excursions aux environs, désirant trouver une maison dans laquelle je
pusse me loger avec la duchesse de Fleury. J'allai d'abord à la Riccia,
j'y fis une charmante promenade dans les bois, qui sont superbes et fort
pittoresques. On y trouve une quantité de beaux arbres très anciens et
une jolie fontaine. Après avoir couru quelque temps, nous louâmes à
Genesano une maison qui était justement ce qu'il nous fallait. Cette
maison avait appartenu à Carle Maratte; on voyait sur les murailles
d'une grande salle, diverses compositions tracées par lui, ce qui me la
rendait précieuse. Nous allâmes l'habiter en commun, la duchesse et moi,
et nous faisions très bon ménage.
Dès que nous fûmes établies, les courses dans les environs commencèrent.
Nous avions loué trois ânes; car ma fille voulait toujours être de nos
parties: nous allâmes d'abord au lac d'Albano; il est très spacieux, et
l'on parcourt avec délices les hauteurs qui l'avoisinent. Cette
promenade s'appelle la Galerie d'Albano. Nous lui préférâmes bientôt
néanmoins les bords du charmant lac de Némi, à gauche duquel on voit un
temple de Diane, dont le soubassement est recouvert par les eaux. Ce lac
a quatre milles de circuit, il est comme encaissé dans un fond
qu'entoure une si riche végétation, que les sentiers sont bordés de
mille fleurs odorantes. Sur la hauteur se montre la ville de Némi,
surmontée d'une tour et d'un aqueduc. Nous vîmes un jour une procession
sortir des rues de la ville, et parcourir le chemin qui tourne la
montagne; je n'ai pas de souvenir plus pittoresque que celui-là. Une
autre fois, nous entrâmes dans un cimetière où des têtes de morts
étaient rangées avec ordre: madame de Fleury ne pouvait quitter ces
têtes; quant à moi, je ne les regardais pas volontiers.
Les arbres qui entourent le lac de Némi sont énormes; il y en a de si
vieux, que leur tronc, leurs branches, sont desséchés et blanchis par le
temps. Nous fîmes la partie de venir les contempler au clair de lune, et
ma fille voulut nous accompagner. On ne peut rien voir de plus charmant
que l'effet produit par ces arbres, portant des ombres sur les eaux du
lac. Nous restâmes long-temps en admiration; mais plus loin, comme nous
suivions un sentier, ces mêmes arbres, ayant été agités par le vent,
prirent tout-à-fait l'aspect de grands spectres qui nous menaçaient; ma
pauvre enfant se mourait de peur; elle me disait toute tremblante: «Ils
sont vivans, maman, je t'assure qu'ils sont vivans.»
En certaines circonstances, il faut l'avouer, ma compagne et moi
n'étions pas beaucoup plus braves que ma fille, témoin l'aventure
suivante: étant allées un jour nous promener toutes deux dans les bois
de la Riccia, nous prîmes, pour gagner un grand vallon situé près de là,
un chemin dans lequel on voit à droite et à gauche plusieurs tombeaux
anciens garnis de lierre. Ce chemin est fort isolé. Tout à coup nous
apercevons venir derrière nous un homme qui nous sembla avoir tout l'air
d'un brigand. Nous pressons le pas, cet homme nous poursuit; dans la
terreur que nous éprouvons, voulant faire croire que nos domestiques ne
sont pas éloignés, la duchesse appelle Francisco, moi, Germain; mais
l'ennemi approchait toujours, et, trop sûres que ceux que nous appelions
ne viendraient pas, nous nous mîmes à gravir la montagne en courant de
toutes nos forces, pour regagner le grand chemin qui se trouve sur la
hauteur. Je n'ai jamais su si celui qui nous forçait à nous essouffler
de la sorte était un brigand ou le plus honnête homme du monde.
CHAPITRE V.
Je pars pour Naples.--Le mari de Mme Denis, nièce de Voltaire.--Le comte
et la comtesse Scawronski--Le chevalier Hamilton.--Lady Hamilton.--Son
histoire, ses attitudes.--L'hôtel de Maroc.--Chiaja.--L'Hercule Farnèse.
J'étais à Rome depuis huit mois à peu près, lorsque, voyant tous les
étrangers partir pour Naples, il me prit grande envie de m'y rendre
aussi. Je fis part de mon projet au cardinal de Bernis qui, tout en
l'approuvant, me conseilla beaucoup de ne point aller seule. Il me parla
d'un M. D***, mari de la nièce de Voltaire, madame Denis, qui se
proposait de faire ce voyage et qui serait charmé de m'accompagner. M.
D***, en effet vint chez moi, me répéter tout ce que m'avait dit le
cardinal, en me promettant d'avoir le plus grand soin de ma fille et de
moi. Il ajouta, pour me tenter davantage, qu'il avait sous sa voiture
une espèce de marmite propre à cuire une volaille, ce qui nous serait
très utile, attendu la mauvaise chère que l'on faisait dans les
meilleures auberges de Terracine.
Tout cela me convenait à merveille, je partis avec ce monsieur. Sa
voiture était fort grande; ma fille et sa gouvernante en occupaient le
devant; et de plus, il y avait une banquette dans le milieu. Un énorme
valet de chambre vint s'y placer devant moi, de manière que son gros dos
me touchait et m'infectait. Il est rare que je parle en voiture, et la
conversation se bornait entre nous tous à l'échange de quelques mots.
Mais comme nous traversions les marais Pontins, j'aperçus au bord des
canaux un berger assis, dont les moutons paissaient dans une prairie
tout émaillée de fleurs, au-delà de laquelle on voyait la mer et le cap
Circée.--Ceci ferait un charmant tableau, dis-je à mon compagnon de
voyage: ce berger, ces moutons, la prairie, la mer!--Ces moutons sont
tout crottés, me répondit-il; c'est en Angleterre qu'il faut en voir.
Plus loin sur le chemin de Terracine, à l'endroit où l'on traverse une
petite rivière en bateau, je vis à gauche la ligne des Apennins entourée
de nuages superbes que le soleil couchant éclairait; je ne pus
m'empêcher d'exprimer tout haut mon admiration:--Ces nuages ne nous
promettent que de la pluie pour demain, dit mon homme.
Arrivés à Terracine, nous descendîmes à l'auberge pour souper et
coucher. Ma fille n'avait jamais vu la mer qu'en peinture, elle ne
revenait pas de son étonnement: «Sais-tu bien, maman, s'écriait-elle,
que c'est plus grand que nature!»
Nous demandâmes à souper; je comptais beaucoup sur la poularde de M.
D***; mais vraisemblablement elle avait été oubliée, car nous fûmes
réduits à nous contenter de deux mauvais petits plats, et nous nous
remîmes en route le lendemain matin fort mal restaurés. Les chemins qui
mènent à Naples sont charmans; outre de très beaux arbres qu'on y trouve
semés çà et là, ils sont bordés des deux côtés de rosiers sauvages et de
myrtes odoriférans. J'étais enchantée, quoique mon compagnon préférât,
disait-il, les coteaux de Bourgogne qui promettent de bon vin; mais je
ne l'écoutais plus; j'étais décidée à ne point me laisser refroidir par
ce glaçon.
Enfin nous arrivâmes à Naples le lendemain, vers trois ou quatre heures.
Je ne puis exprimer l'impression que j'éprouvai en entrant dans la
ville. Ce soleil si brillant, l'étendue de cette mer, ces îles que l'on
aperçoit dans le lointain, ce Vésuve d'où s'élevait une forte colonne de
fumée, et jusqu'à cette population si animée, si bruyante, qui diffère
tellement de celle de Rome qu'on penserait qu'il existe entre elles
mille lieues de distance; tout me ravissait; le plaisir de me séparer de
mon ennuyeux compagnon de voyage entrait peut-être bien pour quelque
chose dans ma satisfaction. Je nommais ce monsieur mon _éteignoir_;
c'est un titre dont souvent depuis j'ai gratifié quelques autres
personnes.
J'avais retenu l'hôtel de Maroc, situé à Chiaja, sur les bords de la
pleine mer. Je voyais en face de moi l'île de Caprée, et cette situation
me charmait. À peine y étais-je arrivée, que le comte Scawronski,
ambassadeur de Russie à Naples, dont l'hôtel touchait le mien, envoya un
de ses coureurs pour s'informer de mes nouvelles et me fit apporter
aussitôt le dîner le plus recherché. Je fus d'autant plus sensible à
cette aimable attention, que je serais morte de faim avant qu'on eût
chez moi le temps de songer à la cuisine. Dès le soir même, j'allai le
remercier, et je fis alors connaissance avec sa charmante femme; tous
deux m'engagèrent beaucoup à n'avoir point d'autre table que la leur, et
quoiqu'il me fût impossible d'accepter entièrement cette offre, j'en ai
profité souvent pendant mon séjour à Naples, tant leur société m'était
agréable.
Le comte Scawronski avait des traits nobles et réguliers; il était fort
pâle. Cette pâleur tenait à l'extrême faiblesse de sa santé, qui ne
l'empêchait pas cependant d'être parfaitement aimable et de causer avec
autant de grâce que d'esprit. La comtesse était douce et jolie comme un
ange; le fameux Potemkin, son oncle, l'avait comblée de richesses dont
elle ne faisait aucun usage. Son bonheur était de vivre étendue sur un
canapé, enveloppée d'une grande pelisse noire et sans corset. Sa
belle-mère faisait venir de Paris pour elle des caisses remplies des
plus charmantes parures que faisait alors mademoiselle Bertin, marchande
de modes de la reine Marie-Antoinette. Je ne crois pas que la comtesse
en ait jamais ouvert une seule, et quand sa belle-mère lui témoignait le
désir de la voir porter les charmantes robes, les charmantes coiffures
que ces caisses renfermaient, elle répondait nonchalamment: À quoi bon?
pour qui? pour quoi? Elle me fit la même réponse quand elle me montra
son écrin, un des plus riches qu'on puisse voir: il contenait des
diamans énormes que lui avait donnés Potemkin, et que je n'ai jamais vus
sur elle. Je me souviens qu'elle m'a conté que pour s'endormir, elle
avait une esclave sous son lit, qui lui racontait tous les soirs la même
histoire. Le jour, elle restait constamment oisive; elle n'avait aucune
instruction, et sa conversation était des plus nulles; en dépit de tout
cela, grâce à sa ravissante figure et à une douceur angélique, elle
avait un charme invincible. Le comte Scawronski en était fort amoureux,
et quand il eut succombé à ses longues souffrances, la comtesse, que je
retrouvai à Pétersbourg, se remaria au bailli de Litta, qui était
retourné à Milan pour se faire relever de ses voeux, et revint ensuite en
Russie épouser cette belle nonchalante. Elle n'a jamais eu que deux
filles de son premier mari, dont l'une a épousé le prince Bagration.
Ce voisinage à Naples me fut très agréable, et je passais la plupart de
mes soirées à l'ambassade russe. Le comte et sa femme faisaient souvent
une partie de cartes avec l'abbé Bertrand, qui était alors consul de
France à Naples. Cet abbé était bossu dans toute l'étendue du terme, et
je ne sais par quelle fatalité, dès que je me trouvais assise à côté de
lui près de la table de jeu, l'air des bossus me revenait toujours en
tête. J'avais toutes les peines du monde à m'en distraire. Enfin, un
soir ma préoccupation devint telle, que je fredonnai tout haut ce
malheureux air; je m'arrêtai aussitôt, et l'abbé se retournant vers moi,
me dit du ton le plus aimable: «Continuez, continuez, cela ne me blesse
nullement.» Je ne puis concevoir comment pareille chose m'était arrivée:
c'est un de ces mouvemens inexplicables.
Le comte de Scawronski m'avait fait promettre de faire le portrait de sa
femme avant celui de toute autre personne; je m'y engageai, en sorte
que, deux jours après mon arrivée, je commençai ce portrait où
l'ambassadrice est peinte presque en pied, tenant en main et regardant
un médaillon sur lequel était le portrait de son mari. J'avais donné la
première séance, quand je vis arriver chez moi le chevalier Hamilton,
ambassadeur d'Angleterre à Naples, qui me demandait en grâce que mon
premier portrait fût celui d'une superbe femme qu'il me présenta;
c'était madame Hart, sa maîtresse, qui ne tarda pas à devenir lady
Hamilton, et que sa beauté a rendue célèbre. D'après la promesse faite à
mes voisins, je ne voulus commencer ce portrait que lorsque celui de la
comtesse Scawronski serait avancé. Je fis en même temps un nouveau
portrait de lord Bristol que je retrouvai à Naples, où l'on peut dire
qu'il passait sa vie sur le Vésuve, car il y montait tous les jours.
Je peignis madame Hart couchée au bord de la mer, tenant une coupe à la
main. Sa belle figure était fort animée et contrastait complètement avec
celle de la comtesse; elle avait une quantité énorme de beaux cheveux
châtains qui pouvaient la couvrir entièrement, et en bacchante, ses
cheveux épars, elle était admirable.
Le chevalier Hamilton faisait faire ce portrait pour lui; mais il faut
savoir qu'il revendait très souvent ses tableaux lorsqu'il y trouvait un
bénéfice; aussi, M. de Talleyrand, le fils aîné de notre ambassadeur à
Naples, entendant dire un jour que le chevalier Hamilton protégeait les
arts, répondit-il: «Dites plutôt que les arts le protégent.» Le fait est
qu'après avoir marchandé fort long-temps pour le portrait de sa
maîtresse, il obtint que je le ferais pour cent louis et qu'il l'a vendu
à Londres trois cents guinées. Plus tard, lorsque j'ai peint encore lady
Hamilton en sibylle pour le duc de Brissac, j'imaginai de copier la tête
et d'en faire présent au chevalier Hamilton, qui la vendit tout de même
sans hésiter.
La vie de lady Hamilton est un roman: elle se nommait Emma Lyon; sa
mère, dit-on, était une pauvre servante, et l'on n'est pas d'accord sur
le lieu de sa naissance; à treize ans, elle entra comme bonne d'enfant
chez un honnête bourgeois à Hawarder; mais, ennuyée de l'obscurité dans
laquelle elle vivait, et se flattant qu'à Londres elle pourrait se
placer plus convenablement, elle s'y rendit. Le prince de Galles m'a dit
l'avoir vue à cette époque, avec des sabots à la porte d'une fruitière,
et quoiqu'elle fût très pauvrement vêtue, sa charmante figure la faisait
remarquer.
Un détaillant du marché Saint-Jean la reçut à son service, mais elle
sortit bientôt de chez lui pour entrer comme femme de chambre chez une
dame de bonne famille et très honnête. Dans cette maison elle prit le
goût des romans, puis le goût des spectacles. Elle étudiait les gestes,
les inflexions de voix des acteurs, et les rendait avec une facilité
prodigieuse. Ce talent, qui ne plaisait et ne convenait nullement à sa
maîtresse, la fit renvoyer.
Ce fut alors qu'ayant entendu parler d'une taverne où se rassemblaient
tous les artistes, elle imagina d'aller y chercher de l'emploi. Sa
beauté était dans tout son éclat; toutefois, elle était encore très
sage. On raconte que sa première faiblesse eut pour motif de sauver un
de ses parens nommé Galois, qui venait d'être _pressé_ sur la Tamise, et
qui était matelot. Le capitaine, auquel elle s'adressa pour obtenir la
délivrance de son parent, y mit un prix qui lui livra la jeune fille.
Devenu possesseur d'Emma, il lui donna des maîtres de toute espèce, puis
il l'abandonna. Elle fit alors connaissance avec le chevalier
Feathersonhang, qui la trouva trop fière avec lui, et ne tarda pas à
l'abandonner aussi.
Emma se voyant sans ressource, descendit bientôt au dernier degré
d'avilissement. Un hasard étrange la tira de cet abîme. Le docteur
Graham s'empara d'elle, pour la montrer chez lui, couverte d'un léger
voile, sous le nom de la _déesse Higia_ (déesse de la santé); une
quantité de curieux et d'amateurs venaient en foule la voir; les
artistes surtout en étaient charmés. Quelque temps après cette
exhibition, un peintre l'emmena chez lui comme modèle; il lui faisait
prendre mille attitudes gracieuses qu'il fixait dans ses tableaux. C'est
là qu'elle perfectionna ce talent d'un nouveau genre, qui l'a rendue
célèbre. Rien n'était plus curieux en effet que la faculté qu'avait
acquise lady Hamilton de donner subitement à tous ses traits
l'expression de la douleur ou de la joie, et de se poser
merveilleusement pour représenter des personnages divers. L'oeil animé,
les cheveux épars, elle vous montrait une bacchante délicieuse, puis
tout à coup son visage exprimait la douleur, et l'on voyait une
Madeleine repentante admirable. Le jour que le chevalier Hamilton me la
présenta, il voulut que je la visse en action; je fus ravie; mais elle
était habillée comme tout le monde, ce qui me choquait. Je lui fis faire
des robes comme celles que je portais, pour peindre à mon aise, et qu'on
appelle des blouses; elle y ajouta des schals pour se draper, ce qu'elle
entendait très bien; dès lors, on aurait pu copier ses différentes poses
et ses différentes expressions pour faire toute une galerie de tableaux;
il en existe même un recueil, dessiné par Frédéric Reinberg, qu'on a
gravé.
Pour revenir au roman de sa vie, c'est tandis qu'elle était chez le
peintre dont j'ai parlé, que lord Gréville[7] en devint si fort
amoureux, qu'il allait l'épouser en 1789, quand il fut subitement
dépouillé de ses places et ruiné. Il partit aussitôt pour Naples, dans
l'espoir d'obtenir des secours de son oncle, le chevalier Hamilton, et
il emmena Emma afin qu'elle plaidât sa cause auprès de son grand parent.
Le chevalier, en effet, consentit à payer toutes les dettes de son
neveu, mais à la condition qu'Emma lui resterait. (Je tiens ces détails
de lord Gréville lui-même.) Emma devint donc la maîtresse de lord
Hamilton, jusqu'au printemps de 1791, qu'il se détermina à l'épouser en
dépit des remontrances de sa famille. Il me dit, en partant pour
Londres: «Elle sera ma femme malgré eux; après tout, c'est pour moi que
je l'épouse.»
Ainsi, ce fut lady Hamilton qu'il ramena à Naples peu de temps après,
devenue aussi grande dame qu'on puisse l'être. On a prétendu que la
reine de Naples alors s'était intimement liée avec elle. Il est certain
que la reine la voyait; mais on peut dire que c'était politiquement.
Lady Hamilton étant très indiscrète, la mettait au fait d'une foule de
petits secrets diplomatiques, dont Sa Majesté tirait parti pour les
affaires de son royaume.
Lady Hamilton n'avait point d'esprit, quoiqu'elle fût excessivement
moqueuse et dénigrante, au point que ces défauts étaient les seuls
mobiles de sa conversation; mais elle avait de l'astuce, qui l'a servie
à se faire épouser. Elle manquait de tournure et s'habillait très mal,
dès qu'il s'agissait de faire une toilette vulgaire. Je me souviens que
lorsque je fis mon premier portrait d'elle en sibylle: elle habitait à
Caserte une maison que le chevalier Hamilton avait louée; je m'y rendais
tous les jours, désirant avancer cet ouvrage. La duchesse de Fleury et
la princesse Joseph de Monaco assistaient à la troisième séance, qui fut
la dernière. J'avais coiffé madame Hart (elle n'était pas encore mariée)
avec un schall tourné autour de sa tête en forme de turban, dont un bout
tombait et faisait draperie. Cette coiffure l'embellissait au point que
ces dames la trouvaient ravissante. Le chevalier nous ayant toutes
invitées à dîner, madame Hart passa dans ses appartemens pour faire sa
toilette, et lorsqu'elle vint nous retrouver au salon, cette toilette,
qui était des plus communes, l'avait tellement changée à son
désavantage, que ces deux dames eurent toutes les peines du monde à la
reconnaître.
Lorsque j'allai à Londres, en 1802, lady Hamilton venait de perdre son
mari. Je me fis écrire chez elle, et elle vint aussitôt me voir dans le
plus grand deuil. Un immense voile noir l'entourait, et elle avait fait
couper ses beaux cheveux pour se coiffer à la Titus, ce qui était alors
à la mode. Je trouvai cette Andromaque énorme; car elle avait
horriblement engraissé. Elle me dit en pleurant qu'elle était bien à
plaindre, qu'elle avait perdu dans le chevalier un ami, un père; et
qu'elle ne s'en consolerait jamais. J'avoue que sa douleur me fit peu
d'impression; car je crus m'apercevoir qu'elle jouait la comédie. Je me
trompais d'autant moins que peu de minutes après, ayant aperçu de la
musique sur mon piano, elle se mit à chanter un des airs qui s'y
trouvaient.
On sait que lord Nelson à Naples avait été très amoureux d'elle; elle
était restée avec lui en correspondance fort tendre; et quand j'allai
lui rendre sa visite un matin, je la trouvai rayonnante de joie; de
plus, elle avait placé une rose dans ses cheveux comme Nina. Je ne pus
me tenir de lui demander ce que signifiait cette rose?--C'est que je
viens de recevoir une lettre de lord Nelson, me répondit-elle.
Le duc de Berri et le duc de Bourbon, ayant entendu parler de ses
attitudes, avaient un désir extrême de voir ce spectacle qu'elle n'avait
jamais voulu donner à Londres. Je lui demandai de m'accorder une soirée
pour les deux princes, et elle y consentit. J'invitai alors quelques
autres Français que je savais être fort curieux d'assister à cette
scène; et le jour venu je plaçai dans le milieu de mon salon un très
grand cadre enfermé à droite et à gauche dans deux paravens. J'avais
fait faire une énorme bougie qui répandait un grand foyer de lumière; je
la posai de façon qu'on ne pût la voir, mais qu'elle éclairât lady
Hamilton comme on éclaire un tableau. Toutes les personnes invitées
étant arrivées, lady Hamilton prit dans ce cadre diverses attitudes avec
une expression vraiment admirable. Elle avait amené avec elle une jeune
fille qui pouvait avoir sept ou huit ans, et qui lui ressemblait
beaucoup[8]. Elle la groupait avec elle, et me rappelait ces femmes
poursuivies dans l'enlèvement des Sabines du Poussin. Elle passait de la
douleur à la joie, de la joie à l'effroi, avec une telle rapidité que
nous étions tous ravis.
Comme je l'avais retenue à souper, le duc de Bourbon, qui était à table
à côté de moi, me fit remarquer combien elle buvait de _porter_. Il
fallait qu'elle y fût bien accoutumée, car elle n'était pas ivre après
deux ou trois bouteilles. Long-temps après avoir quitté Londres, en
1815, j'ai appris que lady Hamilton venait de finir ses jours à Calais,
où elle était morte dans l'isolement et la plus affreuse misère.
Nous voilà bien loin de Naples et de 1790; j'y reviens.
J'étais dans l'enchantement d'habiter cet hôtel de Maroc, sans parler de
l'agrément de mon voisinage. Je jouissais de ma fenêtre de la vue la
plus magnifique et du spectacle le plus réjouissant. La mer et l'île
Caprée en face; à gauche le Vésuve, qui promettait une éruption par la
quantité de fumée qu'il exhalait; à droite le coteau de Pausilippe,
couvert de charmantes maisons, et d'une superbe végétation; puis ce quai
de Chiaja est toujours si animé qu'il m'offrait sans cesse des tableaux
amusans et variés; tantôt des lazzaroni venaient se désaltérer au jet
d'eau qui sortait d'une belle fontaine placée devant mes fenêtres, où de
jeunes blanchisseuses y lavaient leur linge; le dimanche de jeunes
paysannes, dans leurs plus beaux atours, dansaient la tarentelle devant
ma maison, en jouant du tambour de basque, et tous les soirs je voyais
les pêcheurs avec des torches dont la vive lumière reflétait dans la mer
des lames de feu. Après ma chambre à coucher se trouvait une galerie
ouverte qui donnait sur un jardin rempli d'orangers et de citronniers en
fleurs; mais comme toute chose ici-bas a ses inconvéniens, mon
appartement en avait un dont il me fallut bien prendre mon parti.
Pendant plusieurs heures de la matinée je ne pouvais ouvrir mes fenêtres
sur le devant, attendu qu'il s'établissait au-dessous de moi une cuisine
ambulante où les femmes faisaient cuire des tripes dans de grands
chaudrons, avec de l'huile infecte dont l'odeur montait chez moi.
J'étais réduite à regarder la mer à travers mes carreaux. Qu'elle est
belle cette mer de Naples! bien souvent j'ai passé des heures à la
contempler la nuit, quand ses flots étaient calmes et argentés par le
reflet d'une lune superbe. Bien souvent aussi j'ai pris un bateau pour
faire une promenade, et jouir du magnifique coup d'oeil que présente la
ville, que l'on voit alors tout entière, s'élevant en amphithéâtre. Le
chevalier Hamilton avait sur le rivage un petit cazin où j'allais
quelquefois dîner[9]. Il faisait venir de jeunes garçons qui, pour un
sou, plongeaient dans la mer pendant plusieurs minutes; quand je
tremblais pour eux, je les voyais remonter triomphans, leur sou à la
bouche.
C'est à Chiaja que se trouve la Villa-Reale, jardin public, bordé par la
mer, et qui devient le soir une promenade délicieuse. L'Hercule Farnèse
était placé dans ce jardin; comme on avait retrouvé les jambes antiques
de la statue, elles étaient remises en place de celles qu'avait faites
dans le temps Michel-Ange; mais celles-ci restaient posées à côté, afin
que l'on comparât, en sorte qu'il fallait reconnaître la sublime
supériorité de l'antique, même auprès de Michel-Ange.
CHAPITRE VI.
Le baron de Talleyrand--L'île de Caprée.--Le Vésuve.--Ischia et
Procida.--Le mont Saint-Nicolas.--Portrait des filles aînées de la reine
de Naples.--Portrait du prince royal.--Paësiello.--La Nina.--Le coteau
de Pausilippe.--Ma fille, son maître de musique.