Aussitôt que j'étais arrivée à Naples, j'avais été chez M. le baron de

Talleyrand, alors ambassadeur de France, qui eut pour moi mille bontés

pendant tout mon séjour. Je retrouvai chez lui madame Silva, Portugaise

très aimable, avec laquelle je projetai de faire plusieurs courses

intéressantes. Nous allâmes d'abord à l'île de Caprée. Le comte de la

Roche-Aymon et le fils aîné de M. de Talleyrand nous accompagnèrent. Ils

avaient engagé deux musiciens, l'un pour chanter et l'autre pour jouer

de la guitare. Nous nous embarquâmes à minuit par un beau clair de lune;

mais la mer était très agitée; ses vagues énormes dont l'écume

s'amoncelait autour de nous, menaçaient si furieusement notre chétif

bateau, qu'à chaque instant je pensais le voir englouti. J'avoue que je

mourais de peur. Il faut dire que je n'avais jamais fait sur mer un

aussi long trajet, n'ayant entrepris jusqu'alors que le passage du

Mordit dont la traversée est très courte, quand j'étais en Hollande.

Lorsque nous eûmes pris le large, M. de Talleyrand engagea ses musiciens

à chanter; mais ces deux pauvres jeunes gens étaient pris du mal de mer

à un tel point, qu'il leur était bien impossible de faire de la musique.

Ce mal saisit aussi madame Silva et le jeune baron; M. de la Roche-Aymon

et moi, nous n'en fûmes que très légèrement atteints.

Enfin, après avoir été ballottés sans relâche par ces terribles vagues,

nous débarquâmes à l'île de Caprée, un peu après le lever du soleil.

Nous ne trouvâmes là que des pêcheurs qui habitent les creux des rochers

sur le bord de la mer. Un d'eux s'offrit pour nous servir de guide, et

nous prîmes des ânes; car nous voulions monter jusqu'au sommet de l'île.

La route que nous gravissions était bordée à notre gauche par des

vergers d'orangers et de citronniers en fleurs, des gazons aromatiques,

des bois d'aloës, qui répandaient un parfum délicieux. À notre droite

étaient des rochers et des débris d'antiques constructions. Arrivés au

sommet, sur la plate-forme appelée Saint-Michel, nous jouîmes de la vue

de la pleine mer terminée par le Vésuve, tout en respirant l'air le plus

pur. C'est là qu'était placé le palais de Tibère; il n'en reste qu'un

seul tronçon de colonne, sur lequel un ermite, qui habite près de ces

débris informes, venait de poser son frugal repas du matin; et c'était

de cette hauteur immense que Tibère faisait jeter non-seulement des

esclaves, mais tous ceux qui lui déplaisaient.

On nous fit voir de loin une jolie maison qu'avait fait bâtir un Anglais

malade, et que tous les médecins avaient condamné depuis long-temps à

Naples. Ayant suivi le conseil qu'on lui donna d'aller habiter Caprée,

il y vécut plus de vingt ans encore sans aucune souffrance.

Après avoir respiré avec délice cet air vivifiant, admiré les sites les

plus curieux, nous revînmes à Naples, ravis de notre course, à

l'exception pourtant du jeune baron de Talleyrand, qui reçut une forte

réprimande de son père pour avoir fait ce voyage par un aussi mauvais

temps et dans un aussi léger bateau.

Ce que je désirais par-dessus tout, c'était de monter sur le Vésuve, et

nous résolûmes de faire cette partie avec madame Silva et l'abbé

Bertrand.

Je vais copier ici la fin d'une lettre que j'écrivis de Naples à mon ami

Brongniart l'architecte, parce que l'impression que m'avait faite le

terrible phénomène était alors bien plus récente et bien plus vive.

«... Maintenant je vais vous parler de mon spectacle favori, du Vésuve.

Pour un peu je me ferais Vésuvienne, tant j'aime ce superbe volcan; je

crois qu'il m'aime aussi, car il m'a fêtée et reçue de la manière la

plus grandiose. Que deviennent les plus beaux feux d'artifices, sans en

excepter la girande du château Saint-Ange, quand on songe au Vésuve?

«La première fois que j'y suis montée, nous fûmes pris, mes compagnons

et moi, par un orage affreux, une pluie qui ressemblait au déluge. Nous

étions trempés, mais nous n'en cheminions pas moins sur une hauteur pour

voir une des grandes laves qui coulaient à nos pieds. Je croyais toucher

aux avenues de l'enfer. Un brasier qui me suffoquait serpentait sous mes

yeux; il avait trois milles de circonférence. Le mauvais temps nous

empêchant d'aller plus loin ce jour-là, outre que la fumée et la pluie

de cendre qui nous couvrait rendaient le sommet du mont invisible, nous

montons sur nos mulets et descendons dans les laves noires. Deux

tonnerres, celui du ciel et celui du mont, se mêlaient; le bruit était

infernal, d'autant plus qu'il se répétait dans les cavités des montagnes

environnantes. Comme nous étions précisément sous la nuée, je tremblais,

et toute notre cavalcade tremblait comme moi, que le mouvement de notre

marche n'attirât sur nous la foudre. Malgré ma frayeur, je ne pus

m'empêcher de rire en regardant un de nos compagnons de voyage, l'abbé

Bertrand. Il faut vous dire qu'il est bossu par derrière et par devant:

un grand manteau couvrait son âne et lui, et tous deux étaient tellement

confondus ensemble, que, la petite humanité de l'abbé disparaissant, je

ne voyais plus qu'un chameau.

«J'arrivai chez moi dans un état qui faisait pitié: ma robe n'était que

cendre détrempée; j'étais morte de fatigue; je me sèche et me couche

fort heureusement.

«Bien loin d'être dégoûtée par ce début, quelque jours après je retourne

à mon cher Vésuve. Cette fois ma petite brunette était de la partie; je

voulais qu'elle vît ce grand spectacle. Monsieur de la Chenaye et deux

autres personnes en étaient aussi. Il faisait le plus beau temps du

monde. Avant la nuit nous étions sur la montagne pour voir les anciennes

laves et le coucher du soleil dans la mer. Le volcan était plus furieux

que jamais, et comme au jour on ne distingue point de feu, on ne voit

sortir du cratère, avec des nuées de cendres et de laves, qu'une énorme

fumée blanchâtre, argentée, que le soleil éclaire d'une manière

admirable. J'ai peint cet effet, car il est divin.

«Nous montâmes chez l'ermite. Le soleil se couchait, et je vis ses

rayons se perdre sous le cap Mysène, Ischia et Procida; quelle vue!

Enfin la nuit vint, et la fumée se transforma en flammes, les plus

belles que j'aie jamais vues de ma vie. Des gerbes de feu s'élançaient

du cratère, et se succédaient rapidement, jetant de tout côté des

pierres embrasées qui tombaient avec fracas. En même temps descendait

une cascade de feu qui parcourait l'espace de quatre à cinq milles. Une

autre bouche du cratère placée plus bas était aussi enflammée; celle-ci

produisait une fumée rouge et dorée, qui complétait le spectacle d'une

manière effrayante et sublime. La foudre qui partait du centre de la

montagne, faisait retentir tous les environs, au point que la terre

tremblait sous nos pas. J'étais bien un peu effrayée; mais je n'en

témoignais rien à cause de ma pauvre petite qui me disait en pleurant:

«Maman, faut-il avoir peur?» D'ailleurs, j'avais tant à admirer que ce

besoin l'emportait sur mon effroi. Imaginez que nous planions alors sur

une immensité de brasiers, sur des champs entiers que ces laves, dans

leur course, mettaient en feu. Je voyais ces terribles laves brûler les

arbrisseaux, les arbres, les vignes; je voyais la flamme s'allumer et

s'éteindre, et j'entendais le bruit des broussailles voisines qu'elles

consumaient.

«Cette grande scène de destruction a quelque chose de pénible et

d'imposant, qui remue fortement l'ame; je ne pouvais plus parler en

revenant à Naples; dans le chemin je ne cessais de retourner la tête

pour voir encore ces gerbes et cette rivière de feu. C'est donc à regret

que j'ai quitté ce spectacle si grandiose; mais j'en jouis par le

souvenir, et tous les jours je me représente encore ses différens

effets. J'en ai quatre dessins que je vous porterai à Paris. Deux sont

déjà en petite maquette; on en est très content ici.

«Donnez-moi de vos nouvelles, et de celles de nos amis, etc.»

Depuis lors je suis retournée plusieurs fois sur le Vésuve, un jour

entre autres avec M. Lethière[10], très habile peintre d'histoire, qui

était grand amateur du volcan. Je me souviens que ce jour était celui de

la Chandeleur. Nous partîmes vers trois heures, avec deux amis de M.

Lethière. Il faisait beau; mais lorsque nous fûmes arrivés sur la

montagne, il s'éleva un brouillard si épais qu'il ressemblait à une

énorme fumée. Tout disparut à nos yeux; nos compagnons, quoiqu'ils

fussent très près de nous, étaient devenus invisibles; en un mot c'était

le néant. Ma petite mourait de peur, et moi aussi. Pour comble de

malheur l'humidité était extrême, et nous fûmes obligés de rester en

place pendant une heure et demie. Enfin le brouillard se dissipant peu à

peu, nous découvrit la mer et tout ce qui l'environne jusqu'aux îles les

plus lointaines; cette création fut admirable.

J'avais fait porter notre dîner chez l'ermite, que nous avions invité à

le partager. Avant la fin du repas, cet ermite se leva et passa derrière

un vieux rideau qui touchait presque la table. Il resta là tout un quart

d'heure; quand il revint, je lui demandai pour quel motif il nous avait

quittés:--C'est, dit-il, que je viens de faire ma prière auprès de mon

compagnon qui est mort cette nuit, et qui est là sous ce rideau. À ces

mots, on peut imaginer si je me lève à mon tour et si je sors pour aller

respirer le grand air.

Nous remontâmes pour voir le coucher du soleil. Son disque brillant d'où

partaient d'immenses rayons, se réfléchissait dans la mer. Nous étions

dans l'extase à la vue de ce superbe tableau et de tout ce qui

l'encadrait. Nous revînmes à Naples, rapportant nos croquis. M. Lethière

avait fait un dessin dans lequel il me représentait descendant la

montagne sur mon âne.

Une des plus charmantes parties que j'aie faites à Naples, c'est un

petit voyage de cinq jours que le chevalier me fit entreprendre pour

visiter les îles d'Ischia et de Procida. Nous partîmes à cinq heures du

matin. J'étais dans une felouque avec madame Hart, sa mère, le chevalier

et quelques musiciens. Il faisait le plus beau temps du monde; la mer

était calme au point de ressembler à un grand lac. À peu de distance, on

voyait le coteau du mont Pausilippe, que le soleil éclairait d'une façon

ravissante. Tout cela m'aurait porté à une douce rêverie, si nos rameurs

n'avaient point crié à tue-tête, ce qui vous empêchait de suivre une

idée.

À neuf heures et demie nous arrivâmes à Procida, et nous fîmes aussitôt

une promenade pendant laquelle je fus frappée de la beauté des femmes

que nous rencontrions sur notre chemin. Presque toutes étaient grandes

et fortes, et leurs costumes, ainsi que leurs visages, rappelaient les

femmes grecques. Je vis peu d'habitations agréables, l'île étant

généralement cultivée en vignes et en arbres fruitiers. À midi nous

allâmes dîner chez le gouverneur; de la terrasse de son château, on

découvre le cap Mysène, l'Achéron, les Champs-Élysées, enfin, tout ce

que Virgile décrit; ces divers points de vue sont assez rapprochés pour

qu'on puisse en distinguer les détails, et le Vésuve se voit dans le

lointain.

Après dîner, nous remontâmes sur la felouque pour aller débarquer à

Ischia vers les six heures du soir. Un des plus jolis effets que j'ai

vus tout en arrivant, était celui d'une quantité de maisons bâties çà et

là sur les monts, et très éclairées, ce qui présentait à l'oeil comme un

second firmament. J'allai joindre madame Silva, mon aimable Portugaise,

pour parcourir avec elle une partie de l'île, qui est charmante; tout

son territoire est volcanique, elle a quinze lieues d'étendue, et

partout on trouve des traces de foyers éteints. La plupart des

montagnes, qui sont en très grand nombre et fort près les unes des

autres, sont cultivées. Le mont le plus élevé (Saint-Nicolas) est plus

haut que le Vésuve.

Nous trouvions à Ischia une société très aimable, entre autres le

général baron Salis; et le lendemain matin à six heures, nous partîmes

au nombre de vingt personnes, toutes montées sur des ânes, pour aller

dîner au mont Saint-Nicolas. On ne peut se faire une idée des chemins

qu'il nous fallut prendre; les sentiers étaient des ravins profonds

pleins d'énormes pierres noircies par le feu; et les hauteurs de ces

ravins étant cultivées, cette terre fertile, près de cette terre

désolée, offrait un contraste étrange. Nous suivîmes entre autres un

chemin à pic rempli de laves grosses comme des maisons, qui ressemblait

tout-à-fait au chemin de l'enfer, et cette superbe horreur nous

conduisit dans un lieu de délices, sous des berceaux de vignes

parfaitement cultivées, et près d'une très belle forêt de châtaigniers.

Là, j'aperçus une seule petite habitation, que mon guide me dit être

celle d'un ermite. L'ermite était absent; je m'assis sur son banc, et je

découvris par une percée de la forêt, la mer et les îles Cyrènes, que la

vapeur du matin entourait d'un ton bleuâtre. Je croyais faire un rêve

enchanteur; je me disais: la poésie est née là! Il fallut m'arracher à

ma ravissante contemplation, il nous restait encore à gravir bien

autrement.

Nous arrivâmes dans une espèce de désert, bordé de ravins si profonds,

que je n'osais y plonger mes yeux, et mon maudit âne s'obstinait à

marcher toujours sur le bord. Ne pouvant regarder en bas, je me mets à

regarder en haut, et je vois la montagne que nous avions à gravir, toute

couverte d'affreux nuages noirs. Il fallait pourtant traverser cela, au

risque d'être étouffée cent fois: notez de plus que le chemin était à

pic sur la mer, et qu'il ne s'y trouvait pas une seule habitation. Le

coeur me bat encore quand j'y pense. Je suivis pourtant, non sans

recommander mon ame à Dieu. Nous mîmes une heure et demie, marchant

toujours, à traverser ces nuages. L'humidité était si grande, que nos

vêtemens étaient trempés; on ne se voyait pas à quatre pieds, en sorte

que je finis par perdre ma compagnie. On peut juger de l'effroi que

j'éprouvais, quand j'entendis le son d'une petite cloche; je poussai un

grand cri de joie, pensant bien que c'était celle de l'ermite chez

lequel nous devions dîner. C'était elle, en effet, et l'on vint au

devant de moi.

Je trouvai toute ma société réunie dans l'ermitage, qui est situé sur la

dernière pointe des rochers du mont Saint-Nicolas. Dans ce moment

néanmoins, le brouillard était si épais, qu'il était impossible de rien

voir; mais, presque aussitôt, les nuages se divisent, le brouillard se

dissipe, et je me trouve sous un ciel pur. Je domine ces nuées qui

m'avaient tant effrayée, je les vois descendre dans la mer que le soleil

traçait en ligne d'opale et d'autres couleurs d'arc-en-ciel; quelques

nuages argentés embellissaient ce coup d'oeil. On ne distinguait les

barques qu'à leurs voiles blanches qui brillaient au soleil. Notre vue

plongeait sur les villages d'Ischia; mais cette masse de rochers

écrasait tellement de sa supériorité tout ce qui fait l'ambition des

hommes, que les châteaux, les maisons, ressemblaient à de petits points

blancs; quant aux individus, ils étaient invisibles: ce que c'est que de

nous, mon Dieu!

Nous étions à contempler ce magnifique spectacle, quand le général Salis

vint nous avertir que le dîner était servi, nouvelle qui ne nous fut pas

indifférente après tant de fatigues et de tribulations. Ce dîner qu'il

nous donnait, pouvait se comparer à ceux de Lucullus; tout était

recherché, rien n'y manquait, au point que nous eûmes des glaces pour

finir. Il fallait voir l'étonnement des trois bons religieux qui

habitaient ce rocher et qui profitaient de cet excellent repas; ils en

gardèrent les restes, ce dont ils paraissaient fort contens.

Après dîner, madame Silva et moi nous fîmes notre sieste en plein air

sur des sacs d'orge renversés, où l'odeur des genêts et de mille fleurs

nous embaumait. Puis, nous remontâmes sur nos ânes pour parcourir

l'autre côté de l'île. Là, nous vîmes des vergers sans nombre, des sites

très pittoresques, et ce chemin nous conduisit à notre habitation.

Je voulus aller aussi à Poestum; quoique la distance de Naples ne soit

que de vingt-cinq lieues, nous étions prévenus que le voyage est très

fatigant, mais on ne tient pas au désir d'aller admirer des monumens qui

ont trois ou quatre mille ans, quand ils se trouvent aussi près de vous.

Des trois temples que l'on y voit, celui de Junon était encore alors

bien conservé, au point qu'à l'extérieur il semblait être entier. Ce

temple est noble, imposant, comme tout ce qu'ont fait les anciens, près

desquels nous ne sommes que des pygmées. Aussi puis-je dire avoir été

fort surprise à _Pompeï_ que nous visitâmes ainsi qu'_Herculanum_, de la

petitesse des maisons et du temple d'Isis. Il faut croire que la partie

découverte était autrefois un faubourg.

Je conduisis aussi ma fille à Portici, dans le muséum, beauté

tout-à-fait unique dans le monde; mais tant d'écrivains l'ont si bien

décrit, que je crois inutile d'en parler ici.

Ces excursions et plusieurs autres ne m'empêchaient pas de travailler

beaucoup à Naples. J'avais même entrepris tant de portraits que mon

premier séjour dans cette ville a été de six mois, quoique je fusse

arrivée dans l'intention d'y passer six semaines. L'ambassadeur de

France, M. le baron de Talleyrand, vint m'annoncer un matin que la reine

désirait que je fisse les portraits de ses deux filles aînées, ce que je

commençai tout de suite. Sa Majesté s'apprêtait à partir pour Vienne où

elle allait s'occuper de marier ces princesses. Je me souviens qu'à son

retour elle me dit: «J'ai fait un heureux voyage; je viens de conclure

deux mariages pour mes filles avec un grand bonheur.» L'aînée en effet

épousa peu de temps après l'empereur d'Autriche, François II, et la

seconde, qui se nommait Louise, le grand duc de Toscane. Cette dernière

était fort laide, et tellement grimacière, que je ne voulais pas finir

son portrait. Elle est morte quelques années après son mariage.

Lorsque la reine fut partie, je peignis aussi le prince royal. L'heure

de mes séances à la cour était midi, et pour m'y rendre il me fallait

suivre le chemin de Chiaja, au moment de la plus grande chaleur. Les

maisons qui sont bâties à gauche et qui font face à la mer, étant

peintes en blanc _pur_, le soleil y donnait avec une telle force que

j'en étais aveuglée. Pour sauver mes yeux j'imaginai de mettre un voile

vert, ce que je n'avais vu faire encore à personne, et devait paraître

assez singulier, car on n'en portait que de blancs ou de noirs; mais

quelques jours après je vis quantité d'Anglaises m'imiter, et les voiles

verts furent à la mode[11].

À cette même époque je commençai le portrait de Paësiello. Tout en me

donnant séance, il composait un morceau de musique, qu'on devait

exécuter pour le retour de la reine, et j'étais charmée de cette

circonstance qui me faisait saisir les traits du grand musicien au

moment de l'inspiration.

J'avais quitté mon cher hôtel de Maroc, parce qu'après avoir admiré tout

le jour il faut pourtant bien dormir la nuit, et qu'il m'était

impossible d'y fermer l'oeil. Les voitures allaient et venaient sans

cesse sur le chemin de Chiaja jusqu'à la grotte de Pausilippe, où l'on

fait souvent de mauvais soupers dans les cabarets. Ce bruit, que

j'entendais toutes les nuits, me fit enfin déserter. J'allai m'établir

dans un joli cazin baigné par la mer, dont les vagues venaient se briser

sous mes fenêtres. J'étais enchantée; ce bruit rond et léger me berçait

délicieusement; mais hélas! huit jours après il survint un orage

affreux, une tempête si violente, que les vagues furieuses montaient

jusque dans mon appartement. J'en étais inondée, et la crainte d'une

récidive me fit quitter ce charmant cazin, à mon grand regret. À la

vérité, entre le mur et cette maison, il y avait une place sur laquelle

les voitures élégantes, les mêmes voitures qui m'empêchaient de dormir à

Chiaja, venaient stationner, pour ce qu'on appelle à Naples _faire

heure_. Mais cela m'était peu incommode. Je me rappelle que le jour de

mon départ la propriétaire ouvrit une armoire dans laquelle j'avais

serré mon linge, et se mit à écrire mon nom sur toutes les planches;

comme je lui demandai le motif de ce qu'elle faisait, elle me répondit

gracieusement qu'elle était fière d'avoir logé madame Lebrun, et qu'elle

voulait que tout le monde le sût.

Après avoir quitté cette maison, j'allai en louer une tout près de la

ville, et je m'y installai la veille de Noël. Dès le soir même, comme

j'allais me mettre au lit, je suis tout à coup assourdie par des pétards

sans nombre; les jeunes garçons qui les tiraient en jetaient dans ma

cour, dans mes fenêtres; ce train-là dura trois jours et trois nuits. En

outre, j'étais gelée dans cet appartement. Je faisais alors le portrait

de Paësiello, qui soufflait dans ses doigts ainsi que moi; pour nous

réchauffer, je fis faire du feu dans mon atelier; mais comme on s'occupe

bien plus en Italie d'obtenir de la fraîcheur que de la chaleur, les

cheminées sont si mal soignées que la fumée nous étouffait. Les yeux de

Paësiello en pleuraient, les miens aussi; et je ne conçois pas comment

j'ai pu finir son portrait.

Paësiello, à cette époque, faisait les délices de l'Italie. J'allais

fort souvent au grand Opéra, dans la loge de la comtesse Scawronski.

J'assistai à la premier représentation de _Nina_, qui bien certainement

est un chef-d'oeuvre; mais tel est l'effet de la première impression

reçue, que la musique de Paësiello, toute belle qu'elle était, ne me

faisait pas autant de plaisir que celle de Dalayrac; il faut dire aussi

que madame Dugazon n'était point là pour jouer _Nina_. Le théâtre de

Saint-Charles, où se donnait cet opéra et les autres, est, je crois, le

plus vaste de l'Europe. Je m'y suis trouvée le jour de la fête de la

reine; il était alors magnifiquement éclairé, totalement rempli de

monde, et ce coup d'oeil me parut superbe. Je me souviens d'avoir ri ce

jour-là d'une méprise assez plaisante. J'aperçus près de nous la baronne

de Talleyrand, chez laquelle je n'avais pas été depuis quelque temps, et

je voulus lui faire ma visite dans sa loge; la comtesse me dit alors:

«Elle éprouve un grand chagrin, l'ambassadrice; elle a perdu Rigi.»

Pensant qu'il s'agissait d'un ami, je me décide d'autant plus à l'aller

trouver; j'y vais. Je suis en effet frappée du changement de son visage,

et je lui vois un air si triste que je commence à croire qu'un de ses

enfans est mort. Je lui dis donc combien je prenais part à son

affliction, et lui demande si c'était l'aîné. À ces mots, malgré son

chagrin, elle se mit à rire: c'était son chien qu'elle venait de perdre.

Un de mes grands plaisirs était d'aller me promener sur le beau coteau

de Pausilippe, sous lequel est placée la grotte du même nom, qui est un

magnifique ouvrage d'un mille de longueur, et qu'on voit bien avoir été

fait par les Romains. Cette côte de Pausilippe est couverte de maisons

de campagne, de cazins, de prairies et de très beaux arbres, autour

desquels des vignes s'entrelacent en guirlandes. C'est là qu'est placé

le tombeau de Virgile, sur lequel on prétend qu'il pousse des lauriers;

mais je n'en ai point vu. Les soirs j'allais sur les bords de la mer;

j'y conduisais souvent ma fille, et nous y restions quelquefois assises

ensemble jusqu'au lever de la lune, jouissant de ce bon air et de cette

superbe vue, ce qui la reposait de ses études journalières; car j'avais

résolu, tout en courant le monde, de soigner son éducation autant qu'il

serait possible, et je lui avais donné à Naples des maîtres d'écriture,

de géographie, d'italien, d'anglais et d'allemand. Elle préférait cette

dernière langue à toutes les autres, et montrait dans ses diverses

études une intelligence remarquable. Elle annonçait aussi quelques

dispositions pour la peinture; mais sa récréation favorite était de

composer des romans. Je la trouvais, en revenant de passer mes soirées

dans le monde, une plume à la main, et une autre sur son bonnet; je

l'obligeais alors à se mettre au lit; mais il n'était pas rare qu'elle

se relevât la nuit pour achever un chapitre; et je me souviens très bien

qu'à l'âge de neuf ans elle a écrit à Vienne un petit roman remarquable

par les situations autant que par le style.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 4 / 15 段