Me trouvant en Italie, on imagine bien que je n'avais point négligé de

lui donner un maître de musique. Je prenais moi-même des leçons de ce

maître, qui montrait à merveille, mais qui était bien le plus grand

poltron que j'aie rencontré de mes jours. Il nous entretenait sans cesse

de ses frayeurs. Comme il ne venait chez moi qu'à sept heures du soir,

il retournait chez lui à neuf, heure à laquelle tout le monde étant au

spectacle, les rues de Naples sont fort désertes, sans excepter la rue

de Tolède, qui, dans le jour, est la plus bruyante de toutes. Le pauvre

homme me disait un soir: «J'ai eu terriblement peur hier; j'ai rencontré

un homme dans la rue de Tolède; heureusement j'ai pris l'autre côté, et

j'ai pressé le pas.» Deux jours après il revenait: «Dieu! que j'ai eu

peur! je me suis trouvé avec deux hommes dans la rue de Tolède; je n'ai

eu que le temps de passer au milieu et de m'enfuir à toutes jambes.»

Enfin une autre fois il me dit: «J'ai eu bien plus peur vraiment,

j'étais seul, tout seul, dans la rue de Tolède.»

CHAPITRE VII

Je retourne à Rome.--La reine de Naples.--Je reviens à Naples.--La fête

de la madone de l'Arca.--La fête du pied de la Grotte.--La

Solfatara.--Pouzol.--Le cap Mysène.--Portrait de la reine de

Naples.--Caractère de cette princesse.--Le Napolitain.--Vol d'un

lazzaroni.--Mon retour à Rome.--Mesdames de France, tantes de Louis XVI.

Tous les portraits que j'avais entrepris à Naples étant finis, je

retournai à Rome; mais à peine y étais-je arrivée, que la reine de

Naples s'y arrêta en revenant de Vienne. Comme je me trouvais sur son

passage dans la foule, elle m'aperçut, vint à moi, et me pria avec toute

la grâce imaginable de revenir à Naples pour y faire son portrait. Il me

fut impossible de refuser, et je ne tardai pas à me remettre en route.

Ce qui me consolait de toutes ces allées et venues, c'est qu'il me

restait encore à voir plusieurs choses curieuses dans ce beau pays. Le

chevalier Hamilton se plaisait à m'en faire les honneurs. Et dès que je

fus de retour, il s'empressa de me conduire à la fête de la madone de

l'Arca, qui par son originalité se distingue de toutes les fêtes de

village. La place de l'église était couverte de marchands de gâteaux ou

d'images de la Vierge et de groupes d'habitans, venus des cantons

voisins, dont les divers costumes étaient richement brodés d'or. Tous

portaient des thyrses en haut desquels était placée l'image de la

madone, ce qui rappelait les fêtes antiques. Toutefois, cette foule, au

lieu de nous donner le spectacle d'une bacchanale, entra dévotement dans

l'église pour y entendre la messe. Le chevalier Hamilton, madame Hart et

moi, nous étions placés près d'une petite chapelle où se voyait un

tableau de la Vierge, noir comme de l'encre. De minute en minute, des

paysans et des paysannes venaient s'agenouiller devant cette Vierge, et

solliciter quelque faveur ou rendre grâce pour celles qu'ils avaient

reçues. Ils exprimaient tous leurs voeux d'une voix si haute, que nous

entendions les demandes de chacun. Nous vîmes d'abord un homme beau

comme une statue grecque, le cou nu, qui remerciait la Vierge d'avoir

guéri son enfant. Il avait placé cet enfant sur l'autel en face du

tableau; quand il eut fini sa prière, il le reprit et partit heureux.

Après lui, vint une femme qui grondait avec fureur la madone de ce que

son mari la maltraitait. J'étouffais de rire; mais le chevalier me dit

de tout faire pour me contraindre, qu'autrement je serais fort

maltraitée moi-même. Il vint ensuite deux jeunes filles, qui se mirent à

genoux en demandant des maris. Enfin, les solliciteurs se succédèrent

pendant une heure de la manière la plus plaisante. Dès que chacun d'eux

avait parlé, on sonnait du milieu de l'église une clochette qui leur

annonçait vraisemblablement que la prière était exaucée; car ils s'en

allaient tous l'air content.

Après la messe, toutes ces bonnes gens se réunirent sur la place de

l'église pour y danser la tarentelle; c'est là seulement qu'on peut

prendre l'idée de cette danse: ce que j'avais vu jusqu'alors n'en était

qu'une faible copie. Ils commencent par former de grands ronds au milieu

desquels la tarentelle se danse, au bruit du tambour de basque et de

longues guitares à trois cordes dont ils tirent des sons vifs et

harmonieux. On ne saurait décrire ni l'activité, ni l'expression

d'amour, qu'offrent tous leurs mouvemens; aucune danse ne ressemble à

cela.

Nous restâmes jusqu'à la fin de la fête, et nous vîmes, en retournant à

Naples, les hauteurs couvertes de femmes, dont les unes jouaient du

tambour de basque et les autres dansaient le thyrse à la main: c'était

un spectacle charmant.

J'assistai aussi à une autre fête beaucoup plus célèbre que celle dont

je viens de parler; c'est la fête du _Pied de Grotte_. Elle est ainsi

nommée d'après la tradition qui raconte qu'un jour un ermite, retiré au

fond de cette grotte, eut une vision dans laquelle la Vierge lui apparut

et lui ordonna de faire bâtir une chapelle dans cet endroit. Le prêtre

en ayant instruit les habitans du canton, la chapelle fut aussitôt

bâtie; et tous les ans la famille royale s'y rend en grande cérémonie

pour y faire sa prière. Les chevau-légers, le régiment de la reine,

celui du roi, enfin toutes les troupes, s'y trouvent rassemblées, ainsi

que toute la noblesse en grand gala, et une multitude prodigieuse de

gens du peuple. Les cochers qui mènent la famille royale sont coiffés de

perruques à trois marteaux, ou à la Louis XIV. Cette fête est tellement

en vénération, que les habitans des petits pays dépendans du royaume de

Naples, font mettre sur les contrats de mariage que l'on mènera leurs

filles une fois à la fête de la Vierge du _Pied de Grotte_.

J'allai voir, avec M. Amaury Duval et M. Sacaut[12], la Solfatare, qui

est encore brûlante. C'était au mois de juin, en sorte que le soleil

dardait sur notre tête, tandis que nous marchions sur du feu. De ma vie

je n'ai autant souffert de la chaleur. Pour comble de malheur, j'avais

ma fille avec moi; je la couvrais de ma robe, mais ce secours était si

faible, que je tremblais à chaque instant de la voir tomber sans

connaissance. Elle me dit plusieurs fois: «Maman, on peut mourir de

chaud, n'est-ce pas?» Alors, Dieu sait si j'étais au désespoir de

l'avoir emmenée. Enfin, nous aperçûmes sur la hauteur une espèce de

chaumière, dans laquelle il nous fut permis, grâce au ciel, de nous

reposer. La chaleur nous avait tellement suffoqués, qu'aucun de nous ne

pouvait ni agir, ni parler. Au bout d'un quart d'heure, M. Duval se

rappela qu'il avait une orange dans sa poche, ce qui nous fit pousser un

cri de joie; car cette orange était la manne dans le désert.

Quand nous fûmes tout-à-fait remis, nous descendîmes à Pouzol. C'était

un dimanche, les habitans étaient en habits de fête; je me rappelle

encore un jeune homme, les cheveux bouclés et tellement poudrés, que son

énorme catogan avait blanchi son habit de taffetas bleu de ciel; sa

veste était couleur de rose fanée; il portait un gros bouquet à sa

boutonnière; enfin, c'était tout-à-fait le beau Léandre de la parade

française, et il avait un air si important, si content de lui-même,

qu'il me fit beaucoup rire.

Nous traversâmes toute la ville pour aller dîner au bord de la mer, où

l'on nous servit d'excellens poissons. L'amphithéâtre de Pouzol,

quoiqu'il soit en ruines, est encore fort curieux à voir. Il y reste

quelques gradins placés en face de la mer, devant de grands rochers

creux, et l'on prétend que c'était dans ces antres que les acteurs

anciens jouaient les tragédies avec des masques caractéristiques et des

porte-voix. Après le dîner, nous prîmes une barque qui nous conduisit au

promontoire de Mysène. Là, nous foulions aux pieds des morceaux brisés

des marbres les plus précieux; car Mysène a été détruite de fond en

comble par les Lombards et les Sarrazins: il n'y reste que le grand

souvenir de Pline.

Que de lieux de délices ne sont plus maintenant que des lieux de mort!

Bayes! si renommé chez les Romains qui venaient y prendre les eaux,

Bayes n'est plus qu'un amas de ruines informes sur lesquelles plane un

air infect; aussi le rivage de cette mer est-il désert. On voit encore à

Bayes les restes de trois temples, celui de Vénus, de Mercure et de

Diane, dont les eaux du lac Averne couvrent aujourd'hui les

soubassemens. Mais il ne reste pas même de vestiges de ces palais

magnifiques, de ces belles terrasses: la mer a tout englouti.

Sitôt que j'avais été de retour à Naples, j'avais commencé le portrait

de la reine; bien loin qu'il m'arrivât le même inconvénient qu'avec

Paësiello, il faisait alors si cruellement chaud, qu'un jour qu'elle me

donnait séance, nous nous endormîmes toutes deux. Je prenais plaisir à

faire ce portrait. La reine de Naples, sans être aussi jolie que sa soeur

cadette, la reine de France, me la rappelait beaucoup; son visage était

fatigué, mais l'on pouvait encore juger qu'elle avait été belle; ses

mains et ses bras surtout étaient la perfection pour la forme et pour le

ton de la couleur des chairs. Cette princesse, dont on a dit et écrit

tant de mal, était d'un naturel affectueux et très simple dans son

intérieur; sa générosité était vraiment royale: le marquis de Bombelles,

ambassadeur à Venise en 1790, fut le seul ambassadeur français qui

refusa de prêter serment à la Constitution; la reine ayant appris que,

par cette conduite noble et courageuse, M. de Bombelles, père d'une

famille nombreuse, était réduit à la position la plus cruelle, lui

écrivit de sa propre main une lettre de félicitation. Elle ajoutait que

tous les souverains devant se regarder comme solidaires en

reconnaissance pour les sujets fidèles, elle le priait d'accepter une

pension de douze mille francs[13]. Outre ce trait, j'en connais

plusieurs autres qui font honneur à son coeur: elle aimait à soulager la

misère, elle ne craignait pas de monter au cinquième étage pour secourir

des malheureux, et j'ai su positivement que ses bienfaits ont sauvé de

la prison, de la mort peut-être, une mère de famille et quatre enfans

dont le père venait de faire banqueroute. Voilà cette soi-disant mégère

contre qui, sous Bonaparte, on exposait, dans les rues de Paris, les

gravures les plus infâmes et les plus obscènes. Il fallait bien la

calomnier, on voulait sa couronne. On sait qu'elle fut trahie par ceux

mêmes qu'elle avait toujours honorés de son amitié et de sa confiance.

La femme qu'elle affectionnait le plus correspondait avec le conquérant

qui parvint enfin, par de viles menées, à détrôner la soeur de

Marie-Antoinette, pour mettre à sa place madame Murat.

La reine de Naples avait un grand caractère et beaucoup d'esprit. Elle

seule portait tout le fardeau du gouvernement. Le roi ne voulait point

régner; il restait presque toujours à Caserte, occupé de manufactures,

dont les ouvrières, disait-on, lui composaient un sérail.

La reine ayant appris que je m'apprêtais à retourner à Rome, me fit

demander, et me dit: «J'ai bien du regret que Naples ne puisse vous

retenir.» Alors elle m'offrit son petit cazin au bord de la mer, si je

voulais rester; mais je brûlais de revoir encore Rome, et je refusai

avec toute la reconnaissance que m'inspirait tant de bonté. Enfin, après

qu'elle m'eut fait payer magnifiquement, lorsque j'allai prendre un

dernier congé, elle me remit une belle boîte de vieux laque qui

renfermait son chiffre entouré de très beaux brillans. Ce chiffre vaut

dix mille francs; mais je le garderai toute ma vie.

Tout magnifique que soit le pays que j'allais quitter, il n'aurait pas

été dans mon goût d'y passer ma vie. Selon moi, Naples doit être vue

comme une lanterne magique ravissante, mais pour y fixer ses jours, il

faut s'être fait à l'idée, il faut avoir vaincu l'effroi qu'inspirent

les volcans; quand on songe que tout ce qui habite les lieux d'alentour

vit dans l'attente ou d'une éruption, ou d'un tremblement de terre, sans

parler de la peste, qui pendant les chaleurs existe à deux ou trois

lieues de là. En outre, les lacs où l'on met rouir le lin produisent un

air infect qui donne aux habitans de ces belles campagnes la fièvre et

la mort. Tous ces inconvéniens sont graves, on en conviendra; mais

aussi, s'ils n'existaient pas, qui ne voudrait habiter ce délicieux

climat?

Le chevalier Hamilton, qui, depuis près de vingt ans, était ambassadeur

d'Angleterre à Naples, connaissait parfaitement les moeurs et les usages

de la haute société de cette ville. Ce qu'il m'en rapportait, je

l'avoue, était peu favorable à la noblesse napolitaine, mais, depuis

cette époque, sans douter, tout a beaucoup changé. Il me contait sur les

plus grandes dames mille histoires, que je m'abstiens de répéter, comme

trop scandaleuses. Selon lui, les Napolitaines étaient d'une ignorance

surprenante; elles ne lisaient rien, quoiqu'elles fissent semblant de

lire; car un jour étant arrivé chez l'une d'elles, et lui trouvant un

livre à la main, il reconnut, en s'approchant, que la dame tenait ce

livre sens dessus dessous. Privées de toute espèce d'instruction,

plusieurs d'entre elles, selon lui, ne savaient pas qu'il existât un

autre pays que Naples, et leur unique occupation était l'amour qui, pour

elles, changeait souvent d'objet.

Ce dont j'ai pu juger par moi-même, c'est que les dames napolitaines

gesticulent beaucoup en parlant. Elles ne font d'autre exercice que

celui de se promener en voiture, jamais à pied. Tous les soirs elles

sont au spectacle et reçoivent leurs visites dans leur loge; comme elles

n'écoutent que _l'aria_, c'est là que s'établissent les conversations

d'une manière beaucoup moins confortable, selon moi, que dans un salon.

Les gens de la basse classe, à Naples, poussent au dernier degré

l'exagération dans leurs cris et dans leurs gestes. J'ai vu un jour

passer sous mes fenêtres, à Chiaja, l'enterrement d'un homme du peuple,

que suivaient les amis et connaissances du mort; hommes et femmes

gémissaient de la façon la plus lamentable. Une femme surtout (c'était

la veuve) poussait des cris affreux en se tordant les bras. Un pareil

désespoir me faisait peur et pitié; mais on m'assura que ces cheveux

épars et ces hurlemens étaient d'usage.

Un enterrement bien plus touchant que j'ai vu à la _Torre del Greco_,

c'était celui d'un jeune enfant que l'on portait dans sa bierre, très

paré et le visage découvert; on lui jetait des fleurs et des dragées des

fenêtres sous lesquelles il passait, et je ne puis dire combien ce

spectacle serrait le coeur.

Si l'on veut juger toute l'expression des visages napolitains, il faut

aller sur le chemin qui conduit à l'église de Saint-Janvier, le jour que

s'opère le miracle de la sainte ampoule. Les habitans de Naples et des

environs se rendent en foule sur ce chemin, où les voitures stationnent

à droite et les piétons à gauche. Le désir, l'impatience, se peignaient

d'une manière si étrange sur tous ces visages, attendu que le miracle

tardait un peu, qu'il m'en prenait envie de rire, quand heureusement on

vint me dire de rester calme, si je ne voulais pas me faire lapider par

la multitude. Enfin le miracle s'opère; il est annoncé; alors on ne voit

plus une figure qui ne peigne la joie, le ravissement avec une telle

vivacité, une telle véhémence, qu'il est impossible de décrire ce

tableau.

La partie de la population napolitaine la plus curieuse à observer, ce

sont les lazzaroni. Ces gens ont simplifié la vie, au point de se passer

de logement et presque de nourriture; car ils n'ont d'autre habitation

que les marches des églises, et leur frugalité égale leur paresse, ce

qui n'est pas peu dire. On les trouve étendus à l'ombre des murs ou sur

les bords de la mer. À peine sont-ils vêtus, et leurs enfans sont tous

nus jusqu'à l'âge de douze ans. J'étais d'abord un peu scandalisée et

fort effrayée de les voir jouer ainsi sur le quai de Chiaja, où passent

continuellement des voitures; car ce chemin est la promenade accoutumée

de tout le monde à Naples, et même celle des princesses.

La misère des lazzaroni ne les porte pas à se faire voleurs; ils sont

peut-être trop paresseux pour cela, surtout ayant besoin de si peu de

chose pour vivre. La plupart des vols se commettent à Naples par les

domestiques de louage, qui sont, en général, de forts mauvais sujets, le

rebut de toutes les grandes villes des différentes nations. Je n'ai

entendu parler, pendant mon séjour, que d'un seul vol, commis par un

lazzaroni, et l'on peut dire qu'il porte un caractère de retenue qui

équivaut à l'innocence. Le baron de Salis, un jour qu'il donnait un

grand dîner, se rendait à sa cuisine; comme il descendait doucement

l'escalier, il s'arrêta à la vue d'un homme qui, se croyant seul,

s'approche du pot-au-feu, y prend un morceau de boeuf et l'emporte. Le

baron s'était contenté de le suivre des yeux; car toute son argenterie

était étalée sur une table; le lazzaroni l'avait très bien vue, et

pourtant le pauvre homme bornait son larcin au morceau de boeuf qu'il

emportait.

Je fis mes adieux à cette belle mer de Naples, à ce charmant coteau de

Pausilippe, à ce terrible Vésuve, et je partis pour revoir une troisième

fois ma chère Rome, et pour admirer encore Raphaël dans toute sa gloire.

Là j'entrepris de nouveau un grand nombre de portraits, ce qui me

satisfaisait médiocrement, à dire vrai. J'avais regretté à Naples, et je

regrettais surtout à Rome de ne pas employer mon temps à faire quelques

tableaux dont les sujets m'inspiraient. On m'avait nommé membre de

toutes les académies de l'Italie, ce qui m'encourageait à mériter des

distinctions aussi flatteuses, et je n'allais rien laisser dans ce beau

pays qui pût ajouter beaucoup à ma réputation. Ces idées me revenaient

souvent en tête; j'ai plus d'une esquisse dans mon portefeuille, qui

pourraient en fournir la preuve; mais, tantôt le besoin de gagner de

l'argent, puisqu'il ne me restait pas un sou de tout ce que j'avais

gagné en France; tantôt la faiblesse de mon caractère, me faisait

prendre des engagemens, et je me séchais à la portraiture. Il en résulte

qu'après avoir dévoué ma jeunesse au travail, avec une constance, une

assiduité, assez rares dans une femme, aimant mon art autant que ma vie,

je puis à peine compter quatre ouvrages (portraits compris) dont je sois

réellement contente.

Plusieurs des portraits que je fis néanmoins pendant mon dernier séjour

à Rome me procurèrent quelques satisfactions, entre autres, celle de

revoir Mesdames de France, tantes de Louis XVI, qui, dès qu'elles furent

arrivées, me firent venir et me demandèrent de les peindre. Je

n'ignorais pas qu'une femme artiste, qui s'est toujours montrée mon

ennemie, je ne sais pourquoi, avait essayé, par tous les moyens

imaginables, de me noircir dans l'esprit de ces princesses; mais

l'extrême bonté avec laquelle elles me traitèrent m'assura bientôt du

peu d'effet qu'avaient produit ces viles calomnies. Je commençai par

faire le portrait de madame Adélaïde; je fis ensuite celui de madame

Victoire.

Cette princesse, en me donnant sa dernière séance, me dit: «Je reçois

une nouvelle qui me comble de joie; car j'apprends que le roi est

parvenu à sortir de France, et je viens de lui écrire, en mettant

seulement sur l'adresse: _À Sa Majesté le roi de France_. On saura bien

le trouver,» ajouta-t-elle en souriant.

Je rentrai chez moi bien contente, et j'annonçai cette heureuse nouvelle

à la gouvernante de ma fille, qui pensait comme moi; mais dans la soirée

nous entendîmes chanter mon domestique, homme très morose, qui ne

chantait jamais, et que nous connaissions pour être révolutionnaire.

Nous nous disons aussitôt: «Il est arrivé quelque malheur au roi!» ce

qui ne nous fut que trop confirmé le lendemain, quand nous apprîmes

l'arrestation à Varennes, et le retour à Paris. La plupart de nos

domestiques étaient vendus aux jacobins pour nous épier, ce qui peut

expliquer comment ils étaient mieux instruits que nous de tout ce qui se

passait en France; d'ailleurs beaucoup d'entre eux allaient attendre

l'arrivée du courrier, qui leur en disait beaucoup plus que nous n'en

apprenions par nos lettres.

CHAPITRE VIII.

Je quitte Rome.--La cascade de Terni.--Le cabinet de Fontana à

Florence.--Sienne.--Sa cathédrale.--Parme.--Ma sibylle.--Mantoue.--Jules

Romain.

Je quittai Rome le 14 avril 1792. En montant en voiture, je pleurais

amèrement. J'enviais le sort de tous ceux qui restaient, et sur la

route, je ne pouvais rencontrer des voyageurs sans m'écrier: «Ils sont

bien heureux ceux-ci, ils vont à Rome!»

J'allai coucher le premier jour à _Civita-Castellana_. En sortant de

cette ville, le lendemain, nous vîmes de superbes rochers, puis nous

entrâmes dans des gorges de montagnes où nous marchions au milieu des

précipices; en tout, ce pays me parut le plus triste du monde. Il n'en

fut pas de même du chemin qui conduit à Narni; ce chemin est délicieux,

des vallons remplis de vignes en berceaux, des haies de genêts et de

chèvre-feuilles en fleurs; tout cela réjouissait les yeux. Plus loin, à

la vérité, nous retrouvâmes des montagnes de l'aspect le plus austère et

le plus sauvage, dont les cyprès et quelques vieux pins font le

principal ornement. Ces rochers nous enveloppèrent jusqu'à _Narni_; mais

à peine a-t-on traversé cette ville, dont l'aspect est très pittoresque,

que l'on jouit du plus magnifique coup d'oeil. La scène a complètement

changé: la route plonge sur la plus belle et la plus riche vallée, où

s'étend à perte de vue une rivière bordée de peupliers; de la hauteur où

nous étions, cette rivière semblait un petit ruisseau argenté, tant

l'espace à travers lequel elle serpente est immense. Des monts lointains

terminent l'horizon; le soleil couchant éclairait leurs cimes, ce qui

produisait un effet enchanteur. Nous passâmes devant trois grandes croix

noires qui se détachaient sur le fond dont je parle, et dont l'immensité

donnait à ces monumens religieux un tel caractère, qu'ils me firent

éprouver une sensation indicible. La seule chose que je puisse

regretter, après avoir parcouru cette belle route, c'est de n'avoir pas

vu le pont d'Auguste, que mon voiturin, très mauvais _cicerone_,

négligea de me faire remarquer.

Nous côtoyâmes cette superbe vallée jusqu'à Terni, où nous couchâmes, et

le lendemain matin, quoique le temps fût très couvert, je voulus gravir

la montagne pour aller voir la fameuse cascade. Je partis avec ma fille,

deux ânes, Germain, et deux petits bonshommes qui nous montraient le

chemin. Brunette, une baguette à la main, ne cessait de fouetter son âne

et le mien, en sorte que, perçant le brouillard du matin, nous ne

tardâmes pas à arriver sur le plateau qui mène à la cascade. Là nous

nous reposâmes sur un beau gazon enrichi de fleurs et d'arbres divers.

Une seule petite maison, un troupeau, un berger, c'est tout ce que nous

trouvâmes dans ce lieu charmant, où l'on respire l'air le plus pur en

jouissant de la plus belle vue du monde. J'aurais bien désiré avoir là

ma chaumière; je m'y plaisais tant! Il n'en fallut pas moins continuer

notre chemin pour aller voir la cascade. En traversant une roche coupée,

nous approchâmes de ce large torrent dont la chute est si imposante;

ensuite nous entrâmes dans un petit pavillon carré pour voir sous un

autre aspect cette masse d'eau qui tombe bouillonnante, et dont la

vapeur nous environnait. Ensuite nous descendîmes dans la grotte antique

où jadis passait la cascade. On ne peut rien voir d'aussi curieux que

les différentes pétrifications qui s'y trouvent; elles ressemblent en

grand à celles que l'on observe à Tivoli. Je dessinai l'entrée si

pittoresque de cette grotte, et je m'emparai de quelques petits morceaux

pétrifiés.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 5 / 15 段