lui donner un maître de musique. Je prenais moi-même des leçons de ce
maître, qui montrait à merveille, mais qui était bien le plus grand
poltron que j'aie rencontré de mes jours. Il nous entretenait sans cesse
de ses frayeurs. Comme il ne venait chez moi qu'à sept heures du soir,
il retournait chez lui à neuf, heure à laquelle tout le monde étant au
spectacle, les rues de Naples sont fort désertes, sans excepter la rue
de Tolède, qui, dans le jour, est la plus bruyante de toutes. Le pauvre
homme me disait un soir: «J'ai eu terriblement peur hier; j'ai rencontré
un homme dans la rue de Tolède; heureusement j'ai pris l'autre côté, et
j'ai pressé le pas.» Deux jours après il revenait: «Dieu! que j'ai eu
peur! je me suis trouvé avec deux hommes dans la rue de Tolède; je n'ai
eu que le temps de passer au milieu et de m'enfuir à toutes jambes.»
Enfin une autre fois il me dit: «J'ai eu bien plus peur vraiment,
j'étais seul, tout seul, dans la rue de Tolède.»
CHAPITRE VII
Je retourne à Rome.--La reine de Naples.--Je reviens à Naples.--La fête
de la madone de l'Arca.--La fête du pied de la Grotte.--La
Solfatara.--Pouzol.--Le cap Mysène.--Portrait de la reine de
Naples.--Caractère de cette princesse.--Le Napolitain.--Vol d'un
lazzaroni.--Mon retour à Rome.--Mesdames de France, tantes de Louis XVI.
Tous les portraits que j'avais entrepris à Naples étant finis, je
retournai à Rome; mais à peine y étais-je arrivée, que la reine de
Naples s'y arrêta en revenant de Vienne. Comme je me trouvais sur son
passage dans la foule, elle m'aperçut, vint à moi, et me pria avec toute
la grâce imaginable de revenir à Naples pour y faire son portrait. Il me
fut impossible de refuser, et je ne tardai pas à me remettre en route.
Ce qui me consolait de toutes ces allées et venues, c'est qu'il me
restait encore à voir plusieurs choses curieuses dans ce beau pays. Le
chevalier Hamilton se plaisait à m'en faire les honneurs. Et dès que je
fus de retour, il s'empressa de me conduire à la fête de la madone de
l'Arca, qui par son originalité se distingue de toutes les fêtes de
village. La place de l'église était couverte de marchands de gâteaux ou
d'images de la Vierge et de groupes d'habitans, venus des cantons
voisins, dont les divers costumes étaient richement brodés d'or. Tous
portaient des thyrses en haut desquels était placée l'image de la
madone, ce qui rappelait les fêtes antiques. Toutefois, cette foule, au
lieu de nous donner le spectacle d'une bacchanale, entra dévotement dans
l'église pour y entendre la messe. Le chevalier Hamilton, madame Hart et
moi, nous étions placés près d'une petite chapelle où se voyait un
tableau de la Vierge, noir comme de l'encre. De minute en minute, des
paysans et des paysannes venaient s'agenouiller devant cette Vierge, et
solliciter quelque faveur ou rendre grâce pour celles qu'ils avaient
reçues. Ils exprimaient tous leurs voeux d'une voix si haute, que nous
entendions les demandes de chacun. Nous vîmes d'abord un homme beau
comme une statue grecque, le cou nu, qui remerciait la Vierge d'avoir
guéri son enfant. Il avait placé cet enfant sur l'autel en face du
tableau; quand il eut fini sa prière, il le reprit et partit heureux.
Après lui, vint une femme qui grondait avec fureur la madone de ce que
son mari la maltraitait. J'étouffais de rire; mais le chevalier me dit
de tout faire pour me contraindre, qu'autrement je serais fort
maltraitée moi-même. Il vint ensuite deux jeunes filles, qui se mirent à
genoux en demandant des maris. Enfin, les solliciteurs se succédèrent
pendant une heure de la manière la plus plaisante. Dès que chacun d'eux
avait parlé, on sonnait du milieu de l'église une clochette qui leur
annonçait vraisemblablement que la prière était exaucée; car ils s'en
allaient tous l'air content.
Après la messe, toutes ces bonnes gens se réunirent sur la place de
l'église pour y danser la tarentelle; c'est là seulement qu'on peut
prendre l'idée de cette danse: ce que j'avais vu jusqu'alors n'en était
qu'une faible copie. Ils commencent par former de grands ronds au milieu
desquels la tarentelle se danse, au bruit du tambour de basque et de
longues guitares à trois cordes dont ils tirent des sons vifs et
harmonieux. On ne saurait décrire ni l'activité, ni l'expression
d'amour, qu'offrent tous leurs mouvemens; aucune danse ne ressemble à
cela.
Nous restâmes jusqu'à la fin de la fête, et nous vîmes, en retournant à
Naples, les hauteurs couvertes de femmes, dont les unes jouaient du
tambour de basque et les autres dansaient le thyrse à la main: c'était
un spectacle charmant.
J'assistai aussi à une autre fête beaucoup plus célèbre que celle dont
je viens de parler; c'est la fête du _Pied de Grotte_. Elle est ainsi
nommée d'après la tradition qui raconte qu'un jour un ermite, retiré au
fond de cette grotte, eut une vision dans laquelle la Vierge lui apparut
et lui ordonna de faire bâtir une chapelle dans cet endroit. Le prêtre
en ayant instruit les habitans du canton, la chapelle fut aussitôt
bâtie; et tous les ans la famille royale s'y rend en grande cérémonie
pour y faire sa prière. Les chevau-légers, le régiment de la reine,
celui du roi, enfin toutes les troupes, s'y trouvent rassemblées, ainsi
que toute la noblesse en grand gala, et une multitude prodigieuse de
gens du peuple. Les cochers qui mènent la famille royale sont coiffés de
perruques à trois marteaux, ou à la Louis XIV. Cette fête est tellement
en vénération, que les habitans des petits pays dépendans du royaume de
Naples, font mettre sur les contrats de mariage que l'on mènera leurs
filles une fois à la fête de la Vierge du _Pied de Grotte_.
J'allai voir, avec M. Amaury Duval et M. Sacaut[12], la Solfatare, qui
est encore brûlante. C'était au mois de juin, en sorte que le soleil
dardait sur notre tête, tandis que nous marchions sur du feu. De ma vie
je n'ai autant souffert de la chaleur. Pour comble de malheur, j'avais
ma fille avec moi; je la couvrais de ma robe, mais ce secours était si
faible, que je tremblais à chaque instant de la voir tomber sans
connaissance. Elle me dit plusieurs fois: «Maman, on peut mourir de
chaud, n'est-ce pas?» Alors, Dieu sait si j'étais au désespoir de
l'avoir emmenée. Enfin, nous aperçûmes sur la hauteur une espèce de
chaumière, dans laquelle il nous fut permis, grâce au ciel, de nous
reposer. La chaleur nous avait tellement suffoqués, qu'aucun de nous ne
pouvait ni agir, ni parler. Au bout d'un quart d'heure, M. Duval se
rappela qu'il avait une orange dans sa poche, ce qui nous fit pousser un
cri de joie; car cette orange était la manne dans le désert.
Quand nous fûmes tout-à-fait remis, nous descendîmes à Pouzol. C'était
un dimanche, les habitans étaient en habits de fête; je me rappelle
encore un jeune homme, les cheveux bouclés et tellement poudrés, que son
énorme catogan avait blanchi son habit de taffetas bleu de ciel; sa
veste était couleur de rose fanée; il portait un gros bouquet à sa
boutonnière; enfin, c'était tout-à-fait le beau Léandre de la parade
française, et il avait un air si important, si content de lui-même,
qu'il me fit beaucoup rire.
Nous traversâmes toute la ville pour aller dîner au bord de la mer, où
l'on nous servit d'excellens poissons. L'amphithéâtre de Pouzol,
quoiqu'il soit en ruines, est encore fort curieux à voir. Il y reste
quelques gradins placés en face de la mer, devant de grands rochers
creux, et l'on prétend que c'était dans ces antres que les acteurs
anciens jouaient les tragédies avec des masques caractéristiques et des
porte-voix. Après le dîner, nous prîmes une barque qui nous conduisit au
promontoire de Mysène. Là, nous foulions aux pieds des morceaux brisés
des marbres les plus précieux; car Mysène a été détruite de fond en
comble par les Lombards et les Sarrazins: il n'y reste que le grand
souvenir de Pline.
Que de lieux de délices ne sont plus maintenant que des lieux de mort!
Bayes! si renommé chez les Romains qui venaient y prendre les eaux,
Bayes n'est plus qu'un amas de ruines informes sur lesquelles plane un
air infect; aussi le rivage de cette mer est-il désert. On voit encore à
Bayes les restes de trois temples, celui de Vénus, de Mercure et de
Diane, dont les eaux du lac Averne couvrent aujourd'hui les
soubassemens. Mais il ne reste pas même de vestiges de ces palais
magnifiques, de ces belles terrasses: la mer a tout englouti.
Sitôt que j'avais été de retour à Naples, j'avais commencé le portrait
de la reine; bien loin qu'il m'arrivât le même inconvénient qu'avec
Paësiello, il faisait alors si cruellement chaud, qu'un jour qu'elle me
donnait séance, nous nous endormîmes toutes deux. Je prenais plaisir à
faire ce portrait. La reine de Naples, sans être aussi jolie que sa soeur
cadette, la reine de France, me la rappelait beaucoup; son visage était
fatigué, mais l'on pouvait encore juger qu'elle avait été belle; ses
mains et ses bras surtout étaient la perfection pour la forme et pour le
ton de la couleur des chairs. Cette princesse, dont on a dit et écrit
tant de mal, était d'un naturel affectueux et très simple dans son
intérieur; sa générosité était vraiment royale: le marquis de Bombelles,
ambassadeur à Venise en 1790, fut le seul ambassadeur français qui
refusa de prêter serment à la Constitution; la reine ayant appris que,
par cette conduite noble et courageuse, M. de Bombelles, père d'une
famille nombreuse, était réduit à la position la plus cruelle, lui
écrivit de sa propre main une lettre de félicitation. Elle ajoutait que
tous les souverains devant se regarder comme solidaires en
reconnaissance pour les sujets fidèles, elle le priait d'accepter une
pension de douze mille francs[13]. Outre ce trait, j'en connais
plusieurs autres qui font honneur à son coeur: elle aimait à soulager la
misère, elle ne craignait pas de monter au cinquième étage pour secourir
des malheureux, et j'ai su positivement que ses bienfaits ont sauvé de
la prison, de la mort peut-être, une mère de famille et quatre enfans
dont le père venait de faire banqueroute. Voilà cette soi-disant mégère
contre qui, sous Bonaparte, on exposait, dans les rues de Paris, les
gravures les plus infâmes et les plus obscènes. Il fallait bien la
calomnier, on voulait sa couronne. On sait qu'elle fut trahie par ceux
mêmes qu'elle avait toujours honorés de son amitié et de sa confiance.
La femme qu'elle affectionnait le plus correspondait avec le conquérant
qui parvint enfin, par de viles menées, à détrôner la soeur de
Marie-Antoinette, pour mettre à sa place madame Murat.
La reine de Naples avait un grand caractère et beaucoup d'esprit. Elle
seule portait tout le fardeau du gouvernement. Le roi ne voulait point
régner; il restait presque toujours à Caserte, occupé de manufactures,
dont les ouvrières, disait-on, lui composaient un sérail.
La reine ayant appris que je m'apprêtais à retourner à Rome, me fit
demander, et me dit: «J'ai bien du regret que Naples ne puisse vous
retenir.» Alors elle m'offrit son petit cazin au bord de la mer, si je
voulais rester; mais je brûlais de revoir encore Rome, et je refusai
avec toute la reconnaissance que m'inspirait tant de bonté. Enfin, après
qu'elle m'eut fait payer magnifiquement, lorsque j'allai prendre un
dernier congé, elle me remit une belle boîte de vieux laque qui
renfermait son chiffre entouré de très beaux brillans. Ce chiffre vaut
dix mille francs; mais je le garderai toute ma vie.
Tout magnifique que soit le pays que j'allais quitter, il n'aurait pas
été dans mon goût d'y passer ma vie. Selon moi, Naples doit être vue
comme une lanterne magique ravissante, mais pour y fixer ses jours, il
faut s'être fait à l'idée, il faut avoir vaincu l'effroi qu'inspirent
les volcans; quand on songe que tout ce qui habite les lieux d'alentour
vit dans l'attente ou d'une éruption, ou d'un tremblement de terre, sans
parler de la peste, qui pendant les chaleurs existe à deux ou trois
lieues de là. En outre, les lacs où l'on met rouir le lin produisent un
air infect qui donne aux habitans de ces belles campagnes la fièvre et
la mort. Tous ces inconvéniens sont graves, on en conviendra; mais
aussi, s'ils n'existaient pas, qui ne voudrait habiter ce délicieux
climat?
Le chevalier Hamilton, qui, depuis près de vingt ans, était ambassadeur
d'Angleterre à Naples, connaissait parfaitement les moeurs et les usages
de la haute société de cette ville. Ce qu'il m'en rapportait, je
l'avoue, était peu favorable à la noblesse napolitaine, mais, depuis
cette époque, sans douter, tout a beaucoup changé. Il me contait sur les
plus grandes dames mille histoires, que je m'abstiens de répéter, comme
trop scandaleuses. Selon lui, les Napolitaines étaient d'une ignorance
surprenante; elles ne lisaient rien, quoiqu'elles fissent semblant de
lire; car un jour étant arrivé chez l'une d'elles, et lui trouvant un
livre à la main, il reconnut, en s'approchant, que la dame tenait ce
livre sens dessus dessous. Privées de toute espèce d'instruction,
plusieurs d'entre elles, selon lui, ne savaient pas qu'il existât un
autre pays que Naples, et leur unique occupation était l'amour qui, pour
elles, changeait souvent d'objet.
Ce dont j'ai pu juger par moi-même, c'est que les dames napolitaines
gesticulent beaucoup en parlant. Elles ne font d'autre exercice que
celui de se promener en voiture, jamais à pied. Tous les soirs elles
sont au spectacle et reçoivent leurs visites dans leur loge; comme elles
n'écoutent que _l'aria_, c'est là que s'établissent les conversations
d'une manière beaucoup moins confortable, selon moi, que dans un salon.
Les gens de la basse classe, à Naples, poussent au dernier degré
l'exagération dans leurs cris et dans leurs gestes. J'ai vu un jour
passer sous mes fenêtres, à Chiaja, l'enterrement d'un homme du peuple,
que suivaient les amis et connaissances du mort; hommes et femmes
gémissaient de la façon la plus lamentable. Une femme surtout (c'était
la veuve) poussait des cris affreux en se tordant les bras. Un pareil
désespoir me faisait peur et pitié; mais on m'assura que ces cheveux
épars et ces hurlemens étaient d'usage.
Un enterrement bien plus touchant que j'ai vu à la _Torre del Greco_,
c'était celui d'un jeune enfant que l'on portait dans sa bierre, très
paré et le visage découvert; on lui jetait des fleurs et des dragées des
fenêtres sous lesquelles il passait, et je ne puis dire combien ce
spectacle serrait le coeur.
Si l'on veut juger toute l'expression des visages napolitains, il faut
aller sur le chemin qui conduit à l'église de Saint-Janvier, le jour que
s'opère le miracle de la sainte ampoule. Les habitans de Naples et des
environs se rendent en foule sur ce chemin, où les voitures stationnent
à droite et les piétons à gauche. Le désir, l'impatience, se peignaient
d'une manière si étrange sur tous ces visages, attendu que le miracle
tardait un peu, qu'il m'en prenait envie de rire, quand heureusement on
vint me dire de rester calme, si je ne voulais pas me faire lapider par
la multitude. Enfin le miracle s'opère; il est annoncé; alors on ne voit
plus une figure qui ne peigne la joie, le ravissement avec une telle
vivacité, une telle véhémence, qu'il est impossible de décrire ce
tableau.
La partie de la population napolitaine la plus curieuse à observer, ce
sont les lazzaroni. Ces gens ont simplifié la vie, au point de se passer
de logement et presque de nourriture; car ils n'ont d'autre habitation
que les marches des églises, et leur frugalité égale leur paresse, ce
qui n'est pas peu dire. On les trouve étendus à l'ombre des murs ou sur
les bords de la mer. À peine sont-ils vêtus, et leurs enfans sont tous
nus jusqu'à l'âge de douze ans. J'étais d'abord un peu scandalisée et
fort effrayée de les voir jouer ainsi sur le quai de Chiaja, où passent
continuellement des voitures; car ce chemin est la promenade accoutumée
de tout le monde à Naples, et même celle des princesses.
La misère des lazzaroni ne les porte pas à se faire voleurs; ils sont
peut-être trop paresseux pour cela, surtout ayant besoin de si peu de
chose pour vivre. La plupart des vols se commettent à Naples par les
domestiques de louage, qui sont, en général, de forts mauvais sujets, le
rebut de toutes les grandes villes des différentes nations. Je n'ai
entendu parler, pendant mon séjour, que d'un seul vol, commis par un
lazzaroni, et l'on peut dire qu'il porte un caractère de retenue qui
équivaut à l'innocence. Le baron de Salis, un jour qu'il donnait un
grand dîner, se rendait à sa cuisine; comme il descendait doucement
l'escalier, il s'arrêta à la vue d'un homme qui, se croyant seul,
s'approche du pot-au-feu, y prend un morceau de boeuf et l'emporte. Le
baron s'était contenté de le suivre des yeux; car toute son argenterie
était étalée sur une table; le lazzaroni l'avait très bien vue, et
pourtant le pauvre homme bornait son larcin au morceau de boeuf qu'il
emportait.
Je fis mes adieux à cette belle mer de Naples, à ce charmant coteau de
Pausilippe, à ce terrible Vésuve, et je partis pour revoir une troisième
fois ma chère Rome, et pour admirer encore Raphaël dans toute sa gloire.
Là j'entrepris de nouveau un grand nombre de portraits, ce qui me
satisfaisait médiocrement, à dire vrai. J'avais regretté à Naples, et je
regrettais surtout à Rome de ne pas employer mon temps à faire quelques
tableaux dont les sujets m'inspiraient. On m'avait nommé membre de
toutes les académies de l'Italie, ce qui m'encourageait à mériter des
distinctions aussi flatteuses, et je n'allais rien laisser dans ce beau
pays qui pût ajouter beaucoup à ma réputation. Ces idées me revenaient
souvent en tête; j'ai plus d'une esquisse dans mon portefeuille, qui
pourraient en fournir la preuve; mais, tantôt le besoin de gagner de
l'argent, puisqu'il ne me restait pas un sou de tout ce que j'avais
gagné en France; tantôt la faiblesse de mon caractère, me faisait
prendre des engagemens, et je me séchais à la portraiture. Il en résulte
qu'après avoir dévoué ma jeunesse au travail, avec une constance, une
assiduité, assez rares dans une femme, aimant mon art autant que ma vie,
je puis à peine compter quatre ouvrages (portraits compris) dont je sois
réellement contente.
Plusieurs des portraits que je fis néanmoins pendant mon dernier séjour
à Rome me procurèrent quelques satisfactions, entre autres, celle de
revoir Mesdames de France, tantes de Louis XVI, qui, dès qu'elles furent
arrivées, me firent venir et me demandèrent de les peindre. Je
n'ignorais pas qu'une femme artiste, qui s'est toujours montrée mon
ennemie, je ne sais pourquoi, avait essayé, par tous les moyens
imaginables, de me noircir dans l'esprit de ces princesses; mais
l'extrême bonté avec laquelle elles me traitèrent m'assura bientôt du
peu d'effet qu'avaient produit ces viles calomnies. Je commençai par
faire le portrait de madame Adélaïde; je fis ensuite celui de madame
Victoire.
Cette princesse, en me donnant sa dernière séance, me dit: «Je reçois
une nouvelle qui me comble de joie; car j'apprends que le roi est
parvenu à sortir de France, et je viens de lui écrire, en mettant
seulement sur l'adresse: _À Sa Majesté le roi de France_. On saura bien
le trouver,» ajouta-t-elle en souriant.
Je rentrai chez moi bien contente, et j'annonçai cette heureuse nouvelle
à la gouvernante de ma fille, qui pensait comme moi; mais dans la soirée
nous entendîmes chanter mon domestique, homme très morose, qui ne
chantait jamais, et que nous connaissions pour être révolutionnaire.
Nous nous disons aussitôt: «Il est arrivé quelque malheur au roi!» ce
qui ne nous fut que trop confirmé le lendemain, quand nous apprîmes
l'arrestation à Varennes, et le retour à Paris. La plupart de nos
domestiques étaient vendus aux jacobins pour nous épier, ce qui peut
expliquer comment ils étaient mieux instruits que nous de tout ce qui se
passait en France; d'ailleurs beaucoup d'entre eux allaient attendre
l'arrivée du courrier, qui leur en disait beaucoup plus que nous n'en
apprenions par nos lettres.
CHAPITRE VIII.
Je quitte Rome.--La cascade de Terni.--Le cabinet de Fontana à
Florence.--Sienne.--Sa cathédrale.--Parme.--Ma sibylle.--Mantoue.--Jules
Romain.
Je quittai Rome le 14 avril 1792. En montant en voiture, je pleurais
amèrement. J'enviais le sort de tous ceux qui restaient, et sur la
route, je ne pouvais rencontrer des voyageurs sans m'écrier: «Ils sont
bien heureux ceux-ci, ils vont à Rome!»
J'allai coucher le premier jour à _Civita-Castellana_. En sortant de
cette ville, le lendemain, nous vîmes de superbes rochers, puis nous
entrâmes dans des gorges de montagnes où nous marchions au milieu des
précipices; en tout, ce pays me parut le plus triste du monde. Il n'en
fut pas de même du chemin qui conduit à Narni; ce chemin est délicieux,
des vallons remplis de vignes en berceaux, des haies de genêts et de
chèvre-feuilles en fleurs; tout cela réjouissait les yeux. Plus loin, à
la vérité, nous retrouvâmes des montagnes de l'aspect le plus austère et
le plus sauvage, dont les cyprès et quelques vieux pins font le
principal ornement. Ces rochers nous enveloppèrent jusqu'à _Narni_; mais
à peine a-t-on traversé cette ville, dont l'aspect est très pittoresque,
que l'on jouit du plus magnifique coup d'oeil. La scène a complètement
changé: la route plonge sur la plus belle et la plus riche vallée, où
s'étend à perte de vue une rivière bordée de peupliers; de la hauteur où
nous étions, cette rivière semblait un petit ruisseau argenté, tant
l'espace à travers lequel elle serpente est immense. Des monts lointains
terminent l'horizon; le soleil couchant éclairait leurs cimes, ce qui
produisait un effet enchanteur. Nous passâmes devant trois grandes croix
noires qui se détachaient sur le fond dont je parle, et dont l'immensité
donnait à ces monumens religieux un tel caractère, qu'ils me firent
éprouver une sensation indicible. La seule chose que je puisse
regretter, après avoir parcouru cette belle route, c'est de n'avoir pas
vu le pont d'Auguste, que mon voiturin, très mauvais _cicerone_,
négligea de me faire remarquer.
Nous côtoyâmes cette superbe vallée jusqu'à Terni, où nous couchâmes, et
le lendemain matin, quoique le temps fût très couvert, je voulus gravir
la montagne pour aller voir la fameuse cascade. Je partis avec ma fille,
deux ânes, Germain, et deux petits bonshommes qui nous montraient le
chemin. Brunette, une baguette à la main, ne cessait de fouetter son âne
et le mien, en sorte que, perçant le brouillard du matin, nous ne
tardâmes pas à arriver sur le plateau qui mène à la cascade. Là nous
nous reposâmes sur un beau gazon enrichi de fleurs et d'arbres divers.
Une seule petite maison, un troupeau, un berger, c'est tout ce que nous
trouvâmes dans ce lieu charmant, où l'on respire l'air le plus pur en
jouissant de la plus belle vue du monde. J'aurais bien désiré avoir là
ma chaumière; je m'y plaisais tant! Il n'en fallut pas moins continuer
notre chemin pour aller voir la cascade. En traversant une roche coupée,
nous approchâmes de ce large torrent dont la chute est si imposante;
ensuite nous entrâmes dans un petit pavillon carré pour voir sous un
autre aspect cette masse d'eau qui tombe bouillonnante, et dont la
vapeur nous environnait. Ensuite nous descendîmes dans la grotte antique
où jadis passait la cascade. On ne peut rien voir d'aussi curieux que
les différentes pétrifications qui s'y trouvent; elles ressemblent en
grand à celles que l'on observe à Tivoli. Je dessinai l'entrée si
pittoresque de cette grotte, et je m'emparai de quelques petits morceaux
pétrifiés.