anciens errements des jurys, et tout le monde, au dehors, lui avait
attribué ce caractère; mais cependant, parmi les membres du jury qui
l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit de protestation,
mus par la seule idée de justice. Tous, en définitive, s'étaient
trouvés de l'opinion que Manet était un homme dont le talent et
l'apport méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain que le
public, la presse en général, et les vieux peintres attachés à la
tradition, persistaient à lui manifester, ceux qui savaient observer
devaient reconnaître que son action sur les jeunes artistes était, en
réalité, énorme. Ce n'était plus, il est vrai, cette influence
immédiate exercée sur le groupe des audacieux devenus les
Impressionnistes. La pénétration, en étant moins éclatante, atteignait
cependant les mieux doués de la nouvelle génération. On savait par
exemple qu'à la vue des oeuvres de Manet, un des artistes les plus
réputés parmi les jeunes, Bastien-Lepage, délaissant l'art
traditionnel, s'était mis à peindre des scènes contemporaines. On
pouvait reconnaître que semblable évolution, due à la même influence,
s'opérait sous des formes diverses, chez la plupart des autres jeunes
gens, qui s'adonnaient à peindre, dans la manière de plus en plus
claire, des scènes prises de plus en plus à la vie réelle.
Pendant que le public et la presse revenaient chaque année au Salon se
livrer à leurs appréciations sans suite et à leurs critiques
d'occasion, les hommes capables de porter des jugements d'ensemble ne
pouvaient s'empêcher de voir que la peinture presque entière suivait
le mouvement inauguré par Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour
être vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait et celui de
1881, tout le monde eût constaté, avec stupéfaction, la profonde
transformation qui s'était opérée. On eût vu que le procédé
traditionnel d'association de l'ombre et de la lumière d'après des
règles fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en tons clairs
juxtaposés, était maintenant plus ou moins abandonné par les jeunes
artistes, qui peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le
réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait soulevé une telle
horreur, se produisant d'abord avec lui, était devenu d'une pratique
générale. On eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la
peinture d'histoire, de la mythologie et du nu soi-disant idéalisé,
qu'il avait d'abord délaissé, était maintenant presque entièrement
ignoré et ne restait plus cultivé que par les anciens, attachés aux
errements de leur jeunesse. En vingt ans, procédés, sujets,
esthétique, s'étaient transformés.
Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient avoir pour cause
l'action individuelle d'un seul; ils viennent de besoins profonds et
nouveaux, arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais quelle
que fût la profondeur du mouvement et quelqu'inéluctable qu'on veuille
le juger, Manet en avait été l'initiateur, il avait été celui qui
découvre la voie inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et
périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition, qui se
refusaient à innover, avaient tout de suite et justement reconnu en
lui leur ennemi; ils avaient tout fait pour l'étouffer et le
déconsidérer. Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits
aux vieilles pratiques et favorisés par les changements accomplis,
arrivaient à leur tour à l'influence et au pouvoir dans les jurys,
c'était de leur part un acte de simple justice que de tirer Manet de
la position de réprouvé, où les autres s'étaient appliqués à le
maintenir.
Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de Hors concours, il
était comme de règle que le gouvernement lui conférât la décoration de
la Légion d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances,
semblait toute naturelle et on ne connaissait point de cas où elle eût
été blâmée. Mais Manet était tellement à part, les deux partis qui se
combattaient sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au
nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des Arts, vint le
décorer, l'acte étonna, fut jugé audacieux et souleva, dans le parti
de la tradition, le même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de
la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour décerner la décoration
à Manet, avait commencé par se mettre à couvert des observations à
prévoir de ses collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet,
Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant par ailleurs rien
transpirer de ses intentions. L'habitude, pour chaque ministre, était
cependant de communiquer les promotions qu'il se proposait de faire
au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin Proust vint lire sa
liste, M. Grévy, le président de la République, prétendit mettre son
veto en disant: «Ah! Manet, non.» Mais Gambetta, avec l'autorité qui
lui appartenait, répondit: «Il est bien entendu, Monsieur le
Président, que chaque ministre garde le droit de désigner les
titulaires, dans la Légion d'honneur, des croix attribuées à son
ministère, et que le président de la République ne fait que
contresigner.» M. Grévy dut se rendre à cette sorte de rebuffade, et
ces ministres qui désapprouvaient, eux aussi, la mesure, n'osèrent
hasarder d'observations.
Manet éprouva une grande satisfaction des récompenses qui lui étaient
enfin décernées et qui, banales en elles-mêmes, acquéraient des
circonstances une valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si
longtemps le public, la presse et la caricature foulaient aux pieds et
traînaient dans la boue, que les peintres en renom, chargés de
décorations et d'honneurs, affectaient de tenir à distance, entrait
enfin dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à un rang
honoré. La séparation qu'on avait prétendu maintenir d'avec lui
s'était abaissée. Et puis! cette médaille donnée par les jeunes, après
tant de refus et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il
avait été pris des deux parts comme l'initiateur d'un art sur lequel
on s'était divisé et combattu. La médaille faisait présager le
triomphe de l'esthétique qu'il avait inaugurée, sur celle de la
tradition qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait se
produire cette appréciation de ses oeuvres toujours attendue, qui
jusqu'alors l'avait fui, mais qui maintenant commençait à lui venir,
d'une manière certaine. Il était incapable de feinte, aussi
laissa-t-il voir autour de lui le plaisir que lui causaient les
témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin. Avec sa politesse
coutumière, il tint à porter ses remerciements aux membres du jury qui
s'étaient déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite.
Manet se trouvait donc parmi les récompensés au Salon de 1882. Sur les
cadres de ses tableaux se voyait l'écriteau, signe de respectabilité,
_Hors Concours_. Cela changeait évidemment sa situation auprès du
public. Aussi ne se permettait-on plus de le railler avec le sans-gêne
d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance venue avec les années, on
avait fini par trouver naturelles chez lui les particularités qui
d'abord avaient paru intolérables. Mais quoique le public fût ainsi
amené à ne plus se soulever devant ses oeuvres, il était encore loin
de les comprendre et de les goûter. Leur originalité les tenait
toujours méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé certains
jugements, elles en restent ensuite indéfiniment pénétrées, les
changements ne surviennent chez elles qu'après un long temps, ou même
ne se produisent qu'après l'arrivée de nouvelles générations. Si le
public, au Salon de 1882, ne témoignait plus à Manet le même mépris,
si la presse et la critique n'osaient plus se conduire envers lui en
pédagogues, venant lui enseigner les règles de son art, public, presse
et critique, n'appréciaient guère plus qu'autrefois ses tableaux, et
son principal envoi de l'année offrait un motif qu'on cherchait comme
d'habitude à s'expliquer.
C'était: _Un bar aux Folies-Bergère_. Au centre, vue de face, se
dressait la fille tenant le bar. Une glace par derrière la
représentait en conversation avec un monsieur, qui n'apparaissait,
lui, que reflété. C'est cette particularité de la glace, renvoyant
l'image des personnages et des objets, qui faisait déclarer
l'arrangement incompréhensible. Et puis cette fille ne se livrait
encore à aucun acte déterminé qui pût amuser. Elle n'était sur la
toile que pour y être telle quelle, dans l'attente du chaland. Il
l'avait peinte de cette manière déjà appliquée à des créatures du même
ordre, en lui laissant son oeil vague et sa figure placide. Le bar sur
lequel reposent les produits destinés aux consommateurs lui avait
permis d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait. Il s'était
plu à placer là, cote à côte, des flacons, des bouteilles de liqueur,
des fruits variés, choisis de telle sorte qu'ils lui offrissent les
tons les plus vifs et les plus opposés. Il les a peints en pleine
lumière, en les harmonisant cependant, et en les faisant entrer dans
une même gamme d'ensemble.
Le tableau exposé concurremment avec le _Bar aux Folies-Bergère_ avait
pour titre _Jeanne_. Il représentait une jeune femme à mi-corps, vêtue
d'une robe fleurie, coiffée d'un élégant chapeau, son ombrelle à la
main. Elle était charmante, aussi échappait-elle au dénigrement qui
accueillait, comme de règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait
auprès du public un accueil bienveillant.
Le Salon de 1882 était le dernier où Manet exposerait. Il ne devait
point voir le succès relatif, à la fin obtenu, se changer en victoire
définitive. Pour cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps et
de continuer à produire. Or, il touchait au terme de sa carrière. La
mort approchait. Dans l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son
atelier, il avait été saisi d'une douleur aiguë aux reins, accompagnée
d'une faiblesse des jambes, qui l'avait fait tomber sur le pavé.
C'était la paralysie d'un centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable
qui se déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans avec la
paralysie, qui lui rendrait la marche de plus en plus difficile et le
tiendrait à la fin presque cloué sur sa chaise, mais elle resterait
tout le temps locale. Elle ne lui enlèverait que la faculté de la
locomotion, car la tête, ne devait être nullement atteinte et
l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour, toute sa
lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc point été réduites par
son mal. Il a encore pu exécuter le _Portrait de Pertuiset_ et le _Bar
aux Folies-Bergère_. Si à la fin des oeuvres de telle dimension lui
sont interdites, s'il doit se restreindre à des sujets ne demandant
plus la même dépense de force physique, il peut toujours travailler
assidûment, et il produit un grand nombre de tableaux de fleurs, de
natures mortes, et des portraits au pastel.
Il exécute aussi, pendant les trois années de sa maladie, des tableaux
de plein air qui, par l'intensité de la lumière, marquent comme le
summum de sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beaucoup de
Paris, il passe les mois d'été dans le voisinage. En 1880, il est à
Bellevue, près d'un établissement d'hydrothérapie, où il suit un
traitement spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui fournit
les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de grande dimension, il fait
figurer une jeune femme amie de sa famille, assise, vêtue de bleu,
contre un bosquet. Le tableau, sous le titre de _Jeune fille dans un
jardin_, fera partie de sa vente, où il obtiendra du succès. En 1881,
il passe l'été à Versailles, avenue de Villeneuve-l'Etang. Il peint,
dans le jardin de la maison, une oeuvre vide d'êtres humains, où un
simple banc, se détachant contre le mur couvert de plantes vertes,
devient le personnage. Et ce tableau se distingue par l'éclat du
coloris et l'intensité de la lumière. Il peint encore à Versailles un
_Jeune taureau_ en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau
de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882, le dernier qu'il
eut à vivre, il occupe à Rueil la maison de campagne du dramaturge
Labiche, qui la lui loue. Là il peint, tout simplement la façade de la
maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec des contrevents gris.
Il tire de ce pauvre motif des toiles lumineuses et séduisantes.
L'ataxie qui était venu le frapper se produirait comme la fin
naturelle que comportait son organisme, C'était un homme d'une
sensibilité excessive, d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il
devait son acuité de vision. Les images transmises par l'oeil, passant
à travers le cerveau, y prenaient cet éclat qui, fixé par le pinceau
sur la toile, heurtait la vision banale des autres hommes. Mais cette
faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité d'artiste,
entraînait en même temps la fragilité physique, et sous le poids du
travail et de la terrible lutte qu'il avait toute sa vie soutenue,
contre sa famille et contre son maître Couture d'abord, puis contre
les jurys, contre la presse, contre le public, il succombait.
D'ailleurs sa nervosité extrême venait de famille, car ses frères la
partageaient, et, sous des formes accidentelles différentes, ils sont
tous les deux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux.
Il eût pu cependant prolonger son existence, dans une certaine mesure,
au delà du terme qu'elle devait atteindre, s'il s'était résigné à
supporter son mal, sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère,
son beau-frère, Léon Leenhoff, lui prodiguaient les soins les plus
dévoués. Ses amis s'employaient de leur mieux à le distraire; mais cet
homme si plein d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouvement. Il
se confia à un médecin prétendant guérir les maladies nerveuses, qui
fit sur lui l'expérience de ses remèdes, des poisons. Il s'en trouva
momentanément bien, c'est-à-dire, qu'agissant, comme stimulant, ils
lui procuraient un retour d'activité temporaire. Il en continua
indéfiniment l'usage et abusa en particulier du seigle ergoté, qui
amena un empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa jambe gauche,
une partie du corps déjà malade et affaiblie par la paralysie, se
trouva tout à fait morte. Il s'alita. La gangrène se mit dans la
jambe. L'amputation dut être pratiquée. Il languit après cela dix-huit
jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible opération et qu'il connût
la perte de son membre. Il était trop atteint pour pouvoir survivre.
Il mourut le 30 avril 1883 et fut inhumé au cimetière de Passy. Son
ami M. Antonin Proust fit entendre un dernier adieu sur sa tombe.
Manet offrait le type du parfait Français. J'ai entendu Fantin-Latour
dire: «Je l'ai mis dans mon hommage à Delacroix, avec sa tête de
Gaulois.» Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette manière
jugeait bien. Il était blond, agile, de taille moyenne, le front
s'était découvert de bonne heure. D'une physionomie ouverte et
expressive, aucune feinte ne lui était possible, la mobilité de ses
traits indiquait immédiatement les sentiments qui l'animaient. Le
geste accompagnait chez lui la parole et une certaine mimique du
visage soulignait la pensée. Il était tout d'impulsion et de saillie.
Sa première vision comme peintre, son premier jugement comme homme
étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition lui révélait ce que la
réflexion découvre aux autres. Il était fort spirituel, ses mots
pouvaient être acérés, et en même temps il laissait voir une grande
bonhomie et, dans certains cas, une véritable naïveté. Il se montrait
extrêmement sensible aux bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais
pu s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme artiste, il en
souffrait à la fin de sa vie autant qu'au premier jour. Il s'emportait
d'abord contre ses détracteurs, quand leurs attaques se produisaient.
Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait de même
susceptible. Il eut un duel avec Duranty, pour un échange de paroles
aigres ayant conduit à un soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et
cette promptitude à relever les offenses, il ne gardait ensuite aucune
sorte de rancune. C'était en somme un homme d'autant de coeur que
d'esprit, et son commerce était aussi sûr que plein de charme.
APRÈS LA MORT
XIII
APRÈS LA MORT
La pensée vint tout de suite, aux amis de Manet mort, de faire une
exposition générale de son oeuvre. Dans une réunion préliminaire
formée de sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et de celui
qui écrit ces lignes, nous décidâmes de demander la salle de l'École
des Beaux-Arts, sur le quai Malaquais. L'espace dont on disposerait
serait suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait à
l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe posthume, que nous
recherchions précisément. Manet m'avait, dans son testament, prié
d'être son exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait
de faire, auprès de qui de droit, une première démarche, pour obtenir
la salle de l'École des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait
m'adresser à M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les idées
m'étaient assez connues pour que je pusse assurer d'avance que nous
subirions un refus. Mais on décida de passer outre à mon objection, de
suivre la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à s'adresser
ensuite au ministre.
J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil ami. Quand je lui
eus exposé ma demande, qui l'étonna fort, il me répondit qu'il ne
pouvait l'accueillir et, avec une bienveillante candeur, il me
reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer un refus, en
lui faisant visite pour un objet aussi extraordinaire. C'était à peu
près comme si j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît sa
cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé à la réponse de M.
Kaempfen, que, connaissant ses goûts, je trouvai toute naturelle, et
après lui avoir dit fort amicalement, de mon côté, que ma visite était
surtout due au désir d'observer les convenances, j'ajoutai que nous
allions porter notre demande au ministre.
[Illustration: LE FLEUVE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)]
Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la direction des
Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait maintenant trouver le ministre,
qui était Jules Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec
celui-ci, et ses préférences artistiques semblables à celles de M.
Kaempfen m'étaient assez connues, pour me convaincre que, si on
m'envoyait vers lui comme on m'avait envoyé vers son subordonné,
l'échec serait le même et cette fois sans recours. Ce fut donc M.
Antonin Proust, député et ancien ministre, qui dut faire la démarche
décisive. Il me prit avec lui et nous allâmes ensemble au ministère.
M. Proust, dans ses _Souvenirs sur Édouard Manet_, a dit que Jules
Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet, accordé la salle de
l'École des Beaux-Arts. Je n'ai aucune raison d'être défavorable à
Jules Ferry, mais la vérité doit passer avant tout, et elle est que M.
Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par délicatesse, il
cherche à laisser à un autre le mérite qui lui revient à lui-même. M.
Proust était à ce moment, non seulement un des députés faisant partie
de la majorité parlementaire qui soutenait le ministère, mais il était
de plus membre de la Commission du budget et spécialement rapporteur
du budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des Arts dans le
cabinet Gambetta et, sur une question touchant aux arts, ses demandes
ne pouvaient qu'avoir une force irrésistible.
Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry, M. Proust lui dit, en termes
exprès, qu'il demandait l'École des Beaux-Arts, pour une exposition
posthume de l'oeuvre de Manet. Je vois encore le soubresaut de Ferry,
fort contrarié, mais la question de jugement esthétique s'effaçait
devant la nécessité politique, et comme ministre il dut accorder sans
résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus devoir alors lui
exprimer, au nom de la famille et des amis de Manet, tous nos
remerciements. Il m'arrêta, par un geste significatif et quelques
mots, en me donnant à comprendre que nous n'avions aucune gratitude
personnelle à lui témoigner, que sa bienveillance ne s'adressait qu'à
un homme politique, auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est donc
à l'influence possédée alors par M. Antonin Proust, que les amis de
Manet ont dû d'obtenir l'École des Beaux-Arts pour exposer ses
oeuvres.
M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président de la République,
M. Jules Grévy, à venir visiter l'exposition projetée. Quelque temps
auparavant, il avait avec Castagnary fait une exposition posthume de
l'oeuvre de Courbet à l'École des Beaux-Arts, dans cette même salle
qui nous était maintenant accordée. Sur son invitation, le président
Grévy était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était rendu
qu'avec la pensée d'honorer l'oeuvre d'un concitoyen, d'un
Franc-Comtois comme lui, car son goût décidé pour l'art traditionnel
ne devait aucunement le porter vers un talent aussi original que
celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que de croire qu'il
viendrait visiter l'exposition d'un artiste comme Manet, tenu à cette
époque pour encore plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas,
comme celui-ci, l'attache personnelle de la communauté de province. M.
Proust eût dû aussi se souvenir, que lorsqu'il avait naguère
communiqué au conseil des ministres sa détermination de décorer Manet,
M. Grévy avait hautement manifesté sa désapprobation, mais il pensait
qu'après avoir amené le président à l'exposition de Courbet, il
l'amènerait peut-être aussi à celle que nous projetions et qu'alors il
devait, par amitié pour Manet, essayer d'y parvenir. Il me prit donc
encore avec lui et nous nous rendîmes à l'Élysée.
M. Grévy nous remercia fort courtoisement de notre démarche. Il avait
beaucoup connu, alors qu'il était au barreau, M. et Mme Manet, les
père et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté. Il nous
retint assez longtemps pour nous parler d'eux. Il nous raconta des
anecdotes sur M. Manet juge et sur ses collègues du tribunal, devant
lesquels il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu plaisir à
se rendre à notre invitation, à faire honneur au fils, en souvenir des
parents qui avaient été ses amis; cependant il ne voulut prendre
aucun engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était impossible qu'un
président de la République se commît, au point de visiter l'exposition
d'un artiste aussi attaqué que Manet. Il ne devait donc point y venir.
Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle administrative et
gouvernementale, du directeur des Beaux-Arts au ministre et au
président de la République, trois hommes également attachés au poncif,
à l'art traditionnel, et partageant cette opinion, encore dominante
chez la foule, que l'oeuvre de Manet ne méritait aucune reconnaissance
et aucune consécration.
L'École des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins été accordée, nous
songeâmes à réaliser l'exposition. Un comité de patronage et
d'organisation fut formé, qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel
Bernstein, Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, Durand-Ruel,
Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, Henri Gervex, Henri Guérard, A.
Guillemet, Albert Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugène Manet,
Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff, Roll, Alfred
Stevens, Albert Wolff, Émile Zola, Antonin Proust, Théodore Duret. On
décida de faire une exposition sans triage. On allait donc présenter
au public, réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus excité
sa colère ou ses rires et celles que les jurys avaient refusées: le
_Buveur d'absinthe_, le _Déjeuner_ _sur l'herbe_, l'_Olympia_, le
_Fifre_, l'_Acteur tragique_, le _Balcon_, l'_Argenteuil_, le _Linge_,
l'_Artiste_. C'était l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au
cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles expositions
posthumes sont la pierre de touche et l'épreuve décisive. Lorsqu'un
artiste meurt, il s'opère un changement immédiat dans la façon de voir
son oeuvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la défaveur, le
manque ou la possession des honneurs attachés à la personne même et
capables d'influencer le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus là,
et avec lui s'en est allé tout ce qui lui appartenait en propre. Les
oeuvres isolées vont maintenant commencer à être jugées pour
elles-mêmes. Or seules surmontent avantageusement pareille épreuve,
qui sont originales et puissantes.