que, pendant plus de deux heures,
j'oubliai mon souper. La fille de l'auberge, après m'avoir cherchée
long-temps, finit par me trouver là, et vint m'arracher à mes
jouissances. Si les propriétaires de ce bel enclos lisent par hasard
ceci, et qu'ils reconnaissent les lieux, je les remercie aujourd'hui du
plaisir qu'ils m'ont procuré à leur insu.
Le lendemain je fis quelques courses dans la ville, qui est très belle
et très bien située, sur une hauteur. On y voit des palais et des
maisons gothiques; entre autres la maison de sainte Catherine et celle
de je ne sais quel saint. L'hôtel-de-ville renferme des peintures
antiques; les Augustins, une fort belle bibliothèque, et la superbe
église bâtie par Vauvitelli, où se trouvent des tableaux de Romanelli,
de Carlo Maratte et de Pietre Pérugin; mais ce qu'on peut admirer avant
tout, c'est la cathédrale. Cette belle église est gothique, extrêmement
vaste, et revêtue de marbre en dedans et en dehors. Sa voûte est couleur
d'azur, parsemée d'étoiles d'or; les vitres du haut sont toutes peintes,
et le pavé même est remarquable en ce que les sujets de
l'Ancien-Testament y sont tracés. Elle est ornée par douze statues en
marbre, représentant les douze apôtres, par de belles fresques, par des
tableaux du Calabrèse, du Pérugin, etc., et plusieurs des chapelles ont
été décorées par le Bernin.
Dès que je fus revenue à Parme, où je n'avais passé que très peu de
jours, en allant à Rome, on m'y reçut de l'Académie, à qui je donnai une
petite tête que je venais de faire d'après ma fille. Dans la même
semaine j'éprouvai aussi dans cette ville une satisfaction non moins
vive. J'emportais avec moi le tableau de la Sibylle que j'avais fait à
Naples, d'après lady Hamilton; mon projet était de le rapporter en
France, où je comptais alors rentrer bientôt. Comme ce tableau était
encore fraîchement peint, en arrivant à Parme, pour qu'il ne jaunisse
pas, je le mis au jour sous châssis, attaché seulement dans l'une de mes
chambres. Un matin, j'étais à faire ma toilette quand on m'annonça que
sept à huit élèves peintres venaient me faire une visite. On les fit
entrer dans la chambre où se trouvait placée ma Sibylle, et quelques
minutes après j'allai les y recevoir. Après m'avoir parlé de tout le
désir qu'ils avaient eu de me connaître, ils me dirent qu'ils seraient
heureux de voir quelques-uns de mes ouvrages.--Voici un tableau que je
viens de finir, répondis-je en montrant la Sibylle. Tous témoignèrent
d'abord une surprise bien plus flatteuse que n'auraient pu l'être des
paroles; plusieurs s'écrièrent qu'ils avaient cru ce tableau fait par un
des maîtres de leur école, et l'un d'eux se jeta à mes pieds, les larmes
aux yeux. Je fus d'autant plus touchée, d'autant plus contente de cette
épreuve, que ma Sibylle a toujours été un de mes ouvrages de
prédilection. Les lecteurs, en lisant ce récit, m'accusent peut-être de
vanité: je les supplie de réfléchir qu'un artiste travaille toute sa vie
pour avoir deux ou trois momens pareils à celui dont je parle.
Je restai quelques jours à Parme pour revoir les églises, la
bibliothèque, le théâtre, qui est bâti par Vignola, et rappelle
tout-à-fait l'antique; c'est grand dommage qu'il n'ait pas été plus
soigné; quoiqu'il soit immense, il ne s'y perd pas un son. Je vis là des
danseurs qu'on devrait appeler des _tourneurs_; car ils ne faisaient pas
un seul pas, et ne cessèrent de tourner comme des tontons.
Je visitai aussi tous les palais qu'on me dit renfermer des objets
d'arts; dans l'un d'eux, je ne sais lequel, je vis des plafonds
d'Allegrini admirables. Je ne pouvais contempler tant de belles
collections particulières, sans regretter que ce beau luxe, ce luxe de
si bon goût, n'existât point en France. On peut à peine compter à Paris
trois ou quatre cabinets d'amateurs, et combien encore diffèrent-ils de
ceux des seigneurs italiens!
Je quittai Parme le 1er juillet 1792; la nature alors était dans toute
sa beauté, et ma sortie de la ville m'offrit le coup d'oeil de la plus
belle campagne qu'on puisse voir. Sans doute le beau ciel de l'Italie
aide à la magie du spectacle; néanmoins, ces prairies à perte de vue,
parsemées d'arbres, autour desquels la vigne grimpe en s'entrelaçant;
ces mille ruisseaux serpentant dans de riches vallons que terminent de
hautes montagnes ou des collines boisées; ce grand chemin bordé de
chênes, qui souvent sont baignés par des canaux dont mille fleurs
champêtres ornent les bords; tout cela ravirait sous quelque ciel que ce
fût.
Je voulus aller à Mantoue, qui méritait bien une visite, et comme patrie
de Virgile, et comme aînée du Capitole, car on prétend qu'elle a été
bâtie par les Étrusques ou Toscans, trois cents ans avant la fondation
de Rome. Cette ville, située au milieu d'un lac formé par le Mincio, est
grande et belle. Sa magnifique cathédrale est de Jules Romain, qui,
comme on sait, était à la fois peintre, architecte et sculpteur. Jules
Romain et le Primatice ont enrichi Mantoue de chefs-d'oeuvre en tout
genre. Toutes les salles du palais ducal sont ornées par ces deux grands
peintres et par Gonzalès. Ce palais est immense et l'un des plus riches
que l'on puisse voir sous le rapport des arts.
On vous fait voir à Mantoue la maison de Jules Romain; elle est située
en face du palais Gonzalès, qui est construit aussi sur les dessins de
ce célèbre maître. Il y a à Mantoue une Académie des beaux-arts et un
musée de statues. L'église Saint-André renferme plusieurs beaux
monumens, et la bibliothèque de nombreux manuscrits. Le palais du T. est
aussi très remarquable par les peintures à fresque de Jules Romain et du
Primatice. Ces fresques représentent des sujets héroïques et l'histoire
de Psyché.
Jules Romain est mort à Mantoue en 1546; mais son nom vit encore avec
toute sa gloire dans cette ville, où il a laissé un plus grand nombre de
chefs-d'oeuvre que partout ailleurs.
CHAPITRE IX.
Venise.--M. Denon.--Le mariage du doge avec la mer.--Madame Marini.--Les
palais.--Le Tintoret.--Paccherotti.--Improvisateur.--Le
cimetière.--Vicence.--Padoue.--Vérone.--Les conversazione.
Je brûlais du désir de voir Venise, où j'arrivai la veille de
l'Ascension. Quoi qu'il m'eût été dit jusque alors sur l'aspect
extraordinaire de cette ville, mes yeux seuls m'en donnèrent la juste
idée, et j'avoue qu'il me surprit autant qu'il me charma. À la première
vue on croit n'apercevoir qu'une ville submergée; mais bientôt ces
superbes palais, bâtis dans le style gothique, dont ces beaux canaux
baignent les murs, offrent l'effet le plus grandiose et le plus
ravissant par son originalité. J'admirai beaucoup le pont du _Rialto_
qui est d'une seule arche de quatre-vingt-neuf pieds de longueur, et je
me souviens qu'en passant dessus, je vis un pauvre homme, bien vieux,
raclant sur un mauvais violon, et faisant chanter un petit garçon de
cinq ou six ans qui sanglotait. Peut-être ce pauvre enfant mourait-il de
faim; aussi je m'empressai de lui donner une petite somme; car sous ce
beau ciel et dans cette belle ville, je voulais que tout le monde
chantât gaiement. De même, je fus quelque temps sans m'accoutumer à
cette quantité de barques noires qui remplacent les voitures, et dans
lesquelles on s'embarque et l'on débarque continuellement à la porte de
toutes les maisons. J'aurais voulu que leur couleur fût moins triste;
mais les ambassadeurs seuls ont des barques de toutes les couleurs.
M. Denon, que j'avais connu à Paris, ayant appris mon arrivée, vint me
voir aussitôt. Son esprit et ses connaissances dans les arts faisaient
de lui le plus aimable _cicerone_, et je me réjouis beaucoup de cette
rencontre. Dès le lendemain, jour de l'Ascension, il me conduisit sur le
canal où se faisait le mariage du doge avec la mer. Le doge et tous les
membres du sénat étaient sur un bâtiment doré en dedans et en dehors,
appelé _le Bucentaure_; mille barques dont plusieurs portaient des
musiciens, l'entouraient. Le doge et les sénateurs étaient vêtus de noir
et coiffés de perruques blanches à trois marteaux. Lorsque _le
Bucentaure_ fut arrivé au lieu fixé pour la célébration du mariage, le
doge tira de son doigt un anneau qu'il jeta dans la mer, et dans le même
instant, mille coups de canon instruisirent la ville et ses environs de
cet hymen solennel, qui se termine par une messe.
Une foule d'étrangers assistaient à cette cérémonie. Je trouvai là,
entre autres, le prince auguste d'Angleterre, ainsi que la charmante
princesse Joseph Monaco, qui s'apprêtait alors à retourner en France
pour retrouver ses enfans, et que j'ai revue à Venise pour la dernière
fois.
Le soir de la fête, nous allâmes voir la lutte des gondoliers. On ne
saurait se faire une idée de l'adresse et de l'activité de cette espèce
d'hommes; c'est un spectacle fort amusant. Plus tard, la place
Saint-Marc fut illuminée ainsi que la foire qui l'entoure.
L'illumination et la foire ont lieu pendant quinze jours.
Le lendemain, M. Denon me présenta à son amie, madame Marini, qui depuis
a épousé le comte Albridgi. Elle était aimable et spirituelle. Le soir
même, elle me proposa de me mener au café, ce qui me surprit un peu, ne
connaissant pas l'usage du pays; mais je le fus bien davantage quand
elle me dit: «Est-ce que vous n'avez point d'ami qui vous accompagne?»
Je répondis que j'étais venue seule avec ma fille et sa gouvernante. «Eh
bien, reprit-elle, il faut au moins que vous ayez l'air d'avoir
quelqu'un; je vais vous céder M. Denon, qui vous donnera le bras, et moi
je prendrai le bras d'une autre personne; on me croira brouillée avec
lui, et ce sera pour tout le temps que vous séjournerez ici; car vous ne
pouvez pas aller sans un ami.»
Tout étrange qu'était cet arrangement, il me convint beaucoup, puisqu'il
me donnait pour guide un de nos Français les plus aimables, non sous le
rapport de la figure, il est vrai, car M. Denon, même très jeune, a
toujours été fort laid, ce qui, dit-on, ne l'a pas empêché de plaire à
une grand nombre de jolies femmes. Quoi qu'il en soit, _mon ami_ me
conduisit d'abord au palais pour y voir les chefs-d'oeuvre que Venise
possède, et qui sont en grand nombre. Dans la plus grande salle des
bâtimens de la confrérie, on s'arrête avec délice devant les belles
pages à fresques peintes par le Tintoret. Le Crucifiement surtout est
admirable, et ce n'est qu'à Venise qu'on peut apprécier ce grand
peintre, qui réunit dans ses belles compositions le dessin, la couleur
et l'expression. Il faut aussi remarquer, dans la première salle, la
Fuite en Égypte: le paysage en est superbe.
Nous visitâmes ensuite les églises, qui sont remplies des plus beaux
ouvrages du Tintoret, de Paul Véronèse, des Bassan et du Titien. C'est
dans l'église de Saint-Jean et Saint-Paul, qu'on voit le martyre de
saint Pierre, composé de trois figures et de deux anges; toutes ces
figures sont pleines d'expression, et le paysage est ravissant. L'église
Saint-Marc, dont le lion est le symbole, est du style gothique. Les arcs
de la façade sont soutenus par une quantité de colonnes en marbre et en
porphyre; les chevaux dorés, si fameux, ajoutent à ces ornemens; mais
ces chevaux, quoique antiques, sont bien loin d'être parfaits[14]. Quant
à l'intérieur de l'église, il est impossible de détailler toutes les
richesses qu'il renferme en tout genre; ces voûtes d'or, ces parois de
jaspes, de porphyre, d'albâtre, de vert antique, ces tableaux, ces
bas-reliefs, font de Saint-Marc un véritable trésor.
M. Denon me mena aussi chez un ancien sénateur; nous vîmes là une belle
Danaé du Corrége, sujet que ce peintre a répété plusieurs fois, et douze
portraits au pastel de la Rosalba, qui sont admirables pour la couleur
et la vérité. Ces portraits étant ceux de la famille du sénateur, n'ont
jamais été déplacés, et ils sont conservés à tel point, qu'ils ont
encore toute leur fraîcheur. Un seul suffirait pour rendre un peintre
célèbre.
La société que je fréquentais le plus à Venise était celle de
l'ambassadrice d'Espagne, qui avait mille bontés pour moi. Elle me mena
au spectacle pour le début d'une belle actrice âgée de quinze ans au
plus, que son chant et surtout son expression, rendaient étonnante.
J'assistai aussi au dernier concert que donnait Paccherotti, ce célèbre
chanteur, modèle de la grande et belle méthode italienne. Il avait
encore tout son talent; mais depuis le jour dont je parle, il n'a jamais
chanté en public. Je puis dire néanmoins qu'aucune musique n'égalait
celle que j'ai entendue de même à Venise dans une église. Elle était
exécutée par des jeunes filles, et ces chants si simples, si harmonieux,
chantés par des voix si belles et si fraîches, semblaient vraiment
célestes; les jeunes filles étaient placées dans des tribunes élevées et
grillées; on ne pouvait les voir, en sorte que cette musique venait du
ciel, chantée par des anges.
Après le concert de Paccherotti, on nous prévint qu'il y avait, dans une
salle près du théâtre, un improvisateur fameux. Je n'en avais jamais
entendu, et cet homme me fit l'effet d'un énergumène; il courait de long
en large, criant ses improvisations d'une telle force, qu'il en suait à
grosse goutte; il débitait si vite outre cela, que ma fille, qui parlait
fort bien l'italien, n'entendait pas un mot. Il nous faisait peur, tant
il avait l'air furieux; quant à moi, je le crus fou, et tout son talent
me parut se réduire à une pantomime effrayante.
M. Denon, ayant vu ma Sibylle, me pria instamment de la lui laisser
exposer chez lui, afin de la montrer à ses connaissances. Il s'ensuivit
que beaucoup d'étrangers allèrent voir ce tableau, qui eut du succès à
Venise, à ma vive satisfaction. M. Denon m'avait aussi priée de faire le
portrait de son amie, madame Marini, et je pris grand plaisir à peindre
cette jolie femme, attendu qu'elle avait infiniment de physionomie.
Avant de quitter Venise, je voulus voir le fameux cimetière qui est
situé aux environs de la ville. Un ami de M. Denon m'offrit de m'y
conduire, et nous convînmes de faire cette course au clair de lune. Le
soir même nous prîmes une barque qui nous conduisit en face du cimetière
des Anglais. Celui-ci est fort simple; les tombes sont de pierre ou de
marbre blanc, toutes debout. La lune, entourée de nuages, cessait
parfois de donner sa lumière, et ces tombes alors paraissaient se
mouvoir.
Notre but principal était d'entrer dans l'enceinte des tombeaux
vénitiens, dont la plupart datent de la fondation de Venise; mais,
hélas! la porte était fermée. Nous fîmes une partie du tour de
l'enceinte, et nous eûmes le bonheur de trouver un pan de mur abattu.
Nous profitâmes aussitôt des pierres tombées pour en former un escalier
qui nous facilita l'entrée de ce vaste séjour des morts. L'aspect de ce
lieu vénérable nous imposa le plus profond silence. Nous marchâmes en
tous sens à travers ces tombes colossales dont nous ne pouvions
apprécier les détails à la pâle clarté de la lune, et quand nous eûmes
vu tout ce qu'il nous était possible de voir, nous pensâmes à retourner
à Venise; mais il fallait pour cela retrouver notre brèche. Pendant près
d'une heure nous la cherchâmes inutilement. Aucune habitation n'est
voisine du cimetière; nous entendions seulement la cloche d'une église
assez lointaine, dont le son était fort mélancolique. Nous ne trouvions
pourtant pas très gai de rester là toute la nuit. Enfin j'aperçus la
brèche, et nous sortîmes, charmés d'aller retrouver des vivans. Nous ne
rencontrâmes que deux soldats en faction, qui nous laissèrent passer
sans crier _qui vive!_ Ils nous prirent sans doute pour deux amans, ce
qui est toujours fort respecté en Italie. Nous nous hâtâmes de rejoindre
notre barque, et nous ne rentrâmes dans la ville qu'à trois heures du
matin.
J'ai conservé de Venise un souvenir agréable, quoique depuis j'y aie
perdu trente-cinq mille francs; voici comment: j'avais placé sur sa
banque mes économies de Rome et de Naples, que ma négligence m'empêcha
de retirer à temps. M. Sacaut, que j'avais connu à Naples secrétaire
d'ambassade auprès du baron de Talleyrand, et qui sous la république a
été ministre de France à Florence, avait la bonté de s'occuper de mes
affaires, afin que je pusse me livrer entièrement à ma peinture; comme
il prévoyait mieux que moi ce qui devait bientôt se passer en Europe, il
ne cessait de me conseiller d'écrire à Venise pour retirer mes fonds.
«Bah! lui disais-je, des républicains n'attaqueront pas une république.»
Il vint un matin, entre autres, comme il se trouvait sur ma table
plusieurs lettres que je venais d'écrire pour Paris. «J'espère bien,
dit-il, que vous avez là une lettre pour Venise?--Non.--À qui donc
écrivez-vous tout cela?--À mes amis.--Est-ce qu'il y a des amis?
répondit-il en hochant la tête.» On voit que le bon monsieur Sacaut
n'était pas sentimental; mais il était mon maître en prudence et en
politique; car lorsque l'armée française, commandée par le général
Bonaparte, s'empara de Venise, les chevaux dorés, les tableaux, les
trésors furent emportés ainsi que la banque. J'appris que Bonaparte
avait dit à M. Haler, le banquier, qu'il voulait que l'on conservât mes
fonds, et que l'on m'en payât la rente; mais, ainsi qu'il arrive souvent
en pareil cas, Bonaparte éloigné, les assertions réitérées de M. Haler
ne purent faire respecter l'ordre du général; mon argent fut transporté
à Milan, et je n'ai jamais touché qu'un revenu de deux cent cinquante
francs pour un fonds de quarante mille. Venise n'en est pas moins une
ville bien curieuse à voir, et que je suis charmée d'avoir vue.