violent, qu'il était presque venu remettre Manet dans la situation de
réprouvé du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre, un
groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et de partisans qui lui
avaient manqué autrefois. Mais leur voix qui pouvait être entendue,
lorsque la réprobation faiblissait ou cessait même, comme à
l'occasion du _Bon Bock_, était étouffée lorsque, comme dans le cas de
l'_Argenteuil_, elle se déchaînait en tempête. Alors les ennemis
avaient beau jeu et c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de
Marthold parvenait à présenter une vigoureuse défense de l'art de
Manet, dans un journal où il était rédacteur. La presse autrement ne
s'ouvrait qu'aux railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet,
qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il parviendrait
peut-être à captiver le public, se voyait de nouveau déçu et rejeté en
plein combat.
Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de l'_Argenteuil_, loin de le
faire renoncer à la peinture de plein air, ne fut qu'un stimulant pour
l'y attacher. Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la fin, une
place tout à fait régulière dans son oeuvre. Il l'entremêlera
systématiquement avec celle de l'atelier. Il avait, en même temps que
l'_Argenteuil_, peint un autre tableau de plein air, _En bateau_,
qu'il devait exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875 faire un
voyage à Venise, il en rapporta deux toiles de plein air. Le motif lui
avait été fourni par les poteaux de couleurs vives, placés sur les
canaux, devant la porte d'eau de certains palais.
En 1875, l'été, il peint dans un jardin le _Linge_, pour l'exposer
comme suite à l'_Argenteuil_. Il l'envoie, en effet, avec un autre
tableau, l'_Artiste_, peint à l'atelier, au Salon de 1876, mais le
Jury les refusa. Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury
revenait à son ancienne rigueur et se remettait à frapper Manet
d'ostracisme. Le refus du jury, en 1876, se produisait comme la
conséquence du soulèvement du public et de la presse contre
l'_Argenteuil_ de 1875, de même que le refus du jury, en 1866, avait
été la conséquence du soulèvement de l'opinion contre l'_Olympia_ de
1865. Le jury était fondamentalement hostile à Manet; les peintres qui
le composaient, alors ancrés dans la tradition et l'observance des
vieilles règles, ne voyaient en lui qu'un révolté, à frapper le plus
possible. Du moment qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût
un lieu, où l'originalité, comme suprême condition de tout art vivant,
dût être la bienvenue, qu'on considérait au contraire qu'on ne devait
y être reçu qu'en se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne
pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres mettaient donc à
profit, pour l'exclure, l'insuccès de son _Argenteuil_ et ils le
faisaient d'autant mieux que cette apparition de la peinture en plein
air leur semblait devoir renverser tout ce qui restait encore debout
du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient.
Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction de frapper Manet!
Mais cet homme, à leurs yeux, était un monstre qui, alors qu'on lui
faisait des concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements,
loin de s'assagir, repartait de plus belle et se déchaînait aux
extrêmes. Il était d'abord venu comme saccager le grand art du nu avec
son _Déjeuner sur l'herbe_ et son _Olympia_; il avait rejeté les
règles enseignées de marier l'ombre avec les clairs, pour peindre par
tons vifs juxtaposés. Voilà que depuis dix ans, cette manière,
réapparaissant, commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les
débaucher, les éloigner de la sage tradition et par surcroît son
auteur en arrivait maintenant, avec la peinture du plein air, à des
outrances non soupçonnées, des scènes fixées directement devant la
nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, les
multicolores habillements mis côte à côte, pour aveugler les gens et
leur faire sans doute bientôt considérer les autres toiles du Salon,
avec leurs ombres traditionnelles, comme des productions du Tartare.
Il avait, en outre, engendré d'autres monstres, les Impressionnistes,
qui rapportaient de la campagne des tableaux, où chaque jour ils
surhaussaient l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de la presse et
du public s'étant produite en 1875 comme pour les soutenir, ils
reprenaient leur rôle de défenseurs de la tradition et de protecteurs
des règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet.
Les deux tableaux refusés, le _Linge_ et l'_Artiste_, étaient des
oeuvres puissantes. Le _Linge_ représentait une femme au milieu d'un
jardin, vêtue d'une robe bleue. Elle était occupée à laver du linge
dans un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait des mains. Les
effets de coloris étaient produits par la robe bleue de la femme, les
grandes plantes vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des
cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait réalisé la
juxtaposition de tons vifs, demandée aux extrêmes ressources de sa
palette, qui, analogues aux audaces de l'_Argenteuil_, avaient fait
refuser le tableau.
Mais pour que le jury étendît ses rigueurs à l'autre, à l'_Artiste_,
il fallait qu'il fût réellement désireux de montrer toute sa colère,
car celui-là, peint dans l'atelier, restait conforme à la donnée
ordinaire de Manet, que les jurys, en recevant depuis des années ses
tableaux, avaient par là même comme acceptée. C'était un portrait en
pied du graveur Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint tout
entier dans les gris, sans l'introduction de ces couleurs variées,
capables d'offusquer. Il était plein d'air et de lumière et si, dans
l'exécution de certaines parties, on voyait les touches et les
indications sans fini précieux propres à Manet, ces particularités
semblaient au moins à leur place, dans une oeuvre de grandes
dimensions, où le personnage se détachait comme un bloc.
[Illustration: LES BOTTINES]
Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses tableaux dans son
atelier. Il adressa des lettres à la presse, aux artistes, aux
amateurs, aux hommes du monde, pour qu'ils vinssent les voir et les
juger. Il plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent écrire.
Les remarques et les observations les plus diverses y furent
consignées, quelques-unes saugrenues, beaucoup d'autres, où les gens,
gardant naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des
grossièretés, combien était encore profonde l'hostilité contre
l'artiste. Mais les amis et les partisans purent exprimer de leur côté
leur approbation et leurs louanges. Manet était si connu, ses
productions soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si bien
habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition particulière de
ses tableaux fit du bruit. Elle devint un événement parisien. Il fut
de mode de visiter son atelier. De telle sorte que le refus du jury
n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses auteurs s'en étaient
promis. Les oeuvres refusées, si elles échappèrent à la foule qui se
bouscule aux Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui
s'intéresse aux choses d'art.
La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs presque
entièrement parti pour Manet contre le jury. Ces journalistes mêmes
qui, au précédent Salon, avaient témoigné de leur mépris pour
l'_Argenteuil_ et qui maintenant encore, en présence des oeuvres
montrées dans l'atelier, n'avaient que des critiques à exprimer,
s'élevaient cependant contre l'ostracisme dont leur auteur était
l'objet. On trouvait qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche,
déployant une telle volonté de travail, devait avoir le droit de se
produire. Le jury abusait, pensait-on, de ses pouvoirs en le mettant
en interdit. Qu'on le laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la
presse et au public à faire justice de ses erreurs. Tous s'étaient du
reste acquittés de cette mission, en le poursuivant sans relâche de
leurs sévérités. C'est pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené,
c'eût été un manque de générosité, que de venir maintenant approuver
qu'on lui fermât le Salon. De telle sorte que le soulèvement causé par
l'_Argenteuil_, sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper
Manet, n'amenait point l'approbation de son acte qu'il s'était
promise. Et puis, comme on se dérangeait pour aller voir les tableaux
dans l'atelier, le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en
obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire aux regards les
audaces jugées démoralisantes du peintre.
Manet se sentit donc assez défendu pour croire que les refus subis en
1876 ne se renouvelleraient pas en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir
avec certitude le Salon, il tint un certain compte des répulsions du
jury, en ne présentant point cette fois-ci d'oeuvre de plein air, mais
en envoyant deux tableaux peints dans l'atelier. Le jury ne pouvait
dès lors songer à renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés
admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à cause du sujet
considéré comme trop libre.
Le tableau éliminé avait pour titre _Nana_, d'après le roman d'Émile
Zola. Il représentait une jeune femme à sa toilette, en corset et en
jupon, à même de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût
effaroucher et c'était un personnage accessoire qui, en lui donnant sa
signification, avait amené le jury à l'exclure. Manet avait peint, sur
un côté de la toile, contemplant la toilette de la jeune femme, un
monsieur en habit noir, assis le chapeau sur la tête. Par ce
personnage et le détail du chapeau, la femme était déterminée; sans
qu'on eût besoin d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une
courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous tous ses aspects,
qui cherchait à la rendre la plus vraie possible, avait trouvé moyen,
par l'introduction auprès d'une femme d'un personnage masculin
d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane. C'était un
des côtés de la vie de plaisir qu'il rendait, mais à l'aide d'un
artifice si simple et si tranquille, que l'ensemble n'avait rien
d'offensant.
On avait devant soi une oeuvre d'art à juger uniquement comme telle et
à ceux qui eussent voulu la considérer d'un autre point de vue, on
pouvait dire: Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a fait
autre chose que de peindre, sans sous-entendu, les scènes conçues
franchement, pour exister comme oeuvres d'art. Quand on a voulu
trouver dans son _Déjeuner sur l'herbe_, dans son _Olympia_ ou dans sa
_Nana_ certaines intentions, ce sont simplement les accusateurs qui
tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il n'avait jamais eue. Lorsqu'on
compare en particulier cette _Nana_ aux nombreuses représentations de
Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards, de Nymphes et de
Satyres, peintes par les grands maîtres et placées dans les musées, on
reconnaît qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps est
encore ici un élément essentiel. Après la mort de leurs auteurs, les
audaces s'apaisent et se font accepter, tandis que l'exposition
tranquille de simples réalités, au moment où elle se produit, paraît
offensante. Toujours est-il que le jury du Salon de 1877 se refusait à
montrer une courtisane, qu'on eût pu prendre pour une vertu, en
comparaison de certaines dames tenues dans les musées. Il est
présumable aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé Manet,
n'y regardait pas de si près et que _Nana_ lui offrant un motif de
refus à faire valoir, il s'empressait de le saisir, pour bannir un de
ses tableaux de plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé était
le _Portrait de M. Faure, dans le rôle d'Hamlet_.
M. Faure, baryton, était alors le chanteur le plus en renom du
Grand-Opéra. Il avait noué des relations d'amitié avec Manet. Il
fréquentait son atelier et, grand collectionneur, était devenu, après
M. Durand-Ruel, le principal acheteur de ses tableaux. Manet l'avait
représenté dans le rôle d'Hamlet, de l'opéra du même nom d'Ambroise
Thomas. C'était la seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux
n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord, qu'un même rôle
puisse fournir deux types aussi dissemblables. Mais lorsqu'on observe
directement la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects, sous
des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner l'uniformité. Les
Hamlet peints pur Manet, personnifiés par deux acteurs différents,
engagés dans des genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le
premier, peint en 1866, sous le nom de l'_Acteur tragique_,
représentait Rouvière qui, en effet, acteur tragique, faisant surtout
ressortir dans ses rôles le côté farouche, avait amené Manet à peindre
un Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second, celui de cette
année, représentait au contraire Faure, qui, ayant à chanter la
musique d'Ambroise Thomas et à se faire entendre dans une immense
salle d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant et ne
pouvait donner, ce que Manet avait en effet mis sur la toile, qu'un
Hamlet à l'aspect de virtuose.
Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon de 1877 montraient
des types empruntés à la littérature, l'un à une tragédie de
Shakespeare, l'autre à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était
point remonté jusqu'à l'oeuvre littéraire, pour y chercher le
caractère original, que les auteurs avaient eux-mêmes voulu donner à
leurs héros. Il s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre,
des êtres vivants doués d'une physionomie propre. On voit par là que,
contrairement aux romantiques et en particulier à Delacroix, il ne
concevait point son art de la peinture comme devant se conformer à des
oeuvres littéraires, pour en devenir une explication ou une
illustration. Ses Hamlet ne sont donc point de Shakespeare, pas plus
que sa Nana n'est de Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est
point demandé quel était le type réellement créé par l'imagination de
Shakespeare pour le rendre, il a peint deux êtres spéciaux, que lui
offraient deux acteurs distincts, posant devant lui. De même que dans
sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane réelle lui
fournissait, sans s'attacher à personnifier exactement la création du
roman, et aussi reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux
femmes différentes.
En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une Exposition universelle
où, à côté de l'Industrie, on ferait une place aux Beaux-Arts. Manet
cette année-là n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître à la
plus importante des expositions, il y présenta des oeuvres. Elles
furent refusées. En 1878, comme en 1867, il voyait donc l'Exposition
universelle se fermer pour lui. C'était un jury spécial qui
choisissait les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi les
mêmes peintres vieillis dans le respect des règles, qui formaient les
jurys des Salons annuels. Or tous ceux-là qui, pleins de la croyance
qu'ils devaient défendre la tradition, avaient autant que possible
fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient enfin été
contraints par la force des choses de les lui ouvrir, se rejetaient
sur l'Exposition universelle, comme sur un exceptionnel retranchement,
pour l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire.
Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une occasion
exceptionnelle, eut la pensée de recourir à une exposition
particulière, comme il l'avait fait en 1867. Il rechercha un local et
il rédigea même le catalogue des oeuvres à montrer, qui comprenait
cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut sans doute amené à
s'abstenir ainsi, par la pensée qu'après l'énorme attention qui
s'était portée sur ses oeuvres aux Salons, elles étaient assez connues
pour qu'il pût se dispenser de les montrer à nouveau. Une autre cause,
qui aussi l'arrêta, fut les frais considérables qu'une exposition à
part eût amenés et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait à ne
vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix fort minimes, et
ses ressources limitées ne lui permettaient pas de répéter la dépense
d'une installation spéciale, analogue à celle de 1867.
Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à l'Exposition
universelle, après celui de 1876 au Salon, avait soulevé de nombreuses
protestations dans la presse et chez les artistes. On pouvait
s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public dans son
ensemble, il gagnait du terrain parmi une élite. Le nombre de ses
partisans et de ses défenseurs s'accroissait, de telle sorte que le
jury qui le condamnait avait à subir de fortes attaques et que même
ses membres se voyaient individuellement pris à partie et recevaient à
leur tour des injures. Aussi, se sentant de plus en plus soutenu,
renonça-t-il, en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements
qu'il avait cru devoir observer au Salon de 1877, après le refus de
1876. Il avait alors écarté les tableaux de plein air, qui
offusquaient particulièrement, pour n'envoyer que des toiles peintes
dans l'atelier. Mais en 1879 il revient à la charge sans faire de
concessions; il soumet au jury d'examen deux toiles, l'une _En
bateau_, un plein air, l'autre _Dans la serre_, qui tout en ayant été
peinte en lieu couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les deux
furent reçues.
_En bateau_ avait été peint en 1874, avec l'_Argenteuil_, mais dans
une gamme de tons moins violente. On n'y trouvait pas de détail aussi
hardi que l'eau bleue, mise comme fond à l'_Argenteuil_. Le personnage
principal, un canotier, tenait le gouvernail du bateau, vêtu d'un
maillot blanc. Il s'harmonisait bien avec l'eau de la rivière d'un
gris azur. Le tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à
recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever une trop
grande hostilité. _Dans la serre_ déplaisait au même titre que toutes
les oeuvres de Manet, où se voyaient des tons variés et des couleurs
vives. Deux personnages, une jeune femme et un jeune homme, s'y
détachaient sur les plantes vertes d'une serre. La jeune femme était
assise, étendue sur un banc; le jeune homme, accoudé sur le dossier du
banc, causait tranquillement avec elle. La scène s'offrait pleine de
charme, mais comme le fond était formé par les plantes vertes peintes
dans tout leur éclat, le public, selon son habitude en semblable
circonstance, déclarait l'arrangement criard, et ses pauvres yeux s'en
trouvaient offusqués.
Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune ménage, M. et Mme
Guillemet, amis de sa famille. La femme, une jolie personne très
élégante, était connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi
pouvant disposer d'un tel modèle avait-il su en profiter. On lui
reprochait de ne peindre que des femmes vulgaires, mal habillées, et
il ne pouvait oublier que son _Balcon_, de 1869, avait subi les
railleries impitoyables, parce qu'on avait jugé que les dames qui s'y
montraient étaient affreusement fagotées. Ayant à peindre cette
fois-ci une élégante, il s'est étudié à maintenir à la robe ses plis
rectilignes et sa coupe irréprochable, avec autant de soin que s'il
eût travaillé pour un journal de modes. Mme Guillemet portait des
chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant plus la curiosité, qu'on
savait qu'elle les faisait elle-même. Manet s'est appliqué en ami sur
son chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu de telle sorte
qu'aucune femme ne saurait manquer de le trouver à son goût. Il a
repris l'arrangement de plantes vertes, mis comme fond à son tableau
_Dans la Serre_, pour l'introduire dans une composition où sa femme,
vêtue de gris, est représentée assise elle aussi sur un banc. Il a
encore peint, dans le même temps, se détachant sur un fond de plantes
vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil, une jeune femme vêtue
de noir, qui tient un éventail déployé.
A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa carrière, avait atteint
le genre de renom qui devait lui appartenir de son vivant. C'était un
des hommes les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il
était. Mais dans la masse du peuple et même dans cette foule
restreinte qu'on appelle le _Tout Paris_, il demeurait incompris. On
ne voyait toujours en lui qu'un artiste outré, violent, sans les
qualités des vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le
réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite d'écrivains, de
connaisseurs, d'artistes, de femmes distinguées, un noyau de disciples
lui étaient venus, qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus
vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient en
partie à son influence. Mais ces avantages, dans un cercle restreint,
ne le dédommageaient point du jugement que le peuple au dehors
continuait à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette
philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes de leur
mérite, en méprisant l'opinion des contemporains. Il avait eu dès
l'abord conscience de sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle
devrait être un jour universellement reconnue et faire mettre son
oeuvre au premier rang. Mais cette reconnaissance qu'il se promettait
toujours de voir venir reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle
s'évanouissait, il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait la vie
d'artiste sous la forme des succès éclatants d'un Rubens. Les
honneurs, les postes officiels, les distinctions des académies,
l'entrée dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient
acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son dû. Il souffrait
de ne pouvoir les obtenir, alors que les autres s'en paraient sous ses
yeux.
Homme du monde, ayant le goût de la société, c'était pour lui un
perpétuel agacement de voir, dans les salons, les sourires et les
compliments des femmes, les hommages des hommes aller à ces artistes
en renom qui le combattaient, l'expulsaient des expositions,
accaparaient les honneurs, pendant que lui, traité en artiste
inférieur, n'était goûté que pour les manières distinguées et l'esprit
de conversation qu'on lui reconnaissait comme seule supériorité. Et
puis! pendant que les autres encore arrivaient à la richesse, il
continuait d'empiler les toiles dans son atelier et, s'il en vendait
de temps en temps, il n'en retirait que des sommes minimes, qui lui
permettaient tout juste de faire face aux dépenses de sa vie, tenue
sur un pied modeste. Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses
amis, son entrain naturel, son élasticité de tempérament le
maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il se retrouvait dans
le monde, lorsque les refus des jurys ou les injures et les railleries
de la presse se reproduisaient, il en ressentait une très grande
amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il devenait cet homme
qui a eu certaines ambitions qu'il sait justifiées et qu'il croyait
réalisables, et qui, à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une
intime déception.
Manet était un Parisien qui personnifiait, portés à toute leur
puissance, les sentiments et les habitudes des Parisiens. Il
représentait, avec sa sensibilité d'artiste, ses penchants d'homme du
monde, son besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de
raffinement où il se distingue, mais aussi où il arrive à un genre de
vie presque artificiel. Il ne pouvait donc vivre qu'à Paris et, en
outre, il ne pouvait y vivre que d'une certaine manière. A l'époque où
il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard, l'espace compris
entre la rue Richelieu et la Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps
un lieu à part. Paris n'était point alors la ville envahie par les
provinciaux et les étrangers, que les chemins de fer y versent
aujourd'hui. Le Boulevard était encore libre de cohue, et, dans
l'après-midi, une élite de gens, plus Parisiens que les autres,
pouvait venir s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. Il y a eu
trois ou quatre générations d'hommes de raffinement fixés au
Boulevard, par des liens aussi puissants que ceux qui peuvent attacher
certaines plantes au sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là,
respirer l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du
Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une maladie. Manet aura
été un des derniers représentants de cette manière d'être; il sera
resté un de ceux pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une
pratique de toute la vie.