Le soulèvement causé au Salon de 1875 par l'_Argenteuil_ avait été si

violent, qu'il était presque venu remettre Manet dans la situation de

réprouvé du début. Il conservait, il est vrai, pour le défendre, un

groupe d'artistes, d'hommes de lettres, d'amis et de partisans qui lui

avaient manqué autrefois. Mais leur voix qui pouvait être entendue,

lorsque la réprobation faiblissait ou cessait même, comme à

l'occasion du _Bon Bock_, était étouffée lorsque, comme dans le cas de

l'_Argenteuil_, elle se déchaînait en tempête. Alors les ennemis

avaient beau jeu et c'était par fortune qu'un ami comme M. Jules de

Marthold parvenait à présenter une vigoureuse défense de l'art de

Manet, dans un journal où il était rédacteur. La presse autrement ne

s'ouvrait qu'aux railleries, aux caricatures, aux insultes et Manet,

qui avait pensé qu'avec son essai de plein air, il parviendrait

peut-être à captiver le public, se voyait de nouveau déçu et rejeté en

plein combat.

Il ne se décourageait jamais. L'insuccès de l'_Argenteuil_, loin de le

faire renoncer à la peinture de plein air, ne fut qu'un stimulant pour

l'y attacher. Il lui donnera donc maintenant, jusqu'à la fin, une

place tout à fait régulière dans son oeuvre. Il l'entremêlera

systématiquement avec celle de l'atelier. Il avait, en même temps que

l'_Argenteuil_, peint un autre tableau de plein air, _En bateau_,

qu'il devait exposer au Salon de 1879, et étant allé en 1875 faire un

voyage à Venise, il en rapporta deux toiles de plein air. Le motif lui

avait été fourni par les poteaux de couleurs vives, placés sur les

canaux, devant la porte d'eau de certains palais.

En 1875, l'été, il peint dans un jardin le _Linge_, pour l'exposer

comme suite à l'_Argenteuil_. Il l'envoie, en effet, avec un autre

tableau, l'_Artiste_, peint à l'atelier, au Salon de 1876, mais le

Jury les refusa. Voilà donc que, tout à coup, après huit ans, le jury

revenait à son ancienne rigueur et se remettait à frapper Manet

d'ostracisme. Le refus du jury, en 1876, se produisait comme la

conséquence du soulèvement du public et de la presse contre

l'_Argenteuil_ de 1875, de même que le refus du jury, en 1866, avait

été la conséquence du soulèvement de l'opinion contre l'_Olympia_ de

1865. Le jury était fondamentalement hostile à Manet; les peintres qui

le composaient, alors ancrés dans la tradition et l'observance des

vieilles règles, ne voyaient en lui qu'un révolté, à frapper le plus

possible. Du moment qu'on ne voulait point admettre que le Salon fût

un lieu, où l'originalité, comme suprême condition de tout art vivant,

dût être la bienvenue, qu'on considérait au contraire qu'on ne devait

y être reçu qu'en se soumettant aux préceptes inculqués, le jury ne

pouvait que traiter Manet en réprouvé. Ses membres mettaient donc à

profit, pour l'exclure, l'insuccès de son _Argenteuil_ et ils le

faisaient d'autant mieux que cette apparition de la peinture en plein

air leur semblait devoir renverser tout ce qui restait encore debout

du grand art traditionnel, tel qu'ils le concevaient.

Comment auraient-ils pu se refuser la satisfaction de frapper Manet!

Mais cet homme, à leurs yeux, était un monstre qui, alors qu'on lui

faisait des concessions, qu'on commençait à tolérer ses déportements,

loin de s'assagir, repartait de plus belle et se déchaînait aux

extrêmes. Il était d'abord venu comme saccager le grand art du nu avec

son _Déjeuner sur l'herbe_ et son _Olympia_; il avait rejeté les

règles enseignées de marier l'ombre avec les clairs, pour peindre par

tons vifs juxtaposés. Voilà que depuis dix ans, cette manière,

réapparaissant, commençait à agir sur les jeunes peintres, pour les

débaucher, les éloigner de la sage tradition et par surcroît son

auteur en arrivait maintenant, avec la peinture du plein air, à des

outrances non soupçonnées, des scènes fixées directement devant la

nature, le soleil ardent, l'eau bleue, les arbres verts, les

multicolores habillements mis côte à côte, pour aveugler les gens et

leur faire sans doute bientôt considérer les autres toiles du Salon,

avec leurs ombres traditionnelles, comme des productions du Tartare.

Il avait, en outre, engendré d'autres monstres, les Impressionnistes,

qui rapportaient de la campagne des tableaux, où chaque jour ils

surhaussaient l'éclat des tons. Enfin, la réprobation de la presse et

du public s'étant produite en 1875 comme pour les soutenir, ils

reprenaient leur rôle de défenseurs de la tradition et de protecteurs

des règles, en fermant de nouveau le Salon à Manet.

Les deux tableaux refusés, le _Linge_ et l'_Artiste_, étaient des

oeuvres puissantes. Le _Linge_ représentait une femme au milieu d'un

jardin, vêtue d'une robe bleue. Elle était occupée à laver du linge

dans un baquet, sur lequel un enfant debout s'appuyait des mains. Les

effets de coloris étaient produits par la robe bleue de la femme, les

grandes plantes vertes du jardin et des linges blancs, tendus sur des

cordes. C'est dans cet assemblage que Manet avait réalisé la

juxtaposition de tons vifs, demandée aux extrêmes ressources de sa

palette, qui, analogues aux audaces de l'_Argenteuil_, avaient fait

refuser le tableau.

Mais pour que le jury étendît ses rigueurs à l'autre, à l'_Artiste_,

il fallait qu'il fût réellement désireux de montrer toute sa colère,

car celui-là, peint dans l'atelier, restait conforme à la donnée

ordinaire de Manet, que les jurys, en recevant depuis des années ses

tableaux, avaient par là même comme acceptée. C'était un portrait en

pied du graveur Desboutins, vu de face, bourrant sa pipe, peint tout

entier dans les gris, sans l'introduction de ces couleurs variées,

capables d'offusquer. Il était plein d'air et de lumière et si, dans

l'exécution de certaines parties, on voyait les touches et les

indications sans fini précieux propres à Manet, ces particularités

semblaient au moins à leur place, dans une oeuvre de grandes

dimensions, où le personnage se détachait comme un bloc.

[Illustration: LES BOTTINES]

Manet, exclu du Salon, résolut de montrer ses tableaux dans son

atelier. Il adressa des lettres à la presse, aux artistes, aux

amateurs, aux hommes du monde, pour qu'ils vinssent les voir et les

juger. Il plaça près d'eux un registre où les visiteurs purent écrire.

Les remarques et les observations les plus diverses y furent

consignées, quelques-unes saugrenues, beaucoup d'autres, où les gens,

gardant naturellement l'anonyme, laissaient voir, par des

grossièretés, combien était encore profonde l'hostilité contre

l'artiste. Mais les amis et les partisans purent exprimer de leur côté

leur approbation et leurs louanges. Manet était si connu, ses

productions soulevaient d'abord une telle curiosité, on était si bien

habitué à s'échauffer à son sujet, que l'exposition particulière de

ses tableaux fit du bruit. Elle devint un événement parisien. Il fut

de mode de visiter son atelier. De telle sorte que le refus du jury

n'atteignit pas le résultat d'étouffement que ses auteurs s'en étaient

promis. Les oeuvres refusées, si elles échappèrent à la foule qui se

bouscule aux Salons, furent en définitive vues de l'élite, qui

s'intéresse aux choses d'art.

La presse, il faut lui rendre cette justice, prit d'ailleurs presque

entièrement parti pour Manet contre le jury. Ces journalistes mêmes

qui, au précédent Salon, avaient témoigné de leur mépris pour

l'_Argenteuil_ et qui maintenant encore, en présence des oeuvres

montrées dans l'atelier, n'avaient que des critiques à exprimer,

s'élevaient cependant contre l'ostracisme dont leur auteur était

l'objet. On trouvait qu'un homme depuis si longtemps sur la brèche,

déployant une telle volonté de travail, devait avoir le droit de se

produire. Le jury abusait, pensait-on, de ses pouvoirs en le mettant

en interdit. Qu'on le laissât donc exposer! Ce serait ensuite à la

presse et au public à faire justice de ses erreurs. Tous s'étaient du

reste acquittés de cette mission, en le poursuivant sans relâche de

leurs sévérités. C'est pourquoi, après l'avoir si longtemps malmené,

c'eût été un manque de générosité, que de venir maintenant approuver

qu'on lui fermât le Salon. De telle sorte que le soulèvement causé par

l'_Argenteuil_, sur lequel le jury s'était comme appuyé pour frapper

Manet, n'amenait point l'approbation de son acte qu'il s'était

promise. Et puis, comme on se dérangeait pour aller voir les tableaux

dans l'atelier, le jury, moralement blâmé pour sa sévérité, n'en

obtenait même pas l'avantage de pouvoir soustraire aux regards les

audaces jugées démoralisantes du peintre.

Manet se sentit donc assez défendu pour croire que les refus subis en

1876 ne se renouvelleraient pas en 1877. Malgré cela, pour se rouvrir

avec certitude le Salon, il tint un certain compte des répulsions du

jury, en ne présentant point cette fois-ci d'oeuvre de plein air, mais

en envoyant deux tableaux peints dans l'atelier. Le jury ne pouvait

dès lors songer à renouveler ses refus et les tableaux furent déclarés

admis. L'un d'eux fut cependant ensuite éliminé, à cause du sujet

considéré comme trop libre.

Le tableau éliminé avait pour titre _Nana_, d'après le roman d'Émile

Zola. Il représentait une jeune femme à sa toilette, en corset et en

jupon, à même de se pomponner. Jusque-là il n'offrait rien qui pût

effaroucher et c'était un personnage accessoire qui, en lui donnant sa

signification, avait amené le jury à l'exclure. Manet avait peint, sur

un côté de la toile, contemplant la toilette de la jeune femme, un

monsieur en habit noir, assis le chapeau sur la tête. Par ce

personnage et le détail du chapeau, la femme était déterminée; sans

qu'on eût besoin d'explications, on voyait qu'on avait affaire à une

courtisane. Manet qui voulait peindre la vie sous tous ses aspects,

qui cherchait à la rendre la plus vraie possible, avait trouvé moyen,

par l'introduction auprès d'une femme d'un personnage masculin

d'ailleurs inactif, d'établir un intérieur de courtisane. C'était un

des côtés de la vie de plaisir qu'il rendait, mais à l'aide d'un

artifice si simple et si tranquille, que l'ensemble n'avait rien

d'offensant.

On avait devant soi une oeuvre d'art à juger uniquement comme telle et

à ceux qui eussent voulu la considérer d'un autre point de vue, on

pouvait dire: Honni soit qui mal y pense. Car jamais Manet n'a fait

autre chose que de peindre, sans sous-entendu, les scènes conçues

franchement, pour exister comme oeuvres d'art. Quand on a voulu

trouver dans son _Déjeuner sur l'herbe_, dans son _Olympia_ ou dans sa

_Nana_ certaines intentions, ce sont simplement les accusateurs qui

tiraient d'eux l'idée malsaine qu'il n'avait jamais eue. Lorsqu'on

compare en particulier cette _Nana_ aux nombreuses représentations de

Joseph et de Putiphar, de Suzanne et des vieillards, de Nymphes et de

Satyres, peintes par les grands maîtres et placées dans les musées, on

reconnaît qu'elle est à côté d'une réserve parfaite. Mais le temps est

encore ici un élément essentiel. Après la mort de leurs auteurs, les

audaces s'apaisent et se font accepter, tandis que l'exposition

tranquille de simples réalités, au moment où elle se produit, paraît

offensante. Toujours est-il que le jury du Salon de 1877 se refusait à

montrer une courtisane, qu'on eût pu prendre pour une vertu, en

comparaison de certaines dames tenues dans les musées. Il est

présumable aussi que le Jury, qui tant de fois avait repoussé Manet,

n'y regardait pas de si près et que _Nana_ lui offrant un motif de

refus à faire valoir, il s'empressait de le saisir, pour bannir un de

ses tableaux de plus. L'autre envoi au Salon et celui-là exposé était

le _Portrait de M. Faure, dans le rôle d'Hamlet_.

M. Faure, baryton, était alors le chanteur le plus en renom du

Grand-Opéra. Il avait noué des relations d'amitié avec Manet. Il

fréquentait son atelier et, grand collectionneur, était devenu, après

M. Durand-Ruel, le principal acheteur de ses tableaux. Manet l'avait

représenté dans le rôle d'Hamlet, de l'opéra du même nom d'Ambroise

Thomas. C'était la seconde fois qu'il peignait un Hamlet. Les deux

n'ont aucune ressemblance. On est surpris d'abord, qu'un même rôle

puisse fournir deux types aussi dissemblables. Mais lorsqu'on observe

directement la vie on découvre une grande multiplicité d'aspects, sous

des formes où l'on aurait d'abord pu soupçonner l'uniformité. Les

Hamlet peints pur Manet, personnifiés par deux acteurs différents,

engagés dans des genres différents, n'ont donc pu se ressembler. Le

premier, peint en 1866, sous le nom de l'_Acteur tragique_,

représentait Rouvière qui, en effet, acteur tragique, faisant surtout

ressortir dans ses rôles le côté farouche, avait amené Manet à peindre

un Hamlet ténébreux, porté à la vengeance. Le second, celui de cette

année, représentait au contraire Faure, qui, ayant à chanter la

musique d'Ambroise Thomas et à se faire entendre dans une immense

salle d'Opéra, s'offrait sans caractère dramatique saillant et ne

pouvait donner, ce que Manet avait en effet mis sur la toile, qu'un

Hamlet à l'aspect de virtuose.

Par exception, les deux tableaux envoyés au Salon de 1877 montraient

des types empruntés à la littérature, l'un à une tragédie de

Shakespeare, l'autre à un roman de Zola. Mais avec eux Manet n'était

point remonté jusqu'à l'oeuvre littéraire, pour y chercher le

caractère original, que les auteurs avaient eux-mêmes voulu donner à

leurs héros. Il s'était arrêté en route, en prenant, pour les peindre,

des êtres vivants doués d'une physionomie propre. On voit par là que,

contrairement aux romantiques et en particulier à Delacroix, il ne

concevait point son art de la peinture comme devant se conformer à des

oeuvres littéraires, pour en devenir une explication ou une

illustration. Ses Hamlet ne sont donc point de Shakespeare, pas plus

que sa Nana n'est de Zola. Dans le cas de ses Hamlet, il ne s'est

point demandé quel était le type réellement créé par l'imagination de

Shakespeare pour le rendre, il a peint deux êtres spéciaux, que lui

offraient deux acteurs distincts, posant devant lui. De même que dans

sa Nana, il a peint le modèle qu'une courtisane réelle lui

fournissait, sans s'attacher à personnifier exactement la création du

roman, et aussi reconnaît-on que sa Nana et celle de Zola sont deux

femmes différentes.

En 1878 comme en 1867, il devait y avoir une Exposition universelle

où, à côté de l'Industrie, on ferait une place aux Beaux-Arts. Manet

cette année-là n'envoya rien au Salon, mais désireux d'apparaître à la

plus importante des expositions, il y présenta des oeuvres. Elles

furent refusées. En 1878, comme en 1867, il voyait donc l'Exposition

universelle se fermer pour lui. C'était un jury spécial qui

choisissait les tableaux à exposer, mais il se recrutait parmi les

mêmes peintres vieillis dans le respect des règles, qui formaient les

jurys des Salons annuels. Or tous ceux-là qui, pleins de la croyance

qu'ils devaient défendre la tradition, avaient autant que possible

fermé les portes des Salons à Manet, s'ils avaient enfin été

contraints par la force des choses de les lui ouvrir, se rejetaient

sur l'Exposition universelle, comme sur un exceptionnel retranchement,

pour l'en tenir à l'écart et l'empêcher de se produire.

Manet frappé ainsi, pour la seconde fois, dans une occasion

exceptionnelle, eut la pensée de recourir à une exposition

particulière, comme il l'avait fait en 1867. Il rechercha un local et

il rédigea même le catalogue des oeuvres à montrer, qui comprenait

cent numéros. Puis il renonça à son projet. Il fut sans doute amené à

s'abstenir ainsi, par la pensée qu'après l'énorme attention qui

s'était portée sur ses oeuvres aux Salons, elles étaient assez connues

pour qu'il pût se dispenser de les montrer à nouveau. Une autre cause,

qui aussi l'arrêta, fut les frais considérables qu'une exposition à

part eût amenés et qu'il ne pouvait encourir. Il continuait à ne

vendre de tableaux que de loin en loin, à des prix fort minimes, et

ses ressources limitées ne lui permettaient pas de répéter la dépense

d'une installation spéciale, analogue à celle de 1867.

Cependant le refus éprouvé par Manet en 1878 à l'Exposition

universelle, après celui de 1876 au Salon, avait soulevé de nombreuses

protestations dans la presse et chez les artistes. On pouvait

s'apercevoir ainsi que toujours méprisé par le public dans son

ensemble, il gagnait du terrain parmi une élite. Le nombre de ses

partisans et de ses défenseurs s'accroissait, de telle sorte que le

jury qui le condamnait avait à subir de fortes attaques et que même

ses membres se voyaient individuellement pris à partie et recevaient à

leur tour des injures. Aussi, se sentant de plus en plus soutenu,

renonça-t-il, en se présentant au Salon de 1879, à ces ménagements

qu'il avait cru devoir observer au Salon de 1877, après le refus de

1876. Il avait alors écarté les tableaux de plein air, qui

offusquaient particulièrement, pour n'envoyer que des toiles peintes

dans l'atelier. Mais en 1879 il revient à la charge sans faire de

concessions; il soumet au jury d'examen deux toiles, l'une _En

bateau_, un plein air, l'autre _Dans la serre_, qui tout en ayant été

peinte en lieu couvert, offrait cependant des tons très vifs. Les deux

furent reçues.

_En bateau_ avait été peint en 1874, avec l'_Argenteuil_, mais dans

une gamme de tons moins violente. On n'y trouvait pas de détail aussi

hardi que l'eau bleue, mise comme fond à l'_Argenteuil_. Le personnage

principal, un canotier, tenait le gouvernail du bateau, vêtu d'un

maillot blanc. Il s'harmonisait bien avec l'eau de la rivière d'un

gris azur. Le tableau, relativement calme, s'il ne parvenait à

recueillir l'approbation, passait au moins sans soulever une trop

grande hostilité. _Dans la serre_ déplaisait au même titre que toutes

les oeuvres de Manet, où se voyaient des tons variés et des couleurs

vives. Deux personnages, une jeune femme et un jeune homme, s'y

détachaient sur les plantes vertes d'une serre. La jeune femme était

assise, étendue sur un banc; le jeune homme, accoudé sur le dossier du

banc, causait tranquillement avec elle. La scène s'offrait pleine de

charme, mais comme le fond était formé par les plantes vertes peintes

dans tout leur éclat, le public, selon son habitude en semblable

circonstance, déclarait l'arrangement criard, et ses pauvres yeux s'en

trouvaient offusqués.

Manet avait fait poser, pour son couple, un jeune ménage, M. et Mme

Guillemet, amis de sa famille. La femme, une jolie personne très

élégante, était connue pour le bon goût de ses toilettes. Aussi

pouvant disposer d'un tel modèle avait-il su en profiter. On lui

reprochait de ne peindre que des femmes vulgaires, mal habillées, et

il ne pouvait oublier que son _Balcon_, de 1869, avait subi les

railleries impitoyables, parce qu'on avait jugé que les dames qui s'y

montraient étaient affreusement fagotées. Ayant à peindre cette

fois-ci une élégante, il s'est étudié à maintenir à la robe ses plis

rectilignes et sa coupe irréprochable, avec autant de soin que s'il

eût travaillé pour un journal de modes. Mme Guillemet portait des

chapeaux ravissants, qui excitaient d'autant plus la curiosité, qu'on

savait qu'elle les faisait elle-même. Manet s'est appliqué en ami sur

son chapeau, encore plus que sur sa robe. Il l'a rendu de telle sorte

qu'aucune femme ne saurait manquer de le trouver à son goût. Il a

repris l'arrangement de plantes vertes, mis comme fond à son tableau

_Dans la Serre_, pour l'introduire dans une composition où sa femme,

vêtue de gris, est représentée assise elle aussi sur un banc. Il a

encore peint, dans le même temps, se détachant sur un fond de plantes

vertes, mais cette fois assise dans un fauteuil, une jeune femme vêtue

de noir, qui tient un éventail déployé.

A ce moment, en 1879, Manet, au sommet de sa carrière, avait atteint

le genre de renom qui devait lui appartenir de son vivant. C'était un

des hommes les plus en vue de Paris. Tout le monde savait qui il

était. Mais dans la masse du peuple et même dans cette foule

restreinte qu'on appelle le _Tout Paris_, il demeurait incompris. On

ne voyait toujours en lui qu'un artiste outré, violent, sans les

qualités des vrais maîtres et, en définitive, il restait presque le

réprouvé qu'il avait été à ses débuts. Une élite d'écrivains, de

connaisseurs, d'artistes, de femmes distinguées, un noyau de disciples

lui étaient venus, qui, sachant l'apprécier, lui témoignaient la plus

vive amitié; il sentait que les jeunes artistes s'abandonnaient en

partie à son influence. Mais ces avantages, dans un cercle restreint,

ne le dédommageaient point du jugement que le peuple au dehors

continuait à élever contre lui. Il ne connaissait pas cette

philosophie qui porte les gens à se satisfaire eux-mêmes de leur

mérite, en méprisant l'opinion des contemporains. Il avait eu dès

l'abord conscience de sa valeur, il avait tout de suite vu qu'elle

devrait être un jour universellement reconnue et faire mettre son

oeuvre au premier rang. Mais cette reconnaissance qu'il se promettait

toujours de voir venir reculait sans cesse, et chaque fois qu'elle

s'évanouissait, il en éprouvait de la tristesse. Il comprenait la vie

d'artiste sous la forme des succès éclatants d'un Rubens. Les

honneurs, les postes officiels, les distinctions des académies,

l'entrée dans les Instituts, puisque ces choses existaient et étaient

acquises à d'autres, lui semblaient à lui aussi son dû. Il souffrait

de ne pouvoir les obtenir, alors que les autres s'en paraient sous ses

yeux.

Homme du monde, ayant le goût de la société, c'était pour lui un

perpétuel agacement de voir, dans les salons, les sourires et les

compliments des femmes, les hommages des hommes aller à ces artistes

en renom qui le combattaient, l'expulsaient des expositions,

accaparaient les honneurs, pendant que lui, traité en artiste

inférieur, n'était goûté que pour les manières distinguées et l'esprit

de conversation qu'on lui reconnaissait comme seule supériorité. Et

puis! pendant que les autres encore arrivaient à la richesse, il

continuait d'empiler les toiles dans son atelier et, s'il en vendait

de temps en temps, il n'en retirait que des sommes minimes, qui lui

permettaient tout juste de faire face aux dépenses de sa vie, tenue

sur un pied modeste. Lorsqu'il travaillait, lorsqu'il était avec ses

amis, son entrain naturel, son élasticité de tempérament le

maintenaient à l'état d'homme gai, mais lorsqu'il se retrouvait dans

le monde, lorsque les refus des jurys ou les injures et les railleries

de la presse se reproduisaient, il en ressentait une très grande

amertume. A mesure que les années s'écoulaient, il devenait cet homme

qui a eu certaines ambitions qu'il sait justifiées et qu'il croyait

réalisables, et qui, à mesure qu'il les voit s'évanouir, éprouve une

intime déception.

Manet était un Parisien qui personnifiait, portés à toute leur

puissance, les sentiments et les habitudes des Parisiens. Il

représentait, avec sa sensibilité d'artiste, ses penchants d'homme du

monde, son besoin de sociabilité, le Parisien par les côtés de

raffinement où il se distingue, mais aussi où il arrive à un genre de

vie presque artificiel. Il ne pouvait donc vivre qu'à Paris et, en

outre, il ne pouvait y vivre que d'une certaine manière. A l'époque où

il apparaissait, ce qu'on appelait le Boulevard, l'espace compris

entre la rue Richelieu et la Chaussée-d'Antin, était depuis longtemps

un lieu à part. Paris n'était point alors la ville envahie par les

provinciaux et les étrangers, que les chemins de fer y versent

aujourd'hui. Le Boulevard était encore libre de cohue, et, dans

l'après-midi, une élite de gens, plus Parisiens que les autres,

pouvait venir s'y rencontrer, s'y promener et y flâner. Il y a eu

trois ou quatre générations d'hommes de raffinement fixés au

Boulevard, par des liens aussi puissants que ceux qui peuvent attacher

certaines plantes au sol nécessaire à leur vie. Pour ces gens-là,

respirer l'air du Boulevard était un besoin et la nostalgie du

Boulevard, par suite d'éloignement, devenait une maladie. Manet aura

été un des derniers représentants de cette manière d'être; il sera

resté un de ceux pour qui la fréquentation du Boulevard aura été une

pratique de toute la vie.

Histoire de Édouard Manet et de son oeuvre · 第 8 / 13 段