En outre de ses portraits de femmes, il a aussi fait au pastel des

portraits d'hommes, dont plusieurs sont des têtes à caractère. On a

ainsi de lui Constantin Guys, cet artiste qui fut le dessinateur de

l'_Illustrated London news_ lors de la guerre de Crimée, qui a produit

des dessins et des aquarelles, où il passe des femmes élégantes et

aristocratiques montrées dans de somptueux équipages, aux courtisanes

présentées sous les formes les plus réalistes. Cabaner, le musicien

incompris, en gestation perpétuelle d'oeuvres extraordinaires, qui se

dédommageait de sa déconvenue en faisant des mots singuliers,

reproduits par les petits journaux. Enfin le poète George Moore. Ce

dernier, au moment où Manet l'a fait poser, était à cette période de

la jeunesse où on se cherche une voie. Anglo-Irlandais il était venu à

Paris pour étudier la peinture et, en même temps qu'il fréquentait les

ateliers, il s'adonnait à la poésie. Il composait des vers même en

français. Il était alors plongé dans une sorte de raffinement

esthétique et de sentimentalisme quintessencié, qui lui donnait

passablement l'air d'un homme absent. C'est ce trait de physionomie

que Manet a saisi pour le fixer, en l'accentuant même, selon son

habitude, et c'est ce qui a donné à son George Moore l'aspect si

caractéristique, qui le distingue. Depuis l'original a délaissé le

sentimentalisme et la nébulosité. Il est entré dans une voie opposée,

en étudiant la vie réelle, il s'est fait sa place comme romancier de

moeurs. Sa figure s'est modifiée naturellement, en même temps que

changeaient son mode d'esprit et la tournure de ses pensées. Mais le

portrait demeure comme le témoin de la sûreté d'observation avec

laquelle son auteur savait saisir même ces traits de caractère, qui

pouvaient n'être, en partie, que transitoires.

LES DERNIÈRES ANNÉES

XII

LES DERNIÈRES ANNÉES

Manet, après avoir quitté son atelier de la rue de Saint-Pétersbourg,

en avait pris un, en 1879, au numéro 77 de la rue d'Amsterdam, où il

devait rester jusqu'à sa mort.

En 1880, il envoie au Salon _Chez le Père Lathuille_, un plein air, et

le _Portrait de M. Antonin Proust_, exécuté dans l'atelier. Le premier

de ces tableaux avait été peint dans le jardin du Père Lathuille, un

des restaurants les plus vieux et les plus connus de Paris, situé à

l'entrée de l'avenue de Clichy. Avant que les limites de la ville de

Paris n'eussent été portées aux fortifications, il avait été une ces

maisons, hors barrières, que les Parisiens fréquentaient le dimanche

et où ils aimaient à célébrer noces et festins. Horace Vernet, en

1820, l'avait donné comme fond à son tableau de bataille, le _Maréchal

Moncey à la barrière de Clichy en 1814_. La lithographie, en

popularisant le tableau, avait en même temps recommandé le restaurant

aux patriotes, alors épris d'Horace Vernet et de ses oeuvres. Manet,

qui habitait dans le voisinage, rue de Saint-Pétersbourg, allait y

déjeuner ou dîner de temps en temps. Il avait eu l'idée d'utiliser le

jardin, lieu tranquille, pour y peindre une scène de plein air: un

tout jeune homme y ferait la cour à une femme. En bon observateur, il

avait conçu sa scène, telle que la vie l'offre généralement, où les

tout jeunes gens s'éprennent de femmes plus âgées qu'eux. Le tableau

représente les amoureux assis à une table, où ils achèvent de

déjeuner. Le jouvenceau montre la plénitude de sa passion et laisse

deviner des demandes pressantes, tandis que la femme, une personne

dans les trente ans, fait la mijaurée devant lui et se tient sur la

réserve, pour le mieux captiver.

On ne pouvait reprocher à Manet, devant cette scène, comme on l'avait

fait devant d'autres, de peindre des gens dans des attitudes

«incompréhensibles», ne se livrant à aucune action déterminée. Les

amoureux du Père Lathuille jouaient si bien leur rôle, qu'on les

comprenait à première vue. Manet, qui peignait la vie en la serrant

toujours de près, pouvait trouver des motifs diversifiés à l'infini,

parce que la vie est ainsi diversifiée. Aux scènes où les personnages

simplement juxtaposés étaient tenus inactifs, telles que les yeux en

rencontrent partout, il savait en faire succéder d'autres, où ils

s'appliquaient à des actions caractéristiques. Il avait, du reste,

dans le cas actuel, obtenu son effet par des moyens décisifs quoique

très simples. Le jeune homme, dans sa franchise, vu de face, montre

par l'animation de ses traits la passion qui le possède, tandis que se

dissimulant presque et ne se présentant que d'un profil effacé, la

femme révèle d'autant mieux sa pruderie affectée et sa réserve

hypocrite.

_Chez le Père Lathuille_ est peut-être de tous les tableaux de Manet

celui qui laisse le mieux voir les particularités de la peinture en

plein air. L'ensemble est tout entier maintenu dans la lumière. Les

plans sont établis et les contours obtenus sans oppositions et sans

contraste. Les parties qu'on voudrait dire dans l'ombre sont élevées à

une telle intensité de clarté et de coloration, qu'elles ne se

différencient presque pas de celles que la lumière frappe directement.

L'autre tableau, le _Portrait de M. Antonin Proust_, avait été peint

dans l'atelier et dans les tons sobres. L'original debout, de grandeur

naturelle, arrêté aux genoux, est vêtu d'une redingote et coiffé d'un

chapeau à haute forme, une main appuyée sur une canne, l'autre posée

sur la hanche. C'est un morceau très ferme. La redingote boutonnée

serre bien le personnage; on sent réellement l'existence du corps.

Manet, lié d'amitié depuis le collège avec son modèle, l'avait peint

de manière à révéler tout son caractère. En lui donnant la gravité de

l'âge et de l'homme politique, il lui avait laissé la désinvolture et

l'aisance de l'homme du monde et même encore avait su indiquer en lui

l'élégant cavalier et le conquérant des débuts et de la jeunesse.

En 1881, Manet envoya au Salon le _Portrait de M. Pertuiset, le

chasseur de lions_, peint en plein air, et le _Portrait de M. Henri

Rochefort_, peint dans l'atelier.

Il avait choisi Pertuiset pour lui servir de modèle dans un plein air

d'ordre particulier. Les Impressionnistes, avec leur système de

travailler tout le temps devant la nature, étaient arrivés à en saisir

les multiples aspects et à fixer ainsi sur la toile des effets

inattendus. Ils avaient, par exemple, reconnu que l'hiver, au soleil,

les ombres portées sur la neige peuvent être bleues et ils avaient

peint de telles ombres bleues. Ils avaient encore découvert que,

l'été, la lumière sous les arbres colore les terrains de tons violets

et ils avaient peint des terrains sous bois violets. Renoir avait en

particulier peint un bal à Montmartre, sous le titre de _Moulin de la

galette_, et une _Balançoire_, où des personnages sont placés sous des

arbres éclairés par le soleil. Il avait fait tomber sur eux des

plaques de lumière à travers le feuillage, en colorant toute sa toile

d'un ton général violet. Les tableaux peints en 1876 avaient été

montrés en 1877, à l'exposition des Impressionnistes, rue Le Peletier.

Cette nouveauté d'ombres bleues et violettes avait excité une

indignation générale. Personne ne s'était sérieusement demandé si,

lorsqu'il fait soleil, les ombres sur la neige et sous le feuillage

pouvaient apparaître réellement colorées, telles que les

Impressionnistes les représentaient. Il suffisait que les effets

montrés n'eussent pas encore été vus, pour que l'esprit de routine

amenât les spectateurs à se soulever violemment. Mais Manet, pour qui

les Impressionnistes restaient de vieux amis, qui s'intéressait à

toutes leurs tentatives, avait été frappé par leur manière hardie de

peindre les ombres en plein air colorées. Il était allé regarder en

particulier les reflets que le soleil donne sous le feuillage et,

ayant trouvé qu'en effet les ombres prennent alors des tons où le

violet prédomine, l'envie lui vint d'exécuter lui-même un tableau

dans ces données.

Il fit poser Pertuiset en l'été de 1880, sous les arbres de l'Elysée

des Beaux-Arts, boulevard de Clichy. La lumière tamisée donne bien en

effet une ombre violette générale, qui recouvre le terrain et

enveloppe le modèle. Pertuiset était un chasseur émérite. Il avait été

l'ami de Jules Gérard, célèbre sous le second empire, comme le Tueur

de lions, et avait en partie hérité de sa renommée, pour avoir tué

lui-même plusieurs lions. Manet a eu l'idée de le placer un genou en

terre, comme à l'affût, la carabine à la main. C'est là une pose de

pure fantaisie, qui lui a été suggérée par la qualité de chasseur du

modèle, mais il ne faudrait pas en inférer qu'il ait voulu représenter

une chasse au lion. S'il eût eu pareille intention, d'après son

système de ne peindre que des scènes vues, il eût dû se transporter en

Algérie, dans une région fréquentée par des lions, et y placer son

modèle, ce qui n'était vraiment pas le cas, puisqu'il se contentait de

le mettre au milieu d'un jardin parisien.

A la fantaisie de montrer la pose d'un chasseur à l'affût, Manet avait

ajouté celle de peindre au second plan une peau de lion, pour obtenir

un ton tranchant sur l'uniformité du terrain. On a cru qu'il avait

voulu figurer ainsi un lion, que Pertuiset eût été censé avoir tué sur

le lieu même. Il n'en était rien. Son intention n'avait point été de

représenter une vraie carcasse de lion. Il avait simplement peint la

peau d'un lion, que Pertuiset avait tué près de Bône et qu'il

conservait dans son appartement, étendue sur le parquet. Mais le

tableau au Salon, avec son ton général violet, son chasseur à l'affût

et la peau de lion par derrière, excita la bonne mesure de railleries

qui attendait généralement les oeuvres de Manet. Comme d'habitude on

n'eut point d'yeux pour le mérite intrinsèque de la peinture, on ne

vit que l'originalité et la fantaisie auxquelles l'artiste s'était

laissé aller, et qui cette fois encore dépassaient la compréhension du

public.

Manet avait demandé à Henri Rochefort de le peindre, attiré par le

caractère de sa physionomie. Le portrait de Rochefort est un buste,

avec la tête de profil, un peu retournée, et les bras croisés. C'est

un morceau puissant, de nature à plaire à un connaisseur. Manet qui ne

l'avait exécuté que mû par un sentiment artistique, sans penser à en

tirer profit, l'offrit à l'original, et il eût été heureux de le lui

voir accepter. Mais Rochefort, qui n'a jamais aimé que la peinture

sèche et léchée, le trouvait déplaisant. Il n'en voulut pas et le

refusa. Quelque temps après, Manet le comprit dans un lot de toiles

vendu à M. Faure.

Les tableaux exposés en 1881 n'avaient pas eu en somme plus de succès

que ceux des précédents Salons. Cependant ils étaient cause d'une

chose extraordinaire, ils procuraient à leur auteur une récompense

officielle, ils lui obtenaient une médaille du jury. Cet octroi d'une

médaille, faveur banale en elle-même, puisque chaque année elle se

répétait au profit de peintres quelconques, devenait cependant, dans

la circonstance, un notable événement. Manet tant de fois repoussé des

Salons, écarté soigneusement des Expositions universelles et, par là,

désigné à l'animadversion des artistes, comme un homme de pernicieux

exemple, recevait tout à coup une récompense; mais le fait en lui-même

montrait un tel renversement de conduite et d'opinion, qu'on sentait

tout de suite qu'un changement profond avait dû s'accomplir quelque

part. Il en était bien réellement ainsi et cette simple médaille

marquait que les aspirations nouvelles, longtemps comprimées, venaient

enfin de prévaloir et de se manifester avec éclat.

Pour se rendre compte de l'évolution qui se produisait, il faut

connaître le régime auquel le Salon était traditionnellement soumis et

les règles données à la composition des jurys. Le Salon, comme

ancienne institution, remontant jusqu'au XVIIe siècle, avait acquis un

prestige très grand. Depuis, une société dissidente des Beaux-Arts

s'est formée, l'habitude d'expositions particulières s'est

généralisée, qui lui ont enlevé une partie de son importance, mais du

temps de Manet, il jouissait toujours, avec son monopole, de la pleine

faveur. Avoir la faculté de s'y produire devenait pour un artiste une

question vitale. Là seulement il pouvait se promettre d'attirer

d'abord l'attention, puis, s'il était parmi les heureux, d'obtenir la

renommée, la gloire et enfin, par elles, la richesse et les honneurs.

Or, d'après l'organisation en vigueur, le jury était le maître du

Salon. Il décidait, avant l'ouverture, quels seraient les admis et les

refusés, puis après, il décernait les récompenses, et elles étaient

ainsi combinées, qu'elles établissaient comme des grades et fixaient

le rang des artistes. En premier lieu, par l'octroi de mentions

honorables et de médailles, on tirait les sujets choisis de la plèbe

artistique et du milieu des débutants, pour les signaler à

l'attention; puis les médailles élevaient à un certain moment leurs

possesseurs à la position de Hors concours, c'est-à-dire que leurs

oeuvres, soustraites à l'examen du jury, étaient désormais admises

sans refus possible au Salon. Dans ces conditions les Hors concours

formaient comme une compagnie de privilégiés, avec des droits

supérieurs à ceux des autres artistes. En outre, les médaillés et

surtout les Hors concours étaient gratifiés de décorations par le

gouvernement. Or les médailles et les croix de la Légion d'honneur

entraînaient une telle présomption de talent, que les peintres qui les

obtenaient acquéraient la faveur de la clientèle riche, pour vendre

leurs tableaux, et le monopole des commandes officielles. De telle

sorte qu'entre les gens favorisés par les jurys et les autres, il y

avait la différence de condition existant entre les hommes qui se

voient ouvrir les chemins de la fortune et ceux qui se les voient

barrés et obstrués.

Si les jurys se fussent montrés impartiaux, enclins à aider les hommes

d'initiative, l'immense pouvoir qu'ils possédaient eût pu passer sans

soulever de protestations et exciter la haine, mais ils étaient loin

d'exercer leurs droits dans un esprit de tolérance et d'impartialité.

Ils se conduisaient au contraire en maîtres injustes, jaloux d'imposer

une certaine esthétique, aux dépens de toute autre, et de maintenir la

tradition avec rigueur. Sous la monarchie de Juillet, le jury avait

été réglementairement formé par les membres de l'Institut,

c'est-à-dire tout entier composé de peintres de la tradition, parvenus

aux honneurs, pleins de leur importance, qui regardaient

dédaigneusement ces nouveaux venus prétendant s'écarter des voies

battues et méconnaître leurs règles. Dans ces conditions les artistes,

pendant la première moitié du siècle, se sont trouvés former deux

peuples: d'un côté les peintres de la tradition, imbus des bons

principes, admis à plaisir aux Salons, y recevant médailles,

décorations, puis monopolisant les commandes officielles, et de

l'autre côté les novateurs, les indépendants, traités en révoltés, qui

voient se fermer les Salons ou qui, si on les leur ouvre, ne reçoivent

ni honneurs ni récompenses.

[Illustration: LE CORBEAU]

Sous la monarchie de Juillet, les Salons s'étaient donc fermés à tous

les artistes originaux successivement: Rousseau, Decamps, Courbet.

Cette partialité pour l'école traditionnelle, cette détermination de

méconnaître toute manifestation d'art nouvelle, avaient amassé de

telles haines qu'à la révolution de 1848 l'Institut fut dépouillé de

sa vieille prérogative, et cette année-là vit un Salon sans jury, où

tous les tableaux présentés furent admis indistinctement. L'absence

totale de contrôle parut cependant excessive et, en 1849 et en 1850,

les Salons connurent des jurys nommés par le suffrage de tous les

artistes exposants. L'Empire survenu jugea ce système trop libéral. Un

nouveau régime fut inauguré qui, avec des modifications de détail,

devait durer tout le temps de l'Empire et après cela se perpétuer sons

la troisième République. Les jurys furent composés, pour la plus

grande part, d'artistes élus par les exposants, mais par les seuls

exposants médaillés ou hors concours, et, pour l'autre part, de

membres désignés pur l'administration des Beaux-Arts. C'est à de tels

jurys que Manet devait d'être refusé aux Salons et exclu des

Expositions universelles.

Les jurys nommés pour une part par les artistes récompensés, et pour

l'autre par l'administration, avaient fini par soulever le même

reproche qu'avait autrefois fait naître le jury de l'Institut. Sous

une forme moins violente, ils se montraient au fond pénétrés du même

esprit de partialité pour l'école de la tradition. Ils continuaient

à ouvrir de préférence les portes du Salon à ces élèves qui

répétaient leur manière. L'addition, aux membres du jury nommés par

les artistes médaillés ou hors concours, de ces membres choisis par

l'administration, n'apportait aucun élément d'indépendance d'esprit et

de sympathie pour les novateurs, car l'administration des Beaux-Arts a

presque toujours été un centre de routine et d'absolue médiocrité de

jugement artistique. Les artistes indépendants, les novateurs, les

hommes à l'écart des ateliers en vogue, d'ailleurs de plus en plus

nombreux et soutenus au dehors par une élite grossissante de

connaisseurs et de critiques, se voyaient donc toujours sacrifiés aux

Salons. A la fin, il s'était formé un esprit de révolte contre la

composition du jury, contre sa manière partiale de distribuer les

récompenses, et enfin contre le système même de hiérarchie établi par

les récompenses entre les artistes. L'hostilité contre le jury et la

pratique des récompenses abaissait graduellement le prestige des

Salons. Il devait plus tard en résulter une scission parmi les

artistes, amenant la création d'une Société dissidente des Beaux-Arts,

qui abolirait dans son sein toute récompense, et par la coutume, chez

un grand nombre d'autres artistes, de se tenir à l'écart des Salons,

pour se contenter de paraître dans des expositions particulières. Mais

avant que le soulèvement des indépendants n'eût produit ces extrêmes

résultats, il avait été assez puissant pour amener la transformation

du Salon.

Le Salon, depuis sa création par Colbert sous Louis XIV, était resté

une institution d'État, placée sous le contrôle du gouvernement et en

recevant sa loi. En 1881, l'État fit abandon de ses droits

traditionnels. Les artistes réunis constituèrent légalement une

société, qui hérita sur les Salons de l'autorité à laquelle l'État

renonçait. La première conséquence du changement devait être

d'éliminer des jurys cette part de membres nommée par l'administration

des Beaux-Arts, qui s'y était trouvée si longtemps. Mais le

mécontentement soulevé par la conduite des jurys, nommés en partie par

l'administration et en partie par les artistes privilégiés, était

devenu tel qu'en 1881 les artistes, qui allaient être délivrés des

membres du jury nommés par l'administration, voulurent aussi se

délivrer des autres, élus par le suffrage restreint des privilégiés.

Le nouveau règlement, inauguré en 1881 par la Société des artistes

français se constituant, porta que le jury des Salons serait

entièrement formé de membres nommés par le suffrage de tous les

exposants sans distinction. Les artistes en société reprenaient donc

le système libéral d'élection du jury, appliqué par la seconde

République aux Salons de 1849 et de 1850.

Le jury du Salon de 1881, élu par le suffrage de tous les exposants,

se trouva tout autre que les précédents. Les indépendants, les

jeunes, qui, avec l'ancien système, n'avaient pu se faire élire

qu'exceptionnellement, s'y voyaient maintenant en nombre et le jury,

au lieu d'appartenir sans conteste, comme les précédents, aux

partisans de la tradition, fut divisé en deux partis de force à peu

près égale.

Les indépendants, les jeunes, voulurent tout de suite se compter,

faire essai de leur force, marquer par une action d'éclat leur rupture

d'avec les anciens errements, et pour cela, l'acte le plus

significatif qu'il pussent faire était de comprendre Manet parmi les

récompensés. Ils résolurent donc de lui donner une seconde médaille.

Ils crurent prudent de ne pas aller jusqu'à une première médaille, ce

qui eût accru l'opposition à prévoir sans avantage décisif; car Manet

ayant déjà été récompensé une première fois en 1861, par une mention

honorable, une deuxième récompense, qu'elle fût sous la forme d'une

seconde ou d'une première médaille, avait le même résultat de le

placer parmi les Hors concours, c'est-à-dire parmi ces privilégiés qui

voyaient leurs oeuvres admises de droit aux Salons, sans subir

l'examen des jurys. Or, pour ceux qui voulaient faire une

manifestation sur le nom de Manet, le grand point était précisément de

le sortir de l'état de paria, où on l'avait tenu si longtemps, en le

laissant sous le coup de la menace perpétuelle d'exclusion du Salon,

pour l'élever à la position privilégiée de Hors concours. Ce résultat

obtenu, la question de savoir sous quelle forme il l'avait été

devenait secondaire.

La coutume pour le jury était de passer d'abord à travers les salles

et, là, de faire un premier choix devant les tableaux mêmes, des

peintres, parmi lesquels on prendrait ensuite ceux qui, au vote

définitif, recevraient des récompenses. Lorsque le jury fut parvenu

devant le _Portrait de Pertuiset_, une discussion violente s'engagea,

entre ces membres qui voulaient le comprendre parmi les tableaux

capables d'obtenir une médaille à leur auteur, et les autres

déterminés à l'exclure. Au cours de la discussion Cabanel, le

président du jury, qui appartenait au parti de la tradition,

d'ailleurs homme de bonne foi et d'idées libérales, se laissa aller à

dire: «Messieurs, il n'y en a peut-être pas quatre ici, parmi nous,

qui pourraient peindre une tête comme celle-là.» Il montrait ainsi son

bon jugement, car Manet s'était appliqué sur la tête de Pertuiset,

pour la bien mettre dans l'air et la faire entrer dans le chapeau qui

la coiffait. A la désignation préliminaire, la majorité des voix

n'était pas requise, il ne fallait obtenir que le tiers à peu près, et

le _Portrait de Pertuiset_ recueillit plus que le nombre de suffrages

voulus pour être accepté. Lorsque le moment du choix définitif arriva,

pour lequel il fallait alors la majorité absolue des voix, les

partisans de Manet s'étant comptés ne parvenaient pas à l'emporter sur

l'autre parti, dont l'opposition persistait acharnée; il leur manquait

une ou deux voix. Ce fut Gervex, au dernier moment, qui obtint le

déplacement indispensable, en décidant Vollon et de Neuville, qui s'y

étaient jusque-là refusés, à donner leur vote. Cabanel malgré sa

louange relative, demeuré avec ses amis les peintres de la tradition,

avait voté contre.

L'octroi à Manet d'une médaille fit grand bruit, et amena au dehors,

parmi les artistes, une division analogue à celle dont il avait été

cause au jury du Salon. Les indépendants, les jeunes gens d'esprit

émancipé, témoignèrent de leur approbation, tandis que les hommes

restés fidèles aux traditions, les élèves soumis aux maîtres dans les

ateliers, s'indignèrent. Parmi ces derniers, on rédigea une

protestation violente où, après avoir cité les noms des membres du

jury favorables à Manet, on invitait les artistes à se souvenir d'eux,

pour ne plus jamais les renommer. Les membres qui avaient voté la

médaille étaient au nombre de dix-sept: Bin, Cazin, Carolus-Duran,

Duez, Feyen-Perrin, Gervex, Guillaumet, Guillemet, Henner, Lalanne,

Lansyer, Lavieille, Em. Lévy, de Neuville, Roll, Vollon, Vuillefroy.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 10 / 13 段