Un jour qu'il s'était fatigué à ébranler un vieux buis aussi dur que la
pierre, Zerbin voulut faire la sieste près d'un étang tout entouré de
beaux arbres. A sa grande surprise, il aperçut, étendue sur le gazon,
une jeune femme, d'une merveilleuse beauté, et dont la robe était faite
de plumes de cygne. L'inconnue luttait contre un rêve pénible: son
visage était crispé, ses mains s'agitaient; on eût dit qu'elle essayait
en vain de secouer le sommeil qui l'oppressait.
--S'il y a du bon sens, dit Zerbin, de dormir à midi avec le soleil sur
la figure! Toutes les femmes sont folles.
Il enlaça quelques branches pour en ombrager la tête de l'étrangère, et
sur ce berceau il plaça comme un voile sa veste de travail.
Il finissait de tresser le feuillage, quand il aperçut dans l'herbe, à
deux pas de l'inconnue, une vipère qui approchait en dardant sa langue
empoisonnée.
--Ah! dit Zerbin, si petite et déjà si méchante!
Et en deux coups de sa cognée il fit du serpent trois morceaux.
Les tronçons tressaillaient comme s'ils voulaient encore atteindre
l'étrangère, le bûcheron les poussa du pied dans l'étang; ils y
tombèrent en frémissant comme un fer rouge qu'on trempe dans l'eau.
A ce bruit, la fée s'éveilla, et, se levant, les yeux brillants de joie:
--Zerbin! s'écria-t-elle, Zerbin!
--C'est mon nom, je le connais, répondit le bûcheron, il n'y a pas
besoin de crier si fort.
--Quoi! mon ami, dit la fée, tu ne veux pas que je te remercie du
service que tu m'as rendu? Tu m'as sauvé plus que la vie.
--Je ne vous ai rien sauvé du tout, dit Zerbin, avec sa grâce ordinaire.
Une autre fois, ne vous couchez pas sur l'herbe sans voir s'il y a des
serpents. Voilà le conseil que je vous donne. Maintenant, bonsoir;
laissez-moi dormir, je n'ai pas de temps à perdre.
Il s'étendit tout de son long sur l'herbe et ferma les yeux.
--Zerbin, dit la fée, tu ne me demandes rien?
--Je vous demande la paix. Quand on ne veut rien, on a ce qu'on veut, on
est heureux. Bonsoir.
Et le vilain se mit à ronfler.
--Pauvre garçon, dit la fée, ton âme est endormie; mais, quoi que tu
fasses, je ne serai pas ingrate. Sans toi j'allais tomber dans les mains
d'un génie, mon ennemi cruel; sans toi j'aurais été cent ans couleuvre;
je te dois cent ans de jeunesse et de beauté. Comment te payer? J'y
suis, ajouta-t-elle. Quand on a ce qu'on veut, on est heureux, c'est toi
qui l'as dit. Eh bien! mon bon Zerbin, tout ce que tu voudras, tout ce
que tu souhaiteras, tu l'auras. Bientôt, je l'espère, tu béniras la fée
des eaux.
Elle fit trois ronds en l'air avec sa baguette de coudrier; puis, elle
entra dans l'étang d'un pas si léger, que l'onde même n'en fut pas
ridée. A l'approche de leur reine, les roseaux inclinaient leurs
aigrettes, les nénuphars épanouissaient leurs fleurs les plus fraîches;
les arbres, le jour, le vent même, tout souriait à la fée, tout semblait
s'associer à son bonheur. Une dernière fois elle leva sa baguette;
aussitôt, pour recevoir leur jeune souveraine, les eaux s'ouvrirent en
s'illuminant. On eût dit qu'un rayon de soleil perçait jusqu'au fond de
l'abîme. Puis tout rentra dans l'ombre et le silence; on n'entendit plus
rien que Zerbin qui ronflait toujours.