privilégiée, où les habitués étaient traditionnellement illustres, le
café Tortoni, à l'angle de la rue Taitbout. Sa réputation remontait au
premier empire, alors que Talleyrand l'avait choisi pour y dîner et
s'y retrouver avec ses amis. Ensuite Alfred de Musset l'avait adopté
et, quand il a montré dans Mardoche le jeune homme livré aux plaisirs
de Paris, il le promène naturellement sur le Boulevard et il désigne
le Boulevard en nommant Tortoni.
Mardoche habit marron, en landau de louage,
Pardevant Tortoni, passait en grand tapage.
Après Musset, étaient venus Rossini et Théophile Gautier. Manet, comme
enfant de Paris, était entré dans cette tradition. Dès l'origine, puis
alors qu'il était le plus honni et repoussé, il allait faire sa
visite quotidienne au Boulevard et sa station à Tortoni. On y était
hostile ou indifférent à son art. Aussi ne se trouvait-il point là
comme artiste et, entre lui et les gens avec lesquels s'étaient nouées
ces relations familières, qui naissent du coudoiement quotidien, il
n'était question ni de son esthétique, ni de ses succès ou insuccès.
Il revenait tous les jours, simplement comme Parisien, mû par le
besoin de fouler le sol d'élection du vrai Parisien.
Le Boulevard, lieu de promenade tranquille, n'existe plus, il est
devenu une grande rue cosmopolite. Les théâtres, les brasseries, les
banques, les maisons à spectacles, attirent les foules, qui ont noyé
les élégants et les raffinés. Le café Tortoni, soumis à la loi commune
du changement et ne pouvant survivre à la disparition de la société
dont il était le centre, s'est fermé. Il a été remplacé par une
vulgaire boutique. Mais la maison subsiste, et je ne passe jamais
auprès sans que Manet ne m'apparaisse. Je le revois assis devant le
perron ou dans la salle en bas, ou encore déjeunant avec ses amis, au
premier étage. Il reste ainsi dans le souvenir, comme un de ces
anciens Parisiens sociables par-dessus tout.
L'OEUVRE GRAVÉE
X
L'OEUVRE GRAVÉE
L'oeuvre gravée de Manet se compose principalement d'eaux-fortes et de
lithographies. Les eaux-fortes s'étendent de ses débuts à sa fin. Une
des premières, _Silentium_, marque son commencement; la dernière,
_Jeanne_, est de 1882. C'est entre les années 1862 et 1867 qu'il s'est
surtout montré fécond comme aquafortiste. Il est alors dans cette
période où il aime à faire poser des Espagnols, et un grand nombre de
ses eaux-fortes est consacré à des motifs espagnols.
Il apportait dans l'eau-forte cette coutume de ne point se répéter,
qui était le fondement de son art. Il innovait sans cesse, même quand
il mettait sous la forme gravée des sujets déjà peints. Plusieurs de
ses eaux-fortes reproduisent de ses tableaux à l'huile, mais d'une
manière très libre. On a ainsi deux eaux-fortes de l'_Olympia_, en
deux dimensions. Elles laissent voir entre elles des différences et
montrent également des variantes, sur le tableau original. La plus
petite a été faite pour illustrer l'article d'Emile Zola de la _Revue
du XIXe siècle_, réimprimé en brochure. Dans cette circonstance Manet,
jaloux de soutenir l'éloge que Zola présentait de lui et de son
_Olympia_, s'est appliqué à obtenir une grande précision de dessin et
un rare fini des traits de la pointe.
Les planches de ses eaux-fortes ont été laissées dans des états très
divers; quelques-unes ne présentent que des esquisses ou même des
indications de sujets cherchés, tandis que d'autres, comme _Lola de
Valence_, l'_Enfant à l'Épée_, ont été très travaillées. L'ensemble de
l'oeuvre comprend des reproductions de tableaux anciens, comme les
_Petits cavaliers_, l'_Infante Marguerite_, _Philippe IV_ de
Velasquez; des reproductions de ses propres tableaux, comme le _Buveur
d'absinthe_, le _Gamin au chien_, le _Chanteur espagnol_, _Lola de
Valence_, l'_Acteur tragique_, les _Bulles de savon_, _Mlle V*** en
costume d'espada_, le _Liseur_; des compositions originales, comme
_Silentium_, l'_Odalisque couchée_, la _Toilette_, la _Convalescente_;
des portraits, comme ceux de Baudelaire, d'Edgar Poe, de son père.
Une de ses eaux-fortes à laquelle on est particulièrement ramené par
le charme qui s'en dégage, _Lola de Valence_, montre combien, quand le
sujet l'y portait, il savait user des ressources les plus subtiles de
l'outil. Pendant longtemps ses oeuvres gravées n'ont pourtant pas
rencontré plus de faveur que ses tableaux. Elles étaient profondément
dédaignées. Manet n'était, disait-on, qu'un artiste incomplet,
dépourvu peut-être encore plus de science sur le terrain de la gravure
que sur celui de la peinture. Mais sur les deux, il avait au contraire
étudié les maîtres et savait ce qu'on peut apprendre. Il aimait, à
l'occasion, à disserter sur le mérite des aquafortistes ses
devanciers. Ceux qu'il goûtait le mieux, vers lesquels il s'était
surtout senti porté, étaient Canal et Goya. Dans l'eau-forte comme
dans la peinture, il était donc allé d'instinct vers Venise et
l'Espagne.
Ce n'est pas que ses sujets espagnols du début, pas plus que ceux qui
les ont suivis, aient été traités d'une manière qui rappelle les
procédés, soit de Canal, soit de Goya. Il était trop foncièrement
original pour avoir pu imiter les autres. Mais dans plusieurs de ses
eaux-fortes, comme dans certains de ses tableaux, il a aimé, de
propos délibéré, à faire apparaître la réminiscence des devanciers ses
favoris. C'est ainsi que sa _Femme à la mantille_ a été exécutée,
ouvertement, dans la manière de Goya. L'emprunt à un étranger était
d'ailleurs, dans ce cas, de circonstance, car il s'agissait
d'illustrer, sous une forme appropriée, un sonnet intitulé _Fleur
exotique_, inséré dans la collection des _Sonnets et Eaux-fortes_,
publiée par Alphonse Lemerre en 1869, à laquelle les principaux poètes
et artistes du temps avaient collaboré. L'eau-forte connue maintenant
comme la _Femme à la mantille_ s'est même d'abord appelée _Fleur
exotique_ et elle a été cataloguée sous ce titre à l'exposition
posthume de Manet, à l'École des Beaux-Arts, en 1884. Dans
quelques-unes de ses eaux-fortes, particulièrement dans le
_Philosophe_, il a introduit des traits en zigzag, rappelant la
manière de Canal, qu'il trouvait spécialement souple et charmante.
Les eaux-fortes détachées sont au nombre d'une cinquantaine. Il existe
dans les collections, en France et aux États-Unis, quelques pièces
ignorées et non décrites, et ce ne sera que lorsqu'on aura fait les
recherches nécessaires, qu'un catalogue définitif pourra être dressé.
Les différentes eaux-fortes se trouvent en tirages et en épreuves de
mérite fort divers, quelques-unes ont été très peu tirées et sont
très rares. Neuf pièces, tirées à cinquante exemplaires, avec
frontispice spécial,--guitare et chapeau,--ont paru en album chez
Cadart et Chevalier en 1874: le _Chanteur espagnol_, les _Gitanos_,
_Lola de Valence_, l'_Homme mort_, les _Petits cavaliers_, le _Gamin
au chien_, la _Petite fille_, la _Toilette_, l'_Infante Marguerite_.
Les lithographies sont moins nombreuses que les eaux-fortes, on n'en
compte pas plus de douze: _Lola de Valence_ et la _Plainte Moresque_,
comme frontispices à des oeuvres musicales, le _Gamin au chien_, le
_Rendez-vous de chats_, les deux _Portraits de Mlle Morisot_, _Course
à Longchamp_, le _Ballon_, l'_Exécution de Maximilien_, la _Guerre
civile_, la _Barricade_, _Polichinelle_. A ranger à la suite des
lithographies des dessins, reportés sur pierre et tirés comme
lithographies: deux pièces, _Au Café_, et une pièce, _Au Paradis_ (Des
spectateurs au théâtre).
Il a donné à une publication spéciale, l'_Autographe_, du 2 avril
1865, une page de croquis, où se voient le Buveur d'eau, un danseur et
une danseuse espagnols et la tête de Lola de Valence, et à la même
publication, en 1867, trois croquis, la tête du Buveur d'absinthe, la
malade et le torero mort.
La lithographie du _Rendez-vous de chats_, de grand format, a été
faite en 1868, pour être collée au milieu d'une affiche annonçant le
livre de Champfleury sur les chats. Avant de l'exécuter Manet avait
combiné son sujet, sous la forme d'une gouache, avec la pensée
d'arriver à frapper les passants. Il avait donc placé un chat noir à
côté d'une chatte blanche. Tous les deux déroulent une longue queue
dans l'espace; ils s'ébattent sur les toits; dans le fond, des tuyaux
de cheminée correspondent au chat noir et la lune blanche et
vermeille, à travers les nuages, forme une sorte de complément à la
chatte blanche. Il s'était fort diverti à cette fantaisie. Il avait
promis à Champfleury qu'elle attirerait les regards. Il ne l'avait pas
trompé. A cette époque l'affiche illustrée à personnages, qui s'est
tant répandue depuis, demeurait presque inconnue, l'affichage d'un
motif dessiné était une nouveauté. Les passants s'attroupèrent donc
devant ces chats. Ils les regardaient étonnés. Beaucoup se fâchaient,
persuadés que Manet avait voulu se moquer d'eux. On revoyait ainsi,
dans la rue, devant son affiche, le soulèvement qu'on avait vu aux
Salons devant certains de ses tableaux. Cette lithographie, tirée à de
nombreux exemplaires, s'est perdue sur les murailles; elle est devenue
comme introuvable, au grand désespoir des collectionneurs. Une gravure
sur bois, faite d'après le motif du _Rendez-vous de chats_, a été
introduite dans le livre même de Champfleury, les _Chats_.
Les portraits lithographiés de Mlle Morisot, sous deux formes
différentes, au trait et en plein, ont été exécutés d'après un tableau
à l'huile.
[Illustration: JEANNE]
La _Guerre civile_ et la _Barricade_ rappellent la bataille qui a eu
lieu dans les rues de Paris, à la fin de mai 1871, entre les gardes
nationaux fédérés et l'armée de Versailles. La _Guerre civile_ donne
en particulier l'image tragique d'un garde national mort, abandonné le
long d'une barricade démantelée. La scène n'a point été composée.
Manet l'avait réellement vue, à l'angle de la rue de l'Arcade et du
boulevard Malesherbes; il en avait pris un croquis sur place.
Le _Polichinelle_, avec variantes, est d'abord apparu en aquarelle,
puis dans le tableau à l'huile exposé au Salon de 1874. Il a enfin été
répété sous la forme de lithographie coloriée. Théodore de Banville
fit, pour cette dernière, un distique placé au bas:
Féroce et rose, avec du feu dans sa prunelle
Effronté, saoul, divin, c'est lui Polichinelle
Indépendamment des eaux-fortes et des lithographies à l'état de pièces
séparées, Manet a produit des séries d'eaux-fortes, de lithographies
et de dessins sur bois, pour illustrer divers ouvrages.
Il a ainsi illustré d'eaux-fortes le _Fleuve_, poésie de Charles Cros,
en 1874. Une libellule comme frontispice, un oiseau volant, en
cul-de-lampe, et six légères compositions, qui représentent les
divers aspects de la nature que voit le fleuve dans son cours, depuis
la montagne où il naît, jusqu'à la mer où il se perd.
Il a illustré de six dessins reportés sur pierre et tirés comme
lithographies le _Corbeau_ d'Edgar Poe, traduit par Stéphane Mallarmé,
chez Lesclide, 1875. Le premier dessin, en frontispice, est une tête
de corbeau, le dernier un _ex libris_, un corbeau volant. Les quatre
autres illustrent le texte. Ils sont d'une grande puissance et
atteignent au fantastique, où s'est élevé le poète lui-même. De
pareilles compositions étaient trop hardies pour plaire tout d'abord.
Les acheteurs furent si peu nombreux que l'éditeur s'abstint pour
longtemps, après l'avoir annoncée, de publier une nouvelle oeuvre
d'Edgar Poe, la _Cité en la Mer_, que Mallarmé et Manet avaient
également traduite et illustrée de concert.
Il a dessiné quatre petits bois pour l'illustration d'un tirage
spécial de l'_Après-midi d'un Faune_, de Stéphane Mallarmé, en 1876.
Ces nymphes je les veux perpétuer.
Il les a perpétuées, s'ébattant légères au milieu des roseaux, et le
Faune les guette de loin. Ces quatre compositions sont d'un imprévu et
d'une technique qui les distinguent de cette gravure sur bois
généralement si banale au milieu de nous.
En outre des bois exécutés comme illustrations de l'_Après-midi d'un
Faune_, Manet a encore dessiné sur bois, pour la gravure: Une
_Olympia_, montrant des variantes d'avec le tableau à l'huile, les
eaux-fortes et l'aquarelle. Le _Chemin de fer_, reproduction de son
tableau du Salon de 1874. _La Parisienne_, en trois variantes, pour le
_Monde nouveau_, en 1874, dont deux, tirées comme épreuves, sont
restées inédites.
Il a donné au journal illustré la _Vie moderne_ des croquis et
dessins, reproduits dans les numéros des 10 et 17 avril et 8 mai 1880.
Il a dessiné un portrait de Courbet, pour figurer, reproduit par le
procédé du gillotage, en tête de l'étude de M. d'Ideville sur Courbet,
publiée en 1878. Courbet était mort à cette époque. Ce portrait si
plein de vie n'a cependant été fait que de souvenir, à l'aide d'une
photographie. Mais il a fait poser Claude Monet pour le portrait de
lui reproduit également par le gillotage, dans le journal illustré la
_Vie moderne_ du 12 juin 1880, et mis en tête du catalogue de
l'exposition des oeuvres de Claude Monet, faite en juin 1880, à la
_Vie moderne_, sur le boulevard des Italiens.
Cette exposition avait été organisée par Georges Charpentier,
l'éditeur, à qui appartenait le journal. Il avait pensé qu'elle
servirait utilement Claude Monet et l'art impressionniste, mais on ne
change pas tout à coup le goût du public et Monet était en 1880 si
généralement méprisé, que l'exposition de ses oeuvres tenue dans un
rez-de-chaussée, ouvert sur le boulevard, où l'on entrait
gratuitement, ne fut guère qu'un passage de gens venant rire et se
moquer. Charpentier avait fait imprimer un catalogue avec une notice
sur Monet, qu'il m'avait demandée, et, en tête, comme attrait spécial,
se trouvait le portrait de Monet par Manet. Il s'était imaginé que
cette plaquette illustrée se recommanderait au public. Il en avait
fixé le prix à cinquante centimes, mais les visiteurs se succédaient,
sans que pas un voulût dépenser une somme aussi énorme pour un tel
objet. Il en réduisit le prix à dix centimes. Le catalogue eut après
cela quelques acheteurs. On l'avait tiré à un grand nombre
d'exemplaires et, deux ou trois jours avant la fermeture de
l'exposition, il en restait encore beaucoup. Charpentier décida qu'on
les donnerait. En effet le gardien, d'un air engageant, en faisait
l'offre aux visiteurs. Quelques-uns, les plus sages, prenaient le
catalogue, c'était après tout du papier qui ne coûtait rien, mais la
plupart le refusaient en riant. Ils se jugeaient ainsi fort malins.
Cette exposition d'art impressionniste leur faisait l'effet d'une
farce et l'offre du catalogue n'en était, à leurs yeux, que le
couronnement. Ils croyaient donc prouver toute leur supériorité (à
farceur, farceur et demi) en refusant l'offre et en montrant ainsi
qu'ils n'étaient point dupes de la plaisanterie. Quand l'exposition se
ferma, il restait un gros paquet de catalogues, qu'on n'avait réussi à
faire prendre au public ni pour argent ni par amour.
Cependant en 1899 il m'est tombé sous la main le catalogue d'un
libraire, vendant des plaquettes curieuses, et j'y vis figurer celle
de l'exposition de la _Vie moderne_, marquée comme chose rare et cotée
un franc. Un franc! en 1899, le catalogue d'art impressionniste dont
on n'avait pas voulu pour rien en 1880. Quelle révolution cela
indiquait comme accomplie dans le goût du public!
LES DESSINS ET LES PASTELS
XI
LES DESSINS ET LES PASTELS
Les dessins de Manet confirmeraient, s'il en était besoin, le fait que
ses tableaux de jeunesse nous avaient déjà appris, qu'il avait
sérieusement étudié les vieux maîtres à ses débuts et au cours de ses
voyages. M. Auguste Pellerin, dans sa collection si riche et si variée
d'oeuvres de Manet, possède ses dessins du voyage d'Italie. Ils sont
nombreux et montrent, ce à quoi on ne se serait peut-être pas attendu,
qu'il ne s'était pas borné à étudier ces maîtres vers lesquels il se
sentait plus particulièrement porté, mais qu'il avait aussi pris une
réelle connaissance des autres. Beaucoup de ses croquis s'appliquent
à des sujets de l'école romaine et un dessin, parmi les plus
importants, reproduit une des figures principales de l'_Incendie du
Borgo_, par Raphaël, dans les chambres du Vatican.
Les dessins, chez Manet, demeurent généralement à l'état d'esquisses
ou de croquis. Ils ont été faits pour saisir un aspect fugitif, un
mouvement, un trait ou détail saillant. Dans cet ordre de travail, on
peut dire qu'il était toujours prêt. De tout temps, il a eu près de
lui, à l'atelier, des feuillets assemblés pour dessiner et, dans sa
poche, un calepin avec un crayon. Le moindre objet ou détail d'un
objet, qui intéressait ses regards, était immédiatement fixé sur le
papier. Ces croquis, ces légers dessins qu'on peut appeler des
instantanés, montrent avec quelle sûreté il saisissait le trait
caractéristique, le mouvement décisif à dégager. Je ne trouve à lui
comparer, dans cet ordre, qu'Hokousaï qui, dans les dessins de premier
jet de sa _Mangoua_, a su associer la simplification à un parfait
déterminisme du caractère. Aussi Manet admirait-il beaucoup ce qu'il
avait pu voir d'Hokousaï, et les volumes de la _Mangoua_ qui lui
étaient tombés sous la main étaient de sa part l'objet de louanges
sans restriction. Le dessin avait été en effet compris par Manet, de
même que par Hokousaï avant lui, comme surtout destiné à fixer
l'aspect saillant d'un être ou d'un objet, sans complications et
accessoires. Dans ces conditions, la sûreté de main doit correspondre
à la justesse de vision et le mérite de l'oeuvre légère réside dans sa
vérité. Le croquis tenu à sa forme sommaire, improvisée, doit
cependant rendre ce qu'il rend d'une manière assez saisissable pour
offrir une oeuvre vivante et intéressante dans sa fragilité. Or, les
croquis de Manet font bien réellement voir comme réalisé ce qu'ils ont
été appelés à représenter. M. de Saint-Albin a fourni le sujet de l'un
d'eux. Le petit personnage a juste quelques centimètres; il a été
crayonné d'un trait si rapide, que le contour en silhouette existe
seul, sans les détails du visage ou des vêtements. Mais que cet être
minuscule est donc ressemblant! On aurait pu multiplier les séances
sur un portait de grandeur naturelle, sans dépasser le résultat obtenu
ici du premier coup. M. de Saint-Albin était un homme aimable, un
collectionneur, un original, qu'on voyait apparaître sur le Boulevard
à une certaine heure de l'après-midi. Il personnifiait vers 1870 ce
Parisien légendaire, que l'on disait n'avoir jamais pu quitter Paris.
Manet l'a croqué regardant une estampe, avec son chapeau à larges
bords, sa grosse cravate, son lorgnon, sa démarche spéciale et, sur le
papier, il se trouve aussi saisissable, dans ses particularités, qu'il
a jamais pu l'être rencontré sur le Boulevard.
Il en est un autre que Manet a aussi pris sur le vif, le maréchal
Bazaine. Un jour, au cours du procès Bazaine, nous nous rendîmes,
Manet et moi, avec un groupe d'amis, à Trianon. C'était la première
fois que nous y allions et je me rappelle que longtemps, nous
contemplâmes, en silence, la scène imposante présentée par le conseil
de guerre. A la fin, Manet avait fixé les yeux sur l'accusé. Tout à
coup, tirant de sa poche le petit calepin qui ne le quittait jamais,
il se mit à crayonner. Il décrivait un trait en rond, qui représentait
la tête, et ajoutait deux ou trois points, pour la bouche et les yeux.
Il avait ainsi dessiné plusieurs croquis, lorsque se tournant de
droite et de gauche, il nous les montra, en disant: «Mais regardez
donc cette boule de billard!» L'expression était absolument juste, car
en examinant les croquis et en les comparant avec la tête de
l'original placée devant soi, on constatait que la ressemblance était
frappante. Un de ces croquis subsiste. Il a fait partie de la vente de
Manet, en 1884. C'est un document historique.
Il donne le vrai Bazaine, le Bazaine réel, en opposition aux deux ou
trois autres, qu'à des moments différents, l'imagination a créés. Il y
a eu d'abord le «glorieux» Bazaine, le général cru supérieur, en qui
la France avait mis follement son espoir. Puis, après la capitulation,
est venu le grand traître, le monstre qui ayant pu vaincre, ne l'a
pas voulu. L'un est né de l'espérance, l'autre du désespoir. Le vrai
était celui que Manet avait saisi et mis au point, l'être de petite
intelligence, au regard fuyant, n'ayant d'autre qualité que la
bravoure, incapable de diriger avec succès une grande armée, qui,
lorsqu'il s'est senti perdu dans Metz, s'est laissé entraîner à des
actes de félonie, pour lesquels il a été justement flétri et condamné.
Tout cela est dans le petit croquis fait à Trianon, se lit sur la tête
en «boule de billard».
Manet a eu de tout temps l'habitude de se servir rapidement du crayon;
on peut dire que son système de dessin n'a jamais varié. Mais à une
pratique fondamentale, sont venus se superposer des procédés, qui ont
changé avec les années. A ses débuts, il employait volontiers
l'aquarelle dans des études préliminaires, pour fixer les tons ou
l'arrangement de ses tableaux, ou même il reproduisait par ce moyen,
sous une nouvelle forme, ses oeuvres déjà peintes à l'huile. Il a
ainsi laissé un certain nombre d'aquarelles, consacrées au _Chanteur
espagnol_, au _Déjeuner sur l'Herbe_, à l'_Olympia_, au _Christ aux
Anges_, à la _Jeune femme couchée en costume espagnol_, aux _Courses_,
etc. Il s'est aussi souvent servi de l'aquarelle pour prendre des vues
en plein air ou s'assurer des indications de paysage. Mais en
avançant, il ne recourt plus qu'accessoirement à ce moyen, pour user
d'un nouveau, le pastel.
Son premier pastel date de 1874. C'est un portrait de sa femme,
étendue sur un canapé, exécuté dans une gamme de tons bleus-gris. A
partir de ce moment, il continue à se servir du pastel, surtout pour
les portraits de femme. Les productions de ce genre ont été
particulièrement nombreuses à la fin de sa vie, alors qu'il avait été
atteint par l'ataxie. Les oeuvres demandant une grande dépense de
force physique lui étaient devenues d'abord difficiles, puis lui
furent à la fin interdites, et le pastel lui permettait de se livrer à
un travail relativement facile, qui le distrayait, en lui obtenant la
société des femmes agréables qui venaient poser. Il a ainsi exécuté,
dans les dernières années de sa vie, les portraits de femmes
appartenant à des mondes divers: Mme Zola, Mme du Paty, Mme Guillemet,
Mlle Lemaire, Mlle Lemonnier, Mlle Eva Gonzalès, Mme Méry Laurent, Mme
Martin, Mlle Marie Colombier, etc. Quelques-uns des portraits les plus
caractéristiques sont restés anonymes ou n'ont été désignés que par
des titres fantaisistes: la _Femme au carlin_, la _Femme voilée_, la
_Femme à la fourrure_, la _Viennoise_, _Sur le banc_.
Il avait fini par prendre grand goût au pastel. Il y trouvait à la
fois le moyen de fixer la lumière, de juxtaposer les tons vifs et de
rendre des types variés. Aussi ses portraits au pastel offrent-ils un
ensemble où l'on peut voir la femme, telle qu'elle s'est présentée
dans la seconde moitié du XIXe siècle et, en addition, les
combinaisons de coloris les plus délicates ou les plus osées.
Il n'en a guère retiré avantage au point de vue pécuniaire. Il n'en a
vendu que très peu, à des prix fort minimes. La plupart étaient faits
pour des personnes amies, auxquelles il était heureux de plaire en les
leur offrant. Il exposa cependant au journal la _Vie Moderne_, en
avril 1880, une série d'oeuvres où les pastels tenaient la place
principale, et le plus grand nombre était à vendre. On lui en acheta
tout juste deux.