La bénédiction donnée, les cardinaux jettent de la tribune une grande

quantité de papiers, que l'on m'a dit porter des indulgences. C'est à ce

moment seulement que les groupes dont j'ai parlé se rompent, se

confondent; qu'un millier de bras s'élèvent pour saisir un de ces

papiers. Le mouvement, l'ardeur de cette foule qui s'élance et se

presse, est au-dessus de toute description. Lorsque le pape se retire,

la musique des régimens joue des fanfares, et les troupes défilent

ensuite au son des tambours. Le soir, le dôme de Saint-Pierre est

illuminé, d'abord en verres de couleur, puis subitement en lumières

blanches du plus grand éclat. On ne peut concevoir comment ce changement

s'opère avec tant de rapidité; mais c'est un spectacle aussi beau

qu'extraordinaire. Le soir aussi on tire un très beau feu d'artifice

au-dessus du château Saint-Ange. Des milliers de bombes et de ballons

enflammés sont lancés dans l'air; la girandole qui termine est ce qu'on

peut voir de plus magnifique en ce genre, et le reflet de ce beau feu

dans le Tibre en double l'effet.

À Rome, où tout est resté grandiose, on n'illumine point avec de

misérables lampions. On place devant chaque palais d'énormes candélabres

d'où sortent de grands feux dont les flammes s'élèvent et rendent, pour

ainsi dire, le jour à toute la ville. Ce luxe de lumière frappe d'autant

plus un étranger, que les rues de Rome habituellement ne sont éclairées

que par les lampes qui brûlent devant les madones.

La foule des étrangers est attirée à Rome bien plus pour la semaine

sainte, que pour le carnaval, qui ne m'a pas semblé fort remarquable.

Les masques s'établissent sur des gradins, déguisés en arlequin, en

polichinelle, etc., ainsi que nous les voyons à Paris sur les

boulevards, si ce n'est qu'à Rome ils ne bougent point. Je n'ai vu qu'un

seul jeune homme qui courait les rues, costumé à la française. Il

contrefaisait à s'y méprendre un élégant très maniéré que nous avons

tous reconnu.

Les voitures, les chars vont et reviennent remplis de personnes

costumées richement. Les chevaux sont parés de plumes, de rubans, de

grelots, et la livrée porte des habits de scaramouche ou d'arlequin;

mais tout cela se passe le plus tranquillement du monde. Enfin, vers le

soir, quelques coups de canon annoncent les courses de chevaux, qui

animent le reste du jour.

Une de mes jouissances, dès que je fus arrivée à Rome, fut celle

d'entendre de la musique, et certes, les occasions ne manquaient pas. La

célèbre Banti s'y trouva pendant mon séjour. Quoiqu'elle eût chanté

plusieurs fois à Paris, je ne l'avais jamais entendue, et j'eus cette

jouissance à un concert qui se donna dans une galerie immense. Je ne

sais pourquoi je m'étais figuré qu'elle avait une taille prodigieusement

grande. Elle était au contraire très petite et fort laide, ayant une

telle quantité de cheveux, que son chignon ressemblait à une crinière de

cheval. Mais quelle voix! il n'en a jamais existé de pareille pour la

force et l'étendue; la salle, toute grande qu'elle était, ne pouvait la

contenir. Le style de son chant, je me le rappelle, était absolument le

même que celui du fameux Pachiarotti, dont madame Grassini a été

l'élève.

Cette admirable cantatrice était conformée d'une manière très

particulière: elle avait la poitrine élevée et construite tout-à-fait

comme un soufflet; c'est ce qu'elle nous fit voir après le concert,

lorsque quelques dames et moi furent passées avec elle dans un cabinet;

et je pensai que cette étrange organisation pouvait expliquer la force

et l'agilité de sa voix.

Très peu de temps après mon arrivée, j'allai avec Angelica Kaufmann voir

l'opéra de _César_, dans lequel Crescentini débutait. Son chant et sa

voix à cette époque avaient la même perfection: il jouait un rôle de

femme, et il était affublé d'un grand panier comme on en portait à la

cour de Versailles, ce qui nous fit beaucoup rire. Il faut ajouter

qu'alors Crescentini avait toute la fraîcheur de la jeunesse et qu'il

jouait avec une grande expression. Enfin, pour tout dire, il succédait à

Marchesi, dont toutes les Romaines étaient folles, au point qu'à la

dernière représentation qu'il donna, elles lui parlaient tout haut de

leurs regrets; plusieurs même pleuraient amèrement, ce qui, pour bien du

monde, devint un second spectacle.

CHAPITRE IV.

La place Saint-Pierre.--Les poignards.--La princesse Joseph de

Monaco.--La duchesse de Fleury; son mot à Bonaparte.--Bontés de Louis

XVI pour moi.--L'abbé Maury.--Usage qui m'empêche de faire le portrait

du pape.--Les Cascatelles et Tasculum.--La villa Conti, la villa

Adriana.--Monte Mario.--Genesano.--Némi.--Son lac.--Aventure.

Il n'existe pas une ville au monde dans laquelle on puisse passer le

temps aussi délicieusement qu'à Rome, y fût-on privé de toutes les

ressources qu'offre la société. La promenade seule dans ces murs est une

jouissance; car on ne se lasse point de revoir ce Colysée, ce Capitole,

ce Panthéon, cette place Saint-Pierre avec sa colonnade, sa superbe

pyramide, ses belles fontaines que le soleil éclaire d'une manière si

magnifique, que souvent l'arc-en-ciel se joue sur celle qui est à droite

en entrant. Cette place est d'un effet surprenant au coucher du soleil

et au clair de lune; que ce fût ou non mon chemin, je me plaisais alors

à la traverser.

Ce qui m'a beaucoup étonnée à Rome, c'est de trouver le dimanche matin

au Colysée une quantité de femmes des plus basses classes

extraordinairement parées, couvertes de bijoux, et portant aux oreilles

d'énormes girandoles en diamans faux. C'est aussi dans cette toilette

qu'elles se rendent à l'église, suivies d'un domestique, qui, très

souvent, n'est autre que leur mari ou leur amant, dont l'état est

presque toujours celui de valet de place. Ces femmes ne font rien dans

leur ménage; leur paresse est telle, qu'elles vivent misérables et

deviennent pour la plupart des femmes publiques. On les voit à leurs

fenêtres dans les rues de Rome, coiffées avec des fleurs, des plumes,

fardées de rouge et de blanc; le haut de leur corsage, que l'on

aperçoit, annonce une fort grande parure; en sorte qu'un amateur novice,

qui veut faire connaissance avec elles, est tout surpris, quand il entre

dans leurs chambres, de les trouver seulement vêtues d'un jupon sale.

Les plaisantes Romaines dont je parle n'en jouent pas moins les grandes

dames, et quand le temps de se rendre aux _villa_ arrive, elles ferment

avec soin leurs volets, pour faire croire qu'elles sont aussi parties

pour la campagne.

On m'a assuré que toutes les femmes à Rome avaient sur elles un

poignard; je ne crois cependant pas que les grandes dames en portent;

mais il est certain que la femme de Denis le peintre en paysage, chez

qui j'ai logé, et qui était Romaine, m'a fait voir celui qu'elle portait

constamment. Quant aux hommes du peuple, ils ne marchent jamais sans en

être munis, ce qui amène souvent des accidens bien graves. Trois jours

après mon arrivée, par exemple, j'entendis le soir, dans la rue, des

cris suivis d'un grand tumulte. J'envoyai savoir ce qui se passait, et

l'on revint me dire qu'un homme venait d'en tuer un autre avec son

poignard. Comme ces manières d'agir m'effrayaient beaucoup pour les

étrangers, on m'assura que les étrangers n'avaient rien à craindre,

qu'il ne s'agissait jamais que de vengeance entre compatriotes. Dans le

cas dont il est question notamment, il y avait dix ans que l'assassin et

l'homme assassiné s'étaient pris de querelle: le premier venait de

reconnaître son adversaire, et l'avait frappé de son poignard; ce qui

prouve combien de temps un Italien peut conserver sa rancune.

À coup sûr, les moeurs de la classe élevée sont plus douces, car la haute

société est à peu près la même dans toute l'Europe. Toutefois, j'en

serais assez mauvais juge; car à l'exception des rapports relatifs à mon

art, et des invitations qui m'étaient adressées pour des réunions

nombreuses, j'ai eu peu de moyens de connaître les grandes dames

romaines. Il m'est arrivé ce qui arrive naturellement à tout exilé,

c'est de rechercher à Rome, pour société intime, celle de mes

compatriotes. Pendant les années 1789 et 1790, cette ville était pleine

d'émigrés français que je connaissais pour la plupart, ou avec lesquels

je fis bientôt connaissance. Au nombre de ces voyageurs, qui plus tôt ou

plus tard venaient de quitter la France, je citerai le duc et la

duchesse de Fitz-James avec leur fils, que nous voyons jouir aujourd'hui

d'une si belle célébrité, la famille des Polignac; je m'abstins

néanmoins de fréquenter ceux-ci, dans la crainte d'exciter la calomnie;

car on n'aurait pas manqué de dire que je complotais avec eux, et je

crus devoir éviter cela en considération des parens et des amis que

j'avais laissés en France. Nous vîmes arriver aussi la princesse Joseph

Monaco, la duchesse de Fleury, et une foule d'autres personnes

marquantes.

La princesse Joseph avait une charmante figure, beaucoup de douceur et

d'amabilité. Pour son malheur, hélas! elle ne resta pas à Rome. Elle

voulut retourner à Paris afin d'y soigner le peu de fortune qui restait

à ses enfans, et s'y trouva à l'époque de la terreur. Arrêtée, condamnée

à mort, on lui conseilla vainement de se dire grosse; son mari n'étant

plus en France, elle n'y consentit pas et fut conduite à l'échafaud.

Ce qui désespère, quand on pense à cette aimable femme, c'est que le 9

thermidor approchait et qu'il ne lui fallait que gagner fort peu de

temps.

Celle que je distinguai bientôt parmi toutes les dames françaises qui se

trouvaient à Rome, était la charmante duchesse de Fleury, très jeune

alors; la nature semblait s'être plu à la combler de tous ses dons. Son

visage était enchanteur, son regard brûlant, sa taille celle qu'on donne

à Vénus, et son esprit supérieur. Nous nous sentîmes entraînées à nous

rechercher mutuellement; elle aimait les arts, et se passionnait comme

moi pour les beautés de la nature; enfin je trouvai en elle une compagne

telle que je l'avais souvent désirée.

Nous allions habituellement ensemble passer nos soirées chez le prince

Camille de Rohan, qui était alors ambassadeur de Malte et grand

commandeur de l'ordre; tous les soirs il réunissait chez lui les

étrangers les plus distingués; la conversation était très animée et très

intéressante; chacun y parlait de ce qu'il avait vu dans la journée, et

le goût, l'esprit de la duchesse de Fleury brillait par-dessus tout.

Cette femme si séduisante me semblait dès lors exposée aux dangers qui

menacent tous les êtres doués d'une imagination vive et d'une ame

ardente; elle était tellement susceptible de se passionner qu'en

songeant combien elle était jeune, combien elle était belle, je

tremblais pour le repos de sa vie; je la voyais souvent écrire au duc de

Lauzun, qui était bel homme, plein d'esprit et très aimable, mais d'une

grande immoralité, et je craignais pour elle cette liaison, quoique je

puisse penser qu'elle était fort innocente. Le duc de Lauzun était resté

en France; j'ignore s'il a pris une part active à la révolution; ce qui

est certain, c'est qu'il a été guillotiné.

Quant à la duchesse de Fleury, elle est revenue à Paris avant moi. Les

passions y étaient encore débordées. Tout en arrivant, elle fit divorce

avec son mari, puis étant devenue très amoureuse de M. de Montrond,

homme à bonne fortune, jeune encore, et très spirituel, elle l'épousa.

Tous deux quittèrent le monde pour aller jouir de leur bonheur dans la

solitude, mais, hélas! la solitude tua l'amour et ils ne revinrent à

Paris que pour divorcer. La dernière passion qu'elle prit s'alluma pour

un frère de Garat, qui, m'a-t-on dit, la traitait cruellement; enfin

elle ne retrouva la paix et du bonheur qu'à la restauration qui lui

ramena son père, le comte de Coigny, dans les bras duquel elle alla se

jeter pour le soigner jusqu'à sa mort; avant la rentrée des Bourbons,

étant allée voir un jour l'empereur Bonaparte, celui-ci lui dit

brusquement:--Aimez-vous toujours les hommes?--Oui, sire, quand ils sont

polis, répondit-elle.

L'arrivée à Rome de tant de personnes qui apportaient des nouvelles de

la France me faisait éprouver chaque jour des émotions, souvent bien

tristes, et quelquefois bien douces: on me raconta, par exemple, que peu

de temps après mon départ, comme on suppliait le roi de se faire

peindre, il avait répondu: «Non, j'attendrai le retour de madame Lebrun,

pour qu'elle fasse mon portrait en pendant à celui de la reine. Je veux

qu'elle me peigne en pied, donnant l'ordre à M. de La Pérouse d'aller

faire le tour du monde.»

Rien ne m'est plus doux que de me rappeler combien Louis XVI m'a

toujours témoigné de bonté, au point que je me suis beaucoup reproché

d'avoir oublié de dire, dans mon premier volume, qu'à l'époque où je fis

le grand portrait de la reine avec ses enfans, M. d'Angevilliers vint

chez moi et me dit que le roi voulait me donner le cordon de

Saint-Michel, qui ne s'accordait alors qu'aux artistes et aux gens de

lettres de premier ordre; comme dans ce temps aussi les plus odieuses

calomnies s'attachaient à ma personne, je craignis qu'une aussi haute

distinction ne portât à son comble l'envie que j'excitais déjà, et,

toute pénétrée que j'étais de reconnaissance, je n'en priai pas moins M.

d'Angevilliers de faire ses efforts pour que le roi perdît l'idée de

m'accorder cette faveur.

Je retrouvai à Rome un de mes meilleurs et de mes anciens amis, M.

Dagincour, qui, lorsqu'il habitait Paris, me prêtait les beaux dessins

qu'il possédait pour les copier. M. Dagincour était un grand

enthousiaste des arts et surtout de la peinture; j'étais fort jeune

quand il quitta la France; il me dit en partant: «Je ne vous reverrai

que dans trois ans,» et il s'en était écoulé quatorze depuis lors, sans

qu'il pût se décider à quitter Rome, ne pouvant plus imaginer que l'on

pût vivre autre part. Aussi a-t-il fini ses jours dans cette ville,

regretté de tous ceux qui l'avaient connu.

C'est aussi, je crois, pendant mon premier séjour à Rome, que je revis

l'abbé Maury, qui n'était pas encore cardinal; il vint chez moi pour me

dire que le pape voulait que je fisse son portrait; je le désirais

infiniment; mais il fallait que je fusse voilée pour peindre le

Saint-Père et la crainte de ne pouvoir ainsi rien faire dont je fusse

contente, m'obligea à refuser cet honneur. J'en eus bien du regret, car

Pie VI était encore un des plus beaux hommes qu'on pût voir.

J'étais arrivée à Rome, où il pleut si rarement, précisément à l'époque

des pluies d'automne, qui sont de vrais déluges. Il me fallut attendre

le beau temps pour visiter les environs. M. Ménageot alors me mena à

Tivoli avec ma fille et Denis le peintre; ce fut une charmante partie.

Nous allâmes d'abord voir les cascatelles, dont je fus si enchantée que

ces messieurs ne pouvaient m'en arracher. Je les crayonnai aussitôt avec

du pastel, désirant colorer l'arc-en-ciel qui ornait ces belles chutes

d'eaux. La montagne qui s'élève à gauche, couverte d'oliviers, complète

le charme du point de vue.

Quand nous eûmes enfin quitté les cascades, Ménageot nous fit monter par

un mauvais petit sentier à pic jusqu'au temple de la Sibylle, où nous

dînâmes de bon appétit; puis après, j'allai me coucher sur le

soubassement des colonnes du temple pour y faire la sieste. De là,

j'entendais le bruit des cascades, qui me berçait délicieusement; car

celui-là n'a rien d'aigre comme tant d'autres que je déteste. Sans

parler du terrible bruit du tonnerre, il y en a d'insupportables, pour

moi, dont je pourrais tracer la forme d'après l'impression que j'en

reçois: je connais des bruits ronds, des bruits pointus; de même, il en

est qui m'ont toujours été agréables: celui des vagues de la mer, par

exemple, est moelleux et porte à une douce rêverie; enfin je serais

capable, je crois, d'écrire un traité sur les _bruits_, tant j'y ai,

toute ma vie, attaché d'importance. Mais je reviens à Tivoli. Nous

couchâmes à l'auberge, et de grand matin nous retournâmes aux

cascatelles, où je finis mon esquisse. Ensuite nous allâmes voir la

grotte de Neptune, du haut de laquelle tombe une énorme quantité d'eau,

qui, après avoir bouillonné en cascades sur de grosses pierres noires,

va former une large nappe blanche et limpide. De là, nous entrâmes dans

ce qu'on appelle l'antre de Neptune, qui n'est autre chose qu'un amas de

rochers couverts de mousse, sur lesquels tombent des cascades qui

rendent cette caverne très pittoresque. Près de là, nous trouvâmes une

nouvelle cascade que l'on aperçoit sous l'arche d'un pont: je la

dessinai aussi; car tous les artistes ont dû sentir comme moi qu'il est

impossible de marcher autour de Rome sans éprouver le besoin de prendre

ses crayons; je n'ai jamais pu faire un petit voyage, pas même une

promenade, sans rapporter quelques croquis. Toute place m'était bonne

pour me poser, tout papier me convenait pour faire mon dessin. Je me

souviens, par exemple, que, pendant mon séjour à Rome, je reçus une

lettre de M. de la Borde, qui renfermait fermait une lettre de change de

dix-huit mille francs sur son banquier à Rome, en paiement de deux

tableaux que je lui avais vendus avant de quitter la France[6]. N'ayant

point alors besoin d'argent, je remis à me faire payer plus tard de

cette somme (en quoi l'on va voir que j'eus fort grand tort): me

trouvant un soir sur la terrasse de la Trinité-du-Mont, je suis frappée

de la beauté du soleil couchant; et comme je n'avais point d'autre

papier sur moi que la lettre de M. de la Borde, chargée d'écriture, je

prends la lettre de change qu'elle contenait et je trace derrière ce

coucher du soleil. Trois ans après, comme je songeais à rentrer en

France, ce que je ne fis pourtant pas alors, je touchai chez un banquier

de Turin dix mille francs à compte, qui même ne m'en valurent que huit

mille, tant le change sur Paris était mauvais à cette époque. Par suite,

quand je fus de retour en France, M. Alexandre de la Borde ne voulant ou

ne pouvant pas acquitter les huit mille francs qui restaient à payer,

nous rompîmes le marché, il me rendit mes tableaux, et je lui remis la

lettre de change avec mon coucher du soleil derrière.

M. Ménageot, qui nous faisait les honneurs de Rome, nous conduisit à la

villa Aldobrandini, dont le parc est très beau et les jets d'eau

superbes. Du cazin, qui est fort élevé, on découvre une vue magnifique:

d'un côté on aperçoit les anciens aqueducs qui traversent la campagne de

Rome; de l'autre la mer et la belle ligne des Apennins et plus bas,

_Tusculum_. Nous allâmes visiter cette ville détruite, qui était située

sur une montagne. C'est un triste spectacle que l'amas de pierres formé

par ces maisons, par ces murailles renversées sans forme, çà et là, sur

terre. Il n'est resté debout que l'enceinte où Ciceron tenait son école.

Le coeur se serre à la vue de ces grands désastres, qui font naître de si

tristes pensées.

En quittant _Tusculum_, nous allâmes à Monte-Cavi. Nous trouvâmes à

droite de cette montagne une forêt qu'il faut gravir pour aller voir les

restes informes d'un temple de Jupiter. Ce temple a, dit-on, été bâti

par Tarquin-le-Superbe.

Nous allâmes aussi visiter la villa Conti, où j'ai vu les plus beaux

arbres de toutes les espèces; puis, la villa Palavicina, dont le cazin

est superbe et les appartemens très beaux. Nous trouvâmes à peu de

distance une chapelle dans laquelle étant entrés, nous vîmes une sainte

Victoire très bien habillée et couchée sur une châsse. Comme un rideau

la couvrait, le petit garçon qui nous conduisait, en le tirant, fit

remuer la sainte; je crus que ma fille en mourrait de frayeur. Enfin

nous terminâmes cette tournée par une course à la villa Bracciano que je

trouvai très belle.

Le souvenir qui me reste de toutes ces superbes villas, néanmoins, est

loin de m'intéresser autant que celui de cette grande ruine qu'on

appelle la villa Adriana. Malgré les énormes débris qui couvrent le

terrain sur lequel était bâti ce vaste palais antique, on peut encore

juger de sa beauté. Il avait trois milles de longueur; ses murs seuls

attestent son ancienne magnificence, et l'on prend une idée des

merveilles qu'on a pu en tirer, en voyant cette quantité de statues

antiques qui ornent aujourd'hui la villa d'Este, le Capitole et

plusieurs palais de Rome. «Adrien, dit M. de Lalande dans son _Voyage

d'Italie_, avait imité dans son palais tout ce que l'antiquité avait eu

de plus célèbre. On y trouvait un lycée, une académie, le portique, le

temple de Thessalie, la piscine d'Athènes, etc., etc. On y avait

construit un double portique très long et très élevé, qui garantissait

du soleil à toutes les heures du jour. Vingt-cinq niches, pratiquées

dans les murs de la bibliothèque, avaient sans doute contenu des

statues.»

On reconnaît dans ces ruines fameuses l'excellente distribution des

appartemens, qui sont extrêmement vastes. Les décorations extérieures et

intérieures feront toujours l'admiration des architectes, autant par

leur style que par leur exécution. Nous sommes bien loin, hélas! de

cette élégance et de ce grandiose.

J'avais peine à quitter ce lieu de splendeur et de destruction. Ah!

combien ce qui reste fait rêver! Combien le temps fait nos plus grandes

choses petites! Depuis que le monde existe, les merveilles du ciel sont

les seules qui n'aient point changé. Ayons donc de l'orgueil, quand

chaque pas que l'on fait dans les environs de Rome nous révèle

l'instabilité des choses humaines; car on peut dire que là on foule aux

pieds les chefs-d'oeuvre. Je me rappelle qu'un jour, me promenant fort

près de la ville avec la duchesse de Fleury, nous entrâmes dans une

villa dont le jardin était presque en friche et qui nous paraissait

désert. En entrant dans une allée où l'herbe poussait, nous aperçûmes de

loin plusieurs débris de vases et de statues mutilées. Ayant poussé plus

loin, nous trouvâmes quelques ouvriers qui démolissaient une petite

maison dans laquelle ils avaient déjà trouvé ces restes d'antiquités,

qu'ils brisaient en les jetant çà et là sans aucune précaution; madame

de Fleury et moi, furieuses contre le propriétaire qui n'avait pas songé

à faire surveiller ses manoeuvres, nous étions décidées à l'aller trouver

pour arrêter ce massacre; mais on nous dit que la personne à qui

appartenait le jardin était en voyage, et il nous fut impossible de

savoir à qui nous pouvions nous adresser pour obtenir que l'on fit avec

soin des fouilles aussi intéressantes.

Un lieu que j'avais pris en grande affection, c'était la hauteur du

Monte-Mario, sur laquelle est située la villa Mellini. On m'a dit qu'en

creusant le chemin qui y conduit, on avait trouvé des coquilles

d'huîtres et une roue semblable à celles que l'on fait aujourd'hui. On

voit encore sur ces chemins d'énormes troncs d'arbres coupés; ces arbres

ont été ceux de la forêt sacrée qui conduisait au temple antique, à la

place même où se trouve maintenant le cazin, qui est abandonné. Arrivée

sur les côtes du mont, j'aperçus la belle ligne des Apennins; cette vue

est si magnifique, cet air est si bon, je me trouvais si bien là,

qu'après y être venue d'abord avec M. Ménageot, j'y retournai plusieurs

fois toute seule; et pour que je pusse y rester plus long-temps, mon

domestique, qui me suivait, portait mon dîner dans un panier. Ce dîner

était un poulet; mais comme il y avait une espèce de ferme sur le

plateau, j'y faisais demander des oeufs frais. Je ne puis dire la

jouissance que j'éprouvais à contempler ces lignes des Apennins jusqu'à

l'heure où le soleil couchant les colorait des tons de l'arc-en ciel!

Cette voûte céleste d'un bleu d'azur, cet air si pur, cette complète

solitude, tout m'élevait l'âme; j'adressais au ciel une prière pour la

France, pour mes amis, et Dieu sait quel mépris j'éprouvais alors pour

les petitesses du monde; car, ainsi que l'a dit le poète Lebrun:

«L'ame prend la hauteur des cieux qui l'environnent.»

M. Ménageot m'avait recommandé de ne jamais aller seule dans les chemins

escarpés et solitaires, en sorte que mon domestique me suivait toujours;

mais je voulais que ce fût de loin, d'autant plus qu'il avait des

souliers qui faisaient un bruit insupportable. Pour cette raison, je lui

dis un jour: «Germain, éloignez-vous, je vous prie, vous m'empêchez de

penser.» En sorte que, si j'allais me promener, le pauvre homme, qui

n'avait rien de mieux à faire, s'amusait à guetter toutes les personnes

qui voulaient s'approcher de moi, et les accostait pour leur dire:

«N'allez pas près de madame, cela l'empêche de penser,» ce que plusieurs

gens de mes connaissances me répétaient le soir.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 2 / 15 段