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nationale de France (BnF/Gallica)
SOUVENIRS
DE
MADAME LOUISE-ÉLISABETH
VIGÉE-LEBRUN,
DE L'ACADÉMIE ROYALE DE PARIS, DE ROUEN,
DE SAINT-LUC DE ROME ET D'ARCADIE,
DE PARME ET DE BOLOGNE,
DE SAINT-PÉTERSBOURG, DE BERLIN, DE GENÈVE ET AVIGNON.
En écrivant mes Souvenirs, je me rappellerai
le temps passé, qui doublera pour ainsi
dire mon existence.
J.-J. Rousseau.
TOME SECOND
PARIS,
LIBRAIRIE DE H. FOURNIER,
RUE DE SEINE, 14 BIS.
1835.
[Illustration.]
AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.
La mort de la bonne et aimable princesse Kourakin, que le choléra vint
enlever à Pétersbourg en 1831, m'avait fait renoncer pendant long-temps
à toute idée de continuer mes _Souvenirs_, pour lesquels cependant
j'avais déjà rassemblé les matériaux nécessaires. Les instances de mes
amis m'ayant fait consentir l'an dernier à reprendre ce travail, le
lecteur ne sera pas surpris de voir mon second volume écrit dans une
autre forme que le premier, puisque je n'ai point eu le bonheur
d'achever le récit de ma vie pour celle qui me l'avait fait
entreprendre.
CHAPITRE PREMIER.
Turin, Porporati, le Corrége.--Parme, M. de Flavigni, les Églises,
l'Infante de Parme.--Modène.--Bologne.--Florence.
Après avoir traversé Chambéry, j'arrivai à Turin extrêmement fatiguée de
corps et d'esprit, car une pluie battante m'avait empêchée, pendant
toute la route, de descendre pour marcher un peu, et je ne connais rien
de plus ennuyeux que les voiturins qui cheminent constamment au pas.
Enfin, mon conducteur me déposa dans une très mauvaise auberge. Il était
neuf heures du soir; nous mourions de faim; mais comme il ne se trouvait
rien à manger dans la maison, ma fille, sa gouvernante et moi, nous
fûmes obligées de nous coucher sans souper.
Le lendemain de très bonne heure, je fis prévenir de mon arrivée le
célèbre Porporati[1], que j'avais beaucoup vu pendant son séjour à
Paris. Il était alors professeur à Turin, et il vint aussitôt me faire
une visite. Me trouvant si mal dans mon auberge, il me pria avec
instance de venir loger chez lui, ce que je n'osai d'abord accepter;
mais il insista sur cette offre avec une vivacité si franche, que je
n'hésitai plus, et faisant porter mes paquets, je le suivis aussitôt
avec mon enfant. Je fus reçue par sa fille, âgée de dix-huit ans, qui
logeait avec lui, et qui se joignit à son père pour avoir de moi tous
les soins imaginables pendant les cinq ou six jours que je passai dans
leur maison.
Étant pressée de continuer ma route vers Rome, je ne voulus voir
personne à Turin. Je me contentai de visiter la ville et de faire
quelques excursions dans les beaux sites qui l'environnent. La ville est
fort belle; toutes les rues sont parfaitement alignées et les maisons
bâties régulièrement. Elle est dominée par une montagne appelée la
Superga, lieu de sépulture, destinée aux rois de Sardaigne.
Porporati me conduisit d'abord au musée royal, où j'admirai une
collection de superbes tableaux des diverses écoles, entre autres celui
_de la femme hydropique_ de Gérard Dow[2], qu'on peut appeler un
chef-d'oeuvre dans son genre, et plusieurs tableaux admirables de
Vandick, parmi lesquels je dois citer celui qui représente une famille
de bourguemestres, dont les figures sont d'un pied et demi de hauteur.
Il est certain que Vandick a pris plaisir à faire ce tableau si
remarquable; car, non seulement les têtes et les mains, mais les
draperies, les moindres accessoires, tout est fini et tout est parfait,
tant pour le coloris que pour l'exécution. Vandick, au reste, tenait la
plus grande place dans ce musée du roi, où je trouvai peu de tableaux
des maîtres d'Italie.
Porporati voulut aussi me mener au spectacle. Nous allâmes au grand
théâtre, et là, j'aperçus aux premières loges le duc de Bourbon et le
duc d'Enghien que je n'avais point vus depuis bien long-temps. Le père
alors paraissait encore si jeune, qu'on l'aurait cru le frère de son
fils.
La musique me fit grand plaisir, et comme je demandais à Porporati si sa
ville renfermait beaucoup d'amateurs des arts, il secoua la tête et me
dit: «Ils n'en ont aucune idée, et voici ce qui vient de m'arriver ici:
un très grand personnage, ayant entendu dire que j'étais graveur, est
venu dernièrement chez moi pour me faire graver son cachet.»
Cette petite anecdote suffit, je l'avoue, pour me donner une mince
opinion des habitans de Turin sous le rapport des arts.
Je quittai mes aimables hôtes pour aller à Parme. À peine étais-je
arrivée dans cette dernière ville, que je reçus la visite du comte de
Flavigny, qui y séjournait alors comme ministre de Louis XVI. M. de
Flavigny avait soixante ans au moins; je ne l'avais jamais rencontré en
France; mais son extrême bonté et la grâce qu'il mit à m'obliger en tout
me le firent bientôt connaître et apprécier. Sa femme aussi combla de
soins ma fille et moi, et leur société me fut de la plus agréable
ressource dans une ville où je ne connaissais personne.
M. de Flavigny me fit voir tout ce que Parme offrait de remarquable.
Après avoir été contempler le magnifique tableau du Corrége, _la Créche_
ou _la Nativité_[3], je visitai les églises, dont les ouvrages de ce
grand peintre sont aussi le plus admirable ornement. Je ne pus voir tant
de tableaux divins sans croire à l'inspiration que l'artiste chrétien
puise dans sa croyance: la fable a sans doute de charmantes fictions;
mais la poésie du christianisme me semble bien plus belle.
Je montai tout au haut de l'église Saint-Jean; là, je m'établis dans le
cintre pour admirer de près une coupole où le Corrége a peint plusieurs
anges dans une gloire, entourés de nuages légers. Ces anges sont
réellement célestes; leurs physionomies, toutes variées, ont un charme
impossible à décrire. Mais, ce qui m'a le plus surpris, c'est que les
figures sont d'un fini tel, qu'en les regardant de près, on croit voir
un tableau de chevalet sans que cela nuise en rien à l'effet de cette
coupole, vue du bas de l'église.
On peut admirer aussi dans l'église de Saint-Antoine, en entrant à
gauche, une autre figure de ce grand peintre, la plus gracieuse que je
connaisse, et d'une couleur inimitable.
J'ai remarqué dans la bibliothèque de Parme un buste antique d'Adrien,
très bien conservé, quoiqu'il ait été doré. Un petit Hercule en bronze
d'un travail fort précieux, un petit Bacchus charmant, beaucoup de
médaillons antiques, etc., etc.; mais le Corrége!... le Corrége est la
grande gloire de Parme.
M. le comte de Flavigny me présenta à l'infante (soeur de
Marie-Antoinette), qui était beaucoup plus âgée que notre reine, dont
elle n'avait ni la beauté ni la grâce. Elle portait le grand deuil de
son frère l'empereur Joseph II, et ses appartemens étaient tout tendus
de noir; en sorte qu'elle m'apparut comme une ombre, d'autant plus
qu'elle était fort maigre et d'une extrême pâleur.
Cette princesse montait tous les jours à cheval. Sa façon de vivre comme
ses manières étaient celles d'un homme. En tout, elle ne m'a point
charmée, quoiqu'elle m'ait reçue parfaitement bien.
Je ne séjournai que peu de jours à Parme; la saison avançait, et j'avais
les montagnes de Bologne à traverser. J'étais donc très pressée de me
mettre en route; mais l'excellent M. de Flavigny me fit retarder mon
départ de deux jours, parce qu'il attendait un ami auquel il désirait me
confier, ne voulant pas que je traversasse les montagnes seule avec ma
fille et la gouvernante. Cet ami (M. le vicomte de Lespignière) arriva,
et je fus remise à ses soins. Son voiturin suivait le mien, en sorte que
je voyageai avec la plus grande sécurité jusqu'à Rome.
Je m'arrêtai très peu à Modène, jolie petite ville, qui me parut fort
agréable à habiter. Les rues sont bordées de longs portiques qui mettent
les piétons à l'abri de la pluie et du soleil. Le palais a un aspect
grandiose et élégant. Il renferme plusieurs beaux tableaux, un de
Raphaël et plusieurs de Jules Romain, la Femme adultère du Titien, etc.,
etc. On y voit aussi quantité de curiosités remarquables et des dessins
des plus grands maîtres italiens; quelques statues antiques, un grand
nombre de belles médailles, ainsi que des camées en agate très précieux.
La bibliothèque est fort belle; elle contient, m'a-t-on dit, trente
mille volumes, beaucoup d'éditions très rares et des manuscrits.
Le théâtre rappelle les amphithéâtres des anciens. Les remparts sont la
promenade habituelle; mais les campagnes qui bordent les grands chemins
sont charmantes, riches et bien cultivées.
Après avoir traversé les montagnes qui ont bien quelque chose
d'effrayant, car le chemin est très étroit et très escarpé, et bordé de
précipices, ce qui m'engagea à en faire une partie à pied, nous
arrivâmes à Bologne. Mon désir était de passer au moins une semaine dans
cette ville pour y admirer les chefs-d'oeuvre de son école, regardée
généralement comme une des premières de l'Italie, et pour visiter tant
de magnifiques palais dont elle est ornée. Tandis que, dans cette
intention, je me pressais de défaire mes paquets,--Hélas! madame, me dit
l'aubergiste, vous prenez une peine inutile; car, étant Française, vous
ne pouvez passer qu'une nuit ici.
Me voilà au désespoir, d'autant plus que dans le moment même, je vis
entrer un grand homme noir, costumé tout-à-fait comme Bartholo, ce qui
me le fit reconnaître aussitôt pour un messager du gouvernement papal.
Ses habits, son visage pâle et sérieux, lui donnaient un aspect qui me
fit tout-à-fait peur. Il tenait à la main un papier, que je pris
naturellement pour l'ordre de quitter la ville dans les vingt-quatre
heures.--Je sais ce que vous venez m'apprendre, signor, lui dis-je d'un
air assez chagrin.--Je viens vous apporter la permission de rester ici
tant qu'il vous plaira, madame, répondit-il.
On juge de la joie que me donna une aussi bonne nouvelle, et de mon
empressement à profiter de cette faveur[4]. Je me rendis aussitôt à
l'église de Sainte-Agnès, où se trouve placé le tableau du martyre de
cette sainte, peint par le Dominicain. La jeunesse, la candeur est si
bien exprimée sur le beau visage de sainte Agnès, celui du bourreau qui
la frappe d'un poignard forme un si cruel contraste avec cette nature
toute divine, que la vue de cette admirable tableau me saisit d'une
pieuse admiration.
Je m'étais agenouillée devant le chef-d'oeuvre, et les sons de l'orgue me
faisaient entendre l'ouverture d'_Iphigénie_ parfaitement bien exécutée.
Le rapprochement involontaire que je fis entre la jeune victime des
païens et la jeune victime chrétienne, le souvenir du temps si calme et
si heureux où j'avais entendu cette même musique, et la triste pensée
des maux qui pesaient alors sur ma malheureuse patrie, tout oppressa mon
coeur au point que je me mis à pleurer amèrement et à prier Dieu pour la
France. Heureusement j'étais seule dans l'église, et je pus y rester
long-temps, livrée aux émotions si vives qui s'étaient emparées de mon
ame.
En sortant, j'allai visiter plusieurs des palais qui renferment les
chefs-d'oeuvre des grands maîtres de l'école de Bologne, plus féconde
qu'aucune autre école italienne. Il faudrait des volumes pour décrire
les beautés dont le Guide, le Guerchin, les Carraches, le Dominicain,
ont orné ces pompeuses habitations. Dans l'un de ces palais, le custode
me suivait, s'obstinant à me nommer l'auteur de chaque tableau. Cela
m'impatientait beaucoup, et je lui dis doucement qu'il prenait une peine
inutile; que je connaissais tous ces maîtres. Il se contenta donc de
continuer seulement à m'accompagner; mais comme il m'entendait
m'extasier devant les plus beaux ouvrages en nommant le peintre, il me
quitta pour aller dire à mon domestique:--Qui donc est cette dame? j'ai
conduit de bien grandes princesses, mais je n'en ai jamais vue qui s'y
connaisse aussi bien qu'elle.
Le palais Caprara renferme, dans sa première galerie, des trophées
militaires indiens et turcs, dont plusieurs sont la dépouille de
généraux vaincus par la famille Caprara. Le portrait du plus célèbre
guerrier de ce nom est au bout de la galerie, qui, je crois, est unique
dans son genre.
On voit, dans la seconde galerie, une tête de prophète et la Sibylle de
Cumes du Guerchin, dans son meilleur temps; une Ascension du Dominicain,
quelques têtes de Carlo Dolce et du Titien; une Sainte Famille du
Carrache, et deux petits ronds de l'Albane, d'une grande finesse.
Le palais Bonfigliola possède un beau Saint Jérôme de l'Espagolet, une
Sibylle du Guide, appuyée sur sa main, tenant son papyrus; et plusieurs
autres chefs-d'oeuvre.
Le palais Zampieri: Henri IV et Gabrielle de Rubens; dans la salle
d'Annibal Carrache, la Déposition du Christ, effet de nuit, superbe
tableau. Le portrait de Louis Carrache, peint par lui-même. Un plafond
du Guerchin représentant Hercule qui étouffe Antée, et le Départ d'Agar,
beau tableau, plein d'expression. C'est dans ce palais que l'on voit le
chef-d'oeuvre du Guide, saint Pierre et saint Paul causant ensemble. Ce
tableau réunit toutes les perfections; les moindres détails y sont d'une
telle vérité, que ces deux figures font illusion au point qu'on croit
les entendre parler. C'est bien certainement ce que le Guide a fait de
plus beau.
Trois jours après mon arrivée (le 3 novembre 1789), j'avais été reçue
membre de l'Académie et de l'Institut de Bologne. M. Bequetti, qui en
était le directeur, vint m'apporter lui-même mes lettres de réception.
Je me consolais d'abandonner tant de chefs-d'oeuvre par l'idée de tous
ceux que j'allais trouver à Florence. Après avoir traversé les Apennins
et les montagnes arides de _Radico Fani_, nous parcourûmes un pays plein
de belles cultures, qui est la limite de la Toscane. À droite du chemin,
on me montra un petit volcan, qui s'enflamme à l'approche d'une lumière,
et que l'on nomme _Fuoco di Lagno_. Plus loin, le chemin s'étant élevé,
je découvris Florence, située au fond d'une large vallée, ce qui d'abord
me parut triste; car j'aime beaucoup que l'on bâtisse sur les hauteurs;
mais sitôt que j'entrai dans la ville, je fus surprise et charmée de sa
beauté.
Après m'être installée dans l'hôtel qu'on m'avait indiqué, je débutai
par aller, avec ma fille et le vicomte de Lespignière, me promener sur
une montagne des environs, d'où l'on découvre une vue magnifique, et sur
laquelle se trouvent beaucoup de cyprès. Ma fille, en les regardant, me
dit: «Ces arbres-là invitent au silence.» Je fus si surprise qu'un
enfant de sept ans pût avoir une idée de ce genre, que je n'ai jamais
oublié cela.
Malgré le désir extrême que j'avais d'arriver à Rome, il m'était
impossible de ne pas séjourner un peu dans cette charmante ville.
J'allai voir avant tout la célèbre galerie que les Médicis ont enrichie
avec tant de magnificence. En entrant par le vestibule, on aperçoit
d'abord une quantité de tombeaux antiques[5]; et contre la porte, se
trouve placée la fameuse statue du Gladiateur. De ce vestibule, on entre
dans la galerie qui renferme tant de superbes statues. La Vénus de
Médicis, les deux Lutteurs, le Remouleur, un jeune Faune, le Satyre et
le Bacchus de Jean de Bologne, et la belle scène de la Niobé. Ces
principales figures ornent la salle de la tribune, qui est aussi décorée
par plusieurs beaux tableaux, dont trois sont de Raphaël, un d'André del
Sarte, et d'autres de divers grands maîtres. Dans une seconde salle, on
voit en sculpture: Euphrosine couchée, Alexandre mourant; en peinture:
une Vénus du Titien, un très beau Vanderveft, de superbes paysages de
Salvator Rosa, et cent autres chefs-d'oeuvre que je ne cite point; car il
faudrait un volume pour entrer dans quelques détails sur toutes les
richesses que j'eus le bonheur d'admirer dans ce lieu de délices pour un
artiste.
J'allai le lendemain au palais Pitti, où, dans la première salle, je
distinguai surtout la Charité, peinte par le Guide, le portrait d'un
philosophe par Rembrandt, un tableau à la fois très fin et très
vigoureux de Carlo Dolce, une sainte famille de Louis Carrache, et la
vision d'Ézéchiel, admirable petit tableau de Raphaël. On y remarque
aussi le portrait d'une femme habillée en satin cramoisi, peint par le
Titien avec autant de vigueur que de vérité.
La seconde salle renferme quatre beaux tableaux du vieux Palme; et de
Rubens, un grand tableau allégorique, une Sainte Famille, ainsi que son
tableau des Philosophes, qui est superbe; le portrait d'un cardinal,
peint par Vandick, dont la belle couleur et la grande vérité sont
remarquables. C'est aussi dans cette salle que l'on voit la Madone à la
Seggiola, Léon X et Jules II, par Raphaël, trois chefs-d'oeuvre, si
dignes de leur haute renommée.
On trouve dans la troisième salle un grand et beau tableau d'André del
Sarte représentant la Vierge, Jésus et saint Jérôme; Paul III, du
Titien, admirable de vérité; un tableau allégorique, deux paysages, et
la fameuse fête de village, par Rubens; enfin, une Sainte Famille assise
sur des ruines, magnifique tableau de Raphaël.
Dans le jardin du palais Pitti, au-dessus d'un bassin qui a vingt pieds
de diamètre, on voit une statue colossale de Neptune, et trois Fleuves
qui versent de l'eau en abondance; toutes ces figures, d'une très belle
composition, sont de Jean de Bologne.
Dès que je pus m'arracher à la jouissance de parcourir la galerie des
Médicis et le palais Pitti; j'allai voir les autres beautés que renferme
Florence. D'abord, les portes du baptistère de _Guilberti_, dont les
sujets, en dix compartimens, sont d'une composition admirable. Ces
sujets sont pris dans l'Ancien et le Nouveau Testament. Le relief des
figures, le style des draperies, les accessoires, arbres, fabriques,
tout est d'une exécution si parfaite, qu'on pourrait en faire des
tableaux, car il n'y manque que la couleur; aussi Michel-Ange les
nommait-il les portes du paradis.
À l'église de Saint-Laurent, je m'arrêtai long-temps dans la chapelle
des Médicis, dont plusieurs tombeaux ont été exécutés d'après les
dessins de Michel-Ange. On ne peut rien voir de plus beau que ces
tombeaux. Quelques-uns sont en granit oriental, d'autres en granit
égyptien. Dans des niches en marbre noir on a placé des statues en
bronze doré. C'est dans l'église Santa-Croce que se trouve le mausolée
de Michel-Ange. Là, il faut se prosterner.
Je suis montée au cloître de l'Annonciate, peint par André del Sarte.
Ces diverses compositions sont d'un style simple, qui convient au sujet,
et qui tient même de l'antique. Les figures pleines d'expression et de
vérité sont d'une excellente couleur. Il est bien malheureux que l'on
n'ait pas soigné ces chefs-d'oeuvre, qui auraient suffi à la réputation
de ce grand peintre. La Vierge, nommée la _Madona del Sacco_, est
divine. On la prendrait pour une vierge de Raphaël.
On sent bien que je ne pouvais quitter Florence sans aller au palais
Altoviti pour voir le beau portrait que Raphaël a fait de lui-même. Ce
portrait a été mis sous verre afin de le conserver, et cette précaution
a fait noircir les ombres, mais tous les clairs de la chair sont restés
purs et d'une belle couleur. Les traits du visage sont régulièrement
beaux, les yeux charmans, et le regard est bien celui d'un observateur.
Je ne négligeai pas de visiter la bibliothèque des Médicis, qui possède
les manuscrits les plus rares. Il s'y trouve d'anciens missels dont les
marges à gauche sont peintes dans la perfection; ces sujets saints sont
rendus en miniature avec des couleurs et un fini admirables.
Le jour que j'allai visiter la galerie où se trouvent les portraits des
peintres modernes peints par eux-mêmes, on me fit l'honneur de me
demander le mien pour la ville de Florence, et je promis de l'envoyer
quand je serais arrivée à Rome. Je remarquai avec un certain orgueil
dans cette galerie celui d'Angelica Kaufmann, une des gloires de notre
sexe.
Tout le temps de mon séjour à Florence fut un temps d'enchantement.
J'avais fait connaissance avec une dame française, la marquise de
Venturi, qui me comblait d'amitiés et d'obligeances. Les soirs, elle me
menait promener sur les bords de l'Arno, où arrivent, à une certaine
heure, une quantité de voitures élégantes et de beau monde, dont la
présence animait ce lieu charmant. Ces promenades et mes courses du
matin à la galerie Médicis, aux églises et aux palais de la ville, me
faisaient passer mes journées d'une manière ravissante; et si j'avais pu
ne point penser à cette pauvre France, j'aurais été alors la plus
heureuse des créatures.
CHAPITRE II.
Borne.--Saint-Pierre.--Le Muséum.--Drouais.--Raphaël.--Le Vatican.--Le
Colysée.--Angelica Kaufmann.--Le cardinal de Bernis.--Usage romain.--Mes
déménagemens.
Peu de jours après mon arrivée à Rome, j'écrivais à Robert le paysagiste
la lettre suivante:
Rome, 1er décembre 1789.
J'ai quitté avec peine, mon ami, cette belle ville de Florence où
j'ai vu très rapidement des chefs-d'oeuvre si remarquables, et que
je me promets bien de revoir avec plus de soin à mon retour de
Rome.
Vous avez été témoin des gros soupirs que me faisaient pousser les
récits de tous ceux qui avaient eu le bonheur de séjourner ici.
Vous savez combien je désirais visiter à mon tour cette belle
patrie des arts. Je puis dire que j'avais pour Rome la maladie du
pays. Mais, tant de portraits que je me trouvais engagée à faire ne
m'auraient pas permis de réaliser mon désir, si, pour notre malheur
à tous, la révolution n'était pas venue me déterminer à quitter
Paris, dont le charme était détruit pour moi.
Vous savez, mon cher ami, qu'à quelque distance de Rome on découvre
déjà le dôme de Saint-Pierre? Il m'est impossible de vous dire la
joie que j'éprouvai lorsque je l'aperçus: je croyais rêver ce que
j'avais souhaité si long-temps en vain. Enfin je me trouvai sur le
Ponte Mole; je vous avouerai même tout bas qu'il m'a paru bien
petit, et le Tibre si chanté, bien sale. J'arrive à la porte del
Popolo, je traverse la rue du Cours, puis je m'arrête à l'Académie
de France. Notre directeur, M. Ménageot, vient à ma voiture; je lui
demande l'hospitalité jusqu'à ce que j'aie trouvé un logement, et
voilà qu'il me donne aussitôt un petit appartement où ma fille et
sa gouvernante sont logées près de moi. De plus, il me prête dix
louis pour que je puisse achever de payer mon voiturin; car il faut
dire que je n'ai emporté avec moi que quatre-vingts louis, mon cher
mari gardant tout pour lui, comme vous savez qu'il avait coutume de
faire.
Le jour même de mon arrivée, M. Ménageot m'a menée avant tout à
Saint-Pierre, dont l'immensité, d'après l'idée que l'on m'en avait
donnée, ne m'a point frappée d'abord. J'attribue cet effet à la
grandeur si bien calculée de tous ses détails: par exemple, à
l'aspect de ces deux bénitiers de jaune antique, en forme de
coquilles, que l'on voit en entrant, les enfans de quatre ou cinq
ans qui les entourent ont six pieds de hauteur, et cette parfaite
proportion diminue au premier coup d'oeil la grandeur de l'église;
quoi qu'il en soit, je n'ai su qu'en la parcourant à quel point
elle était vaste. Ayant dit à M. Ménageot que j'aurais préféré la
voir soutenue par des colonnes au lieu de ces énormes pilastres, il
me répondit qu'on l'avait bâtie d'abord comme je le désirais, mais
que les colonnes ne paraissant pas assez solides, on les avait
entourées ainsi; il m'a fait voir en effet depuis un tableau où
Saint-Pierre est représentée comme je voudrais qu'elle fût.
J'ai monté aussi l'escalier qui conduit à la chapelle Sixtine, pour
admirer la voûte peinte à fresque par Michel-Ange, et le tableau
représentant le jugement dernier. Malgré toutes les critiques qu'on
a faites de celui-ci, il m'a semblé un chef-d'oeuvre du premier
ordre, pour l'expression et la hardiesse des raccourcis. Il y a
vraiment du sublime dans la composition, dans l'exécution. Quant au
désordre qui y règne, il est, selon moi, complètement justifié par
le sujet.
Le lendemain, je suis allée voir le Muséum. Il est bien vrai qu'on
ne peut rien comparer sous le rapport des formes, du style et de
l'exécution, à tant de chefs-d'oeuvre antiques. C'est aux Grecs
surtout qu'il appartenait de réunir dans une aussi haute perfection
l'élégance des formes à la vérité. En voyant leurs ouvrages, on ne
peut douter qu'ils n'aient eu de bien admirables modèles, et que
les hommes et les femmes de la Grèce n'aient réalisé jadis ce que
nous appelons le beau idéal. Je n'ai fait encore que parcourir le
muséum, mais l'Apollon, le Gladiateur mourant, le groupe du
Laocoon, ces beaux autels, ces magnifiques candélabres, toutes ces
beautés enfin qui me sont apparues, m'ont déjà laissé des souvenirs
ineffaçables.
Au moment où j'allais partir pour cette course au muséum, j'ai reçu
la visite des pensionnaires de l'Académie de peinture, au nombre
desquels était Girodet. Ils m'ont apporté la palette du jeune
Drouais, et m'ont demandé en échange quelques brosses dont je me
sois servie pour peindre. Je ne puis vous cacher, mon ami, à quel
point j'ai été sensible à cet hommage si distingué, à cette demande
si flatteuse; j'en garderai toujours une douce et reconnaissante
pensée.
Combien je regrette de ne pas retrouver ici ce jeune Drouais, que
la mort vient de nous enlever cruellement! Je l'avais connu à
Paris, il avait même dîné chez moi avec ses camarades la veille du
jour où tous sont partis pour Rome. Vous n'avez pas oublié sans
doute son beau Marius? pour moi, je le vois encore. La foule se
portait chez la mère du pauvre Drouais pour voir ce tableau, qui
était exposé chez elle. Hélas! la mort ne respecte rien; n'a-t-elle
pas frappé Raphaël avant qu'il eût trente-huit ans? n'a-t-elle pas
enlevé ce génie au monde, quand il était dans toute sa force, dans
toute son énergie? car je vous avoue que j'entre en fureur lorsque
je songe qu'on a osé dire, qu'on a osé écrire que Raphaël était
mort par suite d'excès, en un mot, de libertinage. Quoi! ce talent
si pur, si suave, aurait été chercher ses inspirations dans les
mauvais lieux! De bonne foi, cela peut-il se croire? Mais la preuve
que rien n'est plus faux, c'est que nous savons tous que Raphaël
était amoureux, éperduement amoureux de cette belle boulangère sans
laquelle il ne pouvait vivre, à qui il restait fidèle au point de
refuser pour elle les honneurs, les richesses et la main de la
nièce du cardinal Bibiéna; tellement que, lorsque enfin le pape se
laissa fléchir et permit que la Fornarina rentrât dans Rome,
l'émotion de joie qu'il éprouva, le bonheur de revoir cette femme
adorée, contribuèrent beaucoup à terminer ses jours. Un homme aussi
passionné, aussi constant, pouvait-il rechercher les voluptés
grossières, se rouler dans la fange? Non, ces choses ne sont pas
compatibles; non, Raphaël n'était pas un libertin; il ne faut que
regarder ses têtes de Vierges pour être sûr du contraire.
Pardonnez-moi cette diatribe, mon ami: je sors du Vatican; c'est là
surtout que le divin maître a démontré toute la subtilité de son
art. Les copies que l'on a faites des chefs-d'oeuvre de Raphaël sont
loin d'en donner une juste idée; il faut les voir face à face pour
admirer le dessin, l'expression, la composition de chaque sujet:
jusques aux draperies, tout y est parfait. J'ai même remarqué que,
dans la plus grande partie de ces belles pages, la couleur avait la
vérité du Titien.
La galerie, les salles, et même ce corridor du Vatican où j'ai vu
dans le fond la belle Cléopâtre mourante, tout cela est unique dans
le monde. Combien ne s'étonne-t-on pas de la variété des
compositions de Raphaël en voyant cette école d'Athènes, ordonnée
avec tant de sagesse, puis l'incendie de Borgo, composé dans un
genre si différent? Mais ce qui surprend le plus, c'est que celui
qui est mort si jeune ait laissé tant de chefs-d'oeuvre. Cela prouve
avec évidence que la fécondité est un attribut inhérent au génie.
Il est bien malheureux de voir que tant de belles productions
soient altérées, non-seulement par le temps, mais aussi parce qu'on
permet que de jeunes artistes aillent prendre le trait au calque.
Je me rappelle à ce sujet qu'un ancien directeur de l'Académie
disait à ses élèves: Qu'avez-vous besoin de prendre le trait des
figures de Raphaël? prenez la nature, morbleu! ce sera la même
chose; allez sur la place del Popolo.»
Je me suis rendue au Colysée en mémoire de vous. Le côté d'où l'on
peut le croire entier suffit pour faire estimer parfaitement sa
grandeur, et cette ruine est encore une des plus belles choses
qu'on puisse voir; le ton de ses pierres, les effets que la
végétation y a semés partout, en font un monument admirable pour la
peinture. Je ne puis concevoir comment il a pu vous venir l'idée si
hasardeuse de grimper jusqu'au faîte pour l'unique plaisir d'y
planter une croix? La raison se refuse à le croire. Je dois vous
dire, au reste, que cette croix est restée, et que votre adresse et
votre courage sont devenus historiques, car on en parle encore à
Rome.
J'ai été voir Angelica Kaufmann, que j'avais un extrême désir de
connaître. Je l'ai trouvée bien intéressante, à part son talent,
par son esprit et ses connaissances. C'est une femme qui peut avoir
cinquante ans, très délicate, sa santé s'étant altérée par suite du
malheur qu'elle avait eu d'épouser d'abord un aventurier qui
l'avait ruinée. Elle s'est remariée depuis à un architecte qui est
pour elle un homme d'affaires. Elle a causé avec moi beaucoup et
très bien, pendant les deux soirées que j'ai passées chez elle. Sa
conversation est douce; elle a prodigieusement d'instruction, mais
aucun enthousiasme, ce qui, vu mon peu de savoir, ne m'électrisait
pas.
Angelica possède quelques tableaux des plus grands maîtres, et j'ai
vu chez elle plusieurs de ses ouvrages: ses esquisses m'ont fait
plus de plaisir que ses tableaux, parce qu'elles sont d'une couleur
titianesque.
J'ai été dîner hier avec elle chez notre ambassadeur, le cardinal
de Bernis, à qui j'avais fait une visite trois jours après mon
arrivée. Il nous a placées toutes deux à table à côté de lui. Il
avait invité plusieurs étrangers et une partie du corps
diplomatique, en sorte que nous étions une trentaine à cette table,
dont le cardinal a fait les honneurs parfaitement, tout en ne
mangeant lui-même que deux petits plats de légumes. Mais voilà le
plaisant: ce matin on me réveille à sept heures en m'annonçant la
famille du cardinal de Bernis. Je suis bien saisie, comme vous
imaginez! Je me lève, toute essoufflée, et je fais entrer. Cette
famille était cinq grands laquais en livrée qui venaient me
demander la _buona mano_. On m'expliqua que c'était pour boire. Je
les congédiai en leur donnant deux écus romains. Vous concevez
toutefois mon étonnement, n'étant pas instruite de cet usage.
Voilà, mon ami, une énorme lettre; mais j'avais besoin de causer
avec vous. Rappelez-moi à ce qui reste à Paris de mes amis et de
mes connaissances. Comment va notre cher abbé Delille? Parlez-lui
de moi, ainsi qu'à la marquise de Grollier, à Brongniart, à ma
bonne amie madame de Verdun. Hélas! quand vous reverrai-je tous!
Adieu.
Comme je ne pouvais rester dans le très petit appartement que j'occupais
à l'Académie de France, il me fallut chercher un logement. Je regrettais
fort peu celui que je quittais, attendu qu'il donnait sur une petite rue
dans laquelle les voitures des étrangers remisaient à toute heure de
nuit. Les chevaux, les cochers, faisaient un train infernal; en outre,
il se trouvait une madone au coin de cette rue, et les Calabrois, dont
sans doute elle était la sainte, venaient chanter et jouer de la musette
devant sa niche jusqu'au jour. À vrai dire, il m'était assez difficile
de trouver à me loger, attendu l'extrême besoin que j'ai de sommeil et
le calme environnant qui m'est absolument nécessaire pour dormir.
J'allai d'abord occuper un logement ment sur la place d'Espagne, chez
Denis, le peintre de paysage; mais, toutes les nuits, les voitures ne
cessaient point d'aller et de venir sur cette place, où logeait
l'ambassadeur d'Espagne. De plus, une foule de gens des diverses classes
du peuple s'y réunissait, quand j'étais au lit, pour chanter en choeur
des morceaux que les jeunes filles et les jeunes garçons improvisaient
d'une manière charmante, il est vrai, car la nation italienne semble
avoir été créée pour faire de bonne musique; mais ce concert habituel,
qui m'aurait enchantée le jour, me désolait la nuit. Il m'était
impossible de reposer avant cinq heures du matin. Je quittai donc la
place d'Espagne.
J'allai louer près de là, dans une rue fort tranquille, une petite
maison qui me convenait parfaitement, où j'avais une charmante chambre à
coucher, toute tendue en vert, avantage dont je me félicitai beaucoup.
J'avais visité toute la maison depuis le haut jusqu'en bas; j'avais même
examiné les cours des maisons voisines sans rien apercevoir qui pût
m'inquiéter. Je pensai donc ne pouvoir entendre d'autre bruit que le
bruit bien léger d'une petite fontaine placée dans la cour, et dans mon
enchantement, je m'empresse de payer le premier mois d'avance, dix ou
douze louis, je crois. Bien joyeuse, je me couche dans une quiétude
parfaite; à deux heures du matin, voilà que j'entends un bruit infernal
précisément derrière ma tête; ce bruit était si violent, que la
gouvernante de ma fille, qui couchait deux chambres plus loin que la
mienne, en avait été réveillée. Dès que je suis levée, je fais venir mon
hôtesse pour lui demander la cause de cet horrible vacarme, et
j'apprends que c'est le bruit d'une pompe attachée à la muraille près de
mon lit: les blanchisseuses, ne pouvant blanchir le linge pendant le
jour, attendu l'extrême chaleur, ne venaient à cette pompe que la nuit.
On imagine si je m'empressai de quitter cette charmante petite maison.
Après avoir beaucoup cherché inutilement pour m'établir à ma fantaisie,
on m'indiqua un petit palais dans lequel je pouvais louer un
appartement; n'ayant encore rien trouvé qui pût me convenir, je pris le
parti de m'y installer. J'avais là bien plus d'espace qu'il n'en fallait
pour me loger commodément; mais toutes ces pièces étaient d'une saleté
dégoûtante. Enfin, après en avoir fait nettoyer quelques-unes, je vais
m'y établir. Dès la première nuit je pus juger des agrémens de cette
habitation. Un froid, une humidité effroyables, m'auraient permis de
dormir, qu'une troupe de rats énormes, qui couraient dans ma chambre,
qui rongeaient les boiseries et mes couleurs, m'en auraient empêchée.
Quand je demandai le lendemain au gardien comment il se faisait que ce
petit palais fût si froid et que les rats y eussent établi leur
domicile, il me répondit que depuis neuf ans on n'avait pu trouver à le
louer: ce que je n'eus point de peine à croire. Malgré tous ces
inconvéniens, cependant, je me vis forcée d'y rester six semaines.
Enfin, je trouvai une maison qui paraissait être entièrement à ma
convenance. Je ne la louai néanmoins que sous la condition de l'essayer
pendant une nuit, et à peine m'étais-je mise au lit, que j'entendis sur
ma tête un bruit tout-à-fait insurmontable; c'était une quantité
innombrable de vers qui grugeaient les solives. Dès que j'eus fait
ouvrir les volets, le bruit cessa; mais il n'en fallut pas moins
abandonner cette maison à mon grand regret, car je ne crois pas qu'il
soit possible de déménager plus souvent que je ne l'ai fait pendant mes
différens séjours dans la ville du Capitole: aussi suis-je restée
convaincue que la chose la plus difficile à faire dans Rome, c'est de
s'y loger.
CHAPITRE III.
Portraits que je fais en arrivant à Rome.--Les palais.--Les églises.--La
Semaine-Sainte.--Le jour de Pâques.--La bénédiction du Pape.--La
Girande.--Le Carnaval.--Madame Benti.--Crescentini.--Marchesi.--Sa
dernière représentation à Rome.
Aussitôt après mon arrivée à Rome, je fis mon portrait pour la galerie
de Florence. Je me peignis la palette à la main, devant une toile sur
laquelle je trace la reine avec du crayon blanc. Puis, je peignis miss
Pitt, la fille de lord Camelfort. Elle avait seize ans, était fort
jolie: aussi la représentai-je en Hébé, sur des nuages, tenant à la main
une coupe, dans laquelle un aigle venait boire. J'ai peint cet aigle
d'après nature, et j'ai pensé être dévorée par lui. Il appartenait au
cardinal de Bernis. Le maudit animal, qui avait l'habitude d'être
toujours en plein air, enchaîné dans la cour, était si furieux de se
trouver dans ma chambre, qu'il voulait fondre sur moi, et j'avoue qu'il
me fit grand'peur.
Je fis dans le même temps le portrait d'une Polonaise, la comtesse
Potoska. Elle vint chez moi avec son mari, et dès qu'il nous eut
quittées, elle me dit d'un grand sang-froid:--C'est mon troisième mari;
mais je crois que je vais reprendre le premier, qui me convient mieux,
quoiqu'il soit ivrogne. J'ai peint cette Polonaise d'une manière très
pittoresque: elle est appuyée sur un rocher couvert de mousse, et près
d'elle s'échappent des cascades.
Je peignis ensuite mademoiselle Roland, alors la maîtresse de lord
Welesley, qui a peu tardé à l'épouser. Puis, je fis mon portrait pour ma
réception à l'Académie de Rome; une copie de celui que je destinais à
Florence, que vint me demander lord Bristol; le portrait de lord Bristol
lui-même jusqu'aux genoux, et celui de madame Silva, jeune Portugaise
que j'ai retrouvée depuis à Naples, et dont je parlerai plus tard. En
tout, j'ai prodigieusement travaillé à Rome pendant les trois ans que
j'ai passés en Italie. Non seulement je trouvais une grande jouissance à
m'occuper de peinture, entourée comme je l'étais de tant de
chefs-d'oeuvre; mais il fallait aussi me refaire une fortune, car je ne
possédais pas cent francs de rente. Heureusement je n'eus qu'à choisir,
parmi les plus grands personnages, les portraits qu'il me plaisait de
faire.
La satisfaction d'habiter Rome pouvait seule me consoler un peu du
chagrin d'avoir quitté mon pays, ma famille, et tant d'amis que je
chérissais. L'intérêt qu'inspirent les beaux lieux est si vif pour tout
le monde et si profitable à un artiste, qu'il suffit pour répandre
quelque douceur sur la vie. Combien de fois, voulant me distraire de
pensées trop pénibles, j'ai été au soleil couchant revoir ce Colysée,
dont l'imagination ne saurait agrandir l'espace! Il est impossible,
quand on est là, de songer à autre chose qu'à ces effets si beaux, si
divers! Les arcades, éclairées d'un ton jaune rougeâtre, se détachent
sur ce ciel d'outre-mer que l'on ne voit nulle part aussi foncé qu'en
Italie. L'intérieur ruiné de ce grand théâtre, qui est maintenant rempli
de verdure, d'arbustes en fleur, et de lière qui court çà et là, ne doit
encore sa conservation actuelle qu'à une douzaine de petites chapelles
portant une croix, placées symétriquement au milieu de l'enceinte. C'est
là que des confréries viennent faire des stations, et d'autres entendre
prêcher un capucin. Ainsi, ce qui fut jadis l'arène des gladiateurs et
des bêtes féroces, est devenu un lieu consacré à notre culte. Quelles
réflexions ne font point naître de semblables métamorphoses! Mais dans
Rome, peut-on faire un pas sans rêver à l'instabilité des choses
humaines; soit que l'on foule aux pieds ces marbres, ces débris de
colonnes, ces fragmens de bas-reliefs qui faisaient l'ornement des
temples, des palais, et qui, malgré leur vétusté, conservent encore le
style et le _faire_ délicat des Grecs; soit qu'on entre dans les églises
et qu'on y trouve ces baignoires de marbre précieux, qui peut-être ont
servi à Périclès ou à Lays, transformées en tabernacles? Le maître-autel
de Sainte-Marie-Majeure est une urne antique de porphyre; les colonnes
de la plupart des églises sont celles des anciens temples. Tout offre un
mélange de sacré et de profane; et ces superbes restes d'un temps qui
n'est plus ajoutent prodigieusement à la magnificence des cérémonies
religieuses, qui d'ailleurs ont conservé toute la pompe de l'ancienne
Rome.
Mon travail ne me privait point du plaisir journalier de parcourir Rome
et ses environs. J'allais toujours seule visiter les palais qui
renfermaient des collections de tableaux et de statues, afin de n'être
point distraite de ma jouissance par des entretiens ou des questions
souvent insipides. Tous ces palais sont ouverts aux étrangers, qui
doivent beaucoup de reconnaissance aux grands seigneurs romains d'une
telle obligeance.
Je me suis décidée à ne donner ici qu'un très léger aperçu de ces
magnifiques habitations et des beautés qu'elles renferment, d'abord
parce qu'il existe une multitude d'ouvrages qui les décrivent en détail,
ensuite parce que tant d'années se sont écoulées depuis mon voyage à
Rome, que beaucoup de chefs-d'oeuvre ont changé de place. J'apprends sans
cesse aujourd'hui, par des gens arrivant d'Italie, que telle statue ou
tel tableau n'est plus où je l'avais vu, et je ne veux point induire en
erreur les amis des arts.
Le palais Justinien renfermait alors une immense quantité de
chefs-d'oeuvre qui depuis ont tous été vendus. J'y admirai l'Ombre de
Samuel, un des plus beaux tableaux de Gérard de la Note; c'est un effet
de nuit du genre habituel de ce maître; plusieurs statues antiques,
entre autres la fameuse Minerve devant laquelle on a long-temps brûlé
l'encens, ce qu'on reconnaît en voyant le bas de cette statue très
enfumé.
Le palais Farnèse, Doria, Barbarini, étaient pleins aussi d'objets d'art
qu'on ne se lassait pas d'aller revoir. Dans le dernier, qui est situé
sur le Mont-Quirinal et dont la cour renfermait alors un obélisque
égyptien, la voûte du grand salon est peinte par Pierre de Cortone; dans
d'autres salles, on trouvait la Mort de Germanicus, du Poussin, une
Magdeleine, et un Enfant endormi de Guide, et plusieurs beaux portraits
de ce peintre. En sculpture, un magnifique buste d'Adrien, le Faune qui
dort, et beaucoup d'autres statues et bas-reliefs antiques.
Le palais Colona est cité comme le plus beau de Rome; toutefois, il est
loin d'offrir le même intérêt que le palais Borghèse. Celui-ci est si
riche en tableaux des grands maîtres et en statues, qu'il peut, ainsi
que la villa du même nom, passer pour un musée royal. C'est là que j'ai
vu les plus beaux tableaux de Claude Lorrain.
Si l'on s'en croyait, on passerait sa vie à Rome dans les palais dont je
parle et dans les églises. Les églises renferment des trésors en
peinture, en mausolées admirables. En ce genre, les richesses qui ornent
Saint-Pierre sont assez connues; pourtant je veux dire un mot du
mausolée de Ganganelli par Canova, qui est une bien belle chose. C'est à
_San Pietro in vincoli_ que se trouve celui de Jules II par Michel-Ange.
À Saint-Laurent hors des murs, on voit des tombeaux antiques: l'un d'eux
représente un mariage, et l'autre une vendange. L'église de
Saint-Jean-de-Latran, qui est ornée de colonnes, renferme aussi
plusieurs tombeaux du même genre, dont l'un est en porphyre et d'une
immense dimension; le cloître, qui joint la sacristie, est rempli
d'inscriptions antiques écrites en diverses langues. C'est à
Saint-Jean-de-Latran que le peuple monte à genoux les vingt-huit degrés
qui précèdent le portail.
La plus belle des églises sous le rapport d'architecture est celle de
Saint-Paul hors des murs, dont l'intérieur, de chaque côté, est orné de
colonnes. On ne peut douter que Saint-Paul n'ait été un temple, et c'est
dans ce style que j'aurais désiré Saint-Pierre.
À Saint-André-de-la-Valle, la coupole et les quatre évangélistes sont
peints par le Dominiquin. C'est à la Trinité-du-Mont, que se trouve la
célèbre Descente de Croix de Daniel de Volterra. Ce tableau, aussi
admirable par la composition que par l'expression, est un des
chefs-d'oeuvre les plus remarquables de Rome. Je l'ai vu bien dégradé;
mais on m'assure qu'aujourd'hui il est parfaitement restauré. Je ne sais
s'il faut dire que l'on voit dans l'église de la Victoire de
Sainte-Marie, la fameuse Sainte-Thérèse du Bernin, dont l'expression
scandaleuse ne peut se décrire; mais c'est à San Pietro in Montorio
qu'on pouvait admirer alors la Transfiguration de Raphaël.
On ne peut avoir une idée de l'effet imposant et grandiose que produit
la religion catholique, quand on n'a point vu Rome pendant le carême. La
semaine sainte commence au dimanche des Rameaux, et se passe en
cérémonies religieuses dont la pompe est vraiment admirable.
Le mercredi, je me portai avec la foule à la chapelle de Monte-Cavalo où
se chante le _Stabat Mater_ de Pergolèze, musique qu'on peut appeler
céleste.
Le jeudi j'assistai à la messe qui se dit à Saint-Pierre avec la plus
grande magnificence. Les cardinaux, revêtus de riches chasubles et
tenant un cierge à la main, se rendent dans la chapelle Pauline, qui est
éclairée par mille cierges. Un grand nombre de soldats, qui portent des
cuirasses et des casques de fer, suivent le cortége, et le coup d'oeil de
cette procession est superbe.
Le matin du vendredi-saint, j'allai à la chapelle Sixtine, entendre le
fameux _Miserere_ d'Allégri, chanté par des soprani sans aucun
instrument. C'était vraiment la musique des anges. Le soir, je me rendis
à Saint-Pierre, les cent lampes de l'autel étaient éteintes. L'église ne
se trouve plus éclairée que par une croix illuminée, prodigieusement
brillante. Cette croix a pour le moins vingt pieds de hauteur, et vous
parait être suspendue d'une manière magique. Nous vîmes entrer le pape,
qui s'agenouilla; il était suivi de tous les cardinaux qui l'imitèrent;
mais ce qui, je l'avoue, me surprit et me scandalisa même, ce fut de
voir, pendant la prière du saint Père, une quantité d'étranger se
promener dans l'église avec la même liberté que s'ils étaient dans le
jardin du Palais-Royal.
Le jour de Pâques, j'eus soin de me trouver sur la place de
Saint-Pierre, pour voir le pape donner la bénédiction. Rien n'est plus
solennel. Cette place immense est couverte dès le grand matin par des
groupes de paysans et d'habitans de la ville voisine, tous en costumes
différens, de couleurs fortes est variées; on y voit un grand nombre de
pèlerins. Et pas un de ces groupes ne se divise. Les galeries de chaque
côté de l'église étaient remplies de Romains et d'étrangers, puis en
avant, se trouvaient placées les troupes du pape et les troupes suisses,
enseignes et drapeaux déployés. Le plus religieux silence régnait
partout. Ce peuple était aussi immobile que le superbe obélisque de
granit oriental qui orne la place; on n'entendait que le bruit de l'eau
tombant des deux belles fontaines, se perdre doucement dans l'immensité
de la place.
À dix heures le pape arriva, tout habillé de blanc, et la tiare sur la
tête. Il se plaça dans la tribune du milieu en dehors de l'église, sur
un magnifique trône cramoisi très élevé. Tous les cardinaux, vêtus de
leur beau costume, l'entouraient. Il faut dire que le pape Pie VI était
superbe. Son visage coloré n'offrait aucune trace des fatigues de l'âge.
Ses mains étaient très blanches et potelées. Il s'agenouilla pour lire
sa prière; après quoi, se levant, il donna trois bénédictions en
prononçant ces mots: _urbi et orbi_(à la ville et au monde). Alors comme
frappés par un coup d'électricité, le peuple, les étrangers, les
troupes, tout se prosterna, tandis que le canon retentissait de toute
part; ce qui ajoute encore à la majesté de cette scène, dont il est, je
crois, impossible de ne pas se sentir attendri.