Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui eut pour moi mille bontés
pendant tout mon séjour. Je retrouvai chez lui madame Silva, Portugaise
très aimable, avec laquelle je projetai de faire plusieurs courses
intéressantes. Nous allâmes d'abord à l'île de Caprée. Le comte de la
Roche-Aymon et le fils aîné de M. de Talleyrand nous accompagnèrent. Ils
avaient engagé deux musiciens, l'un pour chanter et l'autre pour jouer
de la guitare. Nous nous embarquâmes à minuit par un beau clair de lune;
mais la mer était très agitée; ses vagues énormes dont l'écume
s'amoncelait autour de nous, menaçaient si furieusement notre chétif
bateau, qu'à chaque instant je pensais le voir englouti. J'avoue que je
mourais de peur. Il faut dire que je n'avais jamais fait sur mer un
aussi long trajet, n'ayant entrepris jusqu'alors que le passage du
Mordit dont la traversée est très courte, quand j'étais en Hollande.
Lorsque nous eûmes pris le large, M. de Talleyrand engagea ses musiciens
à chanter; mais ces deux pauvres jeunes gens étaient pris du mal de mer
à un tel point, qu'il leur était bien impossible de faire de la musique.
Ce mal saisit aussi madame Silva et le jeune baron; M. de la Roche-Aymon
et moi, nous n'en fûmes que très légèrement atteints.
Enfin, après avoir été ballottés sans relâche par ces terribles vagues,
nous débarquâmes à l'île de Caprée, un peu après le lever du soleil.
Nous ne trouvâmes là que des pêcheurs qui habitent les creux des rochers
sur le bord de la mer. Un d'eux s'offrit pour nous servir de guide, et
nous prîmes des ânes; car nous voulions monter jusqu'au sommet de l'île.
La route que nous gravissions était bordée à notre gauche par des
vergers d'orangers et de citronniers en fleurs, des gazons aromatiques,
des bois d'aloës, qui répandaient un parfum délicieux. À notre droite
étaient des rochers et des débris d'antiques constructions. Arrivés au
sommet, sur la plate-forme appelée Saint-Michel, nous jouîmes de la vue
de la pleine mer terminée par le Vésuve, tout en respirant l'air le plus
pur. C'est là qu'était placé le palais de Tibère; il n'en reste qu'un
seul tronçon de colonne, sur lequel un ermite, qui habite près de ces
débris informes, venait de poser son frugal repas du matin; et c'était
de cette hauteur immense que Tibère faisait jeter non-seulement des
esclaves, mais tous ceux qui lui déplaisaient.
On nous fit voir de loin une jolie maison qu'avait fait bâtir un Anglais
malade, et que tous les médecins avaient condamné depuis long-temps à
Naples. Ayant suivi le conseil qu'on lui donna d'aller habiter Caprée,
il y vécut plus de vingt ans encore sans aucune souffrance.
Après avoir respiré avec délice cet air vivifiant, admiré les sites les
plus curieux, nous revînmes à Naples, ravis de notre course, à
l'exception pourtant du jeune baron de Talleyrand, qui reçut une forte
réprimande de son père pour avoir fait ce voyage par un aussi mauvais
temps et dans un aussi léger bateau.
Ce que je désirais par-dessus tout, c'était de monter sur le Vésuve, et
nous résolûmes de faire cette partie avec madame Silva et l'abbé
Bertrand.
Je vais copier ici la fin d'une lettre que j'écrivis de Naples à mon ami
Brongniart l'architecte, parce que l'impression que m'avait faite le
terrible phénomène était alors bien plus récente et bien plus vive.
«... Maintenant je vais vous parler de mon spectacle favori, du Vésuve.
Pour un peu je me ferais Vésuvienne, tant j'aime ce superbe volcan; je
crois qu'il m'aime aussi, car il m'a fêtée et reçue de la manière la
plus grandiose. Que deviennent les plus beaux feux d'artifices, sans en
excepter la girande du château Saint-Ange, quand on songe au Vésuve?
«La première fois que j'y suis montée, nous fûmes pris, mes compagnons
et moi, par un orage affreux, une pluie qui ressemblait au déluge. Nous
étions trempés, mais nous n'en cheminions pas moins sur une hauteur pour
voir une des grandes laves qui coulaient à nos pieds. Je croyais toucher
aux avenues de l'enfer. Un brasier qui me suffoquait serpentait sous mes
yeux; il avait trois milles de circonférence. Le mauvais temps nous
empêchant d'aller plus loin ce jour-là, outre que la fumée et la pluie
de cendre qui nous couvrait rendaient le sommet du mont invisible, nous
montons sur nos mulets et descendons dans les laves noires. Deux
tonnerres, celui du ciel et celui du mont, se mêlaient; le bruit était
infernal, d'autant plus qu'il se répétait dans les cavités des montagnes
environnantes. Comme nous étions précisément sous la nuée, je tremblais,
et toute notre cavalcade tremblait comme moi, que le mouvement de notre
marche n'attirât sur nous la foudre. Malgré ma frayeur, je ne pus
m'empêcher de rire en regardant un de nos compagnons de voyage, l'abbé
Bertrand. Il faut vous dire qu'il est bossu par derrière et par devant:
un grand manteau couvrait son âne et lui, et tous deux étaient tellement
confondus ensemble, que, la petite humanité de l'abbé disparaissant, je
ne voyais plus qu'un chameau.
«J'arrivai chez moi dans un état qui faisait pitié: ma robe n'était que
cendre détrempée; j'étais morte de fatigue; je me sèche et me couche
fort heureusement.
«Bien loin d'être dégoûtée par ce début, quelque jours après je retourne
à mon cher Vésuve. Cette fois ma petite brunette était de la partie; je
voulais qu'elle vît ce grand spectacle. Monsieur de la Chenaye et deux
autres personnes en étaient aussi. Il faisait le plus beau temps du
monde. Avant la nuit nous étions sur la montagne pour voir les anciennes
laves et le coucher du soleil dans la mer. Le volcan était plus furieux
que jamais, et comme au jour on ne distingue point de feu, on ne voit
sortir du cratère, avec des nuées de cendres et de laves, qu'une énorme
fumée blanchâtre, argentée, que le soleil éclaire d'une manière
admirable. J'ai peint cet effet, car il est divin.
«Nous montâmes chez l'ermite. Le soleil se couchait, et je vis ses
rayons se perdre sous le cap Mysène, Ischia et Procida; quelle vue!
Enfin la nuit vint, et la fumée se transforma en flammes, les plus
belles que j'aie jamais vues de ma vie. Des gerbes de feu s'élançaient
du cratère, et se succédaient rapidement, jetant de tout côté des
pierres embrasées qui tombaient avec fracas. En même temps descendait
une cascade de feu qui parcourait l'espace de quatre à cinq milles. Une
autre bouche du cratère placée plus bas était aussi enflammée; celle-ci
produisait une fumée rouge et dorée, qui complétait le spectacle d'une
manière effrayante et sublime. La foudre qui partait du centre de la
montagne, faisait retentir tous les environs, au point que la terre
tremblait sous nos pas. J'étais bien un peu effrayée; mais je n'en
témoignais rien à cause de ma pauvre petite qui me disait en pleurant:
«Maman, faut-il avoir peur?» D'ailleurs, j'avais tant à admirer que ce
besoin l'emportait sur mon effroi. Imaginez que nous planions alors sur
une immensité de brasiers, sur des champs entiers que ces laves, dans
leur course, mettaient en feu. Je voyais ces terribles laves brûler les
arbrisseaux, les arbres, les vignes; je voyais la flamme s'allumer et
s'éteindre, et j'entendais le bruit des broussailles voisines qu'elles
consumaient.
«Cette grande scène de destruction a quelque chose de pénible et
d'imposant, qui remue fortement l'ame; je ne pouvais plus parler en
revenant à Naples; dans le chemin je ne cessais de retourner la tête
pour voir encore ces gerbes et cette rivière de feu. C'est donc à regret
que j'ai quitté ce spectacle si grandiose; mais j'en jouis par le
souvenir, et tous les jours je me représente encore ses différens
effets. J'en ai quatre dessins que je vous porterai à Paris. Deux sont
déjà en petite maquette; on en est très content ici.
«Donnez-moi de vos nouvelles, et de celles de nos amis, etc.»
Depuis lors je suis retournée plusieurs fois sur le Vésuve, un jour
entre autres avec M. Lethière[10], très habile peintre d'histoire, qui
était grand amateur du volcan. Je me souviens que ce jour était celui de
la Chandeleur. Nous partîmes vers trois heures, avec deux amis de M.
Lethière. Il faisait beau; mais lorsque nous fûmes arrivés sur la
montagne, il s'éleva un brouillard si épais qu'il ressemblait à une
énorme fumée. Tout disparut à nos yeux; nos compagnons, quoiqu'ils
fussent très près de nous, étaient devenus invisibles; en un mot c'était
le néant. Ma petite mourait de peur, et moi aussi. Pour comble de
malheur l'humidité était extrême, et nous fûmes obligés de rester en
place pendant une heure et demie. Enfin le brouillard se dissipant peu à
peu, nous découvrit la mer et tout ce qui l'environne jusqu'aux îles les
plus lointaines; cette création fut admirable.
J'avais fait porter notre dîner chez l'ermite, que nous avions invité à
le partager. Avant la fin du repas, cet ermite se leva et passa derrière
un vieux rideau qui touchait presque la table. Il resta là tout un quart
d'heure; quand il revint, je lui demandai pour quel motif il nous avait
quittés:--C'est, dit-il, que je viens de faire ma prière auprès de mon
compagnon qui est mort cette nuit, et qui est là sous ce rideau. À ces
mots, on peut imaginer si je me lève à mon tour et si je sors pour aller
respirer le grand air.
Nous remontâmes pour voir le coucher du soleil. Son disque brillant d'où
partaient d'immenses rayons, se réfléchissait dans la mer. Nous étions
dans l'extase à la vue de ce superbe tableau et de tout ce qui
l'encadrait. Nous revînmes à Naples, rapportant nos croquis. M. Lethière
avait fait un dessin dans lequel il me représentait descendant la
montagne sur mon âne.
Une des plus charmantes parties que j'aie faites à Naples, c'est un
petit voyage de cinq jours que le chevalier me fit entreprendre pour
visiter les îles d'Ischia et de Procida. Nous partîmes à cinq heures du
matin. J'étais dans une felouque avec madame Hart, sa mère, le chevalier
et quelques musiciens. Il faisait le plus beau temps du monde; la mer
était calme au point de ressembler à un grand lac. À peu de distance, on
voyait le coteau du mont Pausilippe, que le soleil éclairait d'une façon
ravissante. Tout cela m'aurait porté à une douce rêverie, si nos rameurs
n'avaient point crié à tue-tête, ce qui vous empêchait de suivre une
idée.
À neuf heures et demie nous arrivâmes à Procida, et nous fîmes aussitôt
une promenade pendant laquelle je fus frappée de la beauté des femmes
que nous rencontrions sur notre chemin. Presque toutes étaient grandes
et fortes, et leurs costumes, ainsi que leurs visages, rappelaient les
femmes grecques. Je vis peu d'habitations agréables, l'île étant
généralement cultivée en vignes et en arbres fruitiers. À midi nous
allâmes dîner chez le gouverneur; de la terrasse de son château, on
découvre le cap Mysène, l'Achéron, les Champs-Élysées, enfin, tout ce
que Virgile décrit; ces divers points de vue sont assez rapprochés pour
qu'on puisse en distinguer les détails, et le Vésuve se voit dans le
lointain.
Après dîner, nous remontâmes sur la felouque pour aller débarquer à
Ischia vers les six heures du soir. Un des plus jolis effets que j'ai
vus tout en arrivant, était celui d'une quantité de maisons bâties çà et
là sur les monts, et très éclairées, ce qui présentait à l'oeil comme un
second firmament. J'allai joindre madame Silva, mon aimable Portugaise,
pour parcourir avec elle une partie de l'île, qui est charmante; tout
son territoire est volcanique, elle a quinze lieues d'étendue, et
partout on trouve des traces de foyers éteints. La plupart des
montagnes, qui sont en très grand nombre et fort près les unes des
autres, sont cultivées. Le mont le plus élevé (Saint-Nicolas) est plus
haut que le Vésuve.
Nous trouvions à Ischia une société très aimable, entre autres le
général baron Salis; et le lendemain matin à six heures, nous partîmes
au nombre de vingt personnes, toutes montées sur des ânes, pour aller
dîner au mont Saint-Nicolas. On ne peut se faire une idée des chemins
qu'il nous fallut prendre; les sentiers étaient des ravins profonds
pleins d'énormes pierres noircies par le feu; et les hauteurs de ces
ravins étant cultivées, cette terre fertile, près de cette terre
désolée, offrait un contraste étrange. Nous suivîmes entre autres un
chemin à pic rempli de laves grosses comme des maisons, qui ressemblait
tout-à-fait au chemin de l'enfer, et cette superbe horreur nous
conduisit dans un lieu de délices, sous des berceaux de vignes
parfaitement cultivées, et près d'une très belle forêt de châtaigniers.
Là, j'aperçus une seule petite habitation, que mon guide me dit être
celle d'un ermite. L'ermite était absent; je m'assis sur son banc, et je
découvris par une percée de la forêt, la mer et les îles Cyrènes, que la
vapeur du matin entourait d'un ton bleuâtre. Je croyais faire un rêve
enchanteur; je me disais: la poésie est née là! Il fallut m'arracher à
ma ravissante contemplation, il nous restait encore à gravir bien
autrement.
Nous arrivâmes dans une espèce de désert, bordé de ravins si profonds,
que je n'osais y plonger mes yeux, et mon maudit âne s'obstinait à
marcher toujours sur le bord. Ne pouvant regarder en bas, je me mets à
regarder en haut, et je vois la montagne que nous avions à gravir, toute
couverte d'affreux nuages noirs. Il fallait pourtant traverser cela, au
risque d'être étouffée cent fois: notez de plus que le chemin était à
pic sur la mer, et qu'il ne s'y trouvait pas une seule habitation. Le
coeur me bat encore quand j'y pense. Je suivis pourtant, non sans
recommander mon ame à Dieu. Nous mîmes une heure et demie, marchant
toujours, à traverser ces nuages. L'humidité était si grande, que nos
vêtemens étaient trempés; on ne se voyait pas à quatre pieds, en sorte
que je finis par perdre ma compagnie. On peut juger de l'effroi que
j'éprouvais, quand j'entendis le son d'une petite cloche; je poussai un
grand cri de joie, pensant bien que c'était celle de l'ermite chez
lequel nous devions dîner. C'était elle, en effet, et l'on vint au
devant de moi.
Je trouvai toute ma société réunie dans l'ermitage, qui est situé sur la
dernière pointe des rochers du mont Saint-Nicolas. Dans ce moment
néanmoins, le brouillard était si épais, qu'il était impossible de rien
voir; mais, presque aussitôt, les nuages se divisent, le brouillard se
dissipe, et je me trouve sous un ciel pur. Je domine ces nuées qui
m'avaient tant effrayée, je les vois descendre dans la mer que le soleil
traçait en ligne d'opale et d'autres couleurs d'arc-en-ciel; quelques
nuages argentés embellissaient ce coup d'oeil. On ne distinguait les
barques qu'à leurs voiles blanches qui brillaient au soleil. Notre vue
plongeait sur les villages d'Ischia; mais cette masse de rochers
écrasait tellement de sa supériorité tout ce qui fait l'ambition des
hommes, que les châteaux, les maisons, ressemblaient à de petits points
blancs; quant aux individus, ils étaient invisibles: ce que c'est que de
nous, mon Dieu!
Nous étions à contempler ce magnifique spectacle, quand le général Salis
vint nous avertir que le dîner était servi, nouvelle qui ne nous fut pas
indifférente après tant de fatigues et de tribulations. Ce dîner qu'il
nous donnait, pouvait se comparer à ceux de Lucullus; tout était
recherché, rien n'y manquait, au point que nous eûmes des glaces pour
finir. Il fallait voir l'étonnement des trois bons religieux qui
habitaient ce rocher et qui profitaient de cet excellent repas; ils en
gardèrent les restes, ce dont ils paraissaient fort contens.
Après dîner, madame Silva et moi nous fîmes notre sieste en plein air
sur des sacs d'orge renversés, où l'odeur des genêts et de mille fleurs
nous embaumait. Puis, nous remontâmes sur nos ânes pour parcourir
l'autre côté de l'île. Là, nous vîmes des vergers sans nombre, des sites
très pittoresques, et ce chemin nous conduisit à notre habitation.
Je voulus aller aussi à Poestum; quoique la distance de Naples ne soit
que de vingt-cinq lieues, nous étions prévenus que le voyage est très
fatigant, mais on ne tient pas au désir d'aller admirer des monumens qui
ont trois ou quatre mille ans, quand ils se trouvent aussi près de vous.
Des trois temples que l'on y voit, celui de Junon était encore alors
bien conservé, au point qu'à l'extérieur il semblait être entier. Ce
temple est noble, imposant, comme tout ce qu'ont fait les anciens, près
desquels nous ne sommes que des pygmées. Aussi puis-je dire avoir été
fort surprise à _Pompeï_ que nous visitâmes ainsi qu'_Herculanum_, de la
petitesse des maisons et du temple d'Isis. Il faut croire que la partie
découverte était autrefois un faubourg.
Je conduisis aussi ma fille à Portici, dans le muséum, beauté
tout-à-fait unique dans le monde; mais tant d'écrivains l'ont si bien
décrit, que je crois inutile d'en parler ici.
Ces excursions et plusieurs autres ne m'empêchaient pas de travailler
beaucoup à Naples. J'avais même entrepris tant de portraits que mon
premier séjour dans cette ville a été de six mois, quoique je fusse
arrivée dans l'intention d'y passer six semaines. L'ambassadeur de
France, M. le baron de Talleyrand, vint m'annoncer un matin que la reine
désirait que je fisse les portraits de ses deux filles aînées, ce que je
commençai tout de suite. Sa Majesté s'apprêtait à partir pour Vienne où
elle allait s'occuper de marier ces princesses. Je me souviens qu'à son
retour elle me dit: «J'ai fait un heureux voyage; je viens de conclure
deux mariages pour mes filles avec un grand bonheur.» L'aînée en effet
épousa peu de temps après l'empereur d'Autriche, François II, et la
seconde, qui se nommait Louise, le grand duc de Toscane. Cette dernière
était fort laide, et tellement grimacière, que je ne voulais pas finir
son portrait. Elle est morte quelques années après son mariage.
Lorsque la reine fut partie, je peignis aussi le prince royal. L'heure
de mes séances à la cour était midi, et pour m'y rendre il me fallait
suivre le chemin de Chiaja, au moment de la plus grande chaleur. Les
maisons qui sont bâties à gauche et qui font face à la mer, étant
peintes en blanc _pur_, le soleil y donnait avec une telle force que
j'en étais aveuglée. Pour sauver mes yeux j'imaginai de mettre un voile
vert, ce que je n'avais vu faire encore à personne, et devait paraître
assez singulier, car on n'en portait que de blancs ou de noirs; mais
quelques jours après je vis quantité d'Anglaises m'imiter, et les voiles
verts furent à la mode[11].
À cette même époque je commençai le portrait de Paësiello. Tout en me
donnant séance, il composait un morceau de musique, qu'on devait
exécuter pour le retour de la reine, et j'étais charmée de cette
circonstance qui me faisait saisir les traits du grand musicien au
moment de l'inspiration.
J'avais quitté mon cher hôtel de Maroc, parce qu'après avoir admiré tout
le jour il faut pourtant bien dormir la nuit, et qu'il m'était
impossible d'y fermer l'oeil. Les voitures allaient et venaient sans
cesse sur le chemin de Chiaja jusqu'à la grotte de Pausilippe, où l'on
fait souvent de mauvais soupers dans les cabarets. Ce bruit, que
j'entendais toutes les nuits, me fit enfin déserter. J'allai m'établir
dans un joli cazin baigné par la mer, dont les vagues venaient se briser
sous mes fenêtres. J'étais enchantée; ce bruit rond et léger me berçait
délicieusement; mais hélas! huit jours après il survint un orage
affreux, une tempête si violente, que les vagues furieuses montaient
jusque dans mon appartement. J'en étais inondée, et la crainte d'une
récidive me fit quitter ce charmant cazin, à mon grand regret. À la
vérité, entre le mur et cette maison, il y avait une place sur laquelle
les voitures élégantes, les mêmes voitures qui m'empêchaient de dormir à
Chiaja, venaient stationner, pour ce qu'on appelle à Naples _faire
heure_. Mais cela m'était peu incommode. Je me rappelle que le jour de
mon départ la propriétaire ouvrit une armoire dans laquelle j'avais
serré mon linge, et se mit à écrire mon nom sur toutes les planches;
comme je lui demandai le motif de ce qu'elle faisait, elle me répondit
gracieusement qu'elle était fière d'avoir logé madame Lebrun, et qu'elle
voulait que tout le monde le sût.
Après avoir quitté cette maison, j'allai en louer une tout près de la
ville, et je m'y installai la veille de Noël. Dès le soir même, comme
j'allais me mettre au lit, je suis tout à coup assourdie par des pétards
sans nombre; les jeunes garçons qui les tiraient en jetaient dans ma
cour, dans mes fenêtres; ce train-là dura trois jours et trois nuits. En
outre, j'étais gelée dans cet appartement. Je faisais alors le portrait
de Paësiello, qui soufflait dans ses doigts ainsi que moi; pour nous
réchauffer, je fis faire du feu dans mon atelier; mais comme on s'occupe
bien plus en Italie d'obtenir de la fraîcheur que de la chaleur, les
cheminées sont si mal soignées que la fumée nous étouffait. Les yeux de
Paësiello en pleuraient, les miens aussi; et je ne conçois pas comment
j'ai pu finir son portrait.
Paësiello, à cette époque, faisait les délices de l'Italie. J'allais
fort souvent au grand Opéra, dans la loge de la comtesse Scawronski.
J'assistai à la premier représentation de _Nina_, qui bien certainement
est un chef-d'oeuvre; mais tel est l'effet de la première impression
reçue, que la musique de Paësiello, toute belle qu'elle était, ne me
faisait pas autant de plaisir que celle de Dalayrac; il faut dire aussi
que madame Dugazon n'était point là pour jouer _Nina_. Le théâtre de
Saint-Charles, où se donnait cet opéra et les autres, est, je crois, le
plus vaste de l'Europe. Je m'y suis trouvée le jour de la fête de la
reine; il était alors magnifiquement éclairé, totalement rempli de
monde, et ce coup d'oeil me parut superbe. Je me souviens d'avoir ri ce
jour-là d'une méprise assez plaisante. J'aperçus près de nous la baronne
de Talleyrand, chez laquelle je n'avais pas été depuis quelque temps, et
je voulus lui faire ma visite dans sa loge; la comtesse me dit alors:
«Elle éprouve un grand chagrin, l'ambassadrice; elle a perdu Rigi.»
Pensant qu'il s'agissait d'un ami, je me décide d'autant plus à l'aller
trouver; j'y vais. Je suis en effet frappée du changement de son visage,
et je lui vois un air si triste que je commence à croire qu'un de ses
enfans est mort. Je lui dis donc combien je prenais part à son
affliction, et lui demande si c'était l'aîné. À ces mots, malgré son
chagrin, elle se mit à rire: c'était son chien qu'elle venait de perdre.
Un de mes grands plaisirs était d'aller me promener sur le beau coteau
de Pausilippe, sous lequel est placée la grotte du même nom, qui est un
magnifique ouvrage d'un mille de longueur, et qu'on voit bien avoir été
fait par les Romains. Cette côte de Pausilippe est couverte de maisons
de campagne, de cazins, de prairies et de très beaux arbres, autour
desquels des vignes s'entrelacent en guirlandes. C'est là qu'est placé
le tombeau de Virgile, sur lequel on prétend qu'il pousse des lauriers;
mais je n'en ai point vu. Les soirs j'allais sur les bords de la mer;
j'y conduisais souvent ma fille, et nous y restions quelquefois assises
ensemble jusqu'au lever de la lune, jouissant de ce bon air et de cette
superbe vue, ce qui la reposait de ses études journalières; car j'avais
résolu, tout en courant le monde, de soigner son éducation autant qu'il
serait possible, et je lui avais donné à Naples des maîtres d'écriture,
de géographie, d'italien, d'anglais et d'allemand. Elle préférait cette
dernière langue à toutes les autres, et montrait dans ses diverses
études une intelligence remarquable. Elle annonçait aussi quelques
dispositions pour la peinture; mais sa récréation favorite était de
composer des romans. Je la trouvais, en revenant de passer mes soirées
dans le monde, une plume à la main, et une autre sur son bonnet; je
l'obligeais alors à se mettre au lit; mais il n'était pas rare qu'elle
se relevât la nuit pour achever un chapitre; et je me souviens très bien
qu'à l'âge de neuf ans elle a écrit à Vienne un petit roman remarquable
par les situations autant que par le style.