I
Il y avait une fois à Salerne un jeune bûcheron qui s'appelait Zerbin.
Orphelin et pauvre, il n'avait point d'amis; sauvage et taciturne, il ne
parlait à personne, et personne ne lui parlait. Comme il ne se mêlait
point des affaires d'autrui, chacun le tenait pour un sot. On l'avait
surnommé _le farouche_; jamais titre ne fut mieux mérité. Le matin,
quand tout dormait encore dans la ville, il s'en allait à la montagne,
la veste et la cognée sur l'épaule; il vivait seul dans les bois, tout
le long du jour, et ne rentrait qu'à la brume, traînant après lui
quelque méchant fagot dont il achetait son souper. Quand il passait
devant la fontaine où tous les soirs, les jeunes filles du quartier
allaient emplir leur cruche et vider leur gosier, chacune riait de cette
sombre figure et se moquait du pauvre bûcheron. Ni la barbe noire ni les
yeux brillants de Zerbin n'effrayaient cette troupe effrontée; c'était à
qui provoquerait l'innocent.
--Zerbin de mon âme, criait l'une, dis un mot, je te donne mon coeur.
--Plaisir de mes yeux, reprenait l'autre, montre-moi la couleur de tes
paroles, je suis à toi.
--Zerbin, Zerbin, répétaient en choeur toutes ces têtes folles, qui de
nous choisis-tu pour femme? Est-ce moi? Est-ce moi? Qui prends-tu?
--La plus bavarde, répondait le bûcheron, en leur montrant le poing.
Et chacune de crier aussitôt:
--Merci! mon bon Zerbin, merci!
Poursuivi par les éclats de rire, le pauvre sauvage rentrait chez lui
avec la grâce d'un sanglier qui fuit devant le chasseur. Une fois sa
porte fermée, il soupait d'un morceau de pain et d'un verre d'eau,
s'enveloppait dans les lambeaux d'une vieille couverture, et se couchait
sur la terre battue. Sans soucis, sans regrets, sans désirs, il
s'endormait vite et ne rêvait guère. Si le bonheur est de ne rien
sentir, le plus heureux des hommes, c'était Zerbin.