Le lendemain, je suis allée voir le Muséum. Il est bien vrai

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SOUVENIRS

DE

MADAME LOUISE-ÉLISABETH

VIGÉE-LEBRUN,

DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,

DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,

DE PARME ET DE BOLOGNE,

DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENÈVE ET AVIGNON.

En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai

le temps passé, qui doublera pour ainsi

dire mon existence.

J.-J. Rousseau.

TOME SECOND

PARIS,

LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,

RUE DE SEINE, 14 BIS.

1835.

[Illustration.]

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.

La mort de la bonne et aimable princesse Kourakin, que le choléra vint

enlever à Pétersbourg en 1831, m'avait fait renoncer pendant long-temps

à toute idée de continuer mes _Souvenirs_, pour lesquels cependant

j'avais déjà rassemblé les matériaux nécessaires. Les instances de mes

amis m'ayant fait consentir l'an dernier à reprendre ce travail, le

lecteur ne sera pas surpris de voir mon second volume écrit dans une

autre forme que le premier, puisque je n'ai point eu le bonheur

d'achever le récit de ma vie pour celle qui me l'avait fait

entreprendre.

CHAPITRE PREMIER.

Turin, Porporati, le Corrége.--Parme, M. de Flavigni, les Églises,

l'Infante de Parme.--Modène.--Bologne.--Florence.

Après avoir traversé Chambéry, j'arrivai à Turin extrêmement fatiguée de

corps et d'esprit, car une pluie battante m'avait empêchée, pendant

toute la route, de descendre pour marcher un peu, et je ne connais rien

de plus ennuyeux que les voiturins qui cheminent constamment au pas.

Enfin, mon conducteur me déposa dans une très mauvaise auberge. Il était

neuf heures du soir; nous mourions de faim; mais comme il ne se trouvait

rien à manger dans la maison, ma fille, sa gouvernante et moi, nous

fûmes obligées de nous coucher sans souper.

Le lendemain de très bonne heure, je fis prévenir de mon arrivée le

célèbre Porporati[1], que j'avais beaucoup vu pendant son séjour à

Paris. Il était alors professeur à Turin, et il vint aussitôt me faire

une visite. Me trouvant si mal dans mon auberge, il me pria avec

instance de venir loger chez lui, ce que je n'osai d'abord accepter;

mais il insista sur cette offre avec une vivacité si franche, que je

n'hésitai plus, et faisant porter mes paquets, je le suivis aussitôt

avec mon enfant. Je fus reçue par sa fille, âgée de dix-huit ans, qui

logeait avec lui, et qui se joignit à son père pour avoir de moi tous

les soins imaginables pendant les cinq ou six jours que je passai dans

leur maison.

Étant pressée de continuer ma route vers Rome, je ne voulus voir

personne à Turin. Je me contentai de visiter la ville et de faire

quelques excursions dans les beaux sites qui l'environnent. La ville est

fort belle; toutes les rues sont parfaitement alignées et les maisons

bâties régulièrement. Elle est dominée par une montagne appelée la

Superga, lieu de sépulture, destinée aux rois de Sardaigne.

Porporati me conduisit d'abord au musée royal, où j'admirai une

collection de superbes tableaux des diverses écoles, entre autres celui

_de la femme hydropique_ de Gérard Dow[2], qu'on peut appeler un

chef-d'oeuvre dans son genre, et plusieurs tableaux admirables de

Vandick, parmi lesquels je dois citer celui qui représente une famille

de bourguemestres, dont les figures sont d'un pied et demi de hauteur.

Il est certain que Vandick a pris plaisir à faire ce tableau si

remarquable; car, non seulement les têtes et les mains, mais les

draperies, les moindres accessoires, tout est fini et tout est parfait,

tant pour le coloris que pour l'exécution. Vandick, au reste, tenait la

plus grande place dans ce musée du roi, où je trouvai peu de tableaux

des maîtres d'Italie.

Porporati voulut aussi me mener au spectacle. Nous allâmes au grand

théâtre, et là, j'aperçus aux premières loges le duc de Bourbon et le

duc d'Enghien que je n'avais point vus depuis bien long-temps. Le père

alors paraissait encore si jeune, qu'on l'aurait cru le frère de son

fils.

La musique me fit grand plaisir, et comme je demandais à Porporati si sa

ville renfermait beaucoup d'amateurs des arts, il secoua la tête et me

dit: «Ils n'en ont aucune idée, et voici ce qui vient de m'arriver ici:

un très grand personnage, ayant entendu dire que j'étais graveur, est

venu dernièrement chez moi pour me faire graver son cachet.»

Cette petite anecdote suffit, je l'avoue, pour me donner une mince

opinion des habitans de Turin sous le rapport des arts.

Je quittai mes aimables hôtes pour aller à Parme. À peine étais-je

arrivée dans cette dernière ville, que je reçus la visite du comte de

Flavigny, qui y séjournait alors comme ministre de Louis XVI. M. de

Flavigny avait soixante ans au moins; je ne l'avais jamais rencontré en

France; mais son extrême bonté et la grâce qu'il mit à m'obliger en tout

me le firent bientôt connaître et apprécier. Sa femme aussi combla de

soins ma fille et moi, et leur société me fut de la plus agréable

ressource dans une ville où je ne connaissais personne.

M. de Flavigny me fit voir tout ce que Parme offrait de remarquable.

Après avoir été contempler le magnifique tableau du Corrége, _la Créche_

ou _la Nativité_[3], je visitai les églises, dont les ouvrages de ce

grand peintre sont aussi le plus admirable ornement. Je ne pus voir tant

de tableaux divins sans croire à l'inspiration que l'artiste chrétien

puise dans sa croyance: la fable a sans doute de charmantes fictions;

mais la poésie du christianisme me semble bien plus belle.

Je montai tout au haut de l'église Saint-Jean; là, je m'établis dans le

cintre pour admirer de près une coupole où le Corrége a peint plusieurs

anges dans une gloire, entourés de nuages légers. Ces anges sont

réellement célestes; leurs physionomies, toutes variées, ont un charme

impossible à décrire. Mais, ce qui m'a le plus surpris, c'est que les

figures sont d'un fini tel, qu'en les regardant de près, on croit voir

un tableau de chevalet sans que cela nuise en rien à l'effet de cette

coupole, vue du bas de l'église.

On peut admirer aussi dans l'église de Saint-Antoine, en entrant à

gauche, une autre figure de ce grand peintre, la plus gracieuse que je

connaisse, et d'une couleur inimitable.

J'ai remarqué dans la bibliothèque de Parme un buste antique d'Adrien,

très bien conservé, quoiqu'il ait été doré. Un petit Hercule en bronze

d'un travail fort précieux, un petit Bacchus charmant, beaucoup de

médaillons antiques, etc., etc.; mais le Corrége!... le Corrége est la

grande gloire de Parme.

M. le comte de Flavigny me présenta à l'infante (soeur de

Marie-Antoinette), qui était beaucoup plus âgée que notre reine, dont

elle n'avait ni la beauté ni la grâce. Elle portait le grand deuil de

son frère l'empereur Joseph II, et ses appartemens étaient tout tendus

de noir; en sorte qu'elle m'apparut comme une ombre, d'autant plus

qu'elle était fort maigre et d'une extrême pâleur.

Cette princesse montait tous les jours à cheval. Sa façon de vivre comme

ses manières étaient celles d'un homme. En tout, elle ne m'a point

charmée, quoiqu'elle m'ait reçue parfaitement bien.

Je ne séjournai que peu de jours à Parme; la saison avançait, et j'avais

les montagnes de Bologne à traverser. J'étais donc très pressée de me

mettre en route; mais l'excellent M. de Flavigny me fit retarder mon

départ de deux jours, parce qu'il attendait un ami auquel il désirait me

confier, ne voulant pas que je traversasse les montagnes seule avec ma

fille et la gouvernante. Cet ami (M. le vicomte de Lespignière) arriva,

et je fus remise à ses soins. Son voiturin suivait le mien, en sorte que

je voyageai avec la plus grande sécurité jusqu'à Rome.

Je m'arrêtai très peu à Modène, jolie petite ville, qui me parut fort

agréable à habiter. Les rues sont bordées de longs portiques qui mettent

les piétons à l'abri de la pluie et du soleil. Le palais a un aspect

grandiose et élégant. Il renferme plusieurs beaux tableaux, un de

Raphaël et plusieurs de Jules Romain, la Femme adultère du Titien, etc.,

etc. On y voit aussi quantité de curiosités remarquables et des dessins

des plus grands maîtres italiens; quelques statues antiques, un grand

nombre de belles médailles, ainsi que des camées en agate très précieux.

La bibliothèque est fort belle; elle contient, m'a-t-on dit, trente

mille volumes, beaucoup d'éditions très rares et des manuscrits.

Le théâtre rappelle les amphithéâtres des anciens. Les remparts sont la

promenade habituelle; mais les campagnes qui bordent les grands chemins

sont charmantes, riches et bien cultivées.

Après avoir traversé les montagnes qui ont bien quelque chose

d'effrayant, car le chemin est très étroit et très escarpé, et bordé de

précipices, ce qui m'engagea à en faire une partie à pied, nous

arrivâmes à Bologne. Mon désir était de passer au moins une semaine dans

cette ville pour y admirer les chefs-d'oeuvre de son école, regardée

généralement comme une des premières de l'Italie, et pour visiter tant

de magnifiques palais dont elle est ornée. Tandis que, dans cette

intention, je me pressais de défaire mes paquets,--Hélas! madame, me dit

l'aubergiste, vous prenez une peine inutile; car, étant Française, vous

ne pouvez passer qu'une nuit ici.

Me voilà au désespoir, d'autant plus que dans le moment même, je vis

entrer un grand homme noir, costumé tout-à-fait comme Bartholo, ce qui

me le fit reconnaître aussitôt pour un messager du gouvernement papal.

Ses habits, son visage pâle et sérieux, lui donnaient un aspect qui me

fit tout-à-fait peur. Il tenait à la main un papier, que je pris

naturellement pour l'ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre

heures.--Je sais ce que vous venez m'apprendre, signor, lui dis-je d'un

air assez chagrin.--Je viens vous apporter la permission de rester ici

tant qu'il vous plaira, madame, répondit-il.

On juge de la joie que me donna une aussi bonne nouvelle, et de mon

empressement à profiter de cette faveur[4]. Je me rendis aussitôt à

l'église de Sainte-Agnès, où se trouve placé le tableau du martyre de

cette sainte, peint par le Dominicain. La jeunesse, la candeur est si

bien exprimée sur le beau visage de sainte Agnès, celui du bourreau qui

la frappe d'un poignard forme un si cruel contraste avec cette nature

toute divine, que la vue de cette admirable tableau me saisit d'une

pieuse admiration.

Je m'étais agenouillée devant le chef-d'oeuvre, et les sons de l'orgue me

faisaient entendre l'ouverture d'_Iphigénie_ parfaitement bien exécutée.

Le rapprochement involontaire que je fis entre la jeune victime des

païens et la jeune victime chrétienne, le souvenir du temps si calme et

si heureux où j'avais entendu cette même musique, et la triste pensée

des maux qui pesaient alors sur ma malheureuse patrie, tout oppressa mon

coeur au point que je me mis à pleurer amèrement et à prier Dieu pour la

France. Heureusement j'étais seule dans l'église, et je pus y rester

long-temps, livrée aux émotions si vives qui s'étaient emparées de mon

ame.

En sortant, j'allai visiter plusieurs des palais qui renferment les

chefs-d'oeuvre des grands maîtres de l'école de Bologne, plus féconde

qu'aucune autre école italienne. Il faudrait des volumes pour décrire

les beautés dont le Guide, le Guerchin, les Carraches, le Dominicain,

ont orné ces pompeuses habitations. Dans l'un de ces palais, le custode

me suivait, s'obstinant à me nommer l'auteur de chaque tableau. Cela

m'impatientait beaucoup, et je lui dis doucement qu'il prenait une peine

inutile; que je connaissais tous ces maîtres. Il se contenta donc de

continuer seulement à m'accompagner; mais comme il m'entendait

m'extasier devant les plus beaux ouvrages en nommant le peintre, il me

quitta pour aller dire à mon domestique:--Qui donc est cette dame? j'ai

conduit de bien grandes princesses, mais je n'en ai jamais vue qui s'y

connaisse aussi bien qu'elle.

Le palais Caprara renferme, dans sa première galerie, des trophées

militaires indiens et turcs, dont plusieurs sont la dépouille de

généraux vaincus par la famille Caprara. Le portrait du plus célèbre

guerrier de ce nom est au bout de la galerie, qui, je crois, est unique

dans son genre.

On voit, dans la seconde galerie, une tête de prophète et la Sibylle de

Cumes du Guerchin, dans son meilleur temps; une Ascension du Dominicain,

quelques têtes de Carlo Dolce et du Titien; une Sainte Famille du

Carrache, et deux petits ronds de l'Albane, d'une grande finesse.

Le palais Bonfigliola possède un beau Saint Jérôme de l'Espagolet, une

Sibylle du Guide, appuyée sur sa main, tenant son papyrus; et plusieurs

autres chefs-d'oeuvre.

Le palais Zampieri: Henri IV et Gabrielle de Rubens; dans la salle

d'Annibal Carrache, la Déposition du Christ, effet de nuit, superbe

tableau. Le portrait de Louis Carrache, peint par lui-même. Un plafond

du Guerchin représentant Hercule qui étouffe Antée, et le Départ d'Agar,

beau tableau, plein d'expression. C'est dans ce palais que l'on voit le

chef-d'oeuvre du Guide, saint Pierre et saint Paul causant ensemble. Ce

tableau réunit toutes les perfections; les moindres détails y sont d'une

telle vérité, que ces deux figures font illusion au point qu'on croit

les entendre parler. C'est bien certainement ce que le Guide a fait de

plus beau.

Trois jours après mon arrivée (le 3 novembre 1789), j'avais été reçue

membre de l'Académie et de l'Institut de Bologne. M. Bequetti, qui en

était le directeur, vint m'apporter lui-même mes lettres de réception.

Je me consolais d'abandonner tant de chefs-d'oeuvre par l'idée de tous

ceux que j'allais trouver à Florence. Après avoir traversé les Apennins

et les montagnes arides de _Radico Fani_, nous parcourûmes un pays plein

de belles cultures, qui est la limite de la Toscane. À droite du chemin,

on me montra un petit volcan, qui s'enflamme à l'approche d'une lumière,

et que l'on nomme _Fuoco di Lagno_. Plus loin, le chemin s'étant élevé,

je découvris Florence, située au fond d'une large vallée, ce qui d'abord

me parut triste; car j'aime beaucoup que l'on bâtisse sur les hauteurs;

mais sitôt que j'entrai dans la ville, je fus surprise et charmée de sa

beauté.

Après m'être installée dans l'hôtel qu'on m'avait indiqué, je débutai

par aller, avec ma fille et le vicomte de Lespignière, me promener sur

une montagne des environs, d'où l'on découvre une vue magnifique, et sur

laquelle se trouvent beaucoup de cyprès. Ma fille, en les regardant, me

dit: «Ces arbres-là invitent au silence.» Je fus si surprise qu'un

enfant de sept ans pût avoir une idée de ce genre, que je n'ai jamais

oublié cela.

Malgré le désir extrême que j'avais d'arriver à Rome, il m'était

impossible de ne pas séjourner un peu dans cette charmante ville.

J'allai voir avant tout la célèbre galerie que les Médicis ont enrichie

avec tant de magnificence. En entrant par le vestibule, on aperçoit

d'abord une quantité de tombeaux antiques[5]; et contre la porte, se

trouve placée la fameuse statue du Gladiateur. De ce vestibule, on entre

dans la galerie qui renferme tant de superbes statues. La Vénus de

Médicis, les deux Lutteurs, le Remouleur, un jeune Faune, le Satyre et

le Bacchus de Jean de Bologne, et la belle scène de la Niobé. Ces

principales figures ornent la salle de la tribune, qui est aussi décorée

par plusieurs beaux tableaux, dont trois sont de Raphaël, un d'André del

Sarte, et d'autres de divers grands maîtres. Dans une seconde salle, on

voit en sculpture: Euphrosine couchée, Alexandre mourant; en peinture:

une Vénus du Titien, un très beau Vanderveft, de superbes paysages de

Salvator Rosa, et cent autres chefs-d'oeuvre que je ne cite point; car il

faudrait un volume pour entrer dans quelques détails sur toutes les

richesses que j'eus le bonheur d'admirer dans ce lieu de délices pour un

artiste.

J'allai le lendemain au palais Pitti, où, dans la première salle, je

distinguai surtout la Charité, peinte par le Guide, le portrait d'un

philosophe par Rembrandt, un tableau à la fois très fin et très

vigoureux de Carlo Dolce, une sainte famille de Louis Carrache, et la

vision d'Ézéchiel, admirable petit tableau de Raphaël. On y remarque

aussi le portrait d'une femme habillée en satin cramoisi, peint par le

Titien avec autant de vigueur que de vérité.

La seconde salle renferme quatre beaux tableaux du vieux Palme; et de

Rubens, un grand tableau allégorique, une Sainte Famille, ainsi que son

tableau des Philosophes, qui est superbe; le portrait d'un cardinal,

peint par Vandick, dont la belle couleur et la grande vérité sont

remarquables. C'est aussi dans cette salle que l'on voit la Madone à la

Seggiola, Léon X et Jules II, par Raphaël, trois chefs-d'oeuvre, si

dignes de leur haute renommée.

On trouve dans la troisième salle un grand et beau tableau d'André del

Sarte représentant la Vierge, Jésus et saint Jérôme; Paul III, du

Titien, admirable de vérité; un tableau allégorique, deux paysages, et

la fameuse fête de village, par Rubens; enfin, une Sainte Famille assise

sur des ruines, magnifique tableau de Raphaël.

Dans le jardin du palais Pitti, au-dessus d'un bassin qui a vingt pieds

de diamètre, on voit une statue colossale de Neptune, et trois Fleuves

qui versent de l'eau en abondance; toutes ces figures, d'une très belle

composition, sont de Jean de Bologne.

Dès que je pus m'arracher à la jouissance de parcourir la galerie des

Médicis et le palais Pitti; j'allai voir les autres beautés que renferme

Florence. D'abord, les portes du baptistère de _Guilberti_, dont les

sujets, en dix compartimens, sont d'une composition admirable. Ces

sujets sont pris dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Le relief des

figures, le style des draperies, les accessoires, arbres, fabriques,

tout est d'une exécution si parfaite, qu'on pourrait en faire des

tableaux, car il n'y manque que la couleur; aussi Michel-Ange les

nommait-il les portes du paradis.

À l'église de Saint-Laurent, je m'arrêtai long-temps dans la chapelle

des Médicis, dont plusieurs tombeaux ont été exécutés d'après les

dessins de Michel-Ange. On ne peut rien voir de plus beau que ces

tombeaux. Quelques-uns sont en granit oriental, d'autres en granit

égyptien. Dans des niches en marbre noir on a placé des statues en

bronze doré. C'est dans l'église Santa-Croce que se trouve le mausolée

de Michel-Ange. Là, il faut se prosterner.

Je suis montée au cloître de l'Annonciate, peint par André del Sarte.

Ces diverses compositions sont d'un style simple, qui convient au sujet,

et qui tient même de l'antique. Les figures pleines d'expression et de

vérité sont d'une excellente couleur. Il est bien malheureux que l'on

n'ait pas soigné ces chefs-d'oeuvre, qui auraient suffi à la réputation

de ce grand peintre. La Vierge, nommée la _Madona del Sacco_, est

divine. On la prendrait pour une vierge de Raphaël.

On sent bien que je ne pouvais quitter Florence sans aller au palais

Altoviti pour voir le beau portrait que Raphaël a fait de lui-même. Ce

portrait a été mis sous verre afin de le conserver, et cette précaution

a fait noircir les ombres, mais tous les clairs de la chair sont restés

purs et d'une belle couleur. Les traits du visage sont régulièrement

beaux, les yeux charmans, et le regard est bien celui d'un observateur.

Je ne négligeai pas de visiter la bibliothèque des Médicis, qui possède

les manuscrits les plus rares. Il s'y trouve d'anciens missels dont les

marges à gauche sont peintes dans la perfection; ces sujets saints sont

rendus en miniature avec des couleurs et un fini admirables.

Le jour que j'allai visiter la galerie où se trouvent les portraits des

peintres modernes peints par eux-mêmes, on me fit l'honneur de me

demander le mien pour la ville de Florence, et je promis de l'envoyer

quand je serais arrivée à Rome. Je remarquai avec un certain orgueil

dans cette galerie celui d'Angelica Kaufmann, une des gloires de notre

sexe.

Tout le temps de mon séjour à Florence fut un temps d'enchantement.

J'avais fait connaissance avec une dame française, la marquise de

Venturi, qui me comblait d'amitiés et d'obligeances. Les soirs, elle me

menait promener sur les bords de l'Arno, où arrivent, à une certaine

heure, une quantité de voitures élégantes et de beau monde, dont la

présence animait ce lieu charmant. Ces promenades et mes courses du

matin à la galerie Médicis, aux églises et aux palais de la ville, me

faisaient passer mes journées d'une manière ravissante; et si j'avais pu

ne point penser à cette pauvre France, j'aurais été alors la plus

heureuse des créatures.

CHAPITRE II.

Borne.--Saint-Pierre.--Le Muséum.--Drouais.--Raphaël.--Le Vatican.--Le

Colysée.--Angelica Kaufmann.--Le cardinal de Bernis.--Usage romain.--Mes

déménagemens.

Peu de jours après mon arrivée à Rome, j'écrivais à Robert le paysagiste

la lettre suivante:

Rome, 1er décembre 1789.

J'ai quitté avec peine, mon ami, cette belle ville de Florence où

j'ai vu très rapidement des chefs-d'oeuvre si remarquables, et que

je me promets bien de revoir avec plus de soin à mon retour de

Rome.

Vous avez été témoin des gros soupirs que me faisaient pousser les

récits de tous ceux qui avaient eu le bonheur de séjourner ici.

Vous savez combien je désirais visiter à mon tour cette belle

patrie des arts. Je puis dire que j'avais pour Rome la maladie du

pays. Mais, tant de portraits que je me trouvais engagée à faire ne

m'auraient pas permis de réaliser mon désir, si, pour notre malheur

à tous, la révolution n'était pas venue me déterminer à quitter

Paris, dont le charme était détruit pour moi.

Vous savez, mon cher ami, qu'à quelque distance de Rome on découvre

déjà le dôme de Saint-Pierre? Il m'est impossible de vous dire la

joie que j'éprouvai lorsque je l'aperçus: je croyais rêver ce que

j'avais souhaité si long-temps en vain. Enfin je me trouvai sur le

Ponte Mole; je vous avouerai même tout bas qu'il m'a paru bien

petit, et le Tibre si chanté, bien sale. J'arrive à la porte del

Popolo, je traverse la rue du Cours, puis je m'arrête à l'Académie

de France. Notre directeur, M. Ménageot, vient à ma voiture; je lui

demande l'hospitalité jusqu'à ce que j'aie trouvé un logement, et

voilà qu'il me donne aussitôt un petit appartement où ma fille et

sa gouvernante sont logées près de moi. De plus, il me prête dix

louis pour que je puisse achever de payer mon voiturin; car il faut

dire que je n'ai emporté avec moi que quatre-vingts louis, mon cher

mari gardant tout pour lui, comme vous savez qu'il avait coutume de

faire.

Le jour même de mon arrivée, M. Ménageot m'a menée avant tout à

Saint-Pierre, dont l'immensité, d'après l'idée que l'on m'en avait

donnée, ne m'a point frappée d'abord. J'attribue cet effet à la

grandeur si bien calculée de tous ses détails: par exemple, à

l'aspect de ces deux bénitiers de jaune antique, en forme de

coquilles, que l'on voit en entrant, les enfans de quatre ou cinq

ans qui les entourent ont six pieds de hauteur, et cette parfaite

proportion diminue au premier coup d'oeil la grandeur de l'église;

quoi qu'il en soit, je n'ai su qu'en la parcourant à quel point

elle était vaste. Ayant dit à M. Ménageot que j'aurais préféré la

voir soutenue par des colonnes au lieu de ces énormes pilastres, il

me répondit qu'on l'avait bâtie d'abord comme je le désirais, mais

que les colonnes ne paraissant pas assez solides, on les avait

entourées ainsi; il m'a fait voir en effet depuis un tableau où

Saint-Pierre est représentée comme je voudrais qu'elle fût.

J'ai monté aussi l'escalier qui conduit à la chapelle Sixtine, pour

admirer la voûte peinte à fresque par Michel-Ange, et le tableau

représentant le jugement dernier. Malgré toutes les critiques qu'on

a faites de celui-ci, il m'a semblé un chef-d'oeuvre du premier

ordre, pour l'expression et la hardiesse des raccourcis. Il y a

vraiment du sublime dans la composition, dans l'exécution. Quant au

désordre qui y règne, il est, selon moi, complètement justifié par

le sujet.

Le lendemain, je suis allée voir le Muséum. Il est bien vrai qu'on

ne peut rien comparer sous le rapport des formes, du style et de

l'exécution, à tant de chefs-d'oeuvre antiques. C'est aux Grecs

surtout qu'il appartenait de réunir dans une aussi haute perfection

l'élégance des formes à la vérité. En voyant leurs ouvrages, on ne

peut douter qu'ils n'aient eu de bien admirables modèles, et que

les hommes et les femmes de la Grèce n'aient réalisé jadis ce que

nous appelons le beau idéal. Je n'ai fait encore que parcourir le

muséum, mais l'Apollon, le Gladiateur mourant, le groupe du

Laocoon, ces beaux autels, ces magnifiques candélabres, toutes ces

beautés enfin qui me sont apparues, m'ont déjà laissé des souvenirs

ineffaçables.

Au moment où j'allais partir pour cette course au muséum, j'ai reçu

la visite des pensionnaires de l'Académie de peinture, au nombre

desquels était Girodet. Ils m'ont apporté la palette du jeune

Drouais, et m'ont demandé en échange quelques brosses dont je me

sois servie pour peindre. Je ne puis vous cacher, mon ami, à quel

point j'ai été sensible à cet hommage si distingué, à cette demande

si flatteuse; j'en garderai toujours une douce et reconnaissante

pensée.

Combien je regrette de ne pas retrouver ici ce jeune Drouais, que

la mort vient de nous enlever cruellement! Je l'avais connu à

Paris, il avait même dîné chez moi avec ses camarades la veille du

jour où tous sont partis pour Rome. Vous n'avez pas oublié sans

doute son beau Marius? pour moi, je le vois encore. La foule se

portait chez la mère du pauvre Drouais pour voir ce tableau, qui

était exposé chez elle. Hélas! la mort ne respecte rien; n'a-t-elle

pas frappé Raphaël avant qu'il eût trente-huit ans? n'a-t-elle pas

enlevé ce génie au monde, quand il était dans toute sa force, dans

toute son énergie? car je vous avoue que j'entre en fureur lorsque

je songe qu'on a osé dire, qu'on a osé écrire que Raphaël était

mort par suite d'excès, en un mot, de libertinage. Quoi! ce talent

si pur, si suave, aurait été chercher ses inspirations dans les

mauvais lieux! De bonne foi, cela peut-il se croire? Mais la preuve

que rien n'est plus faux, c'est que nous savons tous que Raphaël

était amoureux, éperduement amoureux de cette belle boulangère sans

laquelle il ne pouvait vivre, à qui il restait fidèle au point de

refuser pour elle les honneurs, les richesses et la main de la

nièce du cardinal Bibiéna; tellement que, lorsque enfin le pape se

laissa fléchir et permit que la Fornarina rentrât dans Rome,

l'émotion de joie qu'il éprouva, le bonheur de revoir cette femme

adorée, contribuèrent beaucoup à terminer ses jours. Un homme aussi

passionné, aussi constant, pouvait-il rechercher les voluptés

grossières, se rouler dans la fange? Non, ces choses ne sont pas

compatibles; non, Raphaël n'était pas un libertin; il ne faut que

regarder ses têtes de Vierges pour être sûr du contraire.

Pardonnez-moi cette diatribe, mon ami: je sors du Vatican; c'est là

surtout que le divin maître a démontré toute la subtilité de son

art. Les copies que l'on a faites des chefs-d'oeuvre de Raphaël sont

loin d'en donner une juste idée; il faut les voir face à face pour

admirer le dessin, l'expression, la composition de chaque sujet:

jusques aux draperies, tout y est parfait. J'ai même remarqué que,

dans la plus grande partie de ces belles pages, la couleur avait la

vérité du Titien.

La galerie, les salles, et même ce corridor du Vatican où j'ai vu

dans le fond la belle Cléopâtre mourante, tout cela est unique dans

le monde. Combien ne s'étonne-t-on pas de la variété des

compositions de Raphaël en voyant cette école d'Athènes, ordonnée

avec tant de sagesse, puis l'incendie de Borgo, composé dans un

genre si différent? Mais ce qui surprend le plus, c'est que celui

qui est mort si jeune ait laissé tant de chefs-d'oeuvre. Cela prouve

avec évidence que la fécondité est un attribut inhérent au génie.

Il est bien malheureux de voir que tant de belles productions

soient altérées, non-seulement par le temps, mais aussi parce qu'on

permet que de jeunes artistes aillent prendre le trait au calque.

Je me rappelle à ce sujet qu'un ancien directeur de l'Académie

disait à ses élèves: Qu'avez-vous besoin de prendre le trait des

figures de Raphaël? prenez la nature, morbleu! ce sera la même

chose; allez sur la place del Popolo.»

Je me suis rendue au Colysée en mémoire de vous. Le côté d'où l'on

peut le croire entier suffit pour faire estimer parfaitement sa

grandeur, et cette ruine est encore une des plus belles choses

qu'on puisse voir; le ton de ses pierres, les effets que la

végétation y a semés partout, en font un monument admirable pour la

peinture. Je ne puis concevoir comment il a pu vous venir l'idée si

hasardeuse de grimper jusqu'au faîte pour l'unique plaisir d'y

planter une croix? La raison se refuse à le croire. Je dois vous

dire, au reste, que cette croix est restée, et que votre adresse et

votre courage sont devenus historiques, car on en parle encore à

Rome.

J'ai été voir Angelica Kaufmann, que j'avais un extrême désir de

connaître. Je l'ai trouvée bien intéressante, à part son talent,

par son esprit et ses connaissances. C'est une femme qui peut avoir

cinquante ans, très délicate, sa santé s'étant altérée par suite du

malheur qu'elle avait eu d'épouser d'abord un aventurier qui

l'avait ruinée. Elle s'est remariée depuis à un architecte qui est

pour elle un homme d'affaires. Elle a causé avec moi beaucoup et

très bien, pendant les deux soirées que j'ai passées chez elle. Sa

conversation est douce; elle a prodigieusement d'instruction, mais

aucun enthousiasme, ce qui, vu mon peu de savoir, ne m'électrisait

pas.

Angelica possède quelques tableaux des plus grands maîtres, et j'ai

vu chez elle plusieurs de ses ouvrages: ses esquisses m'ont fait

plus de plaisir que ses tableaux, parce qu'elles sont d'une couleur

titianesque.

J'ai été dîner hier avec elle chez notre ambassadeur, le cardinal

de Bernis, à qui j'avais fait une visite trois jours après mon

arrivée. Il nous a placées toutes deux à table à côté de lui. Il

avait invité plusieurs étrangers et une partie du corps

diplomatique, en sorte que nous étions une trentaine à cette table,

dont le cardinal a fait les honneurs parfaitement, tout en ne

mangeant lui-même que deux petits plats de légumes. Mais voilà le

plaisant: ce matin on me réveille à sept heures en m'annonçant la

famille du cardinal de Bernis. Je suis bien saisie, comme vous

imaginez! Je me lève, toute essoufflée, et je fais entrer. Cette

famille était cinq grands laquais en livrée qui venaient me

demander la _buona mano_. On m'expliqua que c'était pour boire. Je

les congédiai en leur donnant deux écus romains. Vous concevez

toutefois mon étonnement, n'étant pas instruite de cet usage.

Voilà, mon ami, une énorme lettre; mais j'avais besoin de causer

avec vous. Rappelez-moi à ce qui reste à Paris de mes amis et de

mes connaissances. Comment va notre cher abbé Delille? Parlez-lui

de moi, ainsi qu'à la marquise de Grollier, à Brongniart, à ma

bonne amie madame de Verdun. Hélas! quand vous reverrai-je tous!

Adieu.

Comme je ne pouvais rester dans le très petit appartement que j'occupais

à l'Académie de France, il me fallut chercher un logement. Je regrettais

fort peu celui que je quittais, attendu qu'il donnait sur une petite rue

dans laquelle les voitures des étrangers remisaient à toute heure de

nuit. Les chevaux, les cochers, faisaient un train infernal; en outre,

il se trouvait une madone au coin de cette rue, et les Calabrois, dont

sans doute elle était la sainte, venaient chanter et jouer de la musette

devant sa niche jusqu'au jour. À vrai dire, il m'était assez difficile

de trouver à me loger, attendu l'extrême besoin que j'ai de sommeil et

le calme environnant qui m'est absolument nécessaire pour dormir.

J'allai d'abord occuper un logement ment sur la place d'Espagne, chez

Denis, le peintre de paysage; mais, toutes les nuits, les voitures ne

cessaient point d'aller et de venir sur cette place, où logeait

l'ambassadeur d'Espagne. De plus, une foule de gens des diverses classes

du peuple s'y réunissait, quand j'étais au lit, pour chanter en choeur

des morceaux que les jeunes filles et les jeunes garçons improvisaient

d'une manière charmante, il est vrai, car la nation italienne semble

avoir été créée pour faire de bonne musique; mais ce concert habituel,

qui m'aurait enchantée le jour, me désolait la nuit. Il m'était

impossible de reposer avant cinq heures du matin. Je quittai donc la

place d'Espagne.

J'allai louer près de là, dans une rue fort tranquille, une petite

maison qui me convenait parfaitement, où j'avais une charmante chambre à

coucher, toute tendue en vert, avantage dont je me félicitai beaucoup.

J'avais visité toute la maison depuis le haut jusqu'en bas; j'avais même

examiné les cours des maisons voisines sans rien apercevoir qui pût

m'inquiéter. Je pensai donc ne pouvoir entendre d'autre bruit que le

bruit bien léger d'une petite fontaine placée dans la cour, et dans mon

enchantement, je m'empresse de payer le premier mois d'avance, dix ou

douze louis, je crois. Bien joyeuse, je me couche dans une quiétude

parfaite; à deux heures du matin, voilà que j'entends un bruit infernal

précisément derrière ma tête; ce bruit était si violent, que la

gouvernante de ma fille, qui couchait deux chambres plus loin que la

mienne, en avait été réveillée. Dès que je suis levée, je fais venir mon

hôtesse pour lui demander la cause de cet horrible vacarme, et

j'apprends que c'est le bruit d'une pompe attachée à la muraille près de

mon lit: les blanchisseuses, ne pouvant blanchir le linge pendant le

jour, attendu l'extrême chaleur, ne venaient à cette pompe que la nuit.

On imagine si je m'empressai de quitter cette charmante petite maison.

Après avoir beaucoup cherché inutilement pour m'établir à ma fantaisie,

on m'indiqua un petit palais dans lequel je pouvais louer un

appartement; n'ayant encore rien trouvé qui pût me convenir, je pris le

parti de m'y installer. J'avais là bien plus d'espace qu'il n'en fallait

pour me loger commodément; mais toutes ces pièces étaient d'une saleté

dégoûtante. Enfin, après en avoir fait nettoyer quelques-unes, je vais

m'y établir. Dès la première nuit je pus juger des agrémens de cette

habitation. Un froid, une humidité effroyables, m'auraient permis de

dormir, qu'une troupe de rats énormes, qui couraient dans ma chambre,

qui rongeaient les boiseries et mes couleurs, m'en auraient empêchée.

Quand je demandai le lendemain au gardien comment il se faisait que ce

petit palais fût si froid et que les rats y eussent établi leur

domicile, il me répondit que depuis neuf ans on n'avait pu trouver à le

louer: ce que je n'eus point de peine à croire. Malgré tous ces

inconvéniens, cependant, je me vis forcée d'y rester six semaines.

Enfin, je trouvai une maison qui paraissait être entièrement à ma

convenance. Je ne la louai néanmoins que sous la condition de l'essayer

pendant une nuit, et à peine m'étais-je mise au lit, que j'entendis sur

ma tête un bruit tout-à-fait insurmontable; c'était une quantité

innombrable de vers qui grugeaient les solives. Dès que j'eus fait

ouvrir les volets, le bruit cessa; mais il n'en fallut pas moins

abandonner cette maison à mon grand regret, car je ne crois pas qu'il

soit possible de déménager plus souvent que je ne l'ai fait pendant mes

différens séjours dans la ville du Capitole: aussi suis-je restée

convaincue que la chose la plus difficile à faire dans Rome, c'est de

s'y loger.

CHAPITRE III.

Portraits que je fais en arrivant à Rome.--Les palais.--Les églises.--La

Semaine-Sainte.--Le jour de Pâques.--La bénédiction du Pape.--La

Girande.--Le Carnaval.--Madame Benti.--Crescentini.--Marchesi.--Sa

dernière représentation à Rome.

Aussitôt après mon arrivée à Rome, je fis mon portrait pour la galerie

de Florence. Je me peignis la palette à la main, devant une toile sur

laquelle je trace la reine avec du crayon blanc. Puis, je peignis miss

Pitt, la fille de lord Camelfort. Elle avait seize ans, était fort

jolie: aussi la représentai-je en Hébé, sur des nuages, tenant à la main

une coupe, dans laquelle un aigle venait boire. J'ai peint cet aigle

d'après nature, et j'ai pensé être dévorée par lui. Il appartenait au

cardinal de Bernis. Le maudit animal, qui avait l'habitude d'être

toujours en plein air, enchaîné dans la cour, était si furieux de se

trouver dans ma chambre, qu'il voulait fondre sur moi, et j'avoue qu'il

me fit grand'peur.

Je fis dans le même temps le portrait d'une Polonaise, la comtesse

Potoska. Elle vint chez moi avec son mari, et dès qu'il nous eut

quittées, elle me dit d'un grand sang-froid:--C'est mon troisième mari;

mais je crois que je vais reprendre le premier, qui me convient mieux,

quoiqu'il soit ivrogne. J'ai peint cette Polonaise d'une manière très

pittoresque: elle est appuyée sur un rocher couvert de mousse, et près

d'elle s'échappent des cascades.

Je peignis ensuite mademoiselle Roland, alors la maîtresse de lord

Welesley, qui a peu tardé à l'épouser. Puis, je fis mon portrait pour ma

réception à l'Académie de Rome; une copie de celui que je destinais à

Florence, que vint me demander lord Bristol; le portrait de lord Bristol

lui-même jusqu'aux genoux, et celui de madame Silva, jeune Portugaise

que j'ai retrouvée depuis à Naples, et dont je parlerai plus tard. En

tout, j'ai prodigieusement travaillé à Rome pendant les trois ans que

j'ai passés en Italie. Non seulement je trouvais une grande jouissance à

m'occuper de peinture, entourée comme je l'étais de tant de

chefs-d'oeuvre; mais il fallait aussi me refaire une fortune, car je ne

possédais pas cent francs de rente. Heureusement je n'eus qu'à choisir,

parmi les plus grands personnages, les portraits qu'il me plaisait de

faire.

La satisfaction d'habiter Rome pouvait seule me consoler un peu du

chagrin d'avoir quitté mon pays, ma famille, et tant d'amis que je

chérissais. L'intérêt qu'inspirent les beaux lieux est si vif pour tout

le monde et si profitable à un artiste, qu'il suffit pour répandre

quelque douceur sur la vie. Combien de fois, voulant me distraire de

pensées trop pénibles, j'ai été au soleil couchant revoir ce Colysée,

dont l'imagination ne saurait agrandir l'espace! Il est impossible,

quand on est là, de songer à autre chose qu'à ces effets si beaux, si

divers! Les arcades, éclairées d'un ton jaune rougeâtre, se détachent

sur ce ciel d'outre-mer que l'on ne voit nulle part aussi foncé qu'en

Italie. L'intérieur ruiné de ce grand théâtre, qui est maintenant rempli

de verdure, d'arbustes en fleur, et de lière qui court çà et là, ne doit

encore sa conservation actuelle qu'à une douzaine de petites chapelles

portant une croix, placées symétriquement au milieu de l'enceinte. C'est

là que des confréries viennent faire des stations, et d'autres entendre

prêcher un capucin. Ainsi, ce qui fut jadis l'arène des gladiateurs et

des bêtes féroces, est devenu un lieu consacré à notre culte. Quelles

réflexions ne font point naître de semblables métamorphoses! Mais dans

Rome, peut-on faire un pas sans rêver à l'instabilité des choses

humaines; soit que l'on foule aux pieds ces marbres, ces débris de

colonnes, ces fragmens de bas-reliefs qui faisaient l'ornement des

temples, des palais, et qui, malgré leur vétusté, conservent encore le

style et le _faire_ délicat des Grecs; soit qu'on entre dans les églises

et qu'on y trouve ces baignoires de marbre précieux, qui peut-être ont

servi à Périclès ou à Lays, transformées en tabernacles? Le maître-autel

de Sainte-Marie-Majeure est une urne antique de porphyre; les colonnes

de la plupart des églises sont celles des anciens temples. Tout offre un

mélange de sacré et de profane; et ces superbes restes d'un temps qui

n'est plus ajoutent prodigieusement à la magnificence des cérémonies

religieuses, qui d'ailleurs ont conservé toute la pompe de l'ancienne

Rome.

Mon travail ne me privait point du plaisir journalier de parcourir Rome

et ses environs. J'allais toujours seule visiter les palais qui

renfermaient des collections de tableaux et de statues, afin de n'être

point distraite de ma jouissance par des entretiens ou des questions

souvent insipides. Tous ces palais sont ouverts aux étrangers, qui

doivent beaucoup de reconnaissance aux grands seigneurs romains d'une

telle obligeance.

Je me suis décidée à ne donner ici qu'un très léger aperçu de ces

magnifiques habitations et des beautés qu'elles renferment, d'abord

parce qu'il existe une multitude d'ouvrages qui les décrivent en détail,

ensuite parce que tant d'années se sont écoulées depuis mon voyage à

Rome, que beaucoup de chefs-d'oeuvre ont changé de place. J'apprends sans

cesse aujourd'hui, par des gens arrivant d'Italie, que telle statue ou

tel tableau n'est plus où je l'avais vu, et je ne veux point induire en

erreur les amis des arts.

Le palais Justinien renfermait alors une immense quantité de

chefs-d'oeuvre qui depuis ont tous été vendus. J'y admirai l'Ombre de

Samuel, un des plus beaux tableaux de Gérard de la Note; c'est un effet

de nuit du genre habituel de ce maître; plusieurs statues antiques,

entre autres la fameuse Minerve devant laquelle on a long-temps brûlé

l'encens, ce qu'on reconnaît en voyant le bas de cette statue très

enfumé.

Le palais Farnèse, Doria, Barbarini, étaient pleins aussi d'objets d'art

qu'on ne se lassait pas d'aller revoir. Dans le dernier, qui est situé

sur le Mont-Quirinal et dont la cour renfermait alors un obélisque

égyptien, la voûte du grand salon est peinte par Pierre de Cortone; dans

d'autres salles, on trouvait la Mort de Germanicus, du Poussin, une

Magdeleine, et un Enfant endormi de Guide, et plusieurs beaux portraits

de ce peintre. En sculpture, un magnifique buste d'Adrien, le Faune qui

dort, et beaucoup d'autres statues et bas-reliefs antiques.

Le palais Colona est cité comme le plus beau de Rome; toutefois, il est

loin d'offrir le même intérêt que le palais Borghèse. Celui-ci est si

riche en tableaux des grands maîtres et en statues, qu'il peut, ainsi

que la villa du même nom, passer pour un musée royal. C'est là que j'ai

vu les plus beaux tableaux de Claude Lorrain.

Si l'on s'en croyait, on passerait sa vie à Rome dans les palais dont je

parle et dans les églises. Les églises renferment des trésors en

peinture, en mausolées admirables. En ce genre, les richesses qui ornent

Saint-Pierre sont assez connues; pourtant je veux dire un mot du

mausolée de Ganganelli par Canova, qui est une bien belle chose. C'est à

_San Pietro in vincoli_ que se trouve celui de Jules II par Michel-Ange.

À Saint-Laurent hors des murs, on voit des tombeaux antiques: l'un d'eux

représente un mariage, et l'autre une vendange. L'église de

Saint-Jean-de-Latran, qui est ornée de colonnes, renferme aussi

plusieurs tombeaux du même genre, dont l'un est en porphyre et d'une

immense dimension; le cloître, qui joint la sacristie, est rempli

d'inscriptions antiques écrites en diverses langues. C'est à

Saint-Jean-de-Latran que le peuple monte à genoux les vingt-huit degrés

qui précèdent le portail.

La plus belle des églises sous le rapport d'architecture est celle de

Saint-Paul hors des murs, dont l'intérieur, de chaque côté, est orné de

colonnes. On ne peut douter que Saint-Paul n'ait été un temple, et c'est

dans ce style que j'aurais désiré Saint-Pierre.

À Saint-André-de-la-Valle, la coupole et les quatre évangélistes sont

peints par le Dominiquin. C'est à la Trinité-du-Mont, que se trouve la

célèbre Descente de Croix de Daniel de Volterra. Ce tableau, aussi

admirable par la composition que par l'expression, est un des

chefs-d'oeuvre les plus remarquables de Rome. Je l'ai vu bien dégradé;

mais on m'assure qu'aujourd'hui il est parfaitement restauré. Je ne sais

s'il faut dire que l'on voit dans l'église de la Victoire de

Sainte-Marie, la fameuse Sainte-Thérèse du Bernin, dont l'expression

scandaleuse ne peut se décrire; mais c'est à San Pietro in Montorio

qu'on pouvait admirer alors la Transfiguration de Raphaël.

On ne peut avoir une idée de l'effet imposant et grandiose que produit

la religion catholique, quand on n'a point vu Rome pendant le carême. La

semaine sainte commence au dimanche des Rameaux, et se passe en

cérémonies religieuses dont la pompe est vraiment admirable.

Le mercredi, je me portai avec la foule à la chapelle de Monte-Cavalo où

se chante le _Stabat Mater_ de Pergolèze, musique qu'on peut appeler

céleste.

Le jeudi j'assistai à la messe qui se dit à Saint-Pierre avec la plus

grande magnificence. Les cardinaux, revêtus de riches chasubles et

tenant un cierge à la main, se rendent dans la chapelle Pauline, qui est

éclairée par mille cierges. Un grand nombre de soldats, qui portent des

cuirasses et des casques de fer, suivent le cortége, et le coup d'oeil de

cette procession est superbe.

Le matin du vendredi-saint, j'allai à la chapelle Sixtine, entendre le

fameux _Miserere_ d'Allégri, chanté par des soprani sans aucun

instrument. C'était vraiment la musique des anges. Le soir, je me rendis

à Saint-Pierre, les cent lampes de l'autel étaient éteintes. L'église ne

se trouve plus éclairée que par une croix illuminée, prodigieusement

brillante. Cette croix a pour le moins vingt pieds de hauteur, et vous

parait être suspendue d'une manière magique. Nous vîmes entrer le pape,

qui s'agenouilla; il était suivi de tous les cardinaux qui l'imitèrent;

mais ce qui, je l'avoue, me surprit et me scandalisa même, ce fut de

voir, pendant la prière du saint Père, une quantité d'étranger se

promener dans l'église avec la même liberté que s'ils étaient dans le

jardin du Palais-Royal.

Le jour de Pâques, j'eus soin de me trouver sur la place de

Saint-Pierre, pour voir le pape donner la bénédiction. Rien n'est plus

solennel. Cette place immense est couverte dès le grand matin par des

groupes de paysans et d'habitans de la ville voisine, tous en costumes

différens, de couleurs fortes est variées; on y voit un grand nombre de

pèlerins. Et pas un de ces groupes ne se divise. Les galeries de chaque

côté de l'église étaient remplies de Romains et d'étrangers, puis en

avant, se trouvaient placées les troupes du pape et les troupes suisses,

enseignes et drapeaux déployés. Le plus religieux silence régnait

partout. Ce peuple était aussi immobile que le superbe obélisque de

granit oriental qui orne la place; on n'entendait que le bruit de l'eau

tombant des deux belles fontaines, se perdre doucement dans l'immensité

de la place.

À dix heures le pape arriva, tout habillé de blanc, et la tiare sur la

tête. Il se plaça dans la tribune du milieu en dehors de l'église, sur

un magnifique trône cramoisi très élevé. Tous les cardinaux, vêtus de

leur beau costume, l'entouraient. Il faut dire que le pape Pie VI était

superbe. Son visage coloré n'offrait aucune trace des fatigues de l'âge.

Ses mains étaient très blanches et potelées. Il s'agenouilla pour lire

sa prière; après quoi, se levant, il donna trois bénédictions en

prononçant ces mots: _urbi et orbi_(à la ville et au monde). Alors comme

frappés par un coup d'électricité, le peuple, les étrangers, les

troupes, tout se prosterna, tandis que le canon retentissait de toute

part; ce qui ajoute encore à la majesté de cette scène, dont il est, je

crois, impossible de ne pas se sentir attendri.

Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome second · 第 1 / 15 段