La récompense décernée à Manet était une protestation contre les

anciens errements des jurys, et tout le monde, au dehors, lui avait

attribué ce caractère; mais cependant, parmi les membres du jury qui

l'avaient accordée, plusieurs avaient agi sans esprit de protestation,

mus par la seule idée de justice. Tous, en définitive, s'étaient

trouvés de l'opinion que Manet était un homme dont le talent et

l'apport méritaient d'être reconnus. A l'encontre du dédain que le

public, la presse en général, et les vieux peintres attachés à la

tradition, persistaient à lui manifester, ceux qui savaient observer

devaient reconnaître que son action sur les jeunes artistes était, en

réalité, énorme. Ce n'était plus, il est vrai, cette influence

immédiate exercée sur le groupe des audacieux devenus les

Impressionnistes. La pénétration, en étant moins éclatante, atteignait

cependant les mieux doués de la nouvelle génération. On savait par

exemple qu'à la vue des oeuvres de Manet, un des artistes les plus

réputés parmi les jeunes, Bastien-Lepage, délaissant l'art

traditionnel, s'était mis à peindre des scènes contemporaines. On

pouvait reconnaître que semblable évolution, due à la même influence,

s'opérait sous des formes diverses, chez la plupart des autres jeunes

gens, qui s'adonnaient à peindre, dans la manière de plus en plus

claire, des scènes prises de plus en plus à la vie réelle.

Pendant que le public et la presse revenaient chaque année au Salon se

livrer à leurs appréciations sans suite et à leurs critiques

d'occasion, les hommes capables de porter des jugements d'ensemble ne

pouvaient s'empêcher de voir que la peinture presque entière suivait

le mouvement inauguré par Manet. Si on eût pu placer côte à côte, pour

être vus simultanément, le Salon de 1861 où il débutait et celui de

1881, tout le monde eût constaté, avec stupéfaction, la profonde

transformation qui s'était opérée. On eût vu que le procédé

traditionnel d'association de l'ombre et de la lumière d'après des

règles fixes, qu'il avait d'abord répudié, pour peindre en tons clairs

juxtaposés, était maintenant plus ou moins abandonné par les jeunes

artistes, qui peignaient eux aussi en clair. On eût vu que le

réalisme, la peinture du monde vivant, qui avait soulevé une telle

horreur, se produisant d'abord avec lui, était devenu d'une pratique

générale. On eût vu que le prétendu grand art traditionnel de la

peinture d'histoire, de la mythologie et du nu soi-disant idéalisé,

qu'il avait d'abord délaissé, était maintenant presque entièrement

ignoré et ne restait plus cultivé que par les anciens, attachés aux

errements de leur jeunesse. En vingt ans, procédés, sujets,

esthétique, s'étaient transformés.

Certes de tels mouvements d'ensemble ne sauraient avoir pour cause

l'action individuelle d'un seul; ils viennent de besoins profonds et

nouveaux, arrivant à se manifester d'une façon générale. Mais quelle

que fût la profondeur du mouvement et quelqu'inéluctable qu'on veuille

le juger, Manet en avait été l'initiateur, il avait été celui qui

découvre la voie inexplorée et s'y engage le premier à ses risques et

périls, sans esprit de retour. Les peintres de la tradition, qui se

refusaient à innover, avaient tout de suite et justement reconnu en

lui leur ennemi; ils avaient tout fait pour l'étouffer et le

déconsidérer. Aussi, maintenant que les jeunes artistes, soustraits

aux vieilles pratiques et favorisés par les changements accomplis,

arrivaient à leur tour à l'influence et au pouvoir dans les jurys,

c'était de leur part un acte de simple justice que de tirer Manet de

la position de réprouvé, où les autres s'étaient appliqués à le

maintenir.

Une fois qu'un artiste était parvenu au rang de Hors concours, il

était comme de règle que le gouvernement lui conférât la décoration de

la Légion d'honneur. Cette distinction, dans de telles circonstances,

semblait toute naturelle et on ne connaissait point de cas où elle eût

été blâmée. Mais Manet était tellement à part, les deux partis qui se

combattaient sur son nom étaient si irréductibles, que lorsqu'au

nouvel an de 1882, M. Antonin Proust, ministre des Arts, vint le

décorer, l'acte étonna, fut jugé audacieux et souleva, dans le parti

de la tradition, le même mécontentement qu'avait suscité l'octroi de

la médaille elle-même. M. Antonin Proust, pour décerner la décoration

à Manet, avait commencé par se mettre à couvert des observations à

prévoir de ses collègues, en s'entendant avec le chef du cabinet,

Gambetta, aussi un ami de Manet, et en ne laissant par ailleurs rien

transpirer de ses intentions. L'habitude, pour chaque ministre, était

cependant de communiquer les promotions qu'il se proposait de faire

au Conseil des ministres, et lorsque M. Antonin Proust vint lire sa

liste, M. Grévy, le président de la République, prétendit mettre son

veto en disant: «Ah! Manet, non.» Mais Gambetta, avec l'autorité qui

lui appartenait, répondit: «Il est bien entendu, Monsieur le

Président, que chaque ministre garde le droit de désigner les

titulaires, dans la Légion d'honneur, des croix attribuées à son

ministère, et que le président de la République ne fait que

contresigner.» M. Grévy dut se rendre à cette sorte de rebuffade, et

ces ministres qui désapprouvaient, eux aussi, la mesure, n'osèrent

hasarder d'observations.

Manet éprouva une grande satisfaction des récompenses qui lui étaient

enfin décernées et qui, banales en elles-mêmes, acquéraient des

circonstances une valeur exceptionnelle. Cet homme, que depuis si

longtemps le public, la presse et la caricature foulaient aux pieds et

traînaient dans la boue, que les peintres en renom, chargés de

décorations et d'honneurs, affectaient de tenir à distance, entrait

enfin dans le cercle des privilégiés et des artistes mis à un rang

honoré. La séparation qu'on avait prétendu maintenir d'avec lui

s'était abaissée. Et puis! cette médaille donnée par les jeunes, après

tant de refus et d'expulsions de la part des autres, montrait qu'il

avait été pris des deux parts comme l'initiateur d'un art sur lequel

on s'était divisé et combattu. La médaille faisait présager le

triomphe de l'esthétique qu'il avait inaugurée, sur celle de la

tradition qu'il avait délaissée. Il était enfin reconnu; il voyait se

produire cette appréciation de ses oeuvres toujours attendue, qui

jusqu'alors l'avait fui, mais qui maintenant commençait à lui venir,

d'une manière certaine. Il était incapable de feinte, aussi

laissa-t-il voir autour de lui le plaisir que lui causaient les

témoignages d'approbation qu'on lui donnait enfin. Avec sa politesse

coutumière, il tint à porter ses remerciements aux membres du jury qui

s'étaient déclarés en sa faveur, il leur fit à chacun une visite.

Manet se trouvait donc parmi les récompensés au Salon de 1882. Sur les

cadres de ses tableaux se voyait l'écriteau, signe de respectabilité,

_Hors Concours_. Cela changeait évidemment sa situation auprès du

public. Aussi ne se permettait-on plus de le railler avec le sans-gêne

d'autrefois. D'ailleurs, l'accoutumance venue avec les années, on

avait fini par trouver naturelles chez lui les particularités qui

d'abord avaient paru intolérables. Mais quoique le public fût ainsi

amené à ne plus se soulever devant ses oeuvres, il était encore loin

de les comprendre et de les goûter. Leur originalité les tenait

toujours méconnues. Lorsque les masses populaires ont formé certains

jugements, elles en restent ensuite indéfiniment pénétrées, les

changements ne surviennent chez elles qu'après un long temps, ou même

ne se produisent qu'après l'arrivée de nouvelles générations. Si le

public, au Salon de 1882, ne témoignait plus à Manet le même mépris,

si la presse et la critique n'osaient plus se conduire envers lui en

pédagogues, venant lui enseigner les règles de son art, public, presse

et critique, n'appréciaient guère plus qu'autrefois ses tableaux, et

son principal envoi de l'année offrait un motif qu'on cherchait comme

d'habitude à s'expliquer.

C'était: _Un bar aux Folies-Bergère_. Au centre, vue de face, se

dressait la fille tenant le bar. Une glace par derrière la

représentait en conversation avec un monsieur, qui n'apparaissait,

lui, que reflété. C'est cette particularité de la glace, renvoyant

l'image des personnages et des objets, qui faisait déclarer

l'arrangement incompréhensible. Et puis cette fille ne se livrait

encore à aucun acte déterminé qui pût amuser. Elle n'était sur la

toile que pour y être telle quelle, dans l'attente du chaland. Il

l'avait peinte de cette manière déjà appliquée à des créatures du même

ordre, en lui laissant son oeil vague et sa figure placide. Le bar sur

lequel reposent les produits destinés aux consommateurs lui avait

permis d'introduire une de ces natures mortes qu'il aimait. Il s'était

plu à placer là, cote à côte, des flacons, des bouteilles de liqueur,

des fruits variés, choisis de telle sorte qu'ils lui offrissent les

tons les plus vifs et les plus opposés. Il les a peints en pleine

lumière, en les harmonisant cependant, et en les faisant entrer dans

une même gamme d'ensemble.

Le tableau exposé concurremment avec le _Bar aux Folies-Bergère_ avait

pour titre _Jeanne_. Il représentait une jeune femme à mi-corps, vêtue

d'une robe fleurie, coiffée d'un élégant chapeau, son ombrelle à la

main. Elle était charmante, aussi échappait-elle au dénigrement qui

accueillait, comme de règle, les êtres peints par Manet. Elle trouvait

auprès du public un accueil bienveillant.

Le Salon de 1882 était le dernier où Manet exposerait. Il ne devait

point voir le succès relatif, à la fin obtenu, se changer en victoire

définitive. Pour cela, il eût eu besoin de vivre encore longtemps et

de continuer à produire. Or, il touchait au terme de sa carrière. La

mort approchait. Dans l'automne de 1879, un jour qu'il sortait de son

atelier, il avait été saisi d'une douleur aiguë aux reins, accompagnée

d'une faiblesse des jambes, qui l'avait fait tomber sur le pavé.

C'était la paralysie d'un centre nerveux, l'ataxie, un mal incurable

qui se déclarait. Il allait encore vivre plus de trois ans avec la

paralysie, qui lui rendrait la marche de plus en plus difficile et le

tiendrait à la fin presque cloué sur sa chaise, mais elle resterait

tout le temps locale. Elle ne lui enlèverait que la faculté de la

locomotion, car la tête, ne devait être nullement atteinte et

l'intelligence devait garder, jusqu'au dernier jour, toute sa

lucidité. Ses facultés de peintre n'ont donc point été réduites par

son mal. Il a encore pu exécuter le _Portrait de Pertuiset_ et le _Bar

aux Folies-Bergère_. Si à la fin des oeuvres de telle dimension lui

sont interdites, s'il doit se restreindre à des sujets ne demandant

plus la même dépense de force physique, il peut toujours travailler

assidûment, et il produit un grand nombre de tableaux de fleurs, de

natures mortes, et des portraits au pastel.

Il exécute aussi, pendant les trois années de sa maladie, des tableaux

de plein air qui, par l'intensité de la lumière, marquent comme le

summum de sa peinture dans ce genre. Il ne s'éloigne plus beaucoup de

Paris, il passe les mois d'été dans le voisinage. En 1880, il est à

Bellevue, près d'un établissement d'hydrothérapie, où il suit un

traitement spécial. Le jardin de la maison qu'il habite lui fournit

les motifs de plusieurs toiles. Sur l'une de grande dimension, il fait

figurer une jeune femme amie de sa famille, assise, vêtue de bleu,

contre un bosquet. Le tableau, sous le titre de _Jeune fille dans un

jardin_, fera partie de sa vente, où il obtiendra du succès. En 1881,

il passe l'été à Versailles, avenue de Villeneuve-l'Etang. Il peint,

dans le jardin de la maison, une oeuvre vide d'êtres humains, où un

simple banc, se détachant contre le mur couvert de plantes vertes,

devient le personnage. Et ce tableau se distingue par l'éclat du

coloris et l'intensité de la lumière. Il peint encore à Versailles un

_Jeune taureau_ en plein air, au milieu d'un herbage, le seul tableau

de ce genre qu'il ait produit. Dans l'été de 1882, le dernier qu'il

eut à vivre, il occupe à Rueil la maison de campagne du dramaturge

Labiche, qui la lui loue. Là il peint, tout simplement la façade de la

maison. Elle est banale, moderne, carrée, avec des contrevents gris.

Il tire de ce pauvre motif des toiles lumineuses et séduisantes.

L'ataxie qui était venu le frapper se produirait comme la fin

naturelle que comportait son organisme, C'était un homme d'une

sensibilité excessive, d'une nervosité extrême. C'est à cela qu'il

devait son acuité de vision. Les images transmises par l'oeil, passant

à travers le cerveau, y prenaient cet éclat qui, fixé par le pinceau

sur la toile, heurtait la vision banale des autres hommes. Mais cette

faculté hors ligne, qui lui conférait sa supériorité d'artiste,

entraînait en même temps la fragilité physique, et sous le poids du

travail et de la terrible lutte qu'il avait toute sa vie soutenue,

contre sa famille et contre son maître Couture d'abord, puis contre

les jurys, contre la presse, contre le public, il succombait.

D'ailleurs sa nervosité extrême venait de famille, car ses frères la

partageaient, et, sous des formes accidentelles différentes, ils sont

tous les deux morts jeunes comme lui, d'épuisement nerveux.

Il eût pu cependant prolonger son existence, dans une certaine mesure,

au delà du terme qu'elle devait atteindre, s'il s'était résigné à

supporter son mal, sans essayer de vains remèdes. Sa femme, sa mère,

son beau-frère, Léon Leenhoff, lui prodiguaient les soins les plus

dévoués. Ses amis s'employaient de leur mieux à le distraire; mais cet

homme si plein d'entrain ne pouvait supporter l'arrêt du mouvement. Il

se confia à un médecin prétendant guérir les maladies nerveuses, qui

fit sur lui l'expérience de ses remèdes, des poisons. Il s'en trouva

momentanément bien, c'est-à-dire, qu'agissant, comme stimulant, ils

lui procuraient un retour d'activité temporaire. Il en continua

indéfiniment l'usage et abusa en particulier du seigle ergoté, qui

amena un empoisonnement du sang. Un jour, le bas de sa jambe gauche,

une partie du corps déjà malade et affaiblie par la paralysie, se

trouva tout à fait morte. Il s'alita. La gangrène se mit dans la

jambe. L'amputation dut être pratiquée. Il languit après cela dix-huit

jours, sans qu'on lui eût révélé la terrible opération et qu'il connût

la perte de son membre. Il était trop atteint pour pouvoir survivre.

Il mourut le 30 avril 1883 et fut inhumé au cimetière de Passy. Son

ami M. Antonin Proust fit entendre un dernier adieu sur sa tombe.

Manet offrait le type du parfait Français. J'ai entendu Fantin-Latour

dire: «Je l'ai mis dans mon hommage à Delacroix, avec sa tête de

Gaulois.» Les peintres jugent par les yeux, et Fantin de cette manière

jugeait bien. Il était blond, agile, de taille moyenne, le front

s'était découvert de bonne heure. D'une physionomie ouverte et

expressive, aucune feinte ne lui était possible, la mobilité de ses

traits indiquait immédiatement les sentiments qui l'animaient. Le

geste accompagnait chez lui la parole et une certaine mimique du

visage soulignait la pensée. Il était tout d'impulsion et de saillie.

Sa première vision comme peintre, son premier jugement comme homme

étaient d'une étonnante sûreté. L'intuition lui révélait ce que la

réflexion découvre aux autres. Il était fort spirituel, ses mots

pouvaient être acérés, et en même temps il laissait voir une grande

bonhomie et, dans certains cas, une véritable naïveté. Il se montrait

extrêmement sensible aux bons et aux mauvais procédés. Il n'a jamais

pu s'habituer aux insultes dont on l'abreuvait comme artiste, il en

souffrait à la fin de sa vie autant qu'au premier jour. Il s'emportait

d'abord contre ses détracteurs, quand leurs attaques se produisaient.

Dans ses rapports d'homme à homme, il apparaissait de même

susceptible. Il eut un duel avec Duranty, pour un échange de paroles

aigres ayant conduit à un soufflet. Mais, avec cette susceptibilité et

cette promptitude à relever les offenses, il ne gardait ensuite aucune

sorte de rancune. C'était en somme un homme d'autant de coeur que

d'esprit, et son commerce était aussi sûr que plein de charme.

APRÈS LA MORT

XIII

APRÈS LA MORT

La pensée vint tout de suite, aux amis de Manet mort, de faire une

exposition générale de son oeuvre. Dans une réunion préliminaire

formée de sa veuve, de ses frères, de M. Antonin Proust et de celui

qui écrit ces lignes, nous décidâmes de demander la salle de l'École

des Beaux-Arts, sur le quai Malaquais. L'espace dont on disposerait

serait suffisant et le prestige attaché à l'École donnerait à

l'exposition le caractère d'une sorte de triomphe posthume, que nous

recherchions précisément. Manet m'avait, dans son testament, prié

d'être son exécuteur testamentaire, et on jugea qu'il m'appartenait

de faire, auprès de qui de droit, une première démarche, pour obtenir

la salle de l'École des Beaux-Arts. J'expliquai qu'il faudrait

m'adresser à M. Kaempfen, directeur des Beaux-Arts, dont les idées

m'étaient assez connues pour que je pusse assurer d'avance que nous

subirions un refus. Mais on décida de passer outre à mon objection, de

suivre la filière, en voyant d'abord le directeur, sauf à s'adresser

ensuite au ministre.

J'allai donc trouver M. Kaempfen. C'était un vieil ami. Quand je lui

eus exposé ma demande, qui l'étonna fort, il me répondit qu'il ne

pouvait l'accueillir et, avec une bienveillante candeur, il me

reprocha de l'avoir mis dans l'obligation de m'opposer un refus, en

lui faisant visite pour un objet aussi extraordinaire. C'était à peu

près comme si j'eusse prétendu que le curé de Notre-Dame m'ouvrît sa

cathédrale pour glorifier Voltaire. J'étais préparé à la réponse de M.

Kaempfen, que, connaissant ses goûts, je trouvai toute naturelle, et

après lui avoir dit fort amicalement, de mon côté, que ma visite était

surtout due au désir d'observer les convenances, j'ajoutai que nous

allions porter notre demande au ministre.

[Illustration: LE FLEUVE (D'APRÈS L'EAU-FORTE)]

Lorsque j'eus fait connaître le refus éprouvé à la direction des

Beaux-Arts, il fut décidé qu'on irait maintenant trouver le ministre,

qui était Jules Ferry. J'étais lié aussi depuis longtemps avec

celui-ci, et ses préférences artistiques semblables à celles de M.

Kaempfen m'étaient assez connues, pour me convaincre que, si on

m'envoyait vers lui comme on m'avait envoyé vers son subordonné,

l'échec serait le même et cette fois sans recours. Ce fut donc M.

Antonin Proust, député et ancien ministre, qui dut faire la démarche

décisive. Il me prit avec lui et nous allâmes ensemble au ministère.

M. Proust, dans ses _Souvenirs sur Édouard Manet_, a dit que Jules

Ferry lui avait, par bienveillance pour Manet, accordé la salle de

l'École des Beaux-Arts. Je n'ai aucune raison d'être défavorable à

Jules Ferry, mais la vérité doit passer avant tout, et elle est que M.

Proust a perdu le souvenir des faits ou que, par délicatesse, il

cherche à laisser à un autre le mérite qui lui revient à lui-même. M.

Proust était à ce moment, non seulement un des députés faisant partie

de la majorité parlementaire qui soutenait le ministère, mais il était

de plus membre de la Commission du budget et spécialement rapporteur

du budget des Beaux-Arts, il avait été ministre des Arts dans le

cabinet Gambetta et, sur une question touchant aux arts, ses demandes

ne pouvaient qu'avoir une force irrésistible.

Lorsque nous fûmes reçus par Jules Ferry, M. Proust lui dit, en termes

exprès, qu'il demandait l'École des Beaux-Arts, pour une exposition

posthume de l'oeuvre de Manet. Je vois encore le soubresaut de Ferry,

fort contrarié, mais la question de jugement esthétique s'effaçait

devant la nécessité politique, et comme ministre il dut accorder sans

résistance la faveur que nous sollicitions. Je crus devoir alors lui

exprimer, au nom de la famille et des amis de Manet, tous nos

remerciements. Il m'arrêta, par un geste significatif et quelques

mots, en me donnant à comprendre que nous n'avions aucune gratitude

personnelle à lui témoigner, que sa bienveillance ne s'adressait qu'à

un homme politique, auquel il ne pouvait songer à déplaire. C'est donc

à l'influence possédée alors par M. Antonin Proust, que les amis de

Manet ont dû d'obtenir l'École des Beaux-Arts pour exposer ses

oeuvres.

M. Proust eut ensuite l'idée d'inviter le président de la République,

M. Jules Grévy, à venir visiter l'exposition projetée. Quelque temps

auparavant, il avait avec Castagnary fait une exposition posthume de

l'oeuvre de Courbet à l'École des Beaux-Arts, dans cette même salle

qui nous était maintenant accordée. Sur son invitation, le président

Grévy était venu la visiter. Il est probable qu'il ne s'y était rendu

qu'avec la pensée d'honorer l'oeuvre d'un concitoyen, d'un

Franc-Comtois comme lui, car son goût décidé pour l'art traditionnel

ne devait aucunement le porter vers un talent aussi original que

celui de Courbet. C'était donc trop prétendre, que de croire qu'il

viendrait visiter l'exposition d'un artiste comme Manet, tenu à cette

époque pour encore plus hors des règles que Courbet et n'ayant pas,

comme celui-ci, l'attache personnelle de la communauté de province. M.

Proust eût dû aussi se souvenir, que lorsqu'il avait naguère

communiqué au conseil des ministres sa détermination de décorer Manet,

M. Grévy avait hautement manifesté sa désapprobation, mais il pensait

qu'après avoir amené le président à l'exposition de Courbet, il

l'amènerait peut-être aussi à celle que nous projetions et qu'alors il

devait, par amitié pour Manet, essayer d'y parvenir. Il me prit donc

encore avec lui et nous nous rendîmes à l'Élysée.

M. Grévy nous remercia fort courtoisement de notre démarche. Il avait

beaucoup connu, alors qu'il était au barreau, M. et Mme Manet, les

père et mère de l'artiste, chez lesquels il avait fréquenté. Il nous

retint assez longtemps pour nous parler d'eux. Il nous raconta des

anecdotes sur M. Manet juge et sur ses collègues du tribunal, devant

lesquels il avait souvent plaidé. Je crois qu'il aurait eu plaisir à

se rendre à notre invitation, à faire honneur au fils, en souvenir des

parents qui avaient été ses amis; cependant il ne voulut prendre

aucun engagement. Je compris qu'à ses yeux, il était impossible qu'un

président de la République se commît, au point de visiter l'exposition

d'un artiste aussi attaqué que Manet. Il ne devait donc point y venir.

Nous avions ainsi rencontré, en remontant l'échelle administrative et

gouvernementale, du directeur des Beaux-Arts au ministre et au

président de la République, trois hommes également attachés au poncif,

à l'art traditionnel, et partageant cette opinion, encore dominante

chez la foule, que l'oeuvre de Manet ne méritait aucune reconnaissance

et aucune consécration.

L'École des Beaux-Arts ne nous ayant pas moins été accordée, nous

songeâmes à réaliser l'exposition. Un comité de patronage et

d'organisation fut formé, qui comprit: MM. Edmond Bazire, Marcel

Bernstein, Philippe Burty, Jules de Jouy, Charles Deudon, Durand-Ruel,

Fantin-Latour, J. Faure, de Fourcaud, Henri Gervex, Henri Guérard, A.

Guillemet, Albert Hecht, l'abbé Hurel, Ferd. Leenhoff, Eugène Manet,

Gustave Manet, de Nittis, Georges Petit, Léon Leenhoff, Roll, Alfred

Stevens, Albert Wolff, Émile Zola, Antonin Proust, Théodore Duret. On

décida de faire une exposition sans triage. On allait donc présenter

au public, réunies et groupées, les toiles qui avaient le plus excité

sa colère ou ses rires et celles que les jurys avaient refusées: le

_Buveur d'absinthe_, le _Déjeuner_ _sur l'herbe_, l'_Olympia_, le

_Fifre_, l'_Acteur tragique_, le _Balcon_, l'_Argenteuil_, le _Linge_,

l'_Artiste_. C'était l'homme non expurgé, tel qu'il s'était produit au

cours de sa carrière, qu'on montrerait. De telles expositions

posthumes sont la pierre de touche et l'épreuve décisive. Lorsqu'un

artiste meurt, il s'opère un changement immédiat dans la façon de voir

son oeuvre. L'amour ou la haine, la popularité ou la défaveur, le

manque ou la possession des honneurs attachés à la personne même et

capables d'influencer le jugement, ont disparu. L'homme n'est plus là,

et avec lui s'en est allé tout ce qui lui appartenait en propre. Les

oeuvres isolées vont maintenant commencer à être jugées pour

elles-mêmes. Or seules surmontent avantageusement pareille épreuve,

qui sont originales et puissantes.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 11 / 13 段